Chapitre 19

par venusia45

XIX.


Phénicia se releva, le cœur palpitant, battant la chamade. Elle avait fermé les yeux quelques instants, assise sur la terrasse du ranch. Son livre lui avait échappé des mains et le soleil réconfortant avait fait le reste. S'assoupissant dans cette douce chaleur, elle avait pour quelques instants échappé, croyait-elle, à la sourde inquiétude qui ne quittait pas son âme depuis le départ de ses compagnons. Un sourire aux lèvres, les paupières closes, elle avait laissé ses pensées vagabonder vers celui qui les occupait toutes entières. Mais son esprit aux aguets, loin de la laisser en repos, lui avait livré un songe fort déconcertant. Pressentant confusément qu'Alcor et Actarus étaient en danger, elle les voyait plonger dans un vortex effrayant, elle sentait l'odeur de la mort autour d'eux. Le ciel d'un gris plus triste que la nuit distillait une pluie qui répondait comme un écho à son angoisse. Sang, peur et effroi semblaient prendre possession de son sommeil. Un sentiment ravageur, mortifère et froid, comme la perte de soi-même, l'évanouissement de son propre corps dans un abîme de néant... Puis, brusquement, ce qu'elle avait imaginé comme le fond de ce puits de souffrance s'ouvrait sur un champ radieux baigné de soleil... Une joie incommensurable semblait accompagner cette lumière qui irradiait, cette chaleur qui s'insinuait au fond de son cœur et saisissait toutes les fibres de son corps.


Phénicia reprit son souffle, frémissant aux battements de son cœur, s'interrogeant sur ces étranges résonances au fond d'elle-même. Elle avait depuis longtemps compris que sa conscience était en proie à des songes prémonitoires, mais celui-ci l'étonnait par son caractère protéiforme, ses multiples significations possibles. Les deux hommes avaient-ils bravé un danger, avaient-ils échappé à la mort ? Elle sentait obscurément que ce rêve ne serait pas le dernier ; il revêtait des contours à la fois bouleversants et rassurants qui la perturbaient et lui donnaient encore davantage, s'il en était besoin, le goût des bras de l'autre, le désir de son retour, l'espérance de sa présence, pour ne plus jamais le voir autrement que de ses propres yeux et non plus à travers le prisme de sa conscience troublée.


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Depuis un petit bâtiment, situé latéralement par rapport à la prison infernale, un œil à la fois apeuré, curieux et inquiet n'avait manqué aucun des gestes du Prince d'Euphor alors qu'il retournait vers Goldorak.


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A bord de Goldorak, les deux amis finissaient de se restaurer.


« Alors, comment te sens-tu maintenant Alcor ?


–Bien mieux, Actarus ! Répondit Alcor, les joues gonflées de nourriture, l’œil brillant et l'expression rassérénée. Jamais je n'aurais cru que j'apprécierais autant ces rations militaires. Ce n'est pas si bon que cela et pourtant... »


Il n'eut pas besoin de finir sa phrase. C'était l’espoir qu'il dévorait, pas seulement un biscuit militaire ; c'était la certitude qu'il pourrait désormais accomplir sa mission, la proximité d'Actarus qui le rassurait, le courage qu'il avait éprouvé maintes et maintes fois à ses côtés même au cœur du danger et qu'il sentait revenir en lui à grands pas. Son compagnon l'avait bien compris, et lui donna une accolade fraternelle. Gêné et touché à la fois, Alcor se gratta la tête et changea de sujet.


« Dis voir Actarus, Goldorak est très cosy pour un robot, mais on a peut-être autre chose à faire quand même. Il va falloir qu'on y retourne, hein !


–Ah tu aimes les émotions fortes, toi, décidément ! Mais tu as raison. On doit encore explorer d'autres endroits, histoire de savoir si la vie a complètement déserté cette planète et si cette ordure de Stygios est le seul survivant ! D'ailleurs j'aimerais bien savoir où il a bien pu se cacher ! On a des choses à se dire ! »


Les deux compères décidèrent de repartir examiner le reste de cette planète morte pour savoir si d'autres survivants avaient pu échapper à la folie meurtrière de Stygios. Puisque cette prison semblait vide, autant explorer les alentours, même si le spectacle ne semblait guère réjouissant. Autour d'eux en effet, tout n'était que désolation. Cette planète jadis surnommé la terre de l'ange blond n'était plus que la proie des noirs démons qui s'emparent de l'homme lorsqu'il a perdu toute son humanité...Les mines, il fallait aller explorer les mines, dans lesquelles avaient péri tant de prisonniers, captifs en sursis condamnés à extraire le précieux minerai pour apporter les ressources énergétiques qui faisaient défaut aux hommes de Véga.


