La trace de craie

par Linksys

D'un regard bienveillant, Gray regarda les enfants quitter sa salle de classe. Il répondit à ceux qui lui disaient au revoir. Une fois que la salle fut déserte, il se leva de son bureau, et se mit debout face au tableau noir, couvert de craie. Il contempla les restes de la leçon du jour : un peu de géographie, de l'orthographe et de la grammaire, et une belle part de mathématiques. Il se saisit du tampon-essuyeur, et commença à effacer les écritures. C'était une écriture maladroite parfois, mais toujours droite : la sienne. Il ne savait toujours pas ce qui l'avait poussé à devenir professeur des écoles, mais depuis qu'il officiait, il ne l'avait pas encore regretté. Et puis, il n'était pas professeur dans n'importe quelle école. Il était professeur à l'école Fairy Tail, l'établissement le plus réputé de la région de Magnolia. On y enseignait de la maternelle au lycée, et en faire partie, peu importe le statut, était un insigne honneur.

Cependant, à peine avait-il effacé la géographie, que le tampon tomba en pièces sur le rebord du tableau. C'était un vieil outil, qui avait rendu service avant lui à des générations de professeurs. Presque mécontent, il utilisa sa main droite pour effacer le reste des écritures, tandis qu'il se grattait lentement la nuque de la main gauche. Il faillit bailler, et songea à ce qu'il ferait en rentrant. Prendre une bière au bar avec ses amis, regarder un événement sportif à la télévision … Jusqu'à ce qu'il ne se remémore le généreux paquet de copies, rendues plus tôt dans la journée par ses élèves de 4ème année de primaire, et qu'il allait devoir corriger au plus vite. La plupart n'avaient pas encore dix ans, mais c'étaient déjà de très bons élèves, attentifs en court et travailleurs. Ils avaient cependant un défaut, qui avait une légère tendance à irriter Gray, même s'il devait le garder par-devers lui. Ils avaient une trop forte tendance à lancer des rumeurs stupides au sujet de lui et d'une de ses collègues. Une fois le tableau effacé, il revint à son bureau, et remit toutes ses affaires dans sa serviette en cuir. Il réajusta sa cravate noire, prenant garde à ne pas mettre de craie dessus. Par mégarde, cependant, il en fit une trace sur le plastron de sa chemise rouge foncé, qu'il s'appliqua à effacer. Puis, il saisit sa veste de costume, posée sur le dossier de sa chaise, et entreprit de la mettre. Il ne remarqua le bruit de talons dans le couloir qu'au moment où le bruit s'arrêta devant la porte de sa classe. Comme le battant était resté ouvert derrière les élèves, il n'y avait aucun mystère sur l'identité du visiteur. Réjoui, Gray s'avança.

- Mlle Loxar, dit-il en souriant.

- Juvia n'aime pas que tu l'appelles comme ça … dit-elle, rougissant et fixant le bout de ses chaussures.

Ce jour-ci, elle portait ses cheveux attachés dans le dos. Une mèche folle se promenait sur son front. Elle portait contre elle un dossier de feuilles, pris dans une chemise verte. Posant le dossier sur un bureau d'élève proche d'elle, elle s'approcha de Gray d'un pas lent et hésitant. Elle avait un long haut, exactement de la même teinte que la chemise de Gray (il n'y avait pas véritablement d'uniforme pour les enseignants de l'établissement, mais plutôt un code couleur dépendant de leur section d'enseignement), tenu à la taille par une épaisse ceinture noire en tissu. Tout cela invitait Gray à promener son regard sur les courbes qui s'approchaient de lui.

- Drôlement bien habillée, pour une enseignante de primaire, fit-il remarquer.

- Les élèves de Juvia étaient en sortie scolaire avec M. Makarof, et M. Luxus, expliqua-t-elle. Juvia est venue uniquement pour corriger des copies et préparer la leçon suivante, alors elle s'est dit que …

Il n'en fallut pas plus pour qu'elle tombe dans les bras de Gray, qui l'accueillit bien volontiers. Ils s'enlacèrent d'abord simplement, puis, échangeant un regard chargé des envies de chacun, ils s'embrassèrent avec tendresse.

