Cinq

par elane

Salle de réunion du club de basket de Shutoku

 

Midorima prend d’une main distraite sa tasse de thé fumante, déjà scotché à l’écran. Il ne peut s’empêcher d’esquisser un petit sourire quand il voit qu’elle porte avec une classe indéniable le porte bonheur qu’il avait confié à Kise.

-          Shin chan ! Entraînement ! annonce Takao en débarquant dans la salle du club de basket de Shutoku.

Midorima ne se fend même pas d’une réplique en lui faisant signe de se taire, les yeux toujours rivés sur l’écran. Curieux, Takao regarde à son tour l’émission qui captive tant son équipier et prend un siège.

Une émission de go, décidemment Midorima se passionne pour des choses ennuyeuses. Et il manque de tomber de sa chaise quand il voit la sœur de Kise apparaître à l’écran et saluer son adversaire.

Takao disparait bien vite de la salle et passe dans les couloirs à toute vitesse, débarquant à perdre haleine dans le gymnase où l’équipe est déjà en train de s’échauffer activement.

-          Hé les gars, y a la copine de Shin chan à la télé !

La copine de Shin chan… Tant de mots improbables dans les oreilles de ses équipiers qu’ils ne mettent pas plus de quelques secondes pour rejoindre Midorima qui soupire de la bêtise des membres de son équipe.

Akiko est une amie. Mais c’est avant tout la petite sœur de Kise et quelqu’un qu’il respecte. La liste des gens qu’il apprécie et respecte est suffisamment courte pour ne pas se laisser embarquer par des considérations qui n’avaient pas lieu d’être.

Les murmures étouffés de son équipe lui font lever un sourcil indigné.

-          Ben si toutes les joueuses de go sont comme ça, dit Takao, et je vais peut-être me mettre à jouer aussi !

Midorima se retourne vers lui à la manière d’un automate articulé :

-          Le premier qui parle, je l’expulse de la salle en moins de temps qu’il m’en faut pour mettre un panier.

Shin chan en colère, pense Takao dans un silence glacé, c’est vraiment effrayant.

Un pro et une journaliste sont face à la caméra.

-          Cette demi-finale s’annonce extraordinaire, s’exclame la journaliste. Avec d’un côté Cho Yun le plus jeune pro coréen qui ait jamais réussit à accéder à ce stade de la compétition et de l’autre la première femme à accéder aux demi-finales du Meijin, Akiko Kise. Un duel au sommet entre deux jeunes professionnels de moins de 17 ans. Le monde du go est vraiment en train de changer, emporté par des jeunes qui poussent les barrières…

Takao décroche devant les éloges des deux compétiteurs présentés comme des stars d’un combat de boxe quand il voit dans une salle qui retransmet la partie Kise accompagné d’un homme au sourire un brin déstabilisant. La journaliste se penche vers eux :

-          Mr Kise, vous avez suivi avec beaucoup d’attention le parcours professionnel de Kise sensei, vous devez être incroyablement fier ce soir.

-          Terriblement…

Takao et Midorima étouffent le même sursaut surpris en voyant l’homme au regard noir répondre.

-          Mais il ne faut pas s’emballer. Ma fille vient de perdre contre ce jeune Coréen dans le tournoi des trois nations. Ce match est une revanche et elle va tout faire pour montrer ce dont elle est capable.

Midorima remarque qu’à mesure que Mr Kise parle, son ancien équipier semble s’enfoncer un peu plus dans l’ombre. Une chose qu’il n’aurait pas crue possible de la part d’une personne aussi flamboyante que Kise sur un terrain de basket.

-          Mr Kise, votre fille est en demi-finale du Meijin et votre fils est un mannequin reconnu qui compte parmi les plus grands espoirs du Japon du basket. Quelle incroyable réussite !

Une exclamation purement rhétorique qui réclame une réponse qui ne vient pas et le regard de dédain qu’il renvoi à la journaliste a de quoi clouer n’importe qui sur place. Heureusement les premiers coups s’enchainent, dissipant rapidement le malaise.

