CHAPITRE 2 : The day I saw you again

par Usagi-chan

CHAPITRE 2 : The day I saw you again

 

Encore.

Combien de temps ?

Parce que je ne peux me résigner, je redoute.

Parce que je ne peux espérer, je survis.

Et j’attends.

Encore.

 

……………………………….

 

- Il est où ? IL EST OU ???

                Une voix tonitruante tira Gray de son sommeil léger.

- Pousses-toi de là ! OU EST-CE QU’IL EST ???

                Le jeune homme ouvrit péniblement les yeux. La lumière du soleil entrait vivement dans la pièce, à travers les volets ajourés. Il jeta un œil au réveil qui clignotait sur le sol. Sept heure dix-huit…

                Il était fatigué, il n’avait pas bien dormi. Comme d’habitude.

- Il… Il est dans… la chambre…, couina une autre voix, terrifiée.

                Des bruits de pas précipités et menaçants retentirent derrière la porte. Se réveillant totalement, il se prit à redouter leur signification.

                Elle arrivait.

                « Et merde, pensa-t-il, ça, ça va être pour moi ! »

                Il n’aurait eu droit qu’à une nuit de sursis. Agrippant les couvertures, il se cacha dessous en claquant des dents.

                « Je ne suis pas là, je ne suis pas là, je ne suis pas là… » se répétait-il comme litanie protectrice. Peut-être que la magie opérerait, et qu’elle s’en irait voir ailleurs s’il y était ? Ben voyons !

                Un énorme vacarme lui apprit que sa porte venait d’être ouverte à la volée.

                « Je ne suis pas là je ne suis pas là je ne suis pas là.. »

- GRAY FULLBUSTER !!! tonna une voix de femme, qui semblait plus le timbre d’un monstre à ses oreilles.

                « Jenesuispaslà jenesuispaslà jenesuispaslà… » pensa-t-il, concentré, les yeux fermés, en serrant les dents pour les empêcher de claquer.

- Ne te cache pas sous tes draps comme un poltron ! s’exclama la voix, dangereusement proche.

                Tout à coup, il sentit comme un courant d’air pour le moins vivifiant sur son corps. Non que ça le dérangeât vraiment, mais quand même !

                Il ouvrit un œil. Une jeune femme, de deux ans son aînée, se dressait devant lui, ses couvertures à la main. Son regard sombre, ses cheveux écarlates et sa silhouette plus que bien proportionnée lui conférait le statut de “très attirante“ parmi la gente masculine. Pour Gray, avec sa crinière flamboyante dansant comme les flammes de l’Enfer, ses yeux fous et le rouleau à pâtisserie qu’elle brandissait de sa main libre, elle s’apparentait présentement plus à un démon qu’à une femme. Mais même pour tout l’or du monde, il n’aurait jamais osé évoquer cette pensée à voix haute.

- Salut Erza ! s’exclama-t-il en réprimant ses frissons de frayeur. Quel bon vent t’amène ?

                Sans autre préambule, la dénommée Erza lui asséna un magistral coup de rouleau sur la tête.

- Quel bon vent m’amène ? rugit-elle. QUEL BON VENT M’AMENE ?

                Oups, mauvaise pioche ! La jeune femme, de la fumée lui sortant par les naseaux, sauta à califourchon sur le pauvre brun qui se protégea le crâne comme il put.

- SOMBRE CRETIN !

                Boum.

- Aïe !

- TU AS OSE !

                Boum.

- Aïe !

- TU AS OSE ENTRER PAR EFFRACTION A FAIRY TAIL ! ET TU AS BRISE MON MUG-BUNNY PREFERE QUE J’AVAIS OUBLIE LA-BAS ! JE L’AI RETROUVE EN MILLE MORCEAUX DANS LA POUBELLE !

                Boum. Boum. Boum.

- Aïe ! Aïe ! Aïe !

- QU’AS-TU A DIRE POUR TA DEFENSE, FULLBUSTER ?

                Ah, c’était donc ça ! Il se disait bien qu’il l’avait déjà vue quelque part, cette tasse ! En même temps, comment était-il sensé se souvenir de toute la vaisselle ornée de lapins qu’Erza collectionnait ? Et puis, elle en avait tellement qu’il y en avait forcément qui devaient finir par se casser. C’était statistique.