Aucun lien officiel ne les liait, mais depuis leur prise de fonctions (ils étaient arrivés ensemble il y a quatre ans), les élèves se transmettaient, de génération en génération, une rumeur selon laquelle M. Fullbuster était le petit ami secret de Mlle Loxar. Cela les mettait dans une situation délicate lorsqu'ils étaient surpris ensemble, ou même lorsque l'un avait à se rendre dans la classe de l'autre pour transmettre quelque message ou formalité administrative. Comme Juvia était professeure de 6ème année de primaire, ses élèves étaient plus concernés par les choses de l'amour, et il n'était pas rare que les jeunes filles de sa classe lui demandent comment les choses évoluaient avec son « petit-ami ».

Une fois l'étreinte achevée, Juvia s'éloigna de Gray, qui dût à contrecœur retirer ses mains de là où il les avait posées.

- Est-ce que … Juvia peut venir, ce soir ? Demanda-t-elle timidement, presque sans oser le regarder.

- J'aurais vraiment aimé, mais j'ai pas mal de travail … Soupira Gray, avec une déception palpable.

Il y avaient presque une semaine qu'ils ne s'étaient pas vu hors du cadre professionnel, et cela leur manquait terriblement.

- Mais je n'ai rien à faire, ce week-end, commença-t-il pour se rattraper. On pourrait se voir …

Sans attendre la fin de la phrase, Juvia passa ses bras autour de son cou, et l'embrassa au creux du cou. Ils réglèrent rapidement les détails. Après un dernier baiser, Juvia dût quitter la salle, car elle devait rentrer chez elle. Fort satisfait, Gray réajusta encore une fois sa cravate, et mit sa veste.

En arrivant dans la salle des professeurs pour y prendre ses affaires, Juvia constata qu'il y restait encore beaucoup de ses collègues, malgré l'heure. La plupart étaient encore en train de travailler à leur bureau. Cana (professeure d'histoire-géographie), Lucy (maîtresse dans la section maternelle) et Mirajane (qui tenait le kiosque) étaient assises autour d'une table, discutant, chacune avec un gobelet de café. Près de la sortie, Gajeel (professeur de musique) se faisait passer un savon par Makarov (le proviseur de l'établissement). Avant de rejoindre ses amies et collègues, elle alla à son casier, et y prit les dossiers qu'elle y avait laissé pour la journée.

Cana prenait une gorgée de café bien brûlant, quand elle vit Juvia passer, en direction des casiers. Elle remarqua immédiatement un détail, qui manqua de lui faire recracher sa gorgée. Se penchant vers ses amies, elle dit :

- J'en connais une qui vient d'aller voir son copain …

Intriguées, Lucy et Mirajane regardèrent en direction de leur amie. Elles s'aperçurent immédiatement de ce qui n'allait pas. Lucy allait la héler pour la prévenir, mais Cana retint son bras.

- On va rigoler un peu, dit-elle avec un sourire presque sournois.

Lorsque Juvia revint vers elles, les bras chargés de papiers, la professeure d'histoire-géographie lui dit :

- Alors, tu as invité Gray au restaurant ?

Tout de suite, Juvia rougit. Comprenant qu'elle était démasquée, elle ne résista pas.

- Non, mais … Comment tu sais que …

- Il y a une marque de craie sur tes fesses, en forme de main, et à ma connaissance, il n'y a que Gray qui est autorisé à toucher ici … Je me trompe ?

Fière de sa déclaration, la jeune femme se délecta d'une autre gorgée de café, en attendant la réponse de sa victime. Celle-ci, rouge pivoine, regarda tant bien que mal derrière elle. En effet, lorsque Gray lui avait touché les fesses pendant leur étreinte, un peu plus tôt, il y avait déposé par mégarde une large trace de poudre de craie, qui dessinait les cinq doigts de sa main. Juvia tenta tant bien que mal d'effacer la trace, ce qui fit rire ses amies. Elle parvint à en effacer le plus gros, et s'empressa de s'asseoir, pour dissimuler le reste.


Alors que Gray s'apprêtait à passer la grille de l'établissement, une voix familière le héla :

- Hé, Gray !

Il se retourna. Natsu arrivait vers lui en courant, tenant sa serviette sous le bras. Dans sa course, sa cravate s'était retrouvée par-dessus son épaule, et les pans de sa veste battaient au vent.

- Qu'est-ce que tu dirais d'aller se rincer un peu le gosier au bar ? Proposa son collègue, arrivant à sa hauteur.

- Pourquoi pas, accepta Gray. Mais vite fait, j'ai du boulot ce soir.

- Oh, je vois, c'est vrai que c'est bientôt la Saint-Valentin …. Dit Natsu, avec des haussements de sourcils répétés.

- J'ai des copies à corriger, moi, rétorqua Gray.

