Neuf

par elane

Deuxième semaine

Mardi

9h03

 

 

Assise sur le banc de touche, Louise observe ses joueurs se lancer dans une partie d’entraînement. A l’extérieur, Kuroko perfectionne ses contres en observant les copies de Kise qui est cette fois opposé à Akashi et Nijimura. Cet entraînement permettrait non seulement à Kuroko de faire ses petits tours de passe-passe dont il avait le secret mais aussi à tous les autres joueurs de se familiariser avec le jeu des espagnols. Quant aux joueurs qu’elle a sous les yeux, leur jeu d’équipe s’améliorait doucement de partie en partie. Même Aomine fait des efforts visibles.

C’est encore loin d’être parfait mais il fait des passes.

Parfois.

Elle doit aussi admettre que Riko et Momoi à ses côtés font un travail exemplaire. Momoi a une autorité naturelle sur tous les anciens de Teiko et Riko est capable de faire peur à presque tout le monde. Autant dire que cela file doux dans les rangs.

Apparemment la menace de leur présence dans une cuisine est d’une efficacité incroyable.

Louise se met à réfléchir intensément à leur futur match. Elle essaye d’oublier une seconde que c’est son ancienne équipe qu’ils allaient affronter, de les envisager comme des adversaires, de formidables adversaires.

Elle n’a pas menti, chacun des joueurs qu’ils allaient affronter sont devenus des pros au plus haut niveau et leur jeu collectif est incomparable.

Mais sa nouvelle équipe a trois atouts non négligeables qu’ils allaient devoir exploiter au maximum.

-          Ca va pas être simple, n’est-ce pas.

Elle accepte avec gratitude la tasse de café tendue.

-          Pas vraiment non, il va falloir mettre en place un plan millimétré et utiliser à fond nos trois avantages.

Les yeux perdus dans le match qui se déroule devant ses yeux, Louise se met à réfléchir à toute vitesse. Le premier c’est le nombre. Les rencontres entre des équipes pro et amateur se terminaient à peu près toujours de la même façon. Au mieux, les amateurs tenaient trois quart temps et s’effondraient pendant la dernière période. Là, elle aurait une équipe entière face à cinq joueurs et elle…

-          Vraiment ! Trois avantages…

Soudain le sang de Louise se fige dans ses veines, cette voix !

Quelle idiote !

Elle se retourne dans un sursaut pour dévisager celui qui a pris place à sa droite pour lui tendre une tasse fumante, un grand métisse aux cheveux aussi noirs que ses yeux sont clairs.

-          Jonas !

Il rigole en la prenant dans ses bras :

-          Je me demandais bien combien de temps t’allait mettre à t’en rendre compte !

-          Mais tu ne devais pas arriver jeudi soir comme les autres ?

-          J’ai pas de match avant la semaine prochaine alors j’ai décidé d’arriver un peu plus tôt. J’avais envie de voir tes petits protégés.

Sur le terrain, les joueurs se sont figés pour se tourner vers le banc de touche. Ils ont tous vu ses matchs et savent que c’est l’ailier fort du Barça, le meilleur joueur d’Espagne depuis deux ans et l’as de l’équipe qu’ils allaient affronter dans trois jours.

Et tous peuvent sentir l’aura de puissance brute qui se dégage du joueur.

-          Je t’avoue, continue Jonas, que j’ai aussi une petite idée derrière la tête.

-          Je m’en doute, dit Louise.

-          Alors tu me les laisses ? demande Jonas.

-          Avec grand plaisir.

Le sourire de Jonas s’agrandit lorsqu’il pose son regard clair sur Aomine et Kagami qui ont bien du mal à retenir un mouvement de recul.

-           Tu me les rends un seul morceau, souffle Louise.

-          Tu me connais…

-          C’est bien ce qui m’inquiète.

 

Terrain extérieur

9h17

 

 

Jonas a récupéré un ballon pour s’installer sur le second terrain extérieur du complexe avec Kagami et Aomine qui l’ont suivi avec une docilité à laquelle il ne s’attendait pas.

