Fleur d'Amour

par venusia45

Fleur d'Amour

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre (...)

Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;

    Le monde s’endort
    Dans une chaude lumière.

    Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
    Luxe, calme et volupté.

Baudelaire, « L'invitation au voyage », Les Fleurs du Mal (1857)


Les yeux étincelants. Les lèvres incarnat, gourmandes. Les joues rosies. La pénombre qui fait jaillir la lumière des pupilles tantôt dilatées et haletantes, tantôt étrécies dans leur ardeur et animées d'une lumière inconnue jusque-là. Les souffles courts. L'air qui vient à manquer. Les corps qui s'étreignent, les peaux qui rougissent, avides de sentir leur semblable contre soi, goûtant le frottement délicieux de celle de l'autre...


Cela faisait quelques semaines que ce cauchemar les avait rapprochés. Quelques semaines que, dans cette chambre, l'aveu le plus doux avait succédé au mal le plus terrible, qu'à l'absence tenaillant le cœur avaient succédé l'infinie douceur, la Présence. L’Amour.


Ce soir-là, ils étaient seuls. Le cœur palpitant, le corps tremblant, les mains timides. La jeune fille, écarlate, s'était approchée de celui à qui elle avait voué sa vie depuis plusieurs années déjà et l'avait entraîné dans sa chambre. Ce soir-là, rouge de confusion et éperdue d'amour, elle l'aurait enfin à elle. Et lui n'avait pas refusé, affolé de désir, guidé par cette sève qui vibrait en son corps et ne demandait qu'à jaillir au printemps de son amour.


La chambre plongée dans l'obscurité n'était éclairée que pas les lueurs rougeoyantes du crépuscule. Le parfum délicat des fleurs de cerisiers embaumait la pièce.


Rien d'autre ne comptait qu'eux. Eux seuls, enfin.


Lentement, elle l'avait regardé. Lentement, il l'avait enlacée. Lèvres soudées, mains serrées, souffles mêlés.


Doucement, ils s'étaient dévêtus l'un l'autre, la vérité de leurs sentiments n'admettant aucune barrière entre eux, fût-elle de l'étoffe la plus fine. Les doigts avaient tremblé, les mains s'étaient faites craintives et caressantes tout à la fois devant l'audace de cette révélation.


Rougissante, elle avait découvert la nudité de ce corps d'homme dans sa rudesse et sa douceur, dans sa sublime masculinité. En hésitant, elle avait approché sa main, avait osé effleurer cette peau tentante et aimée, ces formes devinées sous le repli d'un pull ou sous l'étroitesse d'une combinaison qui ne cachait rien et la privait de tout. Elle avait pu enfin assumer ce désir qu'elle ne savait pas nommer, qu'elle avait à peine admis avant cette nuit alors qu'il la dévorait, l'embrasait et la consumait tout entière.


Et lui, il l'avait laissé faire, se repaissant de ce toucher, fin comme une aile de papillon, plus brûlant que le plus ardent des brasiers, qui le menait aux abords de l'ivresse.


Haletant, il l'avait contemplée avant de la toucher, elle, qui lui offrait les méandres de son corps, les pleins et les déliés, les formes fines et voluptueuses en même temps, à peine sortie de l'enfance et déjà si troublante dans la pâleur de sa chair, dans la soie de sa peau tendre qui frémissait sous ses doigts maladroits, dans la beauté de ses courbes avec lesquelles jouait l'ombre crépusculaire, dans ces tendres renflements qui témoignaient de sa féminité.


Et elle, elle l'avait regardé, tandis qu'il découvrait son corps de ses doigts, dans le ravissement que donne cette révélation, dans l'étonnement de se sentir aussi vulnérable, aussi sensible, aussi désirée.


Délicatement, ils avaient exploré le corps de l'autre, ses victoires et ses zones d'ombre, des yeux, des mains, des lèvres, caressant chaque parcelle de peau, chaque muscle. Et la flamme rougeoyante était devenue lave en fusion, lumineuse incandescence, torrent foudroyant au fur et à mesure que l'un et l'autre prenaient, que l'un et l'autre donnaient.


Hardiment, les mains s'étaient faites chattes, caressant dans un ronronnement de douceur et dans une explosion d'audace la fragilité de ces replis secrets, de ces sinuosités inexplorées, de ces abîmes de douceur qui laissaient des traces de feu sur leur passage, la pulpe de cette tendre faille qui la faisait femme, la peau infiniment douce qui le faisait homme.


Goulûment, les lèvres s’étaient faites gourmandes, embrassant, mordant, polissant de leur douceur le corps de l'autre, divine lichée qui ravive l'ardeur et laisse la pudeur se draper dans le manteau d'un autre temps.


Fiévreusement, les peaux s'étaient embrassées, buvant à celle de l'autre la source de sa propre félicité, se nourrissant de ce contact humide, s'abreuvant désespérément à cette étreinte charnelle, embrasées d’amour et de désir.


Et puis, timidement et fiévreusement tout à la fois, dans la douceur et la passion d'un regard échangé, d'un accord tacite, ils s'étaient donnés.


Chacun était allé là où personne n'était allé auparavant. Chacun avait surmonté sa peur, écouté son désir, laissé parler son corps, mordant sa propre chair et la chair de l'autre, le souffle court, le baiser languide, langoureux, étouffant au creux de sa bouche le moment du passage.


Douceur de la douleur.


Douce rupture préludant à l'éveil des sens alors que rougeoyait le ciel crépusculaire témoin de cette naissance. Naissance d'une femme, naissance d'un homme, naissance d'un ailleurs, horizon troublant par la magie duquel une simple chambre devient une invitation au voyage vers l'infini de l'autre.


Découverte de soi, de l'autre, de son corps, de ses soupirs, de sa peau moite, de cette douleur confinant à l'extase, de ce ventre qui palpite, de cette lumière qui noie le regard. Joie douloureuse du sang qui bat, plus vite, toujours plus vite, de la respiration toujours plus haletante, de la douce mélopée qui meurt dans un gémissement, dans un cri, avant que le sommeil ne cueille les corps repus, ne les emmène là où ils étaient déjà partis. Loin. Ensemble.


L'aurore peignait de rose les traînées blanches de ce ciel de printemps.


Enlacé et soudé l'un à l'autre, un couple s'était formé cette-nuit-là. C'était leur secret, leur victoire. Rien ne se verrait que leurs regards flamboyants. Rien ne se saurait pour qui ne les connaissait pas. Rien et tout à la fois.

Sur le drap ne restait qu'une tache rouge, une fleur d'amour cueillie dans la nuit.