Le rhume

par Linksys

- Fullbuster ! Quelle est la capitale de Captio ? S'exclama le professeur d'histoire-géographie, voyant que l'interrogé était distrait.

Mais Gray n'écoutait pas le cours. Depuis qu'il était rentré et qu'il était assis à sa place, il observait le ciel, à travers la fenêtre près de laquelle il avait coutume de s’asseoir.

- J'sais pas, m'sieur, dit-il sans même prendre la peine de regarder son professeur.

Celui-ci, ulcéré, fournit un gros effort pour garder sa contenance.

- Eh bien, après tout ce n'est pas moi qui vais finir par dormir sous un pont. Si tu continues comme ça, Fullbuster, c'est ce qui t'attend !

Mais Gray avait déjà recommencé à divaguer. Le ciel était beau et bleu, et rien ne l'obstruait. De ci, de là, des oiseaux passaient au-dessus de la cour du lycée, et quelques élèves qui n'avaient pas cours profitaient de la douceur du temps.

Lorsque la cloche sonna la fin du cours, ce fut pour Gray comme une délivrance. Il se leva, remit ses affaires dans son sac, et jeta son sac sur son dos.

- 'R'voir, souffla-t-il en quittant la salle.

Les mains dans les poches, il se dirigea en traînant des pieds vers le cours suivant. Gray Fullbuster était en 2ème année de lycée, au lycée Fairy Tail, et il se demandait bien ce qu'il y faisait. Son père avait absolument tenu à l'y inscrire, car il voulait voir son fils décrocher un diplôme. Mais Gray n'en avait que faire, des diplômes. Venir au lycée était d'un ennui sans limite. L'immense majorité de ce que ses professeurs pensaient lui apprendre, il le connaissait déjà ; et ce qu'il ne connaissait pas, il n'en avait cure. La seule raison de sa présence ici résidait en ses amis. Eux venaient de leur plein gré, car ils avaient des projets d'avenir. Gray les enviait en cela, car eux savaient ce qu'ils feraient plus tard. Lui, à part les quelques années du court terme, ne savait rien de sa vie future. Il fréquentait les mêmes amis depuis qu'ils étaient tous arrivés à l'école primaire, et formaient une bande très soudée. Certains étaient seulement en 1ère année, d'autre étaient déjà en 3ème année.

Le reste des cours de la journée fut tout aussi long et ennuyeux, et lorsque la sonnerie marqua la fin du dernier cours de la journée, Gray salua le miracle divin. Son humeur subitement restaurée ne le fut guère longtemps. En sortant de l'établissement, il constata que le ciel s'était très rapidement paré de gris.

« Les orages sont fréquents en ce moment, après tout. » pensa-t-il.

À peine avait-il franchi les grilles de l'établissement, qu'une pluie fine commença à tomber. La pluie s'intensifia de plus en plus, si bien qu'il finit par regretter de ne pas avoir pris de parapluie. Il y avait une dizaine de minutes de marche du lycée à chez lui, dix minutes pendant lesquelles il aurait le temps de se noyer plusieurs fois. Lorsque la pluie devint trop forte à son goût, il se saisit de son sac et le brandit au-dessus de sa tête, histoire de sauver ce qui pouvait l'être encore. Il se moquait bien de savoir si son uniforme noir allait être trempé ou pas, mais il s'enrhumait assez facilement, et préférait éviter cela.

Alors qu'il passait sous une rangée d'arbres plantés le long du trottoir, un cycliste passa à côté de lui, en sens inverse. Le malheureux souleva une gerbe d'eau en passant près de Gray, et celui-ci se retourna en brandissant le poing, comme une vengeance personnelle pour son pantalon encore plus trempé qu'avant. C'est alors seulement qu'il la remarqua. Une jeune fille, portant un uniforme similaire au sien (excepté la mini-jupe), marchait à une trentaine de mètres derrière lui. Il se rappela alors son oubli fatal. On était mardi, et le mardi soir, il était censé rentrer avec la jeune fille qui marchait derrière lui. Faisant machine arrière, il arriva à grandes enjambées, toujours portant son sac au-dessus de sa tête.

- Salut, Juvia, dit-il en arrivant à sa hauteur.

- Salut … Marmonna-t-elle, de sous sa large ombrelle bleue.

Ce manque de tonus dans la voix, additionné à son regard éteint, suffit d'alerter Gray. D'ordinaire, sa simple présence suffisait à faire sautiller Juvia de joie. Mais là, quelque chose n'allait pas, et il en cerna tout de suite la teneur.

