Quatre

par elane

Lycée de Tôô

 

 

Aomine se retourne, entendant la voix de Momoi qui l’interpelle au loin :

-          Aomine ! crie-t-elle en tenant la sœur de Kise par la main qu’elle entraîne dans son sillage.

-          Satsu, qu’est-ce que…

-          On a besoin de toi une minute !

Aomine soupire. Placer une phrase entière face à Satsuki quand elle veut quelque chose, c’est mission impossible.

-          Faut qu’on emprunte les vestiaires de l’équipe une seconde, dit-elle. Il faut qu’Akiko se change…

Cramoisi… C’est à peu près la couleur qui envahit les joues de la sœur de Kise alors qu’elle essaye en vain de se défaire de l’emprise de Momoi.

-          Si je me souviens bien, t’as les clés du vestiaire, Satsu. T’as pas besoin de moi.

Peine perdue, elle le presse déjà de les suivre et le plante devant la porte du vestiaire pendant qu’elle entre avec Akiko.

C’est son vestiaire et il se retrouve à faire le pied de grue pour éviter que quiconque y entre pendant que la petite sœur de Kise se change. Momoi est vraiment capable de lui faire faire n’importe quoi !

-          Satsu, pourquoi c’est moi qui me colle le rôle du guet ! Sérieux !

Pourquoi Satsu avait besoin d’accompagner Akiko jusque dans le vestiaire ! Elle pouvait pas se changer toute seule la sœur de Kise.

Sans s’en rendre compte, il tend l’oreille, attendant une réponse de la part de Momoi et surprend la conversation entre les deux lycéennes.

-          Senpai, je pense que je peux m’habiller seule, dit Akiko dont la gêne transparaît dans chaque mot.

-          Je voulais voir tout ce qu’il y avait à voir de ma rivale, dit Momoi d’une voix soudain sérieuse.

Aomine manque de s’étouffer. Momoi n’avait aucune retenue quand on parlait de Tetsu mais là, c’est vraiment fort !

-          Rivale ? répète sans comprendre Akiko.

-          Kise nous avait déjà dit que t’avais un petit faible pour un des membres de l’équipe de Teiko. Faut pas être un génie pour savoir qui c’est, dit-elle.

Akiko rigole :

-          N’importe quoi. A l’époque, j’ai dit ça à Kise mais c’était juste pour cacher une vérité un peu plus gênante. Mais c’était complètement faux.

Aomine peut presque voir le sourire et les yeux étincelants de Momoi qui ne laisserait pas une seconde de répit à sa proie que lorsqu’elle lui aura avoué cette vérité gênante qu’elle voulait connaître.

On ne lâche pas une bombe pareille devant Momoi sans devoir cracher le morceau. Et il ne faut pas longtemps pour que la sœur de Kise se mette à parler. Momoi peut être effrayante quand elle le veut, il est bien placé pour le savoir.

-          Faut comprendre une chose, dit Akiko, avec Ryota, on a pas eu une enfance « classique ». Mon père n’a qu’un regret dans la vie, immense et qui le ronge plus que je saurai jamais le comprendre. Il n’a jamais pu devenir joueur professionnel de go. Alors quand il a eu des enfants, il nous a appris à jouer avant même qu’on sache lire. Kise n’avait pas vraiment de don pour le jeu contrairement à moi. Et depuis mes premières parties avec lui, il m’a accordé toute son attention, tous ses regards, à chaque défaite, chaque partie, il vivait son rêve à travers moi alors que mon frère n’était qu’un échec aux yeux de mon père.

La voix d’Akiko se brise une seconde et il se surprend à vraiment vouloir en savoir plus.

-          Ryota aurait dû me haïr mais il m’a toujours offert son plus beau sourire. Et pendant toute mon enfance, j’étais poussée par mon père pour être la meilleure au go. Je n’étais pas malheureuse car j’aime ce jeu au moins autant que Ryota aime le basket. Mais je prenais mes cours par correspondance réservant tout mon temps libre à l’école de go où je n’avais que des adversaires potentiels. Jusqu’à ce jour où j’ai débarqué au collège, je n’avais dans ma vie que le go et mon frère, je n’ai jamais eu d’amis, ni même une personne à qui parler à part mon frère. Alors quand il m’a demandé si j’avais pas un faible pour un des membres de l’équipe, j’ai eu un instant l’impression que j’étais une gamine comme les autres, allant à l’école, avec des amis et pourquoi pas un faible pour un garçon. Je me sentais pour la première fois de ma vie comme quelqu’un de normal alors je lui ai dit que oui parce que la réalité était vraiment trop pathétique.

Il n’a pas besoin de le voir pour sentir le pauvre sourire embarrassé qui s’étire sur les lèvres d’Akiko. Et pendant plusieurs minutes, Momoi reste d’ailleurs étrangement silencieuse.

-          Qu’est-ce qu’il y a ? demande un instant Akiko paniquée, y a un problème avec…

-          Non, c’est juste que t’es…

Aomine glisse un œil dans l’embrasure de la porte.

Vraiment belle, pense-t-il en détaillant la sœur de Kise dans un tailleur cintré soulignant une taille fine, une jupe courte sans être vulgaire dévoilant juste ce qu’il faut de ses jambes parfaites,  les cheveux emprisonnés dans un chignon compliqué. Grande élancée, une peau claire, des yeux aux reflets d’or et de longs cheveux blonds, elle est vraiment aussi belle que son frère,

-          … magnifique, termine Momoi avec un grand sourire.

