CHAPITRE 3 : The first day we spent together... in jail

par Usagi-chan

CHAPITRE 3 : The first day we spent together… in jail

 

Tu es si étrange, je ne te comprends pas

Mais en ai-je réellement envie ?

Ca n’a aucune importance

Car, quoi qu’il advienne, je ne laisserai personne m’approcher

Pourtant…

 

…………………………………

 

- Et merde ! Et merde, merde, MERDE ! s’exclama Gray pour la énième fois, le bruit métallique de protestation des barreaux martelés de coups de pieds faisant écho à sa colère.

- Hé du calme, là-dedans ! lança une voix lointaine.

- Ta gueule, connard ! répliqua le jeune homme.

- Ju… Juvia pense aussi que vous… de-devriez vous calmer, M. Fullbuster, bredouilla une petite voix provenant de la cellule adjacente. Vous allez vous attirer… des ennuis.

 

                Gray émit un claquement de langue agacé, mais se tut, son regard furieux fixé sur les barreaux.

 

                Assise sur le banc rigide et inconfortable de sa morne et triste cellule, la jeune fille soupira imperceptiblement. Comment en était-elle arrivée là ? Tout était allé tellement vite, elle n’avait d’abord pas vraiment pu comprendre ce qu’il s’était passé. Mais maintenant, elle avait le temps de remettre de l’ordre dans ses souvenirs, comme le leur avaient signifié les officiers en les bouclant dans leur cellule respective. Visiblement, ils devraient passer le reste de l’après-midi enfermés avant que l’on daigne s’occuper de leur cas, car le responsable des actes illégaux liés à la magie était en déplacement.

 

                Juvia commença alors à se remémorer les événements. Elle sortait de son lycée plongée dans ses pensées, et comme à son habitude, seule, lorsque la jeune fille devant elle avait poussé un vif cri de protestation. Alertée, Juvia avait levé les yeux juste à temps pour apercevoir un Gray chargé comme un baudet marmonner une excuse à l’intention de la lycéenne, qu’il venait apparemment de bousculer. Sur une impulsion, elle avait voulu l’interpeler, mais le garçon avait déjà disparu dans la foule, visiblement pressé. Et de mauvaise humeur.

                Revenant de sa surprise, Juvia s’était mise à réfléchir. Que faisait-il ici, de ce côté du pont ? Non que cela la dérangeât, elle trouvait toute cette histoire de quartiers complètement ridicule, mais il s’exposait aux brimades en se promenant dans cette partie de la ville, surtout en arborant une mine si renfrognée. C’était comme si, tout en repoussant intentionnellement les autres, il appelait à la confrontation.

                Intriguée et soucieuse, elle avait décidé de le suivre. Elle ne savait pas bien pourquoi elle agissait ainsi, après tout elle ne connaissait pas vraiment le jeune homme, mais elle était inquiète.

                La suite lui avait donné raison. Des adolescents, arrogants et imbus de leur exécrable personne avaient provoqué Gray, et comme elle s’y était attendue, il avait répondu.

                L’altercation allait tourner en défaveur du brun, quand, sans réfléchir, elle avait hurlé :

 

- Attention ! M. Fullbuster !

 

                Elle ne voulait pas qu’il soit blessé. Surtout pas. Elle l’avait bien remarqué, lors de leur première rencontre. Son visage était déjà trop marqué, que ce fut par les coups, la colère ou la tristesse. Et le poing, qui se dressait vers sa tempe à son insu, convoyait tant de mépris, de cruauté, qu’elle avait redouté les stigmates qu’il aurait pu graver dans la chair déjà meurtrie du jeune homme.

                Au son de sa voix, il s’était retourné. Et là, la jeune fille avait brièvement pensé qu’elle aurait mieux fait de se taire.

                Un épais bouclier de glace s’était dressé entre le brun et son agresseur. Le silence qui avait envahi la rue lui avait semblé durer une éternité. Leurs yeux s’étaient croisés une fraction de seconde, et elle avait lu l’incrédulité dans ceux du jeune homme.

                Puis, quelqu’un avait hurlé. Et l’enfer avait éclaté.

                Des policiers avaient jailli d’un café au milieu de la foule paniquée, matraque et menottes aux poignets. Deux d’entre eux avaient plaqué le brun au sol, pendant qu’un l’entravait. Puis, ils l’avaient relevé et jeté sans ménagement sur la banquette arrière de leur voiture, se préparant à l’emmener au poste. Pendant ce temps, le garçon qui avait tenté de frapper Gray geignait à gorge déployée qu’un Renégat avait tenté de le tuer.

                Juvia avait senti son sang bouillir. Il était hors de question que son sauveur paie pour la bêtise de ses congénères. Tout hors la loi qu’il fut. Et elle savait pertinemment que s’il était arrêté maintenant, il n’avait que peu de chance de s’en sortir. Mais peut-être que si un témoin plaidait sa cause…

                Elle s’était alors élancée vers le jeune officier de police qui refermait la porte arrière de la voiture.

 

- Attendez ! S’il-vous-plait, ne l’arrêtez pas ! s’était-elle écriée, s’accrochant à la manche de l’homme.

- Mademoiselle, veuillez vous écarter ! lui avait-il intimé en la repoussant.  Cet individu représente un danger pour la société, nous devons l’emmener. Il a agressé un…

- C’est faux ! l’avait interrompu la jeune fille. Il n’a fait que se défendre !

- Il a enfreint la loi sur l’utilisation de la magie et…

- Il n’a fait de mal à personne ! Ils l’ont agressé ! s’était-elle exclamée en pointant les coupables du doigt. Ce sont ces individus qu’il faudrait enfermer !

- Mademoiselle, veuillez cesser et reculer, ou je vous emmène pour obstruction à la justice et vous serez soupçonnée de complicité !

- Mais, avait continué Juvia en agrippant de nouveau le bras de l’homme et ignorant la menace, comment pouvez être aussi entêté ! Tout ceci est injuste et aberr…

 

                L’officier, agacé qu’une simple lycéenne lui tienne tête, ne lui avait pas laissé pas le loisir de finir sa phrase.

 

- C’est assez ! Mademoiselle, vous êtes en état d’arrestation pour outrage à agent.

 

                Et ce fut une Juvia choquée qu’il avait menottée et fait entrer de force dans la voiture.