- Y'a quelque chose qui va de travers ? Demanda-t-il.

- Non, répondit-elle, en traçant son chemin.

Alerté, il la rejoignit. Même lorsqu'elle n'était pas de bonne humeur, elle l'attendait.

- Qu'est-ce qu'il s'est passé ? S'exclama-t-il.

Il la rattrapa en courant, et la saisit par le poignet. Quoiqu'un peu brusquement, il la fit se retourner vers lui.

- C'est quoi, le problème ? S'énerva-t-il.

Juvia baissa les yeux, et il jura voir une larme couler. Ou bien n'était-ce qu'une goutte de pluie ? De toutes manières, les deux se confondaient, pour Juvia. Gray, qui observait son visage, mit enfin le doigt sur le problème.

- Elles t'ont encore harcelé, ces salopes, hein ?

- Non …

Cependant, elle ne rougissait que d'un côté, alors qu'ordinairement, ce phénomène était symétrique chez elle. Lui tenant le menton, Gray lui fit tourner le visage de manière à ce qu'elle lui présente la joue rougie. La marque avait curieusement la forme d'une main, car on y voyait se détacher clairement cinq doigts.

- Elles t'ont frappée ?

Juvia se laissa tomber au sol à genoux, la tête dans les mains. Gray fournit un gros effort pour garder la tête froide. Juvia était son amie d'enfance, et il ne tolérait pas que le moindre mal lui soit fait. N'étant pas aveugle, il était parfaitement au courant de ce qu'elle ressentait pour lui, et même s'il faisait de son mieux pour lui éviter les faux espoirs … Il l'aimait bien, cette fille de la pluie. Bien qu'un peu collante sur les bords, sa société était agréable, et elle avait toujours une humeur enjouée, qui amusait Gray même lorsque celui-ci avait le moral dans les chaussettes. Mais là, c'était elle qui allait mal. Depuis l'entrée au lycée, ils n'étaient plus dans la même classe et, parallèlement, Juvia était devenue une cible privilégiée pour certaines filles plus âgées, qui se plaisaient à harceler les autres plus jeunes qu'elles. Jusqu'à présent, il ne s'était agi que de harcèlement moral, et Juvia était parvenue à empêcher Gray d'aller casser des figures. Cependant, et il le voyait clairement, c'était de harcèlement physique, dont il s'agissait là. Et même Juvia ne pourrait l'empêcher de faire un carnage.

- Je reviens, dit-il en laissant son sac au sol.

Il connaissait les coupables de vue, et savait à peu près où elles habitaient. Leur rendre une petite visite serait assez rapide.

- Reviens … dit Juvia entre deux sanglot, comme elle voyait Gray s'éloigner.

Il fit la sourde oreille, et continua à courir sous la pluie.

- REVIENS ! Hurla Juvia, qui ne tolérerait pas un pas de plus.

Comme si elle avait appuyé sur le bouton pause, Gray s'arrêta en plein mouvement. Il se retourna, et accourut.

- Elles peuvent attendre, je leur péterai la gueule demain, dit-il.

Lorsque la voix de Juvia devenait aussi forte que cela, il valait mieux revenir au plus vite dans ses bonnes grâces. Il l'aida à se relever, et constata alors qu'un hématome dépassait de sa chaussette blanche, droite. Aussitôt, il se mit à genoux et sans ménagement, baissa les chaussettes de son amie. Il découvrit une demi-douzaine d'hématomes, répartis sur les deux mollets de la jeune fille. Celle-ci n'osait bouger, et priait pour que Gray ne relève pas les yeux. Les doigts froids du jeune garçon la faisaient frissonner, mais elle ne dit rien. Ce contact-là était plus précieux que tout, pour elle.

- Bon, bah j'imagine que j'ai plus qu'à te ramener chez toi, maintenant, soupira Gray en se relevant.

Il s'empara de son sac, qu'il remit au-dessus de sa tête. Juvia le regarda faire, intimidée. Puis, secouant un peu le poignet, elle dégagea de la place sous son parapluie. Gray ne remarqua pas tout de suite son intention, mais quand il le fit, il accepta bien volontiers, et s'abrita autant qu'il le put. Cela ne l'empêchait pas d'avoir tout le côté gauche exposé à la pluie, mais au moins, il avait la tête au sec. Et puis, Juvia sentait vraiment très bon.

