Chapitre 3

par venusia45

III.


« Allons les enfants, il est temps de faire honneur à nos hôtes » déclara Procyon. Et ce fut d'un pas décidé qu'il entraîna Actarus et Vénusia sur le palier. Le soirée les attendait. Tous trois descendirent ainsi vers la gigantesque salle de réception sise au rez de chaussée du manoir de la famille Sato. Décorée avec goût, mêlant le frais parfum des fleurs de sakura à la douce fragrance des lys, cette pièce aux dimensions respectables qui allait servir d'écrin à la fête, respirait le charme discret, l'élégance et le luxe sans ostentation.


Immobile à la porte du salon, Vénusia se sentit brusquement intimidée, gauche, incapable de faire un pas. La foule qui se pressait devant elle composait la fine fleur de la haute société tokyoïte. Sato et sa famille avaient en effet noué des relations autant avec les milieux intellectuels et universitaires, qu'artistiques, politiques ou diplomatiques. Se côtoyaient ainsi devant les yeux effarés, éblouis et perdus de Vénusia l'acteur de théâtre kabuki le plus en vue du moment, le conseiller spécial auprès de l'ambassadeur de France au Japon, le président de l'université de Tokyo où officiait Sato ou encore une célèbre mangaka dont le dernier opus faisait fureur et s'arrachait en librairie. Tout ce beau monde, costumé et infiniment à l'aise, attendait, un verre à la main, plongé dans d'intenses discussions où se mêlaient culture, bons mots et humour fort à propos, maîtrisant à la perfection cet art difficile et délicat de la conversation mondaine. Vénusia se raidit, consciente de ne pas appartenir au même monde. Même si sa grâce et sa prestance égalaient celle des autres convives, son éducation simple et traditionnelle, sa conversation, franche et sans détour, n'avaient rien de commun avec ceux dont elle s'apprêtait à partager la soirée. Elle aurait voulu, à cet instant précis, devenir petite souris pour se faufiler sans être aperçue loin de ce splendide salon, revenir sur ses pas et s’enfuir le plus loin possible, le plus vite possible...


A ses côtés, Actarus avait perçu le trouble de sa cavalière. Son éducation princière l'avait habitué à ce type de réception, et il avait appris à prendre la distance qui convenait et à adopter l'attitude à la fois détachée, avenante et courtoise, qui sied à un futur souverain. Les mondanités faisaient partie intégrante de son existence sur Euphor : dîners de gala donnés en l'honneur d'un membre de la famille royale, réceptions venant couronner un traité signé avec une planète voisine, inaugurations ou commémorations, le Prince était familier de tous ces codes. Il comprit que cet apparat embarrassait Vénusia, qu'elle se sentait inférieure, entourée d'inconnus, et qu'elle avait besoin d'être rassurée. Surmontant sa pudeur, il s'approcha d'elle et, dans un chuchotement, dans un souffle, il lui murmura à l'oreille :


« Tu as ta place ici, autant qu'eux, tu sais. Tu es superbe ce soir, n'aie pas peur. Tu n'as rien à craindre...Et je suis là, ne l'oublie pas. »


Vénusia resta un instant interdite et de nouveau, le rouge envahit ses pommettes. Était-ce lui qui avait parlé ainsi ? Lui d'habitude si secret, qui ne se laissait que très rarement aller à la confidence et n'avait pas permis jusqu’alors le moindre rapprochement entre eux ? Elle pouvait encore sentir son souffle dans son cou, le grain de sa voix à son oreille, la douceur de ses mots qui résonnaient encore comme une douce caresse. Elle frissonna. Ainsi il la trouvait jolie ! Ainsi il se préoccupait de son bien-être ! Il en avait dit davantage en cette minute qu'en des années de présence à ses côtés au Ranch, sur les terres de son père...Un doute l'effleura : était-il sincère ou n'avait-il susurré ces paroles que dans le but de la tranquilliser et d'avoir une cavalière qui pût tenir son rang, pour faire honneur à son père ? Non, impossible ! Elle chassa cette idée d'un revers de la main : Actarus respirait l'honnêteté, il ne pouvait avoir dit quelque chose qu'il n'aurait pas pensé au plus profond de lui-même. Non, ses sens ne l'avaient pas trompée ; il pensait sincèrement que cette soirée se devait d'être inoubliable, et qu'elle y avait sa place tout autant que ceux et celles que fréquentait habituellement la famille des mariés. Et par-dessus tout, il affirmait sa présence, il était là pour elle ! Un intense sentiment de sécurité la submergea, en même temps qu'un désir fou de se blottir dans les bras de celui qu'elle aimait...Mais pas tout de suite, non. Elle se devait de faire honneur au père de celui que son cœur avait choisi, et elle ne le décevrait pas. Rassérénée, elle redressa la tête et s'approcha de la porte.