« Alcor, nous avons vu où se situaient les mines en effectuant notre vol de reconnaissance. Elles sont plutôt loin d'ici. Il serait plus sage de reprendre chacun notre appareil...


–Excellente idée mon capitaine ! J'y vais de ce pas !


–Bien, j'attends que tu t'installes et nous pourrons décoller...Ah Alcor, avale ça ! »


Le bras tendu vers Alcor, Actarus lui présentait ses comprimés.


« Merci Actarus ! Tu penses à tout ! N'oublie pas les tiens ! 


–Ton attention me touche, Alcor ! Et pour ton traitement, c'est moi qui t'ai demandé de m'accompagner, s'il t'était arrivé quelque chose, je ne me le serais jamais pardonné...et j'aurais dû subir la colère de ma sœur ! Tu comprendras mon intérêt à te voir guéri le plus vite possible ! »


Alcor étreignit chaleureusement son compagnon d'armes et s'apprêta à ressortir du cockpit de Goldorak sous les yeux d'Actarus. Souple comme un félin, il atterrit à terre et se dirigeait vers Cosmorak lorsqu’il perçut une présence. Surgi de l'arrière de la prison, un homme se dirigeait lentement vers lui.


Actarus, depuis le cockpit de Goldorak, avait assisté à la scène. Sans hésiter, l'arme au poing, il rejoignit Alcor et fit face à cet inconnu. Son regard vif et acéré le jaugea rapidement. Si c'était un ennemi, il ne semblait pas très dangereux. Aucune arme ne prolongeait son bras, il se présentait à eux dans une attitude où ne transpirait aucune agressivité et son corps portait les traces de nuits sans sommeil, de jours sans pain et d'une vie qui avait depuis longtemps sans doute oublié ce qu'étaient le repos et la sérénité de l'âme.


Asclépios, tel était le nom de cet inconnu, fit bravement face aux deux amis. Dans une vie antérieure il avait étudié les sciences et s'était ensuite tourné vers la médecine. Il avait exercé ce métier passionnément, comme si sa vie en dépendait. Aider à guérir, soigner les maux du corps sans oublier ceux de l'âme, telle était sa vocation profonde, dans une quête désespérée d'humanité, dans un désir éperdu de partage et d'altruisme. Originaire de la planète Ruby, il aurait pu rester sur cette terre, conquise et administrée par feu la fille de Véga, Végalia, qui gouvernait somme toute de manière nettement plus raisonnable que son père. Mais ses études poussées, qui l'avaient spécialisé en biochimie et en biologie moléculaire avant qu'il n'exerce à l'hôpital, avaient en quelque sorte constitué l'instrument de sa perte. Lors de la conquête de Ruby, il était venu aux oreilles de ses vainqueurs les spécialités qu'il avait pratiquées, et il avait été déporté sur Akereb, sous les ordres d'un certain Stygios. Menacé dans sa vie, sa famille exterminée, ses perspectives réduites à néant, il n'était plus désormais médecin mais assistant d'un bourreau. Il avait bien malgré lui été obligé de mettre ses compétences au service d'un boucher, d'un monstre, d'un tortionnaire, le secondant dans ses expériences, acculé à l'assister dans les tests qu'il pratiquait sur les prisonniers. Lui-même était prisonnier, et regagnait chaque soir ses quartiers, diligemment surveillés, d'où rien d'autre ne pouvait échapper que ses remords et le vide de son cœur. Assistant d'un bourreau, même à son corps défendant, n'était-ce pas être bourreau soi-même, n'était-ce pas dévoyer son amour de la connaissance censée apporter le bien -être et le bonheur pour combler les désirs les plus noirs, les ambitions les plus honteuses, les relents de la plus atroce des cruautés ? C'est bourrelé de remords et pétri de contrition qu'il s’avança, ayant compris en voyant s'éloigner Stygios et ses soldats que son humanité si longtemps étouffée pourrait à nouveau affleurer.