Juvia habitait à une dizaine de minutes à pied du lycée, chez son oncle. Gray connaissait par cœur le chemin, car il n'était pas rare qu'ils fassent la route ensemble, peu importe le sens. De plus, Gray vivait avec son père de l'autre côté du pâté de maisons. Ils s'étaient connus dans le parc pour enfants, avant de poursuivre leur amitié à l'école.

Juvia priait tout les dieux, quels qu'ils soient, pour ralentir le temps. Plus ils grandissaient, plus ce genre de moments avec Gray se raréfiait. Elle se rappelait avec nostalgie de leur enfance, quand ils n'avaient nullement à se justifier quand ils sortaient pour jouer ensemble dans la rue. Cependant, le paysage défila trop vite sur le chemin, et c'est bien trop tôt qu'ils arrivèrent sur le perron de la maison de Juvia. À ce moment, Gray se rendit compte qu'il avait totalement cessé de pleuvoir : le ciel reprenait peu à peu sa couleur. Le visage de Juvia avait recommencé à rayonner, et la joie de la jeune fille l'atteignit en plein cœur.

La bâtisse était une petite maison de quartier, très confortable et assez grande pour quatre personnes. À gauche de la porte, il y avait une grande fenêtre, par laquelle ils virent l'oncle de Juvia, qui était assis à la table de la pièce. Voyant arriver sa nièce, il se leva et vint ouvrir la porte.

- Salut, dit-il à la jeune fille, qui dût se hisser sur la pointe des pieds pour lui faire la bise, car il était plus grand d'une tête.

- Salut, ma grande.

Il avisa la présence du jeune homme

- Salut, Gray ! Ça faisait longtemps ! S'exclama-t-il.

Il s'avança, pour une poignée de main énergique. C'était un grand homme sec, dont les longs cheveux attachés en queue-de-cheval et les yeux étaient de la même couleur que ceux de sa nièce.

- Salut, Aguacero.

- Entre donc, viens boire un coup avec moi !

- Désolé, je suis pressé, je … J'ai des devoirs à faire … Dit Gray, pour se dérober.

Il appréciait l'oncle de Juvia, mais il appréciait moins les sous-entendus douteux qu'il avait tendance à lancer, au sujet de la relation des deux amis d'enfance.

- Une prochaine fois, alors, ajouta Aguacero, alors que Gray s'éloignait déjà.

- Une autre fois, ouais ! Confirma le jeune homme.


Le lendemain matin, quand il se réveilla, Gray sentit tout de suite que quelque chose allait mal. Il souffrait d'un mal de tête atroce, il avait du mal à respirer, et il était parfois pris de toux. Après une quinte particulièrement forte, son père vint voir à la porte de sa chambre, alerté.

- T'es malade, ou bien ? Demanda-t-il.

- J'ai bien l'impression, répondit Gray. J'ai attrapé la grippe, je crois. Recule, ou tu vas la chopper aussi.

Silver se recula, sans poser de questions.

- J'vais appeler le lycée, pour leur dire que tu viens pas aujourd'hui.

- Je vais y aller ! Protesta Gray, qui avait encore des obligations avec Juvia pour la journée.

- Dans tes rêves, fils. Vu comment t'es malade, je préfère pas t'envoyer là-bas. Et si c'est pour ta petite-amie que tu t'inquiètes, je vais appeler Aguacero, il la préviendra.

- C'est pas ma …

- Je sais, c'est pas ta petite-amie, répondit Silver, qui était déjà loin.

La chambre de Gray se trouvait à l'étage, et le salon (dans lequel se trouvait le téléphone fixe) était au rez-de-chaussée. Le jeune homme ne saisit que des bribes des appels que passa son père. Au ton enjoué qu'il avait lors de la seconde conversation, Gray en déduisit qu'il appelait Aguacero, l'oncle de Juvia. Lui et son père étaient amis de longue date, et il leur arrivait parfois - pour ne pas dire assez souvent - de devoir travailler ensemble. Quelques minutes après, Silver remonta voir son fils.

- C'est bon, je les ai prévenus. Juvia était déjà partie quand j'ai appelé Aguacero, mais je pense qu'elle viendra te voir ce soir. Tu t'arrangeras pour être présentable, fils.

- Ouais, c'est ça, espèce de rigolo, rétorqua Gray.

Silver s'éloigna, sans refermer la porte.

