Arc Premier : Chapitre Deuxième

par Zephir

« L'équipe seconde… Sur le terrain extérieur… C'est atroce !

– … Quoi ? Que s'est-il passé ? » demanda sans comprendre Mme Hills, perplexe.

« C'est ce garçon… Un nouvel élève. Il a défié l'équipe et… »

Le professeur ne finit pas sa phrase. Son expression était amplement suffisante.

Le Onze de Raimon se consulta du regard. Tous pouvaient lire la même stupéfaction épouvantée dans les yeux des autres. Sans qu'un seul mot ne soit prononcé, les dix-neuf membres du club s'élancèrent d'un même mouvement vers le terrain extérieur, situé à l'entrée du collège. Les adultes les devancèrent cependant, grâce à leurs jambes plus longues.

La terre retournée à certains endroits.

Des enfants gisant au sol, couverts de blessures mineures et de contusions, incapables de se relever ; inconscients pour certains.

Un ballon de football dans les buts.

Et une seule personne face à ce carnage.

Tel fut le terrible spectacle qui accueillit les deux anciens du collège quand ils atteignirent le terrain. Ils firent une pause en haut des marches qui menait à celui-ci, sidérés, puis se précipitèrent vers les réservistes. Ils examinèrent ceux qui semblaient dans l'état le plus critique. Heureusement, l'infirmerie avait de quoi soigner leurs blessures, qui n'étaient pas assez importantes pour mettre leur santé en danger. Le coach répéta la question posée tantôt par son amie.

« Il est… trop fort…

– Il a juste tiré… dans le ballon…

– Et nous… On a rien pu faire… » furent les réponses des quelques joueurs encore conscients.

Les deux adultes se tournèrent vers l'unique élève encore debout. Il n'était pas habillé de l'uniforme du collège, mais d'un ensemble formé d'un t-shirt rouge sang et d'un pantalon pourpre, ainsi que d'une courte veste ouverte de la même couleur. Ses cheveux noirs, partant en plusieurs épis, presque bleus tant ils étaient sombres, tranchaient avec sa peau aussi blanche que de la porcelaine. Ses prunelles couleur d'ambre, à la pupille fendue, auraient très bien pu appartenir à un loup traquant sa proie.

« Qui es-tu ? »

Plutôt que de répondre immédiatement, le garçon prit l'un des ballons posés autour de lui avec son pied droit et se mit à jongler avec sur son genou.

« Je suis ici pour redresser le club de foot de Raimon. »

Aussitôt cela dit, il tira dans la balle avec la plante de son pied. Elle se dirigea à toute vitesse vers la tête de la conseillère qui resta sans réaction sous le coup de la surprise. Mais avant qu'il n'atteigne sa cible, le projectile sphérique fut dévié par un autre, tout aussi rapide, et atterrit au fond des filets.

« Est-ce que je pourrais savoir à quoi tu t'amuses ? Tu te trouves sur les terres sacrées du football ! »

Tous les spectateurs de la scène se tournèrent vers l'origine du tir et de la voix. Là se tenait Riccardo, son regard sévère fixé sur l'inconnu, qui avait désormais un rictus moqueur dessiné sur les lèvres.

« Il montre enfin le bout de son nez…

– Je m'appelle Riccardo Di Rigo et je suis le capitaine de Raimon. Et avec tous les joueurs qui arrivent derrière moi, nous composons le Onze de Raimon ! » Avec un minutage parfait, les autres membres arrivèrent derrière leur capitaine, sans se presser outre-mesure, leurs crampons faisant crisser l'herbe. Tous, même Arion, avaient une expression froide et détachée sur le visage, fixant le responsable des dégâts sans mots dire. « Tu as battu la deuxième équipe soit, mais il n'y a pas de quoi être si fier. Les nouveaux comme toi devraient connaître les bonnes manières. Et si tu crois que tu peux te battre ici, tu as tort.