                Gray arrêta juste à temps le rouleau à pâtisserie qui allait s’abattre une énième fois sur son crâne endolori.

                Comment pouvait-elle bien savoir que c’était lui ? Au point où il en était…

- Mais, qu’est-ce qui te dit que c’est moi ? s’exclama-t-il d’un ton outré qu’il espérait convaincant.

                Dur dur d’afficher une mine choquée et innocente crédible, quand on évite les assauts d’une folle furieuse assise sur nous, qu’on doit à la fois réfléchir, se protéger, et qu’on est de plus… coupable.

- Ne joue pas à ça avec moi, Gray, gronda Erza en faisant se hérisser les poils des bras du jeune homme, le rouleau à pâtisserie menaçant pointé juste sous son nez. Tu es sûr que tu veux plaider l’innocence ?

- Euh… Non… répondit-il d’une toute petite voix.

- JE LE SAVAIS ! JE LE SAVAIS ! rugit la rouquine.

                Gray profita de cette demi-seconde où son amie scandalisée par son aveu relâcha quelque peu son attention, pour se soustraire à l’étau de ses jambes, et se rua hors du lit. En sortant de la chambre, il vit du coin de l’œil son deuxième colocataire qui semblait trouver la situation hilarante maintenant qu’il était sûr de ne pas être l’objet de la colère de la jeune femme, et était victime d’un fou rire violent le secouant sur sa chaise de cuisine.

                Il allait lui faire bouffer sa tignasse rose et son écharpe ! Mais pas maintenant. Tout de suite, là, il n’avait pas vraiment le temps de s’en occuper, car Erza s’était lancée à sa poursuite en agitant son arme comme une folle dans sa direction.

- ESPECE ! DE ! BON ! A ! RIEN ! D’ANDOUILLE ! DE ! MAGE ! criait-elle en le frappant à chaque mot.

- Je suis pas un Mage !

                Alors qu’il s’élançait désespérément vers la porte d’entrée, la terrifiante jeune femme l’attrapa par la chaîne qu’il portait autour du cou et le tira violemment vers l’arrière.

- ET JE T’INTERDIS DE SORTIR SUR LE PALLIER EN CALECON !

 

- Pardon pardon pardon ! s’excusa le brun dès qu’elle eut fini de l’étrangler, et lui de tousser.

- Que ça te serve de leçon ! déclara la rouquine en se calmant enfin. Bon j’ai encore deux mots à te dire, mais maintenant, je vais prendre une douche.

                Erza s’engouffra dans la petite salle de bain.

- Et ne t’avise pas de te sauver pendant ce temps là ! lui lança-t-elle en refermant la porte.

 

                Gray se hissa sur une chaise, et reprit ses esprits. Pour se remettre de ses émotions, il s’empara d’un morceau de pain qui trainait sur la table et, le badigeonnant de confiture de framboise, en fit son petit déjeuner.

                Et bien ! Pour un réveil en fanfare, on ne trouvait vraiment pas mieux qu’Erza. Mais une question lui trottait toujours dans la tête.

- Mais comment elle a pu savoir que c’était moi ? se demanda-t-il tout haut.

- Pfff ! T’es trop naze, Gray ! lança l’autre garçon qui avait apparemment fini de s’étouffer de rire. Si tu venais plus souvent, tu saurais qu’une caméra de surveillance a été installée à l’entrée du local !

                Et merde ! Effectivement, il était coincé ! Bah, il le saurait pour la fois prochaine. Il n’aurait qu’à rentrer par une fenêtre. Cette andouille venait de lui donner une information utile. Pour une fois.

- Ta gueule Natsu ! s’exclama-t-il néanmoins, pour la forme.

- Pardon ? répliqua celui-ci.

- Tu me fais chier, abruti !

- Tu me cherches, pervers ? répondit ledit Natsu en se levant, renversant sa chaise.

- Pas besoin, t’es toujours dans mes basques ! T’as qu’à y aller, à Fairy Tail ! Ca me fera des vacances ! rétorqua le brun en l’imitant.

- Rhaaaaaaa ! Tu m’énerves ! Je vais t’éclater ! s’écria le jeune homme aux cheveux roses, se mettant en position de combat.

