Chapitre premier

par Tatsumi

 

 

 

 

Chapitre premier.

 

La rentrée. Je déteste cette période de l’année, on n’est plus libre comme pendant les vacances, on doit voir ces choses toute la journée, et il y a de plus en plus de soleil, l’été approche (la rentrée commence en avril au Japon).

Je ne vais plus voir Onee-chan autant qu’avant, aussi.

 

Vivement les prochaines vacances.

 

« Tu es prête ? me lance sa voix depuis la cuisine.

- Oui.

- D’accord, mets tes chaussures, j’arrive ! »

 

Je m’exécute, soupirant longuement. Karin me rejoint, enfile ses sandales et nous voilà parties pour nos écoles respectives.

Je suis au collège et elle au lycée. C’est assez embêtant, si je dois la surveiller pour éviter une nouvelle hémorragie.

Onee-chan et moi sommes des Vampires, créatures connues de tous, craintes par beaucoup. Avant d’atteindre l’âge adulte, ce qui, j’espère, est bientôt mon cas, nous devons nous glisser dans la masse de ces humains pathétiques et vivre comme eux.

Je déteste ça. Ils sont inintéressants, stupides et cruels.

Cela n’a pas l’air de déranger ma sœur, qui a déjà quinze ans mais vit toujours avec eux. Elle est un peu étrange, comme Vampire. En effet, Onee-chan ne boit pas le sang des humains, mais elle refoule le sien. Tous les mois, je dois lui trouver sa « victime » pour qu’elle lui injecte son sang refoulé. C’est répugnant, mais je fais avec.

A cause de ce handicap, ma sœur a souvent des hémorragies nasales, des chutes de tensions. Il faut faire très attention à elle, comme à une gamine de cinq ans à qui on tient la main.

Mais ça ne me dérange pas, au contraire.

J’aime Onee-chan. J’aime ses cheveux, son sourire, son parfum, les déjeuners qu’elle me prépare avec tendresse. J’aime quand elle rougit, elle est si belle.

Si ça ne tenait qu’à moi, je l’enfermerai pour moi toute seule, dans une salle de rêve où personne ne viendrait me la voler.

Moi, égoïste ?

Quelles sottises …

Juste possessive.

 

« Anju-chan, je vais chercher Maki à la librairie, je te laisse. »

 

Elle me dépose un voile fin sur la joue avant de s’encourir dans une direction opposée à celle que je dois prendre.

Je rougis en m’apercevant qu’elle vient de m’embrasser.

Ah, non, Anju, cesse de t’empourprer de la sorte ! Ton teint pâle ne doit rien laisser paraître. Tu es une Vampire, et une Vampire ne se doit pas aller comme ça.

 

« Bon~jour, Anju-chan ! ♥ »

 

Je me retourne brusquement, faisant face à mon interlocutrice.

Ses cheveux mi-longs châtains attachés disgracieusement par des barrettes multicolores volent sous la brise légère, je ne peux m’empêcher de plisser les yeux.

 

« Qui êtes-vous ?

- Aaah bah Anju-chan, tu ne me reconnais même pas ?! »

 

Apparemment, cette jeune fille est vexée.

 

« Je devrais ?

- Ben oui, rigole-t-elle, on était dans la même classe l’année dernière. Et les deux précédentes aussi … »

 

Soudain, l’image de ce visage m’apparaît comme familière, je me creuse les méninges pour mettre un nom à cette mine enfantine.

 

« Takahiro-san ? 

- Elle-même ! »

 

Elle sourit, ses grands yeux verts dégagent une expression de tendresse qui me fait grimacer. Ces humains, ils se montrent gentils avec toi, mais ils sont pourris de l’intérieur, tous autant qu’ils sont.

Elle me tire par la main et nous nous dirigeons vers le collège.

 

« Comment étaient tes vacances ? T’es partie où ? T’as pas beaucoup bronzé, toujours aussi pâle … Oh moi je suis partie aux Etats-Unis, à New York ! Il y avait des magasins entiers de bonbons, c’était trop génial ! … »

 

Elle continue son monologue que je n’écoute pas, je suis ailleurs.

Je repense à Onee-chan.

Elle doit être avec son amie à l’heure qu’il est …

Je n’aime pas non plus cette humaine.

Trop gentille, trop innocente. Trop niaise. Onee-chan se doit de fréquenter des personnes un tant soit peu cultivées, avec qui elle sera à son niveau.

Pas des gamines humanoïdes comme cette « Maki ».

 

Quand à moi, si je pouvais, j’enverrais valser cette fille qui me colle comme un chewing-gum.

 

La journée se passe sans trop d’encombres, une journée comme les autres. Lorsque la sonnerie du dernier cours retentit, je me lève à la vitesse de l’éclair, attrape mes affaires et me dirige vers la sortie.

 

« Anju-chan, tu viens boire un milk-shake avec nous ? demande Takahiro-san, se postant devant moi.

- Non merci. »

 

Elle me cède le passage et je sors de la classe, impassible.

J’entends des camarades chuchoter :

 

« T’inquiète, Milla-chan, Maaka-san est bizarre, elle ne traîne jamais avec personne, vaut mieux l’oublier.

- De toute façon, elle n’est jamais là.

- Pourquoi ?

- Elle a des problèmes de santé.