Takao n’y comprend rien. Mais alors absolument rien.

Mais la tension qui émane de Shin chan à chaque coup, les respirations saccadées, les mains crispées alors que le jeu progresse lui donnent une indication plus que précise sur la progression du jeu. Encore plus que les deux idiots qui s’extasient devant chaque coup avec la même intensité. Il sent les tournants du jeu dans la tension qu’il lit dans les yeux de son équipier. Et une telle débauche d’émotions de la part du lanceur est suffisamment rare pour retenir l’attention de toute l’équipe.

A un moment, aucun des joueurs ne jouent pendant un long moment et Shin chan se lève nerveusement de son siège, visiblement surpris de voir que toute son équipe est encore là. Il n’imaginait pas son équipe à ce point passionnée par le jeu de go. Mais alors vraiment pas ! Y avait peut-être finalement quelque chose à tirer de cette équipe qui est la sienne.

-          Tendue la partie, constate Takao.

-          Akiko est acculée et elle tente le tout pour le tout. Elle n’avait pas réussi à trouver la faille la dernière fois. Mais je la connais suffisamment pour savoir que si elle se lance de nouveau dans ce genre de stratégie, c’est qu’elle a un plan derrière la tête.

Alors que le temps se suspend au prochain coup d’Akiko, la journaliste se tourne alors vers le frère et le père qui affichent la même nervosité, se triturant les mains pour éviter qu’elles ne tremblent.

-          Vous devez bien connaître ce genre de tension au moment des tournants décisifs d’un match, dit-elle à Ryota. Quel conseil pourriez-vous donner à votre sœur si elle était devant vous pour faire le bon choix ?

-          Je ne crois pas que frapper dans une balle lors d’un tournoi scolaire et prendre un tournant décisif dans l’un des plus grands tournois international de go soient comparables, l’interrompt d’une voix terriblement condescendante le père de Kise.

Une réplique et un dédain qui lui vaut l’hostilité de chaque membre de l’équipe de Shutoku.

-          Je crois que mon père a raison, dit Kise d’une voix que Midorima ne reconnait pas. Et Akiko n’a besoin des conseils de personne.

Kise se tourne vers la partie retransmise sur un grand écran.

-          Elle est exactement là où elle voulait être, dit-il les yeux perdus dans la partie.

Midorima reconnait enfin l’assurance de son ancien partenaire dans sa voix et il ne l’admettrait jamais mais cela le rassure.

Et la partie reprend, dissipant à nouveau la tension naissante dont la journaliste a bien du mal à se défaire. Et à mesure que les deux spectateurs rivalisent de superlatifs, les mains de Midorima se crispent sur sa tasse.

Jusqu’à un point d’orgue où les exclamations se taisent dans un silence assourdissant.

La tasse de thé se renverse alors que Midorima se lève, les mains tremblantes, posant ses lunettes, le souffle court.

Le visage de l’adversaire d’Akiko se décompose.

Quel que soit le plan mis en place par la jeune fille, se dit Takao, il a marché.

Le coréen, beau joueur, sourit à Akiko et lui tend la main avant de s’incliner et le sourire de la jeune fille la fait ressembler pendant une fraction de seconde encore plus à son frère. Une chose qu’il n’aurait pas crue possible, pense Takao.

Lorsqu’il voit Akiko surprise farfouiller dans sa poche et sortir un portable.

-          Bravo pour cette victoire Akiko, dit la voix imperturbable dans son dos…

-          Oh Shintaro, t’as vu ma partie, répond Akiko à l’écran…

Midorima sourit malgré lui. Jamais Akiko ne l’appelait par son prénom lorsqu’ils étaient face à face. Mais l’effervescence d’une partie sérieuse avait tendance à lui faire oublier ses bonnes manières.

Takao se retourne lentement n’osant croire à la scène. Shin chan avait tranquillement pris son portable pour la féliciter de sa voix si calme et habituelle alors qu’il avait tremblé et montré pendant la partie plus d’émotions que pendant nombre des matchs auxquels ils avaient jamais joué.

