Chapitre 1

par venusia45

Blessures


Elle était là, devant ses yeux. Rouge, sanglante. Béante. Elle lui rappelait, cette nuit plus que toute autre, cette nuit de cauchemar, que la vie s'en allait par tous les pores de sa peau, que la mort était là, rôdait autour de lui, s'insinuait en lui. Fragile. Invincible et fragile. Surhumain et mortel.


Blessure du corps.


La douleur l'avait réveillé. Ou était-ce le vent qui sifflait à travers les persiennes et faisait claquer les rideaux ? Qu'importe après tout. Ce qui importait, là, au milieu de cette nuit de cauchemar, c'était ce bras marqué au fer rouge, c'était cet héritage de son passé, stigmate de son martyre, rappel de ses tortures.


La fin. Peut-être. Bientôt.


Et lui qui ne croyait ni au ciel ni à l'enfer s'était soudain senti obligé de prier, de supplier, pour que la mort ne vienne pas le chercher avant la fin de sa mission, pour que la planète bleue puisse le garder un peu plus longtemps encore, pour qu'il ait le temps de mener à bien ce qu'il s'était fixé, avant que la mort ne le prenne.


Blessure de l'âme.


La mort. Celle qu'il haïssait, celle qu'il méprisait, celle qu'il maudissait. Celle qui lui avait pris les êtres qu’il chérissait le plus au monde. Celle de laquelle il avait à maintes reprises voulu soustraire ceux qui comptaient pour lui ici-bas. Ceux qui combattaient avec lui. Alcor. Phénicia. Vénusia.


Vénusia.


Elle avait rejoint le combat en toute innocence. Elle avait elle aussi choisi le sacrifice. Pour la Terre. Pour lui. Il le savait. Par amour pour lui. Malgré lui. Et elle ne demandait rien, son bonheur s'épanouissant jour après jour à ses côtés. Présence aimante. Soutien indéfectible. Elle non plus, il ne la verrait plus. Plus jamais.


Non. Pas ça.


Blessure du cœur.


D'un bond il se leva et sortit de sa chambre. La fraîcheur du couloir saisit ses membres, fit frissonner sa peau. Il devait la voir. Là. Maintenant. Pour lui dire...Il ne savait pas. Il en avait besoin. Voilà tout.


D'un pas, il fut devant sa porte. Il frappa. Doucement. Elle dormait.


Un froissement de draps, le bruissement des tissus. Elle était là, devant lui.


- « Actarus mais que...


-J'ai...j'ai eu besoin de te voir. Besoin de sentir ta présence. »


Elle ne protesta pas quand il entra. Elle ne refusa pas sa présence. Comme toujours. Elle était là, pour lui.


- « Ta blessure...


-Oui...


-Elle est...de plus en plus grande. Elle saigne de plus en plus...


-Oui, c'est cela qui m'a réveillé.


-Viens, je vais te soigner. » dit-elle simplement.


Doucement, elle l'avait fait allonger sur son lit, comme si la douceur de sa couche pouvait atténuer la douleur de son tourment. Délicatement, elle avait tamponné le sang séché, elle avait nettoyé les contours éraillés, sous les gémissements du jeune homme, tenant de refréner les larmes qui montaient à ses yeux devant l'évidence de cette mort qui montait en lui, qui allait le lui prendre . Un jour. Bientôt. Trop tôt. Elle avait, avec infiniment de douceur, tenté de soigner les maux de l'âme en pansant ceux du corps. Elle savait bien que ce n'était pas suffisant. Il le savait aussi. Elle avait peur. Lui aussi.


- « Tu pleures Vénusia... »


Un constat, plus qu'une question.


- « Non...oui...Je ne sais pas...J'ai mal.


-Mal ?


-Mal pour toi. Mal pour moi. Mal pour nous. Je voudrais que cette blessure n'existe pas. Je sais ce qu'elle signifie. Tu vas partir. »


Il était resté là, sans rien dire. Elle avait tout dit d'ailleurs. Comme toujours. Elle parlait peu, mais ses mots faisaient mouche, comme la lame d'une épée bien affûtée. Il savait qu'elle avait raison. Il savait aussi qu'il ne le voulait pas. Il savait ce qu'il voulait. Rester là. Avec elle.