- Tu parles ! Elle doit avoir un amoureux secret, et elle va le retrouver dans le parc à des heures impossibles. Enfin, c’est ce qu’on m’a dit.

- N’importe quoi ! rétorque Takahiro-san. Bon, on va le boire, ce milk-shake ? »

 

Je soupire.

Les Vampires ont un sens de l’ouïe plus développé que celui des Humains. Parfois c’est pratique, mais il y a des moments où je regrette réellement cette faculté, il y a des choses qu’on ne voudrait pas entendre.

Comme maintenant.

 

« Je suis rentrée. »

 

Silence. Personne ne me répond.

Père et mère doivent encore dormir, quand à Ren, il doit être chez l’une de ses « proies ».

Lui, il aime les Humaines. Il passe le plus clair de son temps avec elles.

Quel déshonneur.

J’enlève mes chaussures en silence et monte l’escalier qui mène à ma chambre.

 

« Alors, Anju, cette journée ?

- Pitoyable. »

 

Je me jette sur mon lit, Boggie se tenant sur mon oreiller.

 

« Onee-chan n’est pas là ?

- Elle travaille, à ce que ton père m’a dit.

- Oh, dommage … »

 

Je m’allonge de tout mon long, écrasant Boggie avec ma tête.

 

« Hey, Anju !

- Si tu n’es pas content, alors va-t-en.

- Si encore je pouvais bouger … »

 

Je me lève, l’empoigne de tout son poids de poupée et le laisse en dehors de ma chambre, fermant la porte.

 

« Anju ! Anju ! Laisse-moi entrer !

- Un mot de plus et tu passes la nuit là.

- … »

 

Je souris, victorieuse.

Puis je m’étale de nouveau sur mon lit, mon matelas tendre semble m’attirer comme la gravitation attire la pomme.

Si Onee-chan travaille, elle ne rentrera pas avant tard ce soir.

Et les parents dorment, Ren n’est pas là …

Je suis seule.

Comme d’habitude.

C’est pour ça que Boggie et les autres poupées me tiennent compagnie, ici.

Je ne veux pas être seule.

 

Mais je suis un Vampire, je ne dois me lier d’amitié avec personne, même pas les miens. Nous vivons dans la crainte d’êtres découverts, dans la crainte qu’une autre famille de Vampires ne s’installe sur nos territoires.

Je vis dans la crainte que quelqu’un me vole ma Onee-chan …

Alors, je ne verrai plus son sourire, je ne dévorerai plus son parfum musqué, sa peau qui semble si douce qui m’attire tel un aimant.

Oui, voilà, c’est ça, je suis un aimant. Un aimant qui aime Onee-chan, qui n’est compatible avec personne d’autre qu’elle.

Mais elle ne reste plus avec moi, elle a des amis elle, elle a même un amoureux …

 

Non, ne pense pas à ça ! Ca te fait souffrir, ni plus ni moins !

 

Kenta Usui.

Cet homme au regard étrange a craqué pour ma sœur il n’y a pas longtemps, et ce sentiment incongru est réciproque.

Je ne vois vraiment pas ce qu’elle lui trouve.

Il est trop grand, il ne possède aucun charme. Pas riche, loin de là. Il lui demande de lui préparer un déjeuner tous les jours.

Le pire, c’est qu’elle accepte.

 

Je soupire encore, le trop plein d’énervement que je ressens refuse de s’évanouir.

J’en ai ma claque de ces Humains. Aaah, s’ils pouvaient se tenir dans ma main, petits comme des fourmis, pour que je les écrase de mon poing … Leurs mines effarées, leurs petits corps se mouvant dans tous les sens, et puis l’assaut, les membres qui s’écrasent, les têtes qui s’entrechoquent et s’ouvre dans un filet de sang, rouge, qui tache leurs âmes si corrompues …

 

« Niahahaha !! »

 

Je cogne mes mains ensemble dans mon accès de folie durant quelques minutes, un instant d’évasion qui me fait toujours tellement de bien.

 

« Anju, t’es encore occupée dans un délire psychotique ?

- La ferme, Boggie, je fais ce que je veux. Sois content que tu ne sois pas l’objet de ce « délire », comme tu dis si bien. »

 

Il ricane, je me lève alors pour aller lui ouvrir.

 

« Je me disais bien que tu ne me laisserais pas là, dit-il de sa voix possédée.

- Ma bonne action du jour. »

 

Je l’empoigne et ferme la porte derrière moi.

 

« Anju, il faut que tu saches …

- Mh ?

- Je t’ai menti. »

 

Je lui lance un regard plein de haine. Cet esprit ose me défier ! Moi qui l’ai recueilli ! Pour qui se prend-il ?! J’attends néanmoins qu’il veuille bien m’expliquer de quoi il retourne avant de lui ouvrir le ventre.

« Karin ne travaille pas, elle est chez Kenta Usui. »

 

Pardon ?!

 

« Et pourquoi tu ne me dis ça que maintenant ?

- Elle m’a fait promettre de garder le secret.

- Et bien quelle tombe … »

 

Je me relève de mon matelas et m’apprête à sortir.

 

« Usui-kun ose me prendre ma Onee-chan … Il va voir, ce que peut provoquer la jalousie d’un Vampire ! »

 

A suivre…