Faisant machinalement tournoyer le ballon sur son doigt, il se tourne vers eux en se rendant compte qu’il avait oublié de demander si ces deux joueurs parlaient au moins l’anglais.

Le langage du basket est universel mais il y a des limites.

Heureusement Kagami maîtrise l’anglais pour deux et lui assure qu’il pourra traduire tout ce qu’il a à leur dire.

-          Kagami, Aomine, je vais être honnête. J’ai vu certains de vos matchs mais je ne suis pas comme Louise, j’ai besoin de vous voir jouer pour me faire une idée de ce que vous valez sur un terrain. Alors je vous propose un petit test, vous deux contre moi, dit-il en envoyant le ballon à Kagami.

Il avait mis toute sa force dans sa passe et il constate qu’il le reçoit sans aucune difficulté. Un bon point, pour lui. Et vu la façon dont ils le regardent, ils sont plus que prêts.

-           Je vais être magnanime, je vous laisse l’engagement…

 

Il ne lui faut pas plus de dix minutes pour les cerner. Et après une dizaine de duels, il a appris à exploiter les failles de chacun pour gagner sans trop de difficultés leurs échanges.

Kagami et Aomine en sueurs savent maintenant que leur coach n’avait rien exagéré des qualités du joueur qui vient de gagner chacun de leur duel sans vraiment jouer à fond.

Jonas se tourne vers ses deux adversaires haletant :

-          Maintenant, j’y vois plus clair, dit-il.

Il pointe du doigt Kagami :

-          Toi, tu es brouillon, ton jeu est dynamique mais imprécis. Tu fonces sur toutes les opportunités sans te ménager mais tu te fais avoir trop facilement par mes feintes. Par contre, tu as une détente impressionnante, une bonne vision du jeu et tu n’hésites pas à passer le ballon au bon moment. Y a du boulot, mais t’es loin d’être un cas désespéré.

Puis il se tourne vers Aomine :

-          Toi par contre, individuellement t’es bien meilleur. T’es rapide, ton style est pas vraiment orthodoxe mais il est efficace et tes shoots sont impressionnants. En un contre un, tu pourras tenir tête face à Stéphane, peut-être même face à Baptiste. Je suis impressionné, je ne pensais pas que le Japon avait un joueur de ta trempe. Mais tu joues comme si t’étais tout seul sur le terrain. C’est un « un contre deux », votre meilleure chance est de faire des passes. Tu serais dans l’équipe des States, ça ne poserait pas problème parce que t’en as le niveau et qu’ils jouent tous comme toi, mais avec Louise comme coach, si tu changes pas d’attitude, tu vas finir sur le banc bien plus vite que tu ne le croies.

Il s’approche d’Aomine :

-          Et crois-moi, elle n’hésitera pas.

Jonas sait qu’il n’a pas besoin de la traduction de Kagami, il a compris.

-          Elle me l’a déjà dit, dit-il en détournant nerveusement la tête.

Kagami sursaute de surprise et Jonas se demande ce que son ancien capitaine aurait pu dire dans une telle situation. Il savait toujours trouver les mots les plus simples et les plus directs pour vous forcer à délaisser votre cœur de ses noirceurs et regarder vers l’avant.

Même le jour de leur plus grande défaite, un jour dont le simple souvenir lui arrache un rictus de douleur, il avait su remonter le moral de toute l’équipe.

Mais il n’a rien de la sagesse de son ancien Capitaine.

Il a toujours fait parler ses actes plus que ses mots.

-          Je te propose un deal gamin.

Aomine le regarde avec prudence et curiosité. Et peut-être même un brin d’animosité, il n’aurait peut-être pas dû l’appeler gamin, pense-t-il avec un grand sourire narquois.

-          Quel deal ?

-          Si tous les deux vous arrivez à me battre, je te botterai les fesses en un contre un autant de fois que tu veux.

Les yeux d’Aomine s’illuminent et tout son corps tremble d’excitation à cette simple idée.

Jonas se félicite d’avoir visé juste. Ce qui motive le plus ce joueur, c’est d’avoir un adversaire plus fort que lui en face, une chose qu’il n’avait pas dû trouver si souvent au Japon.

Et pour ça, il est prêt à tout. Même à faire des passes.