- Tu devrais faire comme moi : jamais de contrôle, comme ça, pas de surcharge de travail, et les élèves vont t'adorer !

- C'est pas digne d'un professeur de Fairy Tail, soupira Gray.

Il remarqua un détail, qui ne l'avait pas encore frappé jusque là.

- Depuis quand tu sais faire les nœuds de cravate, toi ? Demanda-t-il à Natsu.

Celui-ci, pris de court, essaya de bafouiller une excuse. En réalité, il savait approximativement nouer une cravate, mais le résultat était bien souvent pitoyable. C'était pourquoi, en général, il ne portait pas de cravate (et ce look décontracté avait contribué à forger sa légende auprès des lycéens et des collégiens).

- Hé, je viens de piger, dit Gray avec un souris narquois. T'as dormi chez Lucy, hier soir ! C'est pour ça que t'étais à la bourre, ce matin. Elle non plus n'était pas à l'heure, aussi.

- Mais … Mais pas du tout ! Se défendit maladroitement Natsu.

Cependant, la supercherie était éventée, et il n'y pouvait plus rien. C'était en effet Lucy qui avait personnellement fait le nœud de sa cravate, car elle avait eu pitié de son absence de capacité en la matière.

Le bar qu'ils avaient l'habitude de fréquenter, le Wild Four, ne se trouvait qu'à quelques minutes de marche de là, dans le centre de Magnolia. Il n'y avait pas grand monde quand ils entrèrent, et le barmen était affairé à essuyer des verres. Reconnaissant les deux jeunes hommes quand ils entrèrent, il les salua.

- Salut, Bacchus, dit Gray, en posant sa serviette au pied du bar.

Il s'assit sur une chaise haute, bientôt imité par Natsu.

- Qu'est-ce que je vous mets ?

- Deux bières, dit Gray.

- Et un sec-beurre avec ça, ajouta Natsu. J'ai la dalle !

- Deux bières et un sec-beurre, ça roule, répéta Bacchus en préparant les boissons.

L'instant suivant, ils avaient reçu chacun leur choppe de bière, et Natsu mordait avec appétit dans le gros sandwich que lui avait tendu Bacchus. Celui-ci réajusta les manches de son tee-shirt, et se pencha en direction de ses clients, s'accoudant au bar.

- Alors, ça roule au bahut ? Demanda-t-il.

- Plutôt, ouais, dit Gray après une gorgée de bière.
Le breuvage divin, lorsqu'il coula dans sa gorge, effaça tout ses soucis, et le laissa béat.

- Parlons peu, parlons bien, reprit le barmen. Vous savez si Cana a prévu de faire quelque chose, ce week-end ? J'aimerais bien lui payer une bouffe, quelque part.

- Alors ça, j'en sais rien, souffla Gray. C'est plutôt à Lucy ou à Mirajane qu'il faudrait demander, elles sont sans doute beaucoup mieux renseignées que nous.

- Bah, merci quand même.

Bacchus s'en retourna à ses tâches. C'est alors que Gray remarqua le regard vide et perdu que Natsu fixait sur lui depuis déjà quelques instants.

- Tu veux une photo signée ? Dit-il, en souriant.

Natsu entra alors en mouvement. D'un geste vif, il saisit quelque chose sur la chemise de Gray, et l'analysa un court instant à la lumière des lampes.

- Un long cheveu bleu là, dit-il avec un ton d'enquêteur venant de trouver une preuve décisive.

Sans laisser à Gray le temps de répondre, il souleva le col de sa chemise.

- Et une fine trace de rouge à lèvres ici …

Natsu lui jeta un regard triomphant, avant de reprendre :

- N'aurais-tu pas vu Juvia, avant de quitter l'établissement ?

- Je … Euh …

Gray aurait préféré que ce genre d'entrevues soit gardé secret, mais il n'aurait servi à rien de nier l'évidence.

- Je le savais ! Je l'ai toujours su ! Vous sortez ensemble !

Son exclamation attira l'attention des autres clients du bar.

- Tu dois bien être le dernier à pas le savoir, soupira Gray.

Il termina la dernière gorgée de sa choppe, paya sa consommation et quitta l'établissement, en pensant à Juvia. À peine avait-il parcouru quelques mètres que Natsu sortait derrrière lui :

- T'as oublié ta serviette, banane ! À quoi tu pensais ?

- À ce que je vais faire avec Juvia ce week-end, rétorqua Gray, en récupérant son bien.