 

                Un bruit de chaise qu’on tire se fit entendre, sortant la jeune fille de ses souvenirs. Comme pour illustrer ses propos précédents, des pas résonnèrent dans le couloir, et un officier de police d’une petite trentaine d’année et légèrement bedonnant s’arrêta devant la geôle du brun.

 

- Alors, Fullbuster ! Ca faisait un moment qu’on avait envie de te coincer nous ici, tu sais ? Pas très malin ta petite démonstration de magie en pleine rue ! Tu voulais épater les demoiselles ? Ca te démangeait en bas, alors tu t’es dit qu’il y en aurait bien une qui serait impressionnée et qui accepterait de te soulager ? se moqua le supposé gardien de la paix, goguenard.

 

                Il n’avait pas fini de parler que le bras de Gray avait jailli. L’homme esquiva de justesse la main qui tentait de se refermer sur le col de sa chemise claire.

 

- M. Fullbuster, non ! s’exclama Juvia en agrippant les barreaux séparant leurs deux cellules.

- Je t’ai dit de fermer ta grande gueule ! cracha le brun d’une voix venimeuse à l’officier qui lui lança un regard incrédule.

 

                Celui-ci connaissait la réputation de bagarreur invétéré du jeune homme, soupçonné depuis plusieurs années d’appartenir à la classe des Renégats, mais il ne pensait pas qu’il pourrait s’attaquer à un agent de la fonction publique si directement, et ce sous vidéo surveillance. Il avait manqué de vigilance et venait de se faire une peur bleue. Le regard noir et glacial du détenu lui donnait des sueurs froides. Il aurait préféré mourir plutôt que de l’admettre, mais n’étant pas lui-même un Mage, il était vraiment heureux que des barreaux et un sort anti-magie se dressent entre lui et le délinquant. Réprimant un frisson, le policier se recomposa un visage menaçant et referma ses doigts sur la garde de sa matraque de façon ostensible.

 

- Fais gaffe à toi, Fullbuster, grogna-t-il hors du champ de la caméra tout en pointant son bâton vers le jeune homme, s’accrochant inconsciemment à cette protection supplémentaire. On t’aime pas beaucoup ici, et personne ne se poserait vraiment de questions si un malheur t’arrivait. Les p’tits merdeux dans ton genre font pas long feu, alors tu ferais mieux de te tenir à carreaux. Surtout maintenant que des dizaines de personnes peuvent attester t’avoir vu utiliser la magie dans la rue, malgré ta carte d’Assimilé. Ca plus les plaintes déposées pour vandalisme, vol et j’en passe, je peux te dire que c’est terminé pour toi. Tu vas moisir en prison un bon moment. Et je doute que tu en ressortes indemne… Les matons aiment pas bien les Renégats… conclut-il avec un sourire mauvais.

 

                Gray n’en pouvait plus. Il n’avait qu’une envie, fracasser la tête de cet individu méprisant contre le mur de sa cellule. Ou contre n’importe quoi d’autre. Tout aurait fait l’affaire, du moment que c’était assez dur pour l’assommer et le faire taire. Et soulager ses pulsions violentes.

 

- Arrêtez ! s’écria une voix tremblante, interrompant le cours de ses pensées agressives.

 

                Le jeune homme tourna le visage vers sa compagne d’infortune. Les yeux agrandis et les pupilles dilatées par la frayeur, Juvia se tenait néanmoins droite dans sa cellule. Le regard fixé sur leur geôlier, elle poursuivit :

 

- M. Fullbuster est peut-être un Renégat, mais il n’a pas eu le choix ! Il s’est simplement défendu ! s’exclama-t-elle d’une voix forte bien que légèrement tremblotante.

 

                Se dresser contre l’autorité n’était pas une attitude courante pour elle, et c’était déjà la deuxième fois ce jour qu’elle se comportait ainsi. Elle, qui avait l’habitude d’encaisser les remarques, remontrances et brimades sans opposer de résistance, se sentait extrêmement mal à l’aise dans ce rôle. Et bien qu’elle fût déterminée à défendre ce qu’elle estimait juste, Juvia en redoutait tout de même les conséquences.

 

- Ca, c’est toi qui le dis, ma jolie ! Moi, j’ai une rue pleine de passants prêts à affirmer sous serment qu’ils ont vu un Renégat attaquer un jeune homme de bien, rétorqua le policer.

 

                La jeune fille fronça les sourcils, l’agacement commençant à l’emporter sur la frayeur. Cet homme, bien qu’il n’eût pas assisté à la scène, avait déjà décidé de condamner le brun. Juste parce qu’il n’était pas en conformité avec l’image propre et nette du citoyen telle qu’elle était perçue par la majorité. Et qu’il désobéissait à une loi réductrice et aliénante, basée sur une terreur sourde et irraisonnée. Les temps avaient changés. Il était temps que les hommes changent aussi. C’était ce qu’elle détestait le plus dans ce monde. L’incapacité de la société à évoluer et dépasser les abominations passées, à apprendre des erreurs de leurs prédécesseurs. Ils ne comprenaient pas du tout ce qu’ils piétinaient, détruisaient en demeurant aveuglément fermés à la magie. Ils n’essayaient pas de voir ce qu’elle aurait pu leur apporter, ce dont ils se privaient alors qu’ils se battaient pour l’écarter de leur vie. Elle était bien placée pour le savoir.

 

- Mais ce n’est absolument pas ce qu’il s’est passé ! J… J’ai tout vu ! Ils ont provoqué M. Fullbuster et ont voulu l’attaquer dans son dos ! Il n’avait pas le choix ! C’est in…

- Peu importe, aucun jury ne retiendra cette version, la coupa l’officier. Un délinquant contre des bourgeois ? Le résultat est couru d’avance. Si tu veux te battre dans le vide, te gêne pas, mais tu vas juste être entrainée vers le fond avec lui, continua-t-il d’une voix égale en désignant Gray. A toi de voir si tu veux perdre ton temps. Voir plus. Prendre la défense d’un Renégat ne te servira pas. Si tu décides de changer ton témoignage, tu pourras être chez toi ce soir.

 

                Puis, devant l’absence de réaction de la jeune fille éberluée, l’agent de la force publique se détourna et se dirigea vers la porte menant hors du couloir des cellules.

 

- Mais…, finit-elle par protester faiblement.

- Laisse-tomber, soupira Gray. C’est pas la peine, il t’écoutera pas.