Leurs prochains duels allaient être de plus en plus intéressants.

 

Salle commune

13h02

 

Tous les joueurs se retournent avidement vers Jonas suivi d’Aomine et Kagami qui s’affalent sur leurs sièges, à peine capable de s’intéresser au contenu de leur assiette. Jonas par contre est juste un peu essoufflé et Louise lui montre la chaise en face de lui.

Il remarque qu’à sa droite le capitaine de l’équipe ne le quitte pas des yeux. Il se lève pour lui tendre la main qu’il prend sans hésiter. Mais il reconnait sans peine l’aura trouble qui entoure ce joueur à peine plus grand que Louise.

Et étrangement, il se sent tout petit sous ce regard inquisiteur.

Il se sent obligé de dire quelque chose, n’importe quoi pour reprendre contenance.

-           Alors comme ça, dit-il en se tournant vers Louise, vous avez trois avantages contre nous ? TROIS ! Je suis trop curieux d’entendre ça !

-          Tu ne crois quand même pas que je vais te dévoiler mon plan de bataille !

-          Ouais, mon avion n’aurait pas eu une heure de retard, je serai arrivé avant ton premier café et tu m’aurais tout déballé !

-          Ca fait pas cinq minutes qu’on se parle et je sais déjà pourquoi tu ne me manquais pas, rétorque-t-elle avec la petite moue qu’aurait pu faire une enfant de cinq ans face à un idiot qui lui aurait piqué son dessert.

Ce qui a pour effet de faire rire aux éclats le grand idiot en question qui évite un à un les projectiles qu’elle lui envoie sous les regards perplexes de l’équipe.

-          Sérieusement, dit Jonas, ils ont dû s’en rendre compte maintenant.

-          Rendre compte de quoi ? demande Louise d’un ton glacial.

-          Qu’on peut te faire faire n’importe quoi avant ton premier café !

-          Idiot !

-          Tu te rappelles la fois où…

-          Je ne crois pas que ce soit le moment de déballer les vieux dossiers ! rétorque-t-elle d’un ton sans appel.

Et ce ton, Jonas le reconnaît suffisamment pour savoir qu’il ne devait pas s’étendre sur la question.

-           Alors Jonas ? reprend sérieusement Louise. T’en penses quoi ?

Rapidement, il se calme et réfléchit :

-          Je t’avoue que je ne me suis pas encore fait au décalage horaire et je suis pas au mieux de ma forme. Mais avoir de tels joueurs en face, ça réveille.

Louise se permet un petit sourire fier :

-          Kagami, c’est un joueur comme tu les aimes. Un peu chien fou comme l’était Lucas à ses débuts. Mais il veut tellement bien faire qu’il va vite s’améliorer. Il a de la volonté et de l’endurance et ce qu’il veut le plus, c’est gagner avec l’équipe.

-          Et Aomine ?

Jonas se mord les lèvres pour chercher ses mots.

-          Il a un potentiel incroyable. Vraiment incroyable. Je lui ai promis de le prendre en un contre un s’ils me battent tous les deux sur le terrain et il s’est mis à changer à toute vitesse sur le terrain. Il progresse à chaque échange, j’ai encore jamais vu ça. Et il a déjà le niveau pour tenir tête à Stéphane. Peut-être même face à Baptiste…

-          Quand il est calme, rajoute Louise.

-          Personne ne peut se mesurer à lui quand il est énervé, pas même moi.

Ils rigolent comme deux idiots perdus dans leurs souvenirs.

-           Si Aomine met toute sa force au service de l’équipe, dit Louise, l’Espagne ne fera pas le poids. Mais est-ce qu’il y arrivera ?

La question reste en suspens entre eux pendant de longues secondes.

-           Louise, tu me permets de les emprunter cette après-midi, j’ai un truc à leur montrer.

Louise l’observe une seconde avec perplexité.

-           Oui, dit-elle d’un ton un peu hésitant.

-           Et j’aurais aussi besoin d’un traducteur.

-           Je me ferais un plaisir de vous accompagner, dit Akashi sur sa droite.