La réception s'avéra délicieuse : mets délicats et raffinés, vins fins choisis avec goût, exquise musique pour accompagner le murmure des conversations durant le repas, avant de laisser place à la danse....Suivant le conseil d'Actarus, Vénusia avait décidé de se montrer à la hauteur, et de profiter comme il se devait de cette soirée où elle avait sa place autant que les autres convives. Elle fit honneur au repas, sentant la douce proximité de son cavalier qui la rassurait, et s'autorisa exceptionnellement, pour accompagner le dessert, un splendide bavarois fraise-chocolat des plus raffinés, le fond d'une coupe de ce breuvage français dont elle avait entendu parler sans l'avoir jamais goûté. La délicate sensation des petites bulles frémissant contre son palais et descendant dans sa gorge constitua pour la jeune fille une expérience inédite. Grisée sans être grise, elle se sentit envahie par une douce chaleur, un bien-être extraordinaire, que renforçait à coup sûr la présence à ses côtés de ce beau jeune homme pour lequel battait son cœur. Il la rassurait, lui qui semblait évoluer avec grâce et aisance auprès des conviés et de l'entourage des mariés, passant sans accroc d'une conversation légère à une discussion plus technique, sous l'égide de son père. Il était d'ailleurs à ce moment-là avec lui, un peu à l'écart, entouré de scientifiques de l'université de Tokyo. Un verre à la main, souriant, il écoutait Procyon et semblait échanger d'une manière passionnée et intéressée avec Sato. De quoi pouvaient-ils bien parler ? Un instant, Vénusia se demanda quel intérêt le jeune homme pouvait tirer de cette discussion, lui qui passait tout son temps avec ses chevaux. Un sourire mélancolique lui vint, réalisant qu'elle était loin de tout connaître de lui. Qui était-il, ce jeune homme venu d'on ne sait où, que Procyon leur avait présenté tout en gardant le secret sur son passé ? Qu'avait-il vécu pour être d'un tempérament si contrit, d'un contact si secret ? Elle se surprit à essayer d'imaginer ce qu'avait pu être sa vie, quelles étaient ses espérances et ses désirs, et si elle en serait un jour la destinataire privilégiée. Ses pensées vagabondèrent, mais elle fut brusquement tirée de ses pensées par la main d'Actarus, qui se posa délicatement sur son bras, et par sa voix qui résonna tendrement à ses oreilles :


« Vénusia, viens, s'il te plaît, je voudrais te présenter quelqu'un.


– Me...présenter quelqu'un ?


– Oui, c'est une collègue du professeur Sato, qui lui a dit le plus grand bien de mon père. Ils sont en train de discuter tous les deux. »


Vénusia hocha la tête. Elle doutait fortement qu'une scientifique, sans doute universitaire, ait un intérêt quelconque à la rencontrer, elle, la fille d'un fermier, mais la politesse et le respect envers Procyon exigeaient qu'elle se conformât à cette étiquette. Ce fut donc de bonne grâce qu'elle suivit Actarus. Ce dernier l'entraîna vers son père, en pleine conversation avec une jeune femme, gracile et élancée. Le splendide kimono qu'elle portait pour faire honneur à son hôte, ivoire et rebrodé de fleurs de sakura d'un rose léger, soulignait la finesse du corps et révélait par contraste une peau et des cheveux noirs, des traits harmonieux et un port d'une grande distinction. En entendant les pas de son fils, Procyon se retourna et fit les présentations.


« Vénusia, je te présente le docteur Sayari Huria de la faculté d’astrophysique de l’université de Nairobi au Kenya. Docteur Huria, voici Vénusia Rigel, la fille de mon ami Rigel, sans lequel je n'aurais pas pu faire construire ce Centre de Recherches dont nous parlions à l'instant. »


Vénusia rougit et s'inclina légèrement, tandis que Sayari, plus directe, lui saisit les mains et la salua avec chaleur.


« C'est un plaisir de vous rencontrer, Mademoiselle. La science doit beaucoup à votre père, vous savez, et j'aimerais personnellement vous en remercier. J'ai eu l'occasion de lire certaines des publications du Professeur Procyon, même si c'est la première fois que nous nous rencontrons, et j'admire infiniment la finesse de ses analyses et la passion qu'il met à poursuivre ses recherches sur les traces d'une vie dans d'autres galaxies. 


– Merci Docteur Huria, c'est un plaisir pour moi aussi » balbutia Vénusia, intimidée par cette femme à la fois si belle et pleine d'assurance.


Les yeux d'un noir de jais de la jeune scientifique reflétaient la chaleur de ses propos, et Vénusia ne put s'empêcher de remarquer que ceux de Procyon brillaient du même éclat. La jeune fille, qui n'ignorait rien des efforts du Professeur auprès de son père pour la faire participer à cette soirée, sourit en se disant que peut-être, lui qui avait voulu jouer les messagers de l'Amour, se trouvait pris à son propre piège, destinataire à son tour d'une flèche qu'il pensait lui-même envoyer. Il semblait captivé par les paroles de la jeune femme, et Vénusia nota d'ailleurs que tous deux étaient parfaitement coordonnés, le kimono immaculé de Sayari trouvant un écho dans celui, d'un noir corbeau, de Procyon, qui avait gardé son vêtement de cérémonie. Le noir et le blanc de leurs vêtements contrastaient avec celui de leur peau ; le yin et le yang, opposés et assortis à la fois, fondamentalement différents en même temps que complémentaires, l'un appelant l'autre, l'essence du couple, en somme...


« Ma pauvre Vénusia, tu as l'âme trop romanesque, se rabroua en elle-même la fille de Rigel ! Voilà que tu prêtes aux autres tes propres pensées. Tout le monde n'est pas fleur bleue comme toi ma pauvre fille.... »


Ce fut toutefois dans un sourire, escortée d'Actarus, qu'elle rejoignit sa place, en attendant le début du bal. Procyon semblait-il avait trouvé celle qui l'accompagnerait durant le reste de cette soirée décidément prometteuse...