Et Akiko répond :

-          Mais t’avais pas un entraînement ?

-          Non, on a tous regardé ta partie en fait.

-          Nooon, t’as imposé ça à tes équipiers, ils vont te haïr.

Takao et les membres de l’équipe suivent sans y croire la conversation entre Akiko à l’écran et Midorima dans leur dos.

-          Ta stratégie, dit Midorima, ça ressemblait furieusement à celle de Kuroko contre ton frère à la Winter cup.

A l’écran, Akiko esquisse un sourire amusé.

-          Oui, j’aimerai dire que tu es le seul à l’avoir deviné mais j’ai déjà un message de Kuroko. Il me réclame son poids en milkshakes à la vanille en compensation!

Midorima fronce les sourcils, surpris par le fait que Kuroko ait lui aussi suivi la partie :

-          Tu devrais accepter, c’est un poids plume, dit-il avec un sérieux étonnant.

Cette fois Akiko rigole franchement à l’autre bout du fil.

-          Je suppose que notre partie de demain est annulée, dit Midorima sans un mot plus haut que l’autre.

-          Tu rigoles, on passe à 4 pierres demain ! Et prépare-toi, je suis en forme, dit-il en montrant 4 doigts à la caméra en raccrochant avec un grand sourire triomphant.

Midorima allait éteindre le poste lorsqu’il voit en dernière image le père d’Akiko la prendre par l’épaule dans un geste terriblement possessif, laissant Ryota dans l’ombre.

-          Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Kise, dit tout haut Takao en énonçant à haute voix le malaise qui l’envahit.

 

Midorima sort de la salle sans un mot. Takao le suit des yeux avant de lui emboiter le pas, à bonne distance toute fois. Et après avoir traversé la moitié de la ville, Takao n’est pas vraiment surpris de leur destination.

Le terrain de street basket qui se trouve à deux pas du lycée Kaijo.

Takao sait à quel point Midorima pouvait parfois se révéler surprenant, mais là il est véritablement surpris.

Encore en costume, la cravate desserrée, Kise enchaîne les paniers seuls sur le terrain avec une énergie qui a fait reculer tous les joueurs potentiels. Enfin presque tous, quand il voit Midorima s’avancer.

-          J’espère que tu ne comptes pas m’avoir avec un dribble si mauvais…

Etonné de la voir s’avancer, Kise s’arrête une seconde, ballon à la main.

-          Midorima ?

Takao s’assoit pour assister au spectacle. Un duel entre deux membres de la génération miracle n’est pas un spectacle ordinaire. Et à mesure que les deux adversaires s’affrontent, il se rend compte qu’il avait presque oublié à quel point Midorima est doué en un contre un. Sa spécialité des tirs en fond de cours ne lui donne pas souvent l’occasion de montrer son jeu individuel. Mais face à l’as de Kaijo animé d’une sombre énergie, il fait face.

Et entre les dribbles, les reprises de balle et les paniers qui se succèdent des deux côtés, le spectacle vaut définitivement le détour.

Takao laisse le temps se suspendre entre les mains de ces deux miracles du basket et il se surprend à ne pas réellement compter les paniers. C’est un jeu d’une effroyable intensité entre deux personnes qui aiment le basket plus que tout, un jeu où ils peuvent enfin dévoiler tous leurs atouts face à un adversaire qui est de toutes les balles, de toutes les attaques.

Takao le sait, le lien entre les joueurs de la génération miracle est aussi tangible qu’incompréhensible pour le commun des mortels. Même pour lui.

Mais il n’aurait jamais imaginé que dans ce lien complexe qui lie tous les anciens membres de cette équipe hors du commun, l’amitié puisse y tenir une véritable place.

Parce qu’il en avait une véritable démonstration sous les yeux en voyant lentement mais sûrement, l’aura noire de Kise se fondre dans un sourire lumineux.