Jonas se tourne vers Louise plus que surpris de savoir qu’Akashi avait tout compris. Il repense à tout ce qu’il avait dit, chacun de ses mots. Il n’aurait peut-être pas dû être aussi franc, peut-être…

-           Je suis désolé, dit Akashi, je ne cherchais ni à vous paraître impoli, ni m’immiscer dans votre conversation.

Alors non seulement il parle sans accent aucun et peut-être même mieux que lui mais en plus il lit dans ses pensées un peu trop facilement, pense Jonas. Bon pour être tout à fait honnête, lire ses pensées ne devaient pas être si difficile en ce moment…

Et Louise se met à rire.

Il la fixe avec le mot traitresse qui brille au fond de ses prunelles…

 

Quelque part dans le Métro

14h31

 

 

Jonas bénit les cieux d’avoir appris par cœur le trajet parce que se repérer dans l’imbroglio des lignes du métro de Tokyo n’est pas chose facile. Ils doivent se rendre à l’autre bout de la ville et ils se retrouvent en tête à tête dans un wagon presque vide.

Aomine est déçu de ne pas être sur le terrain et le fait qu’il n’arrive pas à le cacher est plutôt comique. Kagami est enthousiaste au-delà de toute définition et Akashi… A vrai dire, il ne sait pas quoi penser de lui. Et il peut compter sur les doigts d’une seule main les personnes capables de le décontenancer.

Avec au sommet de la liste, vainqueur toute catégorie, Louise.

Elle peut être vraiment très douée à ce petit jeu. Mais ce type en moins de cinq minutes, il vient déjà de rejoindre son top trois.

-           Je peux vous poser une question ? demande Akashi.

Jonas sait d’expérience que quand quelqu’un commence par ces quelques mots, la question n’est jamais innocente.

-          Je vous écoute.

-          Pourquoi vous nous aidez ?

Il a abandonné le français pour l’anglais pour inclure Kagami et Aomine à la conversation qui se tournent vers lui avec l’air de penser qu’il allait leur sortir un truc profond et incroyable.

Un rôle qui aurait été parfait pour Stéphane.

Mais lui n’avait jamais été doué avec les mots.

-          Pour Louise, dit-il simplement.

Les regards pleins d’étoiles de Kagami et d’Aomine qui se tournent vers lui le rend des plus perplexes et il sent qu’il va devoir en dire plus.

-          Après la dernière coupe du monde, après notre finale perdue…

Merde, ça fait toujours autant mal rien que d’en parler, pense-t-il en serrant les dents.

-          Louise a dû supporter tout le poids de notre défaite, seule. La presse, la fédération, tout le monde a dénoncé la folie d’avoir mis une gamine de dix-huit ans pour coach. On avait la meilleure équipe, on aurait dû gagner et tout et tout…

Jonas soupire en se mordant la lèvre en pensant à toutes les attaques injustes qu’elle avait dû subir.

-          Sans Louise, on aurait même pas passé le premier tour. Elle a toujours été notre sixième joueur et on aurait accepté personne d’autre comme coach. Alors quand elle m’a appelé pour me dire qu’elle allait s’occuper de vous, je me suis dit deux choses, que vous aviez du potentiel et que je ferai tout pour l’aider.

Il fixe Aomine et Kagami avec un petit sourire narquois :

-          Même s’il faut que je vous botte les fesses sur un terrain autant de fois qu’il le faut pour que vous commenciez à ressembler à quelque chose !

-          On vous aura la prochaine fois ! s’exclame Aomine en tendant son poing à Kagami.

Enfin c’est ce qu’il imagine parce qu’il a parlé en japonais, qu’il y comprend rien, mais il y a des choses qui n’ont pas besoin de traduction.

Et il se surprend à attendre avec impatience leur prochaine confrontation.

-          Au fait, demande Kagami, vous ne nous avez pas dit ce que vous allez nous montrer.

Jonas perd son sourire et son visage se ferme :

-          Je vais vous montrer tout ce que je déteste dans le basket.

 

Gymnase de Saitama

Quelques minutes plus tard

 

 

Avant de rentrer dans le gymnase, Jonas se tourne vers les trois japonais :

-          Suivez-moi sans un mot. Laissez-moi parler et si on vous demande quoi que ce soit, faîtes les idiots, comme si vous ne compreniez pas ce qu’on vous demande.