- Je te prends quand tu veux, crétin ! répondit Gray en se préparant à se jeter sur son colocataire.

                Un grand bruit les pétrifia soudain.

- Ah non ! Pas de ça chez moi ! les interrompit une Erza en serviette sur le seuil de la salle de bain, les cheveux trempés, une main sur le battant de la porte qui venait de s’écraser contre le mur, et l’autre pointé sur les deux adversaires.

- Aye ! répondirent de concert les deux garçons, avec le petit couinement caractéristique qu’ils émettaient quand leur amie les menaçait.

                Autrement dit, à chaque fois qu’ils ouvraient la bouche.

- Pfff, on peut même plus prendre une douche tranquillement, maugréa la jeune femme en claquant la porte derrière elle.

                Gray et Natsu ramassèrent leur chaise, se rassirent et continuèrent leur petit déjeuner tout en se défiant mutuellement du regard. Bientôt, la joute silencieuse se transforma en concours de celui qui mangerait le plus de tartines.

 

                Quand elle sortit de la salle de bain, portant son uniforme et coiffée, Erza posa un regard effaré sur ses deux squatteurs. Ils étaient affalés sur la table de la cuisine, le visage barbouillé de trainées roses, rouges ou oranges, le teint sérieusement verdâtre. Quant à ses réserves de confitures, elles approchaient du néant total. Mais qu’est-ce qu’ils avaient encore fabriqué ?

                Soupirant, la jeune femme tira la troisième chaise à elle et s’y assit. Ignorant les nausées évidentes de ses colocataires et repoussant son agacement envers leur nouvelle frasque, elle commença, l’air soucieux :

- Gray, il faut que je te parle.

                Le concerné releva le regard, et voyant la mine inquiète de son amie, il se redressa totalement, en essayant de remettre de l’ordre dans ses cheveux. Ramenant ses doigts pleins de confiture de l’expédition, il eut une moue dégoûtée et abandonna.

- Sur les vidéos d’hier, on te voit rentrer avec une jeune fille évanouie.

                Le brun haussa les épaules, comme si briser une fenêtre pour rentrer avec une fille inconsciente pouvait être qualifié de situation banale.

- Sais-tu de qui il s’agit ?

                Il acquiesça d’un signe de tête.

- Attends… Tu es en train de me dire que tu as consciemment amené Juvia Lockser dans notre local, dans lequel tu es entré par effraction je te le rappelle, et que vous y êtes restés plus d’une heure seuls tous les deux, avant de repartir ensemble ?

- Bah oui ! Où est le problè… Attends ! s’écria le brun en réalisant ce qu’Erza sous-entendait. Tu n’es pas en train de m’accuser de… de me l’être faite, quand même !

                La jeune femme haussa un sourcil.

- Pas moyen ! éclata de rire Natsu. Ce type est incapable de ramener une fille dans son pieu ! Elles lui font trop peur !

- Ta gueule, Natsu ! rétorquèrent les deux autres en parfaite synchronisation, preuve d’une longue expérience.

- Attends, Erza ! Pour qui tu me prends ? Elle était inconsciente !

                Elle le regarda de nouveau.

- Ah, c’est pour ça qu’elle a accepté ! s’exclama son ami en frappant sa paume de son poing, comme s’il venait d’avoir une illumination.

- Toi… grogna Gray en sentant les veines de ses tempes palpiter.

- Moi ? répondit Natsu avec un sourire carnassier.

                Un soupire d’Erza les calma immédiatement.

- Elle s’était évanouie et était tombée du pont. Je l’ai repêchée et comme je savais pas quoi en faire, je l’ai ramenée à Fairy Tail en attendant qu’elle se réveille et qu’elle rentre chez elle. Fin de l’histoire, expliqua le jeune homme.

- Et ma tasse dans tout ça ?

- Euh… Incident de parcourt ?

                Erza fronça les sourcils. Puis elle se leva, alla chercher son sac resté dans l’entré, revint vers les garçons et en sortit un plastique qui émit un bruit de verre lorsqu’elle le posa sur la table, à côté d’un tube de glu.

- Tu vas la recoller pendant que je vais bosser, annonça-t-elle au brun d’un ton n’admettant aucune réplique. Ca t’occupera et comme ça, t’iras pas trainer dieu sait où, à chercher les problèmes. Comme je suppose que tu n’as pas l’intention d’aller au lycée de toute façon…

                Le regard de Gray s’assombrit.