 

                Le jeune homme était resté silencieux depuis l’intervention de Juvia en sa faveur. En réalité, il était vraiment surpris qu’elle prenne encore son parti. Ne comprenait-elle pas qu’à cette heure-ci elle serait tranquillement chez elle, si elle n’avait pas cherché à l’aider ? Et d’ailleurs, pourquoi avait-elle agi ainsi ? S’interposer entre les forces de l’ordre et un Renégat était surement la chose la plus stupide que l’on puisse faire ! Après tout, il était un paria et maintenant officiellement reconnu comme tel. Plus elle s’engagerait avec lui, plus elle aurait d’ennuis. Elle aurait dû s’enfuir dans la foule lorsqu’il avait bêtement fait étalage de sa différence, et nier fermement tout lien avec lui.

                Son comportement était purement abracadabrant, et plus il y pensait, plus Gray en était irrité. Avait-elle été mue uniquement par la pitié ? Ce n’était pas la peine ! Il n’en avait pas besoin. Et de toute façon, qui irait jusqu’à être arrêté par charité ? Pensait-elle que son nom pouvait la sortir de n’importe quelle situation ? Mais alors, pourquoi ne l’avait-elle pas déjà mis en avant ?

                Il ne parvenait absolument pas à déchiffrer la logique de la jeune fille, et ce, déjà lors de leur première rencontre. Et cela renforçait son agacement. D’autant plus qu’il n’avait aucune raison d’essayer de la comprendre. Ils n’étaient pas du même monde, et leurs raisonnements étaient probablement trop différents pour qu’ils s’entendent.

               

                Gray jeta un regard à Juvia. Elle semblait sur le point de protester. Ne se fatiguait-elle donc jamais ? Et que pensait-elle pouvoir faire exactement ? Si elle ne pouvait pas effacer les événements de la journée ou remonter le temps, elle ne le tirerait pas de sa galère. Au contraire, elle s’y enfoncerait avec lui. Et elle n’avait pas sa place dans une cellule.

 

- C’est quoi ton problème ? reprit-il, avant qu’elle ne puisse dire quoi que ce soit. Ta vie est trop chiante alors tu viens chercher les emmerdes ? D’abord le fleuve, maintenant complicité de délit !

 

                La riche héritière le regarda, surprise par le ton acerbe sur lequel il s’adressait à elle. Puis, progressivement elle baissa les yeux, mortifiée. Avait-elle mal réagi ? Pourtant, même si elle ne pouvait nier le fait que le brun était un hors la loi, elle ne pouvait pas le laisser être accusé d’agression sans rien dire. Il était la victime dans ce cas précis ! Alors pourquoi lui lançait-il un tel regard courroucé ? La jeune fille prit son courage à deux mains et brava la colère naissante du brun.

 

- Juvia ne pouvait pas laisser cet homme accuser injustement M. Fullbuster sans s’y opposer, murmura-t-elle.

- Injustement ?! De quoi tu parles ? T’as entendu ce qu’il a dit, non ? Les conneries que j’ai faites ? Et t’as tout vu aujourd’hui ! s’exclama Gray.

- Mais M. Fullbuster n’est pas une mauvaise personne, il a sauvé la vie de Juvia hier. Alors Juvia veut l’aider en retour… répondit-elle timidement.

 

                Le jeune homme ne sut quoi dire pendant un instant. Apparemment, elle n’agissait par pitié. Elle voulait le remercier. Il était évident que cette fille se trompait complètement à son sujet. Et il n’avait pas du tout l’intention qu’elle le suive jusqu’à ce qu’elle estime sa dette remboursée. Et surtout, il ne voulait rien lui devoir. Ni à elle, ni à personne.

 

- J’ai pas besoin de ton aide ! grommela-t-il en s’asseyant lourdement sur l’unique banc de la cellule. Et j’en veux pas. Si t’avais rien dit, on n’en serait pas là.

 

                Seul le silence lui répondit. Gray pressa ses doigts contre ses tempes. Toute cette histoire lui donnait la migraine. Il avait suffisamment de problèmes sans en plus ajouter une gamine de bonne famille collée à ses basques dans l’équation. Et elle, elle gagnerait beaucoup à ne pas le côtoyer. Par exemple, elle ne passerait pas ses après-midi dans une cellule sombre, humide et puante.

                Tout à coup Gray réalisa une chose, et ses yeux s’écarquillèrent d’horreur alors que son cœur manquait un battement et que son souffle restait coincé dans sa gorge. Lorsque le père de Juvia Lockser apprendrait que sa fille avait été arrêtée à cause de lui, il verrait s’envoler définitivement toute chance de revoir la lumière du jour autrement qu’à travers des barreaux. Il n’y avait pas pensé jusqu’à cet instant, mais il comprenait à présent qu’en voulant l’aider, cette stupide petite dinde l’avait purement et simplement condamné.

               

                Réellement en colère contre elle à présent, Gray leva les yeux vers la jeune fille. Il la vit prostrée sur son banc, entourée d’une aura sombre, le menton sur les genoux et les larmes aux yeux.

 

- Juvia est désolée. Juvia sait bien que c’est de sa faute si M. Fullbuster a été arrêté. Si Juvia ne l’avait pas prévenu, il serait surement libre à présent, répondit-elle finalement d’une voix tremblotante.

 

                A la vue des premières larmes de la lycéenne, l’ire de Gray fondit comme neige au soleil, pour laisser place à une légère panique. Elle n’allait pas pleurer quand même ! Il détestait ça. Tout mauvais garçon qu’il était, il ne supportait pas la vue des sanglots d’une fille. Depuis toujours.

 

- Ah ! Euh, non… c’est pas ce que je voulais dire ! bredouilla le jeune homme, sentant l’affolement l’emporter sur la mauvaise humeur à mesure que les larmes menaçaient de déborder des yeux de son interlocutrice. Au moins j’ai évité le coup de poing de l’autre débile. Et de toute façon, j’me connais, j’aurais déconné à un moment ou à un autre. C’est pas ta faute.