Il lance un regard en coin à Akashi, en se disant que ce serait plus difficile pour certains que pour d’autres…

-          Je suis pas vraiment sûr qu’on ait le droit d’être là, ajoute-t-il pour lui-même.

Ils passent les portes battantes pour se rendre dans la salle centrale où une équipe s’entraîne.

Akashi, Aomine et Kagami restent une seconde sans voix alors que l’équipe d’Espagne s’entraîne sous leurs yeux.

Leurs futurs adversaires, sur le parquet.

Jonas s’avance et salut avec enthousiasme l’entraîneur espagnol qui l’accueille avec un grand sourire et une accolade.

-          Les mecs, dit Jonas, je vous présente Monsieur Martinez, mon entraîneur au Barça.

Bien sûr, pense Akashi, Jonas Joffre joue dans un des meilleurs clubs espagnols et son entraîneur est aussi celui de l’équipe nationale junior. Tous les joueurs se tournent vers eux le temps d’un battement de cœur. Puis reprennent l’entraînement consciencieusement.

Tous sauf le meneur qui soutient le regard de Jonas, immobile, les poings serrés.

Jusqu’à ce que l’entraîneur lui fasse un signe.

Tous s’assoient dans les tribunes, les yeux rivés sur les joueurs sur le terrain.

Akashi n’arrive pas à se détacher du spectacle alors que Jonas et son entraîneur échangent des banalités en espagnol. Il connait assez cette langue pour suivre leur conversation mais il est trop perdu dans l’observation de l’entraînement des joueurs espagnols.

Une main glacée lui tord les entrailles et lui coupe le souffle lorsqu’il comprend pourquoi ce spectacle le cloue sur place.

L’entraîneur espagnol s’éloigne et Jonas se met à leur parler.

Il doit mettre toute son attention sur les mots pour les comprendre mais il n’arrive toujours pas à détourner le regard.

-          Tous les six, dit-il en parlant de sa propre équipe, on a grandi dans un quartier tout ce qu’il y a de plus banal avec un terrain de basket au bout de la rue. Lucas avait un ballon et avant de commencer à jouer la moitié d’entre nous regrettaient de ne pas plutôt avoir un terrain de foot. On devait avoir six ou sept ans quand le père de Lucas nous a pris en pitié à force de nous voir jouer comme des manches et nous a appris le basket. Il nous a surtout fait comprendre ce que c’était une équipe et que chacun avait un rôle à jouer.

Jonas repense à ce terrain de basket sur lequel ils avaient usés leurs premières paires de basket avec nostalgie.

-          On avait tous un rôle mais en grandissant…

Comment expliquer l’évidence ?

-          Le plus petit d’entre nous, dit-il, c’est Stéphane, et il fait quinze centimètres et vingt kilos de plus que vous, dit-il à Akashi.

Ca devait être plus maladroit qu’il ne l’aurait cru parce qu’Akashi lui lance un regard noir et Kagami et Aomine se retiennent difficilement de rire.

-          Alors Louise s’est mise à travailler comme une folle pour augmenter sa vitesse et perfectionner ses plans. Et ça a été comme un déclencheur incroyable. On s’en rendait pas vraiment compte à l’époque mais elle a su nous forcer à faire ressortir tout ce qu’on était dans notre basket et elle a soudé toutes nos individualités dans la meilleure équipe qu’on pouvait former.

Jonas pense qu’il y en a au moins un ou deux dans le lot qui ne l’ont peut-être pas encore compris… Lucas et Baptiste, c’est pas des flèches.

-          L’équipe que vous allez affronter, dit-il en montrant le petit meneur espagnol, c’est comme une version pervertie de tout ce que représente le basket de Louise. Sanchez, dit-il sans cacher son mépris, place et déplace les joueurs comme des pions sur l’échiquier mais contrairement à Louise, il formate les joueurs selon ses besoins alors que Louise cherche à savoir ce qu’il y a de meilleur en vous et elle construit l’équipe avec tout ce que vous pourrez lui apporter.