– Me battre ? Nous ne faisions que jouer au foot. Ça me semblait pourtant évident. » railla le garçon aux cheveux bleu marine en haussant les épaules, levant les mains dans un simulacre de tentative de démonstration d'innocence. Les yeux de Samguk se rétrécirent.

– Comment ?!

– Il dit la vérité. » intervint Joaquìn, l'un des défenseurs, la honte et le dépit de soi-même clairement audible dans sa voix. « Il a simplement… tapé dans le ballon. Il nous a vaincu avec une seule attaque. »

Riccardo regarda son camarade et les autres joueurs de l'équipe seconde sans rien dire, puis descendit les marches, ses coéquipiers à sa suite. Ils rejoignirent le coach et aidèrent les réservistes à se relever, les déplaçant vers le bord du terrain et le banc où ils purent s'asseoir. Les manageuses arrivèrent à ce moment-là, équipées de matériel de premier soin prêté de bonne grâce par l'infirmerie. Ensemble, ils firent un bilan des dégâts physique, qui ne s'avéra pas suffisamment lourd pour être vraiment inquiétant. Les dégâts moraux en revanche… C'était une autre histoire. Une fois cela fait, ils firent face au garçon.

« Qui es-tu et pourquoi fais-tu ça ? »

La réponse vint, après une dizaine de secondes de silence, de la personne dont ils s'y attendaient le moins.

« Un Impérial. » murmura Arion, une lueur illisible dans les yeux, le visage fermé. « Tu es un Impérial.

– Hm. » souffla moqueusement l'agent du Cinquième Secteur. « Je vois qu'il y a au moins une personne intelligente dans ce collège. Je suis Victor Blade. L'Empereur Sacré m'a envoyé ici pour « donner un coup de balai » dans le club de Raimon. Et j'ai bien peur que vous finissiez tous dans la benne à ordure.

– Quel culot ! »

Indignés par la déclaration, tous les joueurs de l'équipe première, surtout les plus anciens, se mirent à demander des explications à cor et à cri.

« Le Cinquième Secteur estime que vous n'avez plus votre place dans le monde du football.

– C'est impossible ! Nous avons atteint la finale l'année dernière.

– Ils ne peuvent pas décider de nous éjecter comme ça, c'est contraire aux règles !

– Détrompez-vous. Le comité de protection de l'article 5 du règlement des jeunes footballeurs a autorisé le remplacement complet des équipes en dehors des matchs. Laissez-moi maintenant vous présenter le tout nouveau Onze de Raimon. » Victor claqua des doigts. Aussitôt, une dizaine de collégiens vinrent se placer derrière lui. Tous portaient un maillot de foot noir avec un éclair barrant leur haut. « Ce sont vos… remplaçants. Faisons un match. Si vous gagnez, nous vous laisserons continuer jouer à votre pathétique football. En revanche, si vous perdez, vous abandonnez votre place dans le club et vous ne rejouez plus jamais. »

Riccardo dévisagea le garçon aux cheveux bleus de minuit.

« Pourquoi accepterions-nous cette proposition de match ? »

Aussitôt, le visage de Victor se tordit d'un rictus prédateur. Il récupéra l'un des ballons à ses pieds et tira dedans avec une force incroyable.

Sur l'ancien local du club.

La violence du coup fit voltiger beaucoup de poussière. Quand le nuage qu'elle formait se dissipa, les membres de Raimon, choqués, purent voir à quel point l'attaque avait endommagé la vielle bâtisse : la porte était sortie de ses gonds, le chambranle complètement tordu. Et on pouvait voir, par cette ouverture inusitée, que l'intérieur n'était pas en meilleur état.

L'Impérial, toujours sourire aux lèvres, se tourna vers Riccardo, encore figé d'horreur et la bouche ouverte.

« Ah. Pauvre ami, j'ai la fâcheuse impression que tu ne comprends pas votre situation. » Victor s'approcha du capitaine de Raimon jusqu'à ce qu'il puisse attraper son épaule, avec force, avant de s'éloigner. L'expression qu'il avait sur le visage était emplie d'une sombre assurance et de la promesse que ce n'était que le début de leurs soucis.