 

                Il était bien conscient que ses mots ne reflétaient aucunement ses pensées, mais il ne pouvait se résoudre à l’accabler davantage. Il avait trop peur de ses pleurs. Et finalement, ce n’était pas si faux que cela. Si l’autre garçon l’avait réellement frappé, il n’était pas du tout assuré que les choses se seraient mieux terminées. Pour lui, en tout cas. Car elle, elle serait loin d’ici. Même s’il aurait préféré subir la fureur d’Erza pour avoir terminé son fraisier dans son dos plutôt que de l’avouer, il entrevoyait que le responsable des malheurs de l’autre n’était peut-être pas celui qu’il accusait…

                Mais devant l’air toujours aussi mortifié de Juvia, il sentit l’agacement le gagner à nouveau. Le faisait-elle exprès pour accentuer son sentiment de culpabilité ? Ce n’était vraiment pas la peine. Il avait déjà bien assez de matière sans son concours.

 

- Mais puisque je te dis que c’est pas de ta faute ! s’énerva-t-il. Arrête de faire cette tête de déprimée, ça m’saoule !

 

                La jeune fille écarquilla les yeux, surprise.

 

- Juvia est désolée ! répondit-elle précipitamment. Juvia va faire plus attention !

 

                Et au prix de ce qui sembla un douloureux effort, ses lèvres s’étirèrent du sourire le plus factice et forcé qu’il n’avait jamais été donné de voir au brun. Tout en gardant les sourcils froncés et les yeux plissés sous la concentration.

                Devant sa mine totalement absurde et artificielle, Gray resta un instant bouche bée, puis finit par éclater de rire.

                Etonnée, Juvia le regarda, sans comprendre ce brusque changement d’humeur. Etait-il réellement instable ?

 

- T’es vraiment bizarre comme nana ! lui dit-il en se calmant peu à peu, reprenant un souffle plus mesuré.

- Pourquoi ? Juvia a juste essayé de faire ce que M. Fullbuster voulait ! répondit-elle, boudeuse.

 

                Le jeune homme esquissa un discret sourire et leva les yeux au ciel.

 

- Tu prends toujours tout autant au pied de la lettre ? lui demanda-t-il alors que son visage se teintait d’une moue légèrement moqueuse.

 

                Juvia fut prise au dépourvu par cette question, et quelques secondes passèrent avant qu’elle ne réponde, un sourire gêné aux lèvres et les joues roses.

 

- Il est vrai que Juvia a parfois du mal à interpréter les paroles des autres, et que cela peut mener à certains quiproquos…

 

                Ce fut au tour de Gray de se retrouver interdit. Encore cette franche naïveté qui l’avait déstabilisé la veille. Et les rougeurs sur le visage de la jeune fille lui nouèrent brièvement le ventre d’une bien étrange façon.

 

- Ca, je te le fais pas dire ! s’exclama-t-il en ignorant de son mieux la déconcertante réaction de son corps, alors que leur conversation du jour précédent lui revenait en mémoire.

 

                Elle n’avait vraiment rien compris à ce moment là, malgré son manque flagrant de subtilité. Le souvenir de la mine et des paroles de la jeune fille, alors qu’elle lui proposait finalement sa couverture pour le réchauffer, le fit rire à nouveau.

 

- Qu’y a-t-il de si drôle ? demanda Juvia, plus intriguée que contrariée par le jeune homme qui s’esclaffait à ses dépends.

 

                Elle était nettement plus à l’aise avec un Gray moqueur que perpétuellement fâché.

 

- Rien, rien, répondit-il en reprenant son sérieux.

 

                Expliquer l’objet de son hilarité aurait été quelque peu embarrassant.

                Ne sachant qu’ajouter, Juvia considéra pensivement le jeune homme, et le silence s’installa.

 

                Gray commença alors à réfléchir. Tout ceci était bien joli, mais n’allait pas l’aider à trouver une solution. Qu’allait-il devenir, à présent qu’il était reconnu comme Renégat ? Il ne voyait pas comment il pourrait éviter l’emprisonnement. Même si la libération sous caution lui était proposée, ce dont il doutait au vu de ses antécédents et de la gravité de son crime aux yeux de la loi, il ne pourrait de toute façon pas la payer. Et Erza non plus d’ailleurs. De toute façon, mieux valait croupir en prison que d’affronter cette femme démoniaque, une fois qu’elle aurait eu vent de ses exploits. Finalement, il allait peut-être bien réclamer la réclusion sans procès ! Au moins, il resterait en vie. Sans doute. Pour ce que ça changerait…

 

- Excusez-moi… Juvia voulait vous demander… Quand est-ce que… Depuis quand avez-vous… pris conscience de vos pouvoirs ?

 

                La voix de sa codétenue provisoire le tira de ses pensées assombries. Lorsque son esprit eut analysé la question de la jeune fille, Gray fut submergé par un flot de souvenirs amers.

 

                Les reproches, les injures, les coups… Les bleus et les contusions masqués sous les vêtements longs et foncés. La douleur lancinante parcourant son corps meurtri. La peur de souffrir encore, sans comprendre pourquoi, sans pouvoir rien y faire. La colère devant l’injustice qu’il subissait, et l’ignorance des adultes. Jusqu’au jour où il avait failli en mourir. Il avait prononcé le mot de trop.

 

                « Je pourrai venir sur la tombe de maman avec toi, cette année ? »

 

                S’il avait su, jamais il n’aurait demandé.

 

                Tout à coup, la torture s’était arrêtée. Ecartant ses bras croisés devant son visage dans une vaine tentative de protection, soulevant ses paupières tuméfiées, le petit garçon qu’il était s’était pétrifié. Un cristal de glace emprisonnait son agresseur.

                Il s’était sauvé et n’était jamais revenu.

 

                Juvia avait posé la première question qui lui était passée par la tête. En voyant l’obscurité s’emparer des traits de Gray, elle avait juste voulu le ramener à la réalité. Elle se rendait compte à présent qu’elle aurait dû parler d’autre chose, son interlocuteur paraissant plus que jamais enfermé dans des souvenirs douloureux.

 

- Juvia est désolée ! Juvia ne voulait pas être indiscrète ! Ce n’est pas la peine de répondre, si vous ne le voulez pas, s’excusa-t-elle.

               

                Gray leva les yeux vers elle, et Juvia frémit. Une fois de plus, elle avait vraiment manqué une occasion de se taire. Mais derrière la rancœur et la haine, la même lueur hantait toujours les prunelles onyx du jeune homme. Et en cet instant, Juvia voulait plus que tout l’en chasser. Cette tristesse sourde et indicible lui serrait le cœur. Elle lui rappelait bien trop la sienne.