Jonas regarde le match d’entraînement qui s’annonce.

-          Louise construit son jeu autour des joueurs mais pour Sanchez, les joueurs ne sont rien, le basket n’est rien, seule la victoire compte et il est prêt à tout pour ça.

Il se tourne vers eux :

-          Et je n’admettrais pas que l’équipe de Louise perde fasse à ça.

Le cœur d’Akashi se sert un peu plus en voyant le regard froid du joueur espagnol se tourner vers lui.

Il ne la connait que trop bien cette lueur froide dans les yeux noirs de l’espagnol.

C’est la même qui attend patiemment son heure dans un coin sombre de son esprit.

 

Salle commune

19h35

 

 

Louise regarde la salle avec un petit sourire narquois. Cette nouvelle journée d’entraînement avait été plus tendue pour certains que pour d’autres. Et en face d’elle, Jonas est littéralement en train de dormir à côté de son assiette.

Ce qui ne passe pas inaperçu.

-          Il y a neuf heures de décalage horaire entre l’Espagne et le Japon, se sent elle obligée de dire.

-          Le dernier étage de l’hôtel est inoccupé, dit Akashi, j’ai déjà fait les arrangements nécessaires, pour tous vos amis.

-          Vous aviez déjà tout prévu, répond Louise un peu surprise.

Elle-même n’était pas sûre que son ancienne équipe accepterait son match d’entraînement.

-          Vous avez vu l’équipe d’Espagne ? demande Louise.

A cet instant, Louise est presque sûre d’avoir vu une lueur étrange briller dans les yeux d’Akashi. Etrange et inquiétante.

-          Vous avez vu leur meneur, continue-t-elle.

Akashi acquiesce sans un mot et Louise prend son silence comme une invitation à continuer.

-          Il représente tout ce que je déteste et qui me fait peur dans le basket. Parce que lorsque je le vois manier son équipe comme il le fait, continue Louise, je vois le reflet de ce que j’ai failli devenir quand la pression de la victoire a commencé à devenir insupportable.

Louise sait qu’Akashi la comprend un peu trop bien. Elle a vu les matchs et cette finale de la Winter Cup où il avait changé. Elle sait par expérience la pression qui pesait sur les épaules de celui dont on attend que l’excellence, la perfection.

Elle comprend sans peine qu’Akashi se perd dans d’amers souvenirs.

-          Ce qui s’est passé avant, dit Louise, ne m’intéresse pas. Mais vous devez savoir une chose. Le style de l’Espagne n’a pas que l’avantage de déstabiliser la défense de l’équipe adverse. Il finit par couper toute communication entre le coach et ses joueurs parce qu’il faudrait faire un temps mort à chaque fois que l’équipe change de style et c’est impossible. La seule chose qui permet d’affronter ce genre d’adversaires, c’est une équipe soudée par un capitaine qui contrôle et inspire ses joueurs, un capitaine capable de montrer une direction même quand il n’y en a pas.

Louise soutient le regard d’Akashi :

-          J’ai parlé avec tous les joueurs et ils sont tous persuadés que vous êtes cette personne et ils sont loin d’avoir une confiance aveugle en vous.

Akashi balaye la salle du regard et s’attarde sur les joueurs de Seirin, les membres de la génération miracle, Takao. Il se souvient encore de la poignée de main refusée à Shintaro, de sa finale contre Seirin, de tout ce qu’il avait fait à Teiko, écrasant les uns après les autres tous ceux qui avaient eu l’audace de se dresser devant eux, brisant un peu plus chaque jour l’amour pour le basket de ses propres joueurs.

C’était l’autre qui avait agi ainsi.

Mais il sentait ses soubresauts à chacun de ses doutes, à chaque sombre souvenir, à chaque contrariété. Il l’entendait murmurer à ses oreilles ses peur les plus profondes.

Et s’il était confronté sur le parquet à une défaite inéluctable, comment réagirait-il ?

-            Tout le monde a confiance en vous, dit Louise.

 Et la seule question que vous devez vous poser, c’est est-ce que vous vous avez confiance en vous ? pense-t-elle.