Être en vie.


Être en vie à ses côtés.


Être en vie dans ses bras.


Dans la pénombre de la chambre, à la lueur de la lampe de chevet, les ombres sculptaient leur visage, creusaient leurs yeux, accentuaient la brillance de leur regard. Regarder l'autre. Surtout ne pas cesser de le regarder. Comme une tentative désespérée pour arrêter le temps. Tant qu'ils étaient là, la mort n'avait pas droit de cité. Elle restait à la porte. Elle attendait son heure. Sagement.


Ils se dévisageaient. Se dévoraient du regard. Retenant leur souffle. Retenant leurs gestes. Retenant les minutes qui passaient. De toutes leurs forces. De leurs doigts crispés sur le drap.


Qui avait commencé ? Qui le premier avait levé sa main, l'avait posé sur le bras de l'autre ? Brisant la distance. Brisant l'immobilité.


Toucher. Du bout des doigts. Timidement. Puis s'approcher. Plus vivement. Regarder les yeux. La bouche. Les lèvres. Puis le baiser. Fou. Désespéré. Assoiffé de l'autre.


Mordre la vie sur ses lèvres.


Goûter la vie dans ses bras.


Mêler son souffle à celui de l'autre. Goûter sa saveur. Surtout ne pas s'arrêter. Boire à la source d'eau vive si longtemps refusée, si longtemps refoulée.


Se sentir vivant.


Faisant écho aux lèvres, les corps se rapprochèrent. Les bouches s'égarèrent. Vers le cou, l'épaule, le bras. Ce bras. Le caresser, délicatement. Le faire frissonner, afin que ce corps de tourments devienne un corps de plaisir.


Du plat de ses mains, elle sculpta son torse. Remonta vers les méplats de sa poitrine. S'attarda sur la peau douce, sur les muscles saillants. Avant de l'allonger sur le lit.


- « Tu es sûre ?


-Je...oui. Tu es là. Et moi aussi...Pour combien de temps ? Je veux te garder. Près de moi. Avec moi. Cette nuit. C'est toi qui es venu...


-Je ne sais pas pour combien de temps je suis encore là...Je ne veux pas partir.


-Ça veut dire oui ?


-Ça veut dire oui. »


Ses yeux brillaient. Ses mains à son tour glissaient dans l'échancrure de la chemise de nuit, dévoilant l’arrondi d'une épaule, le galbe d'un sein, l'albâtre d'un bras.


Émerveillement. Désir.


Se nourrir de cette peau. La respirer. La savourer. La caresser. Dans l'urgence et la lenteur mêlées. Passionnément et langoureusement. La découvrir. Se découvrir. Découvrir l'autre.


Un bruit de tissu qui glisse à terre, le froissement des draps que l'on ouvre, le grincement du lit sous le poids des deux corps.


Nudité des corps. Âmes mises à nu. Enfin.


Et ces mains, qui descendent, exploratrices, sans un mot. Et ces jambes qui s’ouvrent et qui se donnent, dans leur intimité. Et ces lèvres qui se goûtent alors que les peaux se touchent, se confient, se fondent. Se confondent. Blessure secrète et consentie. Blessure d'amour. Sang du renouveau qui la fait devenir femme. Sang d'amour versé pour oublier le sang de la haine et de la mort. Douleur et plaisir mêlés. Souffles, soupirs et tremblements étonnés. Petite mort qui fait oublier l'autre. Celle qui attend, derrière la porte. Sagement.


Ils s'aimaient dans l'urgence de se sentir vivants. Ils s'aimaient dans le secret de leurs sentiments. Dans le défi à la mort quotidienne. Le regard frondeur envers celle qui venait autour d'eux, qui vivait en eux. Ils s'aimaient comme on s'abreuve sans savoir si l'eau reviendra. Ils s'aimaient pour étancher leur soif trop longtemps contenue. Ils s'aimaient de tout cet amour trop longtemps celé sous le masque du devoir et de la pudeur. Ils s’aimaient, dans le parfum de la peau, dans le goût des lèvres, dans le tréfonds du corps de l'autre, comme on prend sa revanche. Appel désespéré au cœur de la nuit avant que le jour ne vienne, que l'espoir ne revienne. Peut-être. Pour panser les blessures.