                Elle voulut changer de sujet mais à son plus grand étonnement, Gray ne lui en laissa pas le temps et prit la parole d’une voix monocorde.

 

- J’avais sept ans. J’ai été attaqué et quand j’ai voulu me défendre, de la glace a enveloppé mon agresseur. Je me suis enfui.

- Oh, d’accord…, répondit la jeune fille, ne sachant que dire de plus.

 

                Elle avait visiblement mis le doigt sur un sujet sensible, et de ce fait n’osait plus interroger son compagnon. Elle savait pertinemment qu’il ne lui avait pas raconté tous les détails, mais ne souhaitait pas en demander plus. Elle n’avait aucun droit de violer sa vie privée ainsi.

 

- Et toi ? lui demanda soudainement Gray.

- Pardon ?

- Tes pouvoirs, ils se sont déjà déclarés ?

- Non…

 

                Il était inutile de demander comment il avait su. La couleur de ses cheveux l’en dispensait. Elle se redressa légèrement sur son banc avant de répondre.

 

- Juvia ne sait même pas de quelle manière ils se manifesteraient, reprit-elle d’un ton qu’elle voulait détaché.

 

                Mais le léger tremblotement de sa voix et son regard attristé trahirent, durant une fraction de seconde, un profond regret.

 

- Et t’as pas envie de savoir ? lui demanda-t-il, bien conscient de la réponse à sa question.

 

                Il savait pertinemment qu’il se montrait indiscret. De plus, une jeune fille de sa caste n’avait aucune raison logique de se lancer dans l’étude de la magie, et encore moins de manière illégale. Après tout, avec l’argent et l’influence de sa famille, elle n’aurait aucune difficulté à se trouver un mari de son niveau social, et n’aurait probablement jamais à travailler. Mais ça n’avait pas vraiment l’air de lui convenir. Et il ne comprenait pas pourquoi elle aurait dû se priver, elle qui se voyait certainement apporter tout ce qu’elle désirait sur un plateau d’argent.

 

- Pourquoi faire ? répondit la jeune fille d’une voix toujours égale. Juvia n’ira pas à l’Académie, alors il est inutile qu’elle s’encombre de telles futilités.

- Futilités ? rétorqua Gray. Ca fait partie de toi. En le reniant, tu renies ce que tu es. Mais bon, tu fais ce que tu veux, c’est pas mes oignons, ajouta-t-il en haussant les épaules.

 

                « Et j’ai pas vraiment de leçons à donner sur l’acceptation de soi… » pensa le jeune homme.

 

- Juvia en est consciente, mais elle n’a pas vraiment le choix, murmura la jeune fille si bas, qu’il douta ne pas l’avoir imaginé.

 

                Elle s’affaissa légèrement sur son banc, le dos comme vouté par le poids de soucis dont il ne connaissait et ne connaitrait surement jamais la teneur. Quels problèmes une telle héritière pouvait-elle bien avoir pour paraître aussi désemparée ? Aussi triste ? Déjà, lorsqu’il l’avait raccompagnée après sa mémorable chute dans le fleuve, il avait décelé cette affliction qu’elle dissimulait, alors que lui découvrait avec stupeur son identité.

                Il se sentait vraiment mal à l’aise devant la peine résignée qu’elle dégageait. Dans son monde, les gens malheureux se plaignaient à gorge déployée, ou se battaient pour s’en sortir. Mais accepter leur sort sans protester ? Jamais. Et il n’aimait pas ça. Il ne savait pas comment il devait se comporter. Il n’avait jamais été très doué pour l’empathie, pour la simple et bonne raison qu’il ne s’y était jamais essayé. Ca ne l’avait jamais intéressé. Et c’était toujours le cas. Mais la tournure que prenait leur conversation lui laissait un goût amer. Alors, devait-il la bousculer pour la faire réagir ? Chercher à comprendre ses malheurs ? Jouer les indifférents et attendre que leurs chemins se séparent à nouveau ? Cette dernière option était celle qui lui ressemblait le plus. Mais étonnamment, elle ne lui plaisait pas, ni aucune de ses autres idées. Il opta donc pour un couard changement de sujet.

 

- Alors, à quoi ça ressemble la vie d’une gosse de riches ? Sans vouloir t’offenser.

 

                S’il la faisait parler, peut-être arrêterait-elle de ruminer, et il se sentirait mieux.

                Cette question eut au moins le mérite de ramener l’intéressée dans le monde présent, à défaut de vraiment dévier ses pensées, comme le supposait Gray. Elle mit quelques secondes avant de répondre.

 

- Et bien, Juvia pense que sa vie n’est pas très différente de celle des autres. Juvia va au lycée, fait ses devoirs, lit, écoute de la musique…

 

                Gray pensa que tout cela était en réalité bien différent de sa propre existence. Déjà, il n’allait pas au lycée, donc les devoirs, ça n’était pas la peine d’y penser. Lire ? Rien ne l’ennuyait plus. Il savait que sa vie était sans intérêt, il n’avait pas besoin de s’évader pour se rendre compte en refermant la couverture que des personnages fictionnels étaient bien plus heureux que lui.

 

- Finalement, rien que de très normal, conclut-il néanmoins avec un sourire en coin, si on oublie les domestiques, la maison immense, et la bouffe hors de prix…

- Si on oublie les domestiques, la maison immense et la nourriture hors de prix! acquiesça Juvia en souriant à son tour.

- Donc pas de sorties en jet privé pour aller au supermarché, pas d’hélicoptère pour acheter du pain ?

- Mais voyons, Juvia ne va ni au supermarché, ni à la boulangerie ! Pourquoi aurait-elle des employés de maison dans le cas contraire ? rétorqua la jeune fille avec une moue faussement outrée.

- Evidemment ! répondit-il en adoptant le même ton.

 

                Les deux adolescents se regardèrent et éclatèrent de rire.

                Gray était vraiment étonné. Elle avait donc le sens de l’humour finalement, et était capable de faire usage du second degré. Elle n’était pas aussi nigaude qu’elle en avait l’air. Ou du moins qu’il l’avait d’abord pensé.

 

                Rire leur faisait du bien. Les libérait juste un peu des soucis pesant continuellement sur leurs trop jeunes épaules. Ils en oubliaient presque qu’ils se trouvaient coincés dans une cellule pour un temps encore indéterminé.