Akiko la dévisage, visiblement soulagée lorsque Kise débarque de nulle part, habillé avec la même classe que sa sœur en costume noir et chemise blanche impeccable. Encore une fois, leur ressemblance ne fait que sauter aux yeux.

-          Kise, dit Aomine, c’est pourtant pas carnaval dit-il en sachant au moment où il avait parlé à quel point sa réplique était injuste.

-          Idiot, dit Kise, Akiko a une partie vraiment importante aujourd’hui et je me dois de l’accompagner. Viens tit’ sœur, on va finir par être en retard, dit-il en lui prenant la main.

Il lui tend un petit paquet vert qu’Akiko prend avec un air amusé.

-          Au moins cette fois, c’est pas trop voyant, dit-elle en le soupesant d’une main prudente.

-          Midorima m’a fait promettre de ne pas l’ouvrir, mais j’avoue, je suis curieux de savoir ce qu’est l’item du jour.

Akiko l’ouvre avec une précaution démesurée et ne peut s’empêcher de sourire de ravissement en voyant un petit peigne d’un vert émeraude élégant.

-          Laisse-moi t’aider, dit Kise en lui glissant le peigne dans ses cheveux blonds. Je sens que cette fois, ça va vraiment te porter chance. On y va ? dit-il en lui prenant le bras.

Aomine remarque qu’Akiko ne semble pas vraiment ravie de voir son frère aussi déterminé.

-          Ryota, je t’ai déjà dit que tu n’avais pas à m’accompagner.

Sa voix est à peine audible mais Aomine sent à quel point Akiko est contrariée.

-          Tu rigoles, c’est la demi-finale du Meijin. La première fois depuis toujours qu’une femme accède à la demi-finale de ce prestigieux prix et tu crois que je vais pas t’accompagner !

Akiko supplie tacitement Momoi de lui venir en aide mais elle ne répond pas de la façon qu’elle espérait en leur emboitant le pas et en questionnant sans interruption Akiko sur sa future partie.

Les yeux révulsés d’Akiko lui prouvent que ce n’était pas l’aide qu’elle espérait.

Mais pourquoi je les suis moi !

Mais ce n’est pas Akiko qui répond aux questions incessantes de Momoi, c’est Kise trop fier de pouvoir montrer à quel point sa sœur est incroyable… Bla bla bla.., résume dans sa tête le babillage incessant des deux pipelettes qui n’ont toujours pas vu à quel point Akiko est en colère.

-          Ryota ! l’interrompt Akiko qui explose. Il sera là, tu le sais très bien.

En une fraction de seconde, l’atmosphère change du tout au tout et Kise semble jeter un masque pour devenir terriblement sérieux.

-          Je t’accompagne, dit-il.

En quelques mots, ils glissent son bras sous celui d’Akiko avec une rare détermination et fait un signe d’adieu à Momoi et Aomine, les laissant sans un mot dans leur sillage.

 

-          Voilà qui explique tout, murmure Momoi avec le même regard qu’elle montre lorsqu’elle examine les potentiels et les statistiques d’un joueur.

-          Expliquez quoi ? demande Aomine.

Sortant de ses réflexions, elle regarde Aomine comme si elle avait déjà oublié sa présence.

-          Le style de Kise, dit-elle.

A vrai dire Aomine aussi avait facilement mis bout à bout les informations avec le temps mais il laisse le soin de clarifier l’idée de plus en plus précise qui s’impose doucement à son esprit.

-          Quand un joueur atteint un certain niveau au basket, il marque toujours son jeu d’une empreinte très personnelle. C’est souvent instinctif presque inconscient.

Aomine sait à quel point son besoin de trouver un adversaire à sa hauteur transparaît dans son propre jeu. Il le ressent comme une faiblesse insupportable et remercie intérieurement Momoi de ne pas en faire état.

-          Les deux choses les plus frappantes dans le basket de Kise, c’est l’envie de plaire associée à l’intime conviction que tout ce qu’il pourrait proposer ne sera jamais assez, continue Momoi.

-          C’est pour cela qu’il s’est toujours considéré comme le moins fort d’entre nous, dit Aomine.

-          Et c’est pour ça qu’il est allé jusqu’à copier les styles de tous les joueurs de la génération miracle, continue Momoi. Maintenant, je pense que nous avons compris d’où ce manque d’assurance provient.

-          Ouais, dit Aomine. Leur père a l’air d’être une personne charmante.

Momoi reste silencieuse quelques secondes, toujours perdue dans ses réflexions. Aomine peut presque voir les pièces du puzzle s’assembler dans son esprit.

-          Maintenant je pense que l’on peut agir.

-          Mais de quoi tu parles Satsu ?

-          Si un jour Kise parvient à se faire suffisamment confiance pour développer son propre style et non copier, même parfaitement celui des autres, il deviendra véritablement extraordinaire. Il pourrait même te surpasser un jour, dit Momoi.

-          Et tu veux l’aider à développer tout son potentiel maintenant qu’il fait partie d’une équipe adverse…

-          Parce que tu sais comme moi que la seule façon de te faire progresser c’est de t’opposer à plus fort que toi.

Aomine regarde Momoi avec effroi. Mais jusqu’où était-elle capable de lancer ses calculs, pense-t-il en la voyant disparaître, un petit sourire satisfait sur les lèvres.