La journée passa lentement, pour Gray. Il resta sur son lit, occupé à lire un livre que Juvia lui avait prêté la semaine dernière. Elle avait absolument tenu à ce qu'il le lise, mais comme il n'aimait pas lire, l'ouvrage était resté sur sa table de chevet. Toutefois, comme il s'ennuyait, il finit par commencer à la lire, et regretta de ne pas l'avoir fait plus tôt. Il était tellement absorbé dans le passage qu'il lisait qu'il n'entendit pas les petits bruits de pieds qui se rapprochaient de sa porte. Comme il voulait éternuer, il baissa le livre, et découvrit une Juvia timide, qui passait son visage par l'encadrure de la porte.

- Salut … Marmonna-t-elle.

- Ah, salut, dit-il en fermant le livre. Comme tu peux le voir, je suis malade.

- C'est bien ce que Juvia se disait … Comme tu n'étais pas là ce matin, elle s'est dit qu'elle passerait te voir.

Alors qu'elle avait eu une mine plutôt déconfite en entrant dans la chambre, elle rayonnait maintenant de joie, et cette vue soulagea la maladie de Gray. Elle était déjà souvent venue dans la chambre de Gray (et lui dans la sienne), aussi n'était-elle pas mal à l'aise. Elle avait même parfois dormi dans cette chambre, mais à chaque fois qu'elle y avait dormi, Gray avait été consigné dans le canapé du salon par son père, qui était soucieux d'offrir le meilleur confort possible à son invitée.

- Arrière, malheureuse ! S'exclama-t-il, alors qu'elle s'approchait dangereusement dans sa direction. Je vais te refiler ma maladie, sinon.

Une idée vint à Juvia, et Gray en saisit la teneur quand elle le regarda avec de grands yeux.

- C'est à cause de Juvia que Gray est malade ! Tu as dû attraper froid à cause de la pluie d'hier !

Elle se laissa aller à genoux sur le sol, et commença à pleurer, la tête dans les mains.

- Juvia ne voulait pas … Juvia a rendu Gray malade …

Affolé, Gray se leva. S'il ne trouvait pas de solutions dans les cinq prochaines secondes, il allait se mettre à pleuvoir, et pas qu'un peu.

- Mais non, Ju, ça n'a rien à voir, j'ai traîné un peu hier soir et j'ai pris froid comme ça, c'est tout …

Il tenta maladroitement de la relever, mais elle continuait à pleurer.

- C'est pas grave, je te dis ! Je serai plus malade, demain ! C'est pas ta faute, j'aurais pas dû oublier mon parapluie hier !

Les efforts de Gray finirent par la calmer, et il n'avait pas commencé à pleuvoir. Quelque chose lui revint en tête à ce moment. Il fouilla dans le tiroir de sa table de chevet, et en tira un ruban blanc d'une dizaine de centimètres, qu'il tendit à Juvia.

- J'ai trouvé ça dans mon armoire, ce matin. Je sais pas ce que ça y faisait. Mais ça te sera plus utile qu'à moi, toi qui te plaignait y'a pas longtemps encore de vouloir t'attacher les cheveux.

Juvia devint rouge pivoine, et tenta de bafouiller une réponse. Elle accepta le présent et fit demi-tour vers la porte, avec des gestes saccadés, sans même dire au revoir. Elle dévala les escaliers, salua hâtivement Silver, et quitta le domicile. Celui-ci, intrigué, guetta par la fenêtre du salon. Il vit Juvia passer devant, alors qu'elle s'enroulait autour du poignet le ruban blanc. Le paternel plissa les yeux d'un air entendu. Il quitta son poste, et regagna la chambre de son fils.

- Bah alors, qu'est-ce que t'as fait à ta fiancée pour qu'elle fuie comme ça, apeurée comme une lapine ? Dit-il, en se postant dans l'embrasure de la porte.

- C'est pas ma fiancée.

- Alors pourquoi elle est repartie avec un ruban blanc autour du poignet ?

- Parce que je lui ai donné, voilà tout.

- Et tu sais quel jour on est ?

- Le 14 mars.

- Mon fils est un pauvre abruti, se lamenta Silver. Aujourd'hui, c'est le White Day, fils. Ça signifie que t'es censé offrir des chocolats en retour aux filles qui t'en ont offert pour la Saint-Valentin. Mais si tu offres un ruban à une fille, ça veut dire que tu l'aimes, et si elle le noue quelque part, à son sac, à son bras, dans ses cheveux, et j'en passe, ça veut dire qu'elle aussi t'aime ! Pauvre banane !

Gray, sidéré, regarda son père avec ahurissement. Il avait totalement oublié cela. Dans quelle merde sans nom venait-il de se fourrer ?