                Cette pensée fit tressaillir Juvia. A cette heure-ci, elle aurait déjà dû être chez elle, avec sa mère. Celle-ci devait énormément s’inquiéter de ne pas savoir où se trouvait sa fille. La panique la gagna soudainement, l’écrasant à nouveau comme si cette interlude décontractée appartenait à un passé déjà lointain. Il fallait qu’elle la prévienne, qu’elle lui dise au moins qu’elle allait bien, pour diminuer la pression délétère à sa santé déclinante !

 

- Hé ! Ca va ?

 

                La jeune fille leva les yeux. Gray la regardait d’un air soucieux. En effet, le jeune homme avait vu sa camarade de cellule passer de l’hilarité à la peur en l’espace de quelques secondes. La voir ainsi terrifiée ne lui plaisait pas.

 

- Juvia vient de penser à sa mère. Elle va être terriblement angoissée de ne pas savoir où se trouve Juvia !

 

                A ces mots, il se referma comme une huître.

 

- Bah ouais, fallait y réfléchir à deux fois avant de te laisser embarquer par les flics, dit-il dans un petit rire désabusé, rendu acerbe par le sujet d’inquiétude de sa codétenue. Tu seras surement pas rentrée pour dîner et tu vas te faire passer le savon de ta vie. Finalement, tu devrais plutôt te réjouir de gagner un peu de temps avant de subir les foudres de tes parents.

 

                Puis, se rendant compte que son ton était subitement redevenu agressif, il se sentit à nouveau coupable. Vraiment, se soucier des états d’âme d’autrui était éreintant ! A présent, il comprenait pourquoi il ne le faisait pas plus souvent. Voir jamais. Il ajouta néanmoins plus gentiment :

 

- Dis-toi que si elle appelle la police, elle finira bien par savoir ce qui t’est arrivé, et que tu vas bien. Allez, décrispe-toi, tu vas avoir des courbature à être aussi raide !

 

                Comme la jeune fille n’avait pas l’air prête à se détendre, Gray essaya de détourner son attention.

 

- Elle est comment ta mère ?

- La mère de Juvia ?

- Oui, parle m’en.

 

                 Ce n’était pas que la vie de sa compagne l’intéressât vraiment, mais c’était un sujet de discussion comme un autre. Et puis, il n’avait jamais eu de mère, alors quelque part, il avait toujours eu envie de savoir. Même si personne n’osait plus s’aventurer sur ce terrain avec lui.

 

- Et bien, elle est vraiment très gentille, douce et belle, commença la jeune fille, semblant se détendre peu à peu. Juvia adore passer du temps avec elle ! Quand elle était petite, Juvia aimait beaucoup brosser ses cheveux, ils lui faisaient penser à des fils de soie dorée.

 

                Au fur et à mesure de la description, le visage de Juvia s’éclairait, et Gray pouvait lire toute l’adoration qu’elle portait à la femme qui l’avait mise au monde. Cet amour inconditionnel lui était inconnu, mais étrangement, il ne le mit pas mal à l’aise. En temps normal, rien que le mot mère déclenchait chez lui des réactions violentes. Il était déjà étonnant qu’il n’ait pas explosé alors qu’elle s’inquiétait de la réaction qu’aurait sa génitrice au vu de son retard. Il ne se l’expliquait pas. Peut-être avait-il été trop dérouté par la sincère frayeur qu’elle avait exprimée, et qui dépassait largement la simple peur d’être grondée ?  Ou bien, décontenancé par sa fragilité ?

                A présent, la joie qui transparaissait des propos de cette presque étrangère, lui donnait envie de sourire en même temps qu’elle lui serrait le cœur. Alors qu’il l’écoutait, il pensa distraitement qu’il serait probablement rentré dans une colère noire si une autre personne qu’elle avait osé prononcer le mot tabou devant lui.

                Un mot capta néanmoins son attention.

 

- Dorée ? Elle a pas les cheveux bleus ?

- Non, et d’ailleurs elle n’a aucun pouvoir. Juvia pense que les siens lui viennent de son père…

- Pardon ? l’interrompit Gray, incrédule.

 

                Le PDG de Lockser import/export était un Assimilé ? Le jeune homme essaya en vain de se rappeler le physique de l’homme le plus riche de la ville, mais rien ne lui vint. Après tout, il était possible qu’il ne l’eut jamais vu, il regardait très rarement les informations. Et de toute façon, de nombreux Assimilés avait un physique tout à fait anodin.

                Il allait questionner la jeune fille, mais les mots moururent dans sa gorge. Elle mordillait anxieusement sa lèvre inférieure et évitait son regard. Il comprit qu’elle venait de tenir des propos interdits, et qu’il n’obtiendrait rien de plus. Et il ne voulait pas en savoir plus. Sa vie était présentement bien assez compliquée comme ça.

 

- Moi, c’était ma… mère, ajouta-t-il.

 

                Juvia leva un regard interrogateur. C’était ? Réalisant l’implication sous-jacente à l’emploi du passé, elle baissa à nouveau les yeux, ne souhaitant pas se hasarder sur un terrain douloureux. Elle ne l’avait déjà que trop fait.

 

- Enfin, bref… poursuivit Gray, heureux qu’elle n’ait pas cherché à pousser plus loin sur le sujet qu’il avait lui-même lancé, et qui lui était bien trop pénible. Donc, euh… tu brossais les cheveux de ta mère quand t’étais petite…, reprit-il.

- Oui, et Juvia chérit les moments qui lui sont donnés de passer avec elle, ils sont vraiment très précieux.

 

                A ces mots, le visage de la jeune fille se fendit d’un sourire rayonnant. Gray ne put s’empêcher de la détailler du regard quelques instants. Il se rendit compte avec stupéfaction qu’elle était vraiment jolie. Sa peau de porcelaine semblait d’une douceur surréelle, ses yeux profonds brillaient d’une bienveillance rassurante, son sourire naïf, d’une bonté déstabilisante. Lorsqu’elle souriait ainsi, elle n’était plus la petite fille maladroite, timide et triste qu’elle paraissait au premier abord, mais une jeune femme irradiant d’une chaleureuse et candide humanité.

                Un peu ébloui, Gray pensa que Mme Lockser avait vraiment de la chance d’être aimée de la sorte. Il se demanda vaguement si un jour, quelqu’un sourirait ainsi en parlant de lui. Il eut un pincement au cœur, se disant que c’était idiot, et surtout impossible.

