Chapitre 38

par venusia45

XXXVIII.


Elle avait raccroché, rougissante, un sourire sur les lèvres, avec cet air béat, niais et lumineux qu'arborent tous les amoureux. Elle avait regardé d'un air distrait autour d'elle : son père, qui bougonnait dans sa barbe, et Mizar, qui la dévisageait d'un air narquois, avec un air entendu, et qui n'avait pas manqué de lui envoyer une petite pique comme il savait si bien faire :


« Eh p'tite sœur, maintenant qu'Actarus est revenu, c'est toi qui pars dans la Lune ! Vous ne risquez pas de vous retrouver !


– Mizaaar ! Je vais me fâcher ! » rétorqua Vénusia, l'air faussement courroucé, et finalement reconnaissante à son frère de lui offrir une échappatoire à si bon compte.


C'était dans cet état d'esprit qu'elle avait pris son mal en patience et finalement accepté l'augure de ces quelques jours qui les séparaient, épaulée par Phénicia. Cette dernière, rassérénée par sa conversation avec Alcor, ne doutait pas que leurs prochaines retrouvailles seraient empreintes de sérénité, et à son tour, elle soutenait sa sœur de cœur, toutes deux ne vivant que dans l'espoir de cette échéance plus si lointaine.


Alors, lorsque le Professeur avait téléphoné pour les prévenir de la fin de cette quarantaine, la jeune fille n'avait pas hésité. Talonnée par Phénicia qui avait enfourché avec elle la moto d'Actarus, elle s'était précipitée, séance tenante, laissant là tout ce à quoi elle était occupée jusqu'alors, sous les récriminations feintes de Rigel, embarrassé de voir qu'il devrait finir seul le travail en cours, et réjoui en même temps de voir que sa fille allait enfin retrouver son énergie, celui qui la faisait respirer, vibrer, croire en la Vie comme il l'avait bien compris.


Au fond de son cœur, malgré son optimisme, elle ne pouvait s’empêcher de craindre pour la santé des deux jeunes gens, tenaillée par le sentiment d'injustice qui la poignait. Ils étaient allés sauver des prisonniers, ils avaient risqué leur vie, et devraient en subir les conséquences ? Non, non, mon Dieu tout sauf ça...


Après leur retour, ils avaient rapidement été pris en charge par les médecins du centre de recherches, soumis à des analyses, à des tests divers. Il s'agissait à la fois de tester leur résistance après leur retour dans l'atmosphère terrestre et de vérifier leurs constantes et leur santé. Elle ne pouvait s'empêcher de penser qu'Alcor et Actarus avaient déjà trop donné, pour les survivants d'Akereb, et pour la science en plus de leur propre santé. Juste avant de recevoir le coup de fil fatidique, elle s'était décidée à demander au professeur, malgré tout le respect qu'elle avait pour lui, de les autoriser à sortir, de les laisser à présent profiter de leur liberté reconquise. Elle accéléra. Elle avait peur des résultats, peur qu'on lui dise que la santé de celui qu'elle chérissait plus que tout au monde avait été compromise par ce lointain séjour, peur d'elle ne savait pas trop quoi qui le lui prendrait. Ses pensées se bousculaient tandis qu'elle progressait dans ce trop long couloir. Et s'il était condamné ? Et si leur avenir ne pouvait s'écrire qu'au passé ? Saurait-elle affronter une mauvaise nouvelle, elle qui avait pourtant démontré son courage à tant d'occasions...L'angoisse montait, comme résonnaient ses pas jusqu'à la délivrance.


Elle inspira profondément, poussa la porte de la grande salle et s'immobilisa. Il était là, devant elle, aux côtés d'Alcor, les traits tirés, les lèvres étirées par un sourire énigmatique, tendre et doux.


Aux côtés de Phénicia, Vénusia se sentait tétanisée. Son regard alla alternativement d'Actarus à Alcor et à Procyon, tentant de lire dans les yeux des uns et des autres la réponse à sa supplique muette. Le temps lui semblait suspendu. Son cœur tambourinait dans sa poitrine, sa pudeur naturelle combattait la force de son amour qui lui commandait d’aller se nicher dans les bras de celui qu'elle chérissait plus que tout. Près d'elle, Phénicia, elle aussi, se retenait de sauter dans les bras d'Alcor, pour ne pas choquer le professeur, et parce que la peur d'une mauvaise nouvelle bridait la pente naturelle qui l'entraînait vers le jeune pilote. Aussi, ce fut un grand soulagement lorsqu'au bout de quelques instants qui parurent des heures, ayant perçu les tourments des deux jeunes filles, Procyon prit enfin la parole, mettant fin à leur supplice :


« Ils vont bien. »


Soulagement, joie, d'abord refrénée puis qui grandit et grossit, bouleversant tout sur son passage. Ils allaient bien. Bonheur suprême de la présence de l'autre, bonheur de conjuguer l’amour au présent mais aussi au futur. Joie extatique qui ouvre le ciel, écarte les nuées et fait entrevoir les éclatantes prémisses de félicités futures. Ils allaient bien. Trois mots qui balayaient l'angoisse, ravivaient l'espoir, guérissaient les cœurs.