Et, honnêtement, elle avait de quoi faire frémir.

« Ce n'est pas une simple proposition. C'est un ordre, capitaine. »

Le brun sembla se ressaisir à ces mots et serra les dents.

« Tu n'es pas en terrain conquis. » Il se tourna vers l'entraîneur. « Coach Evans, que devons-nous faire ?

– …

– Nous devons jouer ! » intervint encore Arion, s'exprimant cette fois avec l'enthousiasme qui semblait être tout à fait naturel pour lui. « Je sais que je ne suis peut-être pas dans la meilleure position pour dire ça mais… j'aime le football, et je sais que vous aussi. On ne peut pas l'abandonner comme ça !

– Je suis d'accord !

– Moi aussi !

– Le p'tit gars me vole les mots de la bouche ! BOUM !

– Ces gens sont trop enthousiastes…

– Tu dis ça mais tu es d'accord avec eux, Aitor.

– Je pense que tout le monde est pour les affronter, Riccardo. » résuma avec calme l'ancien capitaine de l'équipe, avant de s'adresser aux visiteurs : « Nous allons vous amener au terrain intérieur.

– Ce ne sera pas nécessaire. On commence le match dans dix minutes. » Sur ces paroles peu aimables, l'Impérial et son équipe se dirigèrent vers le local actuel du club de foot.

Au lieu de les suivre immédiatement, les joueurs de l'équipe première aidèrent leurs camarades réservistes à se déplacer vers l'infirmerie, qui se retrouva vite surchargée. Certains d'entre eux insistèrent pourtant pour aller voir le match après leurs blessures pansées, malgré les recommandations de l'équipe médicale du collège.

L'équipe première fut au final suivie de la moitié des membres de l'équipe seconde. Ils se dépêchèrent de se rendre au stade intérieur. Le mot semblait être passé dans toute l'école : les gradins étaient déjà remplis d'élèves curieux. Après tout, ce n'était pas tous les jours que le Onze de Raimon était défié à l'improviste par une équipe inconnue, et acceptait de relever le challenge sans faire les démarches administratives nécessaires au préalable. Les joueurs profitèrent des cinq minutes restantes avant le début du match pour s'échauffer et faire quelques passes, histoire de se remettre dans le bain après les vacances. Le coach donna la composition. Aux buts, Samguk. En défense, Gabi, Wanli, Subaru et Aitor. En milieu, Riccardo, Adé, Eugène et Ryoma. Et enfin, en attaque, Doug et Michael.

« Les autres, préparez-vous à rentrer sur le terrain à tout moment. » Il y eu un « Oui ! » collectif. « Arion, tu restes sur le banc. Tu ne t'es pas encore adapté au jeu de l'équipe. »

Ce dernier acquiesça de la tête, les yeux fixés sur leurs adversaires, l'expression neutre.

Les deux équipes se rassemblèrent au centre du terrain pour le toast. L'arbitre, qui se trouvait être le concierge du collège, Mr Vétéran, fit une récapitulation des règles et rappela que les deux camps devaient jouer avec fair-play.

« Bien, commençons le match sans plus attendre. Le Onze de Raimon contre… Hum… contre…

– Pour l'instant, contentez-vous de les appeler les Chevaliers Noirs. » compléta une voix inconnue. Tous les membres de Raimon se retournèrent vers son origine : un homme en costume et chapeau noir, à la chevelure rouge bordeaux. « Je m'appelle Saber Sabel et vous pouvez me considérer comme leur coach. Allez, commencez le match.

– T-Très bien. Le match opposant le Onze de Raimon aux Chevaliers Noirs va pouvoir commencer ! »

Les joueurs allèrent se mettre en place. Le capitaine et le gardien, côte à côte, entamèrent une brève discussion le temps de rejoindre leurs positions respectives.

« Hé, Riccardo. Pourquoi le Cinquième Secteur voudrait détruire l'équipe de Raimon ?