                Juvia, tout à son récit, n’avait rien vu du trouble qu’elle avait provoqué chez son compagnon.

 

- Maintenant, Juvia lui fait la lecture tous les soirs, ou presque, continua-t-elle, ramenant Gray dans la réalité.

- Pourquoi, elle est aveugle ? demanda-t-il spontanément.

 

                Il s’était laissé prendre par le récit, et se trouvait à présent réellement intéressé.

                Mais à ces mots, le visage de la lycéenne se ferma et son regard s’embruma. Le brun se maudit intérieurement. Et voilà, il avait encore mit les pieds dans le plat ! « Bien joué Fullbuster, vraiment bien joué ! Mais qu’est-ce que tu peux être con quand tu t’y mets ! » se morigéna-t-il intérieurement.

 

- Pas encore, répondit la jeune fille. Mais elle ne voit plus très bien, et ne marche plus sans assistance non plus. Elle est…

 

                Mais Juvia ne termina pas sa phrase. Que lui prenait-il de raconter ses malheurs à ce garçon ? Depuis quand laissait-elle autrui franchir son mur protecteur ? Il l’avait sauvé et elle avait une dette envers lui, mais les choses s’arrêtaient là. Sans s’en rendre compte, elle avait commencé à considérer le Renégat comme un potentiel ami. Ca ne lui était jamais arrivé. Elle devait se reprendre. Sa vie ne lui laissait pas de place pour ce genre de convenance. Sans compter qu’un proche risquerait de vouloir la sortir de son Enfer doré. Et ça serait peine perdue, elle n’en avait pas l’intention.

 

-… Malade ? termina Gray, ignorant des pensées de la jeune fille.

 

                Avant qu’elle n’ait pu répondre, un gargouillis particulièrement sonore s’échappa du ventre du jeune homme. Il baissa les yeux sur son estomac, responsable du dérangement, et les releva ensuite pour croiser ceux de Juvia, visiblement partagée entre l’amusement et la gêne. Lui n’hésita pas longtemps, et pour la deuxième fois de la journée, son rire retentit dans le couloir de détention provisoire, rapidement rejoint par celui, plus réservé de la jeune fille.

 

                Il était vrai qu’ils commençaient à avoir faim. Gray ne l’aurait jamais avoué, mais il bavait intérieurement à la pensée de la cuisine d’Erza. Son amie était loin d’être un cordon bleu, mais elle s’était améliorée, et ses plats avaient à présent dépassé la barre du « comestible », pour entrer dans la catégorie du « plutôt bon finalement ». Quand elle ne confondait pas sucre et sel… Le rire du jeune homme s’amplifia en repensant aux crises qu’elle leur avait faites, à Natsu et lui quand ils osaient se plaindre au début. Elle prétextait que Gerald mangeait toujours tout jusqu’à la dernière fourchette, pour la complimenter ensuite. Si l’amour pouvait rendre aveugle, il détériorait aussi sensiblement le sens du goût ! Quoi qu’il en fut, et peu importait la saveur de ce qu’elle leur servait, ils en avalaient toujours la totalité. Une intoxication alimentaire était un bien moindre mal que réveiller la fureur du démon.

                Soudain, une pensée terrible le frappa. Erza allait sans aucun doute remarquer qu’il n’était pas là pour le dîner… Et d’une façon ou d’une autre, elle finirait par savoir ce qui l’avait retenu…

 

                A cet instant précis, un gardien vint les trouver, une paire de menottes anti-magie à la main.

- Fullbuster, un appel pour toi, déclara-t-il sans autre cérémonie en lançant les entraves à travers les barreaux de la cellule du détenu. Enfile ça, j’ouvrirai après.

                Gray ne put cacher sa surprise. Qui pouvait donc lui téléphoner ? Dans un commissariat ? Ses yeux s’arrondirent sous la compréhension. Elle savait déjà ? Mais comment faisait-elle donc ?

                D’un geste résigné, le jeune homme s’empara des menottes avant de les refermer sur ses poignets, et s’avança vers la porte maintenant ouverte de sa geôle, l’air d’un prisonnier partant pour l’échafaud.

                Alarmée par ce soudain changement d’humeur, Juvia le regarda partir, quelque peu inquiète.

 

…………………………………..

 

                La jeune femme marchait d’un air absent, ses longs cheveux écarlates se balançant doucement au rythme de ses pas, oublieuse des regards avides suivant le mouvement naturel de ses hanches. Et c’était un fait heureux pour les hommes qui l’observaient, ignorants du péril qu’ils encourraient à reluquer ainsi Erza Scarlet. Bon nombre d’entre eux, pris sur le fait, avaient terminé leur journée pliés en deux, la voix une octave plus aiguë qu’à l’accoutumée. Mais captive de ses pensées, la rouquine ne prêtait aucune attention au monde extérieur.

 

                Il avait l’air d’aller plutôt bien, songea-t-elle. Moins écrasé par la culpabilité, plus souriant aussi. Mais elle le connaissait par cœur. Elle savait parfaitement que tout ceci n’était qu’une façade. Et la jeune femme ne pouvait s’empêcher de penser que si elle avait été à leurs côtés ce jour-là, leur vie aurait été bien différente. Rien de tout cela ne serait arrivé, et ils seraient encore tous réunis. La seule bonne chose sortie de tout ce malheur, toute cette tristesse, était qu’ils s’étaient tous racheté une conduite. L’anciennement dénommée Titania également. Mais elle aurait préféré que ça ne se passe pas ainsi.

                C’était pour cela qu’elle enrageait lorsque ses crétins de protégés déviaient du droit chemin. Ils savaient pourtant ce qu’il était advenu de son ancien gang, et des conséquences de leurs stupides actions. Heureusement, Natsu semblait se calmer progressivement, et la probable cause de son retour à la raison la fit sourire. Mais Gray…

                Erza soupira. Le brun l’inquiétait de plus en plus. Mais elle n’eut pas le loisir de s’appesantir plus avant sur le cas du jeune homme.

 

                Un brouhaha confus parvint à ses oreilles, et elle retomba brusquement dans la réalité. Un attroupement semblait se former autour d’un magasin. Faisaient-ils par hasard des promotions sur le bon sens ? Car elle aurait bien besoin de tout un stock pour l’enfoncer dans le crâne de moineau de son locataire ! Maugréant intérieurement, la serveuse s’approcha tout de même, intriguée par la raison de ce rassemblement.