Encore une preuve que sous ses nombreuses couches de misanthropie hautaine, Midorima cache bien son jeu, pense-t-il avec un sourire qui n’a rien d’innocent.

Ce qui lui vaut dans la seconde un regard irrité de Midorima qui semble soudain se rappeler de sa présence.

-          Takao !

Pendant un quart de seconde, Takao se dit que vu l’état de fatigue des deux joueurs, il pourrait facilement les battre tous les deux en quelques dribbles… Kise qui est encore plus épuisé que Midorima tient à peine sur ses jambes, une réalité qu’il est loin d’appréhender quand il s’exclame :

-          Un dernier !

Une exclamation qui brûle ses dernières forces et il chancelle à deux doigts de perdre l’équilibre.

-          Idiot, répond Midorima en passant un bras sous ses épaules pour éviter qu’il ne s’étale par terre.

Takao sourit, Shin chan n’est pas vraiment en meilleur état alors il décide de veiller à bonne distance que les deux idiots ne s’effondrent lamentablement sur le sol. Midorima le ramène lentement jusqu’au pas de sa porte.

Kise essaye bien de se débattre un peu, arguant qu’il peut se débrouiller seul. Midorima le prend au mot et le laisse pitoyablement choir sur le sol… Avant de le reprendre sous son aile :

-          Apparemment non, conclue-t-il d’un ton laconique.

Midorima a toujours eu une façon bien à lui de prouver son point de vue, pense Takao…

-          Midorima, dit Kise encore haletant alors qu’il se trouve devant sa porte, Akiko ne viendra pas demain. Ne l’attend pas trop longtemps.

Midorima fixe avec sérieux Kise :

-          Elle m’a dit qu’elle viendrait.

-          Il ne la laissera pas faire.

A vrai dire, Midorima avait lui-même pensé que jouer une partie avec lui une semaine avant sa finale n’était pas vraiment raisonnable. Mais pourquoi ressent-il ce malaise tangible émaner de Kise ?

Tu crois que ta sœur n’est pas capable de prendre ses décisions elle-même, a-t’il envie de répliquer.

Mais il se rappelle de l’aura noir qui émanait de leur père alors qu’il ne l’avait vu qu’à travers un écran de télévision. Et il se souvient aussi de l’attitude de Kise qu’il avait failli ne pas reconnaître.

Kise lui offre un sourire timide :

-          Vous voulez vous poser cinq minutes, boire un truc ? dit-il en étendant l’invitation à Takao d’un regard.

-          Si je m’assois, je ne suis pas sûr de pouvoir me relever, dit Midorima.

Un aveu de faiblesse si honnête que Takao ne peut s’empêcher de rigoler en prenant son équipier par le bras.

-          Je ne regrette pas d’avoir pu assister au spectacle, dit-il. Mais je crois qu’il faut qu’on rentre avant que Shin chan ne perde toute dignité en s’effondrant !

Et il prend congé d’un geste en trainant son équipier récalcitrant sur l’épaule.

-          Takao !

-          Tu veux vraiment que je te laisse tomber Shin chan ?

Midorima soupire rageusement, bien conscient qu’il avait brûlé ses dernières forces en portant Kise et s’appuie un peu plus sur son équipier en guise de réponse.

-          T’inquiète Shin chan, ton secret est bien gardé avec moi, dit Takao avec un grand sourire insolent qui a le don d’horripiler Midorima.

Mais cette fois, le lanceur de Shutoku n’a même pas le courage de se montrer offusqué :

-          Quel secret ?

-          Que derrière les nombreuses couches de mépris glacé derrière lesquelles tu te caches, il y a un cœur en or.

Alors qu’il essuie la salve habituelle des répliques outrées de Midorima, il se dit qu’il avait encore plus d’énergie qu’il ne croyait !

Et qu’il y avait décidemment beaucoup de couches à surmonter avant d’arriver au vrai Shin chan !

Une certitude qui le rassure car à cet instant, il se sent vraiment chanceux de faire partie des happy few qui avaient un jour réussi à percer à jour le vrai Shin chan.