« Ils vont bien ? Répéta Vénusia, interdite et tremblante tout à la fois.


– Oui, nous les avons soumis à toute une batterie de tests, aussi bien à propos de leur résistance physique, de leurs capacités respiratoires, de leur composition sanguine qui aurait pu être perturbée ou modifiée par les effets de l’apesanteur et des conditions particulières de vie dans l’espace et sur Akereb. Sans compter bien sûr les éventuels effets secondaires d'une exposition aux radiations...Mais rassurez-vous, leurs organismes ont bien résisté. Ils ont suivi un traitement médicamenteux et un régime alimentaire adapté, et maintenant le pire est derrière eux, vous pouvez être tranquilles ! Il y a juste une petite anémie...précisa le Professeur.


– Une anémie ? » s'inquiéta Vénusia, le regard revenu vers Actarus, le scrutant comme pour y déceler les traces suspectes d'une faiblesse préoccupante. Il avait l'air pâle, c'est vrai, et fatigué aussi. Elle comptait bien y remédier. En une fraction de seconde, son esprit fut traversé d'une myriade de pensées, toutes à la fois plus douces et perturbantes les unes que les autres. Quoi de mieux en effet qu'une convalescence à ses côtés au Ranch du bouleau blanc ? Il pourrait se reposer, se nourrir convenablement au lieu d'ingurgiter ces épouvantables rations militaires, dormir tout son saoul sans que personne ne vienne le réveiller. Et elle serait là, elle, pour jouer les garde-malade, prendre soin de lui, éloigner les importuns, renvoyer Rigel s'il lui prenait l'envie saugrenue de faire travailler Actarus plus que de raison, et simplement être à ses côtés. Son imagination s'envola, avant que la voix de Procyon ne la ramène à la réalité.


« Oui, répondit le professeur. Les réserves en fer de leur organisme ont été soumises à rude épreuve. Et la présence de lasernium a pu causer une irradiation, endiguée certes mais qui a eu une incidence sur la numération sanguine. Nous avons pu transfuser Alcor en AB positif car il y avait du stock à la banque du sang, mais le sang d'Actarus est tellement particulier...


– Merci, merci Professeur. Pour la transfusion d'Actarus, je sais ce à quoi vous pensez, et je l'accepte avec grande joie ! » balbutia Vénusia tandis que sa compagne, désormais rassurée, se précipitait séance tenante dans le bras d'Alcor, laissant de côté sa délicatesse et la retenue dictée à la fois par son éducation princière et la coutume japonaise pour goûter pleinement aux lèvres de celui qu'elle aimait et qui ne se priva pas de lui rendre son baiser, sous les yeux goguenards et complices de Procyon, trop ravi de cette débauche de joie après la tristesse de ces dernières semaines. La bienséance attendrait !


Lentement, Vénusia s’avança vers Actarus. De sa main gauche, elle prit sa main droite, tandis que sa paume droite allait caresser la joue gauche du jeune homme. Ses yeux allèrent à la rencontre de ceux d'Actarus, se noyant dans leur azur. Les larmes mouillaient son regard, tandis qu'un sourire relevait subrepticement les commissures de ses lèvres.


« Enfin murmura-t-elle, enfin. Enfin tu me reviens ! »


Leurs lèvres se scellèrent, leurs mains se nouèrent. Ils étaient seuls au monde.


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Allongés chacun sur un lit d'examen, leur intimité préservée à l'abri de cette petite infirmerie qui était devenue pour un temps le réceptacle de leurs retrouvailles, Actarus et Vénusia ne pouvaient détacher leur regard l'un de l'autre. Faisant écho à leurs yeux et à leurs cœurs, leurs bras étaient eux aussi reliés, le fin tuyau transfusant le sang de Vénusia à Actarus, lui rendant ce qu'il lui avait donné, il y avait si longtemps déjà...La vie de l'une coulait dans le corps de l'autre, par le sang qui scellait leur alliance, espérance au-delà des larmes, vin vermeil, nectar de vie redonnant au corps d'Actarus la vigueur qu'il avait perdue. Et ils entrelaçaient leurs mains comme ils avaient lié leur existence. Et ils mêlaient leurs regards comme pour retrouver au fond de l'âme de l'autre le reflet de leur propre bonheur. Destins croisées, vies à jamais mariées.