                Se frayant un chemin parmi les badauds, elle finit par arriver devant une vitrine exhibant une collection de téléviseurs de plus ou moins bonne qualité. D’abord étonnée, la jeune femme s’attarda sur les images qu’ils montraient, ignorant les murmures incessants des gens autour d’elle.

                Son cœur manqua un ou deux battements. Là, devant elle, sur l’ensemble des écrans, se déroulait en boucle une scène proprement hallucinante.

                Un abruti aux cheveux ébène frappait son poing droit sur sa paume gauche, formant un bouclier de glace devant lui, avant d’être jeté sans ménagement dans une voiture de police.

                Un idiot faisait de la magie. Dans la rue. En public. Sur des écrans de télévision. Et ça ne ressemblait pas à une nouvelle série de science-fiction.

                Non, ça ressemblait à…

 

- GRAAAAAAAAAY !!!! tonna Erza, terrifiant les passants regroupés, qui ne comprirent pas la colère de cette magnifique jeune femme, pas plus qu’ils ne comprirent le sens de son rugissement déformé par la fureur.

 

                Faisant demi-tour et s’extirpant de la foule apeurée, Erza s’éloigna d’un pas rageur.

                Mais qu’est-ce qui lui avait pris encore ? Etait-il devenu complètement cinglé ? Le peu de neurones encore présents dans sa minuscule cervelle avait-il été carbonisé par ses jeux vidéos stupides ? C’était décidé. S’il s’en sortait, elle les lui confisquerait ! Peu importait qu’il soit majeur et vacciné s’il n’était pas capable de se conduire comme tel ! Et après, elle le truciderait. Lentement. Très lentement.

                Soudain, une alarme sonna dans un coin de son esprit, et devint bientôt une sirène hurlant, écartant momentanément sa colère. Erza prit la pleine mesure de l’acte de Gray. Il avait pratiqué la magie en public. Il avait révélé son statut de Renégat, et s’était fait prendre sur le fait. Pire, des enregistrements vidéo faisaient foi contre lui. Bientôt, les autorités viendraient l’interroger. Elle-même n’avait rien à craindre de ce côté-là, dans la mesure où elle n’avait rien fait d’illégal depuis plus de quatre ans. Mais leur lien avec Fairy Tail serait très vite mis en évidence, et leur cauchemar deviendrait un véritable calvaire.

                Paniquée, la jeune femme s’arrêta en plein milieu du trottoir, son souffle saccadé livrant bataille avec les battements bien trop rapides de son cœur.

                Respirant profondément, elle décida de se calmer et qu’en premier lieu, elle devait déjà localiser Gray, pour lui administrer la correction de sa vie. Et accessoirement vérifier qu’il allait bien. La police n’était pas connue pour sa tolérance envers les magiciens clandestins.

                D’après ce qu’elle avait vu sur le film de qualité plus que médiocre, son ami avait fait étalage de ses pouvoirs près de la boulangerie qu’elle affectionnait. Elle allait donc commencer par là.

                Erza reprit sa route et rentra rapidement chez elle, avec la ferme intention de téléphoner à tous les commissariats de la ville s’il le fallait.

 

                Au bout de la cinquième tentative, ses nerfs commençaient à nouveau à s’échauffer sérieusement et elle se sentait d’humeur massacrante. Personne ne voulait lui dire où son ami se trouvait. La seule information qu’elle avait pu tirer de la désagréable standardiste du commissariat où aurait dû se trouver le brun, était que ce dernier avait directement été transféré dans un autre poste. Les questions « lequel » et « pourquoi » restèrent désespérément sans réponse.

 

- Commissariat du cinquième quartier, je vous écoute ? répondit une voix masculine et aimable après quatre longues sonneries.

- Gray Fullbuster, souffla la rouquine d’une voix contenue et menaçante.

- Pardon ?

- Est-ce qu’il est là ? continua-t-elle sur le même mode.

 

                Le standardiste vérifia sur son fichier et elle l’entendit pianoter sur son clavier d’ordinateur.

 

- Oui, il est i…

- Passez-le-moi ! ordonna la jeune femme du ton autoritaire qu’elle utilisait habituellement avec ses deux colocataires.

- Euh… Veuillez patienter, je ne suis pas sûr d’avoir l’autorisation de vous…

- PASSEZ-LE-MOI ! MAINTENANT ! CE BOUGRE D’IMBECILE DE…

- Je vais voir ce que je peux faire ! couina le préposé terrifié par la voix démoniaque qui rugissait dans le combiné.

 

                Erza cessa de vociférer et reprit contenance. Elle patienta quelques instants, conseillant mentalement au jeune officier de ne pas la faire attendre trop longtemps. Heureusement, ou malheureusement selon le point de vue, la voix grave qu’elle voulait entendre bégaya bientôt à l’autre bout de la ligne.

 

- A-allô ?

- Gray… gronda-t-elle.

- Erza… couina le brun, sa voix gagnant trois octaves, mais ne contenant aucun signe de surprise.

 

                Le silence résonna, lourd, entre les deux jeunes gens. Soudain, Erza raccrocha. Elle attrapa son sac, son manteau et sortit de son appartement en claquant violemment la porte.

                Il ne s’en tirerait pas si facilement, en subissant sa colère par téléphone interposé. Non, maintenant qu’elle l’avait retrouvé, elle allait le chercher, pour lui faire bien comprendre l’étendue de sa rage, en personne. Elle avait besoin de se défouler. De toute façon, le lien entre eux serait vite établi, elle n’avait aucune raison de le cacher. Après, elle réfléchirait à un moyen de le tirer de là.

                En réalité, peu d’options s’offraient à elle. Elle le savait. Si elle voulait lui éviter l’emprisonnement pour une bonne décennie, elle devrait le faire évader et lui vivrait une vie de fugitif. Elle n’avait pas le choix. De toute façon si elle ne le faisait pas, Natsu s’en chargerait. La discrétion n’étant pas réellement son fort, il se ferait probablement prendre et détruirait sa vie en même temps que celle de Gray. Juste au cas où, elle attendrait l’issue du procès et tempèrerait les ardeurs de Natsu, des fois qu’un miracle se produirait. Mais il y avait fort à parier que la reine des fées devrait reprendre du service une dernière fois.

                Il allait déguster.