 

                Elle recommençait. Il détestait quand elle agissait ainsi. Comme si elle était …

- T’es pas ma mère, Erza, gronda-t-il, menaçant.

 

                La jeune femme se serait giflée. Elle n’avait pas fait attention. Si elle ne prenait pas garde à son attitude, il allait se refermer petit à petit. Elle le savait pourtant. Ils se connaissaient depuis leur plus tendre enfance. Il avait toujours rejeté quiconque essayait de faire office de figure maternelle. Rien que le mot pouvait déclencher de terrifiantes colères. Dans ces moments là, même Natsu arrêtait de le provoquer, et se taisait.

                Les choses s’étaient plus ou moins arrangées depuis quelques temps… Ou plutôt, au lieu d’exploser, elle le soupçonnait de garder sa rancœur au fond de lui, et de l’exprimer de manière destructrice chaque fois qu’il sortait. D’où les coups qu’il ramenait.

 

                Elle le comprenait. Elle aussi était passée par une période similaire, où tout ce dont elle semblait capable était de démolir, dévaster, ravager. Mais, suite à cet événement, qui avait laissé sa marque au plus profond de son âme et avait failli briser sa vie, elle avait compris que ça ne pouvait plus durer. En repensant à lui, à eux, son cœur se serra.

 

- Bien sûr que non ! Tu m’imagines, enceinte à deux ans ? N’importe quoi ! Andouille ! rétorqua-t-elle pour désamorcer la bombe.

 

                L’aura sombre qui entourait Gray sembla se dissiper et peu à peu, il fut à nouveau le garçon maussade à l’air renfrogné qu’il était habituellement. La rouquine soupira discrètement.

- Pour en revenir à la demoiselle que tu as rencontrée, elle ne risque pas de se retourner contre nous et d’attirer des problèmes à l’association ? demanda la jeune femme, revenant à leur discussion première. Ca ne serait vraiment pas le moment…

                Gray la regarda sans comprendre.

- J’espère pas ! Je lui ai sauvé la vie, quand même ! Et je l’ai même raccompagnée chez elle !

                Erza et Natsu regardèrent leur ami, bouche bée. Il avait fait preuve de galanterie ? En plus de l’avoir secourue ? Elle devait être spéciale, cette fille !

- Bah quoi ? J’ai un truc sur le visage ?

- Oui, de la confiture, répondit Erza du tac au tac. Mais l’important n’est pas là. Ce que je voulais dire, c’est que tu n’as… vraiment rien fait d’indécent ? Ou au moins qui ait pu la contrarier et la pousser à s’en plaindre à son père ?

- Si lui donner une couverture, me faire chier comme un rat mort en attendant qu’elle se réveille , lui préparer une tasse de thé et la ramener sont des actions correctes, alors non, j’ai rien fait d’indécent. Je ne suis pas un pervers !

                Non mais oh !

                Mais le jeune homme passa tout de même sous silence ses propos vulgaires. Cependant, comme elle n’avait pas l’air de les avoir compris, il ne risquait rien. En repensant à cette scène, il se sentit à nouveau vexé.

- Alors, pourquoi t’es encore à poil ? rétorqua Natsu.

- Parce que j’ai pas eu le temps de m’habiller ! répondit Gray, en oubliant l’incident. Et je suis pas à poil, je suis en caleçon ! C-A-L-E-C-O-N ! Oh, mais c’est vrai, tu ne sais pas comment ça s’écrit, tu es A-N-A-L-P-H-A-L-B-E-T-E !

- Ta gueule, crétin ! Je suis allé à l’école plus que toi !

- Ben à ta place, je m’en vanterais pas !

- Dites, les interrompit Erza alors qu’ils recommençaient à se disputer, je vais y aller sinon je vais être en retard. Je ne rentrerai pas tout de suite après le deuxième service, je passerai à l’EPM d’abord. Pas de conneries pendant mon absence ! Je veux que l’appart’ soit nickel quand je reviens. Ca inclut vous deux, ajouta-t-elle avec un regard éloquent à leur figure et leurs vêtements maculés de confiture.

- Ok, à toute.

- A d’tal’heure.