– Je n'en sais trop rien. Ce que je sais, c'est qu'il a humilié Raimon. L'école, ses couleurs et l'équipe. Je ne pardonnerai jamais ça. » Celui que l'on surnommait « le Cœur de Raimon » ne savait pas s'il parlait du Cinquième Secteur ou de Victor, mais ça n'avait pas d'importance. Le résultat était le même. Son camarade descendit d'un ton. « Sur un autre sujet… Que penses-tu d'Arion ?

– Eh bien… Je ne suis plutôt mitigé pour le moment. J'ai l'impression que c'est vraiment une bonne personne, mais il y a un truc de louche à propos de lui. Il cache quelque chose.

– Toi aussi, tu as remarqué… » Un instant, le deuxième-année garda le silence, avant de continuer, à voix plus basse encore : « Peut-être que ça a avoir avec le Cinquième Secteur. Je ne vois pas comment expliquer autrement qu'il soit au courant que Victor soit un Impérial, alors que ce genre de choses est généralement tenu secret. »

Samguk ne répondit pas verbalement, mais son regard affirmatif suffit à son ami. Il le quitta pour rejoindre les cages. Juste avant que l'arbitre siffle, Arion, qui était resté debout devant le banc des remplaçants, mit ses mains en porte-voix et cria :

« Faites attention ! Ce sont tous des Impériaux ! »

Il y eu un « Quoi ?! » étonné chuchoté par bon nombre de membres de son équipe, les uns parce qu'ils étaient angoissés par ce que cela sous-entendait, les autres surpris que leur nouvel équipier soit au courant d'une telle information, qui confortait les deux capitaines successifs de Raimon dans leurs soupçons. Mais ils ne purent pas s'appesantir plus dessus ; le match commença la seconde suivante. La seule réaction du coach Evans fut de demander dans un murmure, ses yeux ne bougeant pas du terrain :

« Tu es sûr ?

– … Oui. » Répondit sur le même ton après un instant Arion, qui lui continuait, lui, de fixer Victor.

Au moment où Michael passa à Doug, une voix amplifiée par les haut-parleurs installés tout autour du terrain commença à commenter le jeu.

« Bonjour à tous ! Je suis Charlie Horse et je commenterai le match d'aujourd'hui opposant l'équipe première de Raimon et les Chevaliers Noirs, qui décidera visiblement de la destinée du club ! La balle est à Raimon, qui s'enfonce rapidement dans la partie adverse. »

Les milieux et les attaquants avancèrent entre leurs adversaires, qui ne parvinrent pas à les intercepter. Il semblait qu'Arion se soit trompé. Ils firent tourner la balle, jusqu'à ce que Doug la réceptionne à nouveau. L'un des défenseurs adverses le chargea alors, avec l'intention évidente de la récupérer coûte que coûte. Loin d'être étonné, l'attaquant tira directement dans les buts, surprenant visiblement son adversaire et le gardien qui ne bougea pas.

« Elle est dedans ! »

Le dernier rempart humain avant les cages des Chevaliers Noirs attrapa avec la main droite, visiblement sans effort, le tir de Raimon.

« Comment- ?!

– Ha, c'était trop facile ! »

Avec un rictus moqueur, il envoya la balle loin dans les airs. Victor sauta et la réceptionna facilement, pour la renvoyer à l'un de ses coéquipiers, qui en fit de même, le tout quatre fois. Le ballon ne toucha pas une seconde terre, tout comme les Chevaliers Noirs, qui passèrent en un rien de temps derrière la défense de Raimon. L'un des attaquants dépassa Gabi, en position parfaite pour tirer, balle au pied. L'instant d'après, elle s'enfonçait dans les filets, avant même que Samguk n'ait pu bouger.

« B-BUUUT !!! Les Chevaliers Noirs ouvrent le score quelques minutes après le début du match sans que Raimon n'ait pu faire quoique ce soit ! Catastrophique début de match ! »