Une question qui reste en suspens alors que Jonas s’agite dans son sommeil et que Kagami et Aomine se proposent de le porter jusqu’à la chambre qui lui a été attribuée. Il les suit machinalement pour leur montrer le chemin et son portable vibre dans sa poche.

Curieux, il regarde l’écran pour voir le numéro d’Akiko s’afficher.

Un peu nerveux, il se met à l’écart et décroche.

-          Akashi, dit Akiko, j’espère que je ne te dérange pas ?

-          Pas du tout, s’empresse-t-il de lui répondre.

Et dans la seconde, il se sent un peu ridicule de précipiter ainsi sa réponse.

-          J’ai eu un appel d’Akane san pour qu’on se rencontre et régler les détails. Je voulais savoir si tu pouvais, enfin si c’était possible que tu…

Il n’a pas besoin de la voir pour sentir sa tension.

-          Bien sûr que je serai là, lui répond-il. Quand avez-vous pris rendez-vous ?

-          Demain midi, dans un café à côté de votre hôtel. Je t’enverrai l’adresse, dit-elle sans pouvoir cacher son soulagement.

-          Tu veux que je prévienne ton frère ? Et Shintaro ?

-          Non, dit-elle. Ca va te sembler sûrement égoïste, mais j’ai besoin d’avoir un minimum de contrôle sur les choses avant de leur parler. J’ai besoin d’avoir quelques coups d’avance sur la situation.

Une vraie joueuse de go, pense Akashi avec un petit sourire compréhensif.

-            C’est une chose que je peux tout à fait comprendre.

Akiko reste silencieuse une seconde :

-          C’est pour ça que je t’ai appelé, avoue-t-elle. Akane san m’a dit que ce n’était que des formalités, que ce n’était pas nécessaire que tu sois présent. Je me doute que tu trouves ma réaction sûrement un peu idiote mais je sais aussi que tu es le seul qui pouvait la comprendre.

-          Ca n’a rien d’idiot Akiko, de vouloir prendre un peu de recul avant de présenter les choses.

-          Pour le moment, j’ai plutôt l’impression de cacher ma lâcheté derrière un semblant de prudence. Et je me sens encore plus ridicule d’avoir besoin de tout ça parce que j’ai trop peur d’affronter mon propre père face à face.

-          On peut te qualifier de beaucoup de choses Akiko, mais tu n’es ni lâche ni ridicule.

-          Et toi, tu es un ami, répond-elle, donc pas des plus objectifs. Mais j’apprécie quand même.

La main d’Akashi se crispe sur son portable et son cœur s’accélère une seconde.

Il en était pas vraiment sûr d’avoir encore le droit d’être appelé ainsi, un ami. Mais il ne peut pas s’empêcher de sentir un poids énorme et sombre quitter ses épaules.

Oui, il se sent définitivement plus léger.

-          Akashi, continue Akiko, je sais que je l’ai déjà fait mais je voulais encore te remercier pour tout ce que tu as fait pour Ryota et pour moi.

-          Ton frère et toi, vous êtes importants pour moi et je serai toujours là pour vous aider.

-          Toi aussi, tu es important pour nous. Et j’espère qu’un jour on pourra te rendre l’appareil.

-          Gagne tes parties et nous serons plus que quittes, répond-il avec un petit sourire. Il est temps que cette coupe revienne au Japon.

-          Et comment que je vais gagner, s’exclame Akiko. Et crois-moi que je vais les remuer mes deux équipiers…

Akashi n’écoute pas vraiment la suite mais sourit quand Akiko se met à lui raconter les dernières parties de ses futures adversaires et les petites manies ridicules des deux autres joueurs du Japon qui l’agacent au plus haut point.

Et au bout d’une bonne dizaine de minutes où même s’il l’avait voulu Akashi n’aurait pas pu placer un mot, Akiko se décide enfin à lui dire au revoir.

-           Akashi, merci encore, je suis contente de t’avoir parlé. C’est sûrement un peu idiot, mais je me sens vraiment mieux.

-          Moi aussi.

Akiko laisse passer une seconde et Akashi peut deviner sa surprise.

-            A demain.