                Elle se dirigea vers la porte d’entrée, son sac sur l’épaule, quand elle sembla se souvenir de quelque chose. La jeune femme se retourna et s’adressa au brun qui débarrassait la table.

- Ah oui ! Gray ?

- Quoi ?

- Trouve-toi un job !

                Et elle s’en alla, fermant la porte derrière elle. En descendant les escaliers de l’immeuble et en gagnant la rue, elle ne priait que pour une chose.

                « Que quelqu’un l’aide… »

 

………………………………………

 

                Juvia était pensive. Le menton appuyé sur une main, pendant que l’autre jouait distraitement avec un stylo. Elle réfléchissait. Mais vu à la vitesse à laquelle avançait la rédaction de sa dissertation d’histoire, son esprit était ailleurs.

                « Vais-je vraiment me retrouver mariée à un parfait inconnu ? Sept mois et je devrais quitter cet endroit… »

                S’emparant du cadre photo posé sur le coin de son bureau, elle soupira. Elle détestait cette maison. Mais s’y trouvait son unique raison de vivre.

                La jeune fille eut un sourire attendri en contemplant l’image. Une petite fille aux cheveux bleus y souriait de toutes ses dents, assise sur les genoux d’une magnifique jeune femme à la longue chevelure blond vénitien. A ce détail près, leurs visages presque identiques ne laissaient aucun doute sur le lien familial qui les unissait. Juvia regarda la photographie en sentant son cœur s’emplir de nostalgie. Ces moments heureux et insouciants n’étaient plus qu’un lointain souvenir, à présent.

 

                Jetant un coup d’œil à sa montre, elle constata avec une moue déçue qu’il n’était pas encore l’heure. A son plus grand regret, elle avait largement le temps de continuer ses devoirs. Ca ne la dérangeait pas en temps normal, étant une élève studieuse et brillante, mais aujourd’hui elle n’arrivait pas à se concentrer. Son esprit ressassait sans arrêt ce mariage arrangé avec le fils du comte Ebar. Elle ne connaissait même pas son prénom, seulement la réputation de son père. Elle espérait que son futur mari soit différent.

 

                Bon, il était temps de se remettre au travail, cette dissertation n’allait pas s’écrire toute seule !

 

« La grande guerre des Sorciers, le 27 octobre 1842 : la bataille de Magnolia et ses conséquences »

 

                Tout en écrivant le titre de son devoir sur son brouillon pour se donner des idées, Juvia réfléchit. Ce n’était pas un sujet bien difficile, cette date marquant une énorme rupture dans l’Histoire du royaume de Fiore. Le tout était de ne rien oublier. Mobilisant ses connaissances sur le sujet, elle commença à écrire.

 

                1842. A cette date, cela faisait déjà huit ans que le pays était ravagé par des guerres intestines. La bataille entre les Kigen, les hommes sans pouvoirs magiques, extrêmement nombreux, et les Sorciers ou Madoushi de la langue ancienne, en nombre bien plus réduit, faisait rage.

                Cette lutte acharnée entre les deux camps était née de la peur qu’inspiraient les magiciens aux autres hommes, et de la méfiance des hommes envers les magiciens. La tension montait, sous-jacente, depuis des siècles. Si l’explosion avait été évitée à mainte reprise, l’attitude de certains Sorciers pillant et terrorisant, et l’aversion des hommes « normaux » envers la magie, excluant et persécutant, avaient alimenté les rancœurs mutuelles. Une étincelle avait suffi à mettre le feu aux poudres, et des accusations de complots, de trahisons, de félonies avaient déclenché ce cataclysme marquant ainsi l’Histoire d’une période noire.

                La magie contre la science.

                Pendant huit années, le royaume s’était enlisé dans cette guerre sale, et aucun adversaire ne semblait prendre l’avantage sur l’autre à long terme. Comprenant que le pays était à bout de souffle, les têtes des Kigen avaient lancé en secret une grande opération d’unification des petits groupes qui composaient leur camp.

                La bataille de Magnolia avait été celle marquant le commencement de la dernière partie de la guerre. Elle avait été le point de départ du massacre des Madoushi par les Kigen. Une fois organisés, ces derniers, bien plus nombreux, avaient pu prendre le dessus sur leurs ennemis, trop éparpillés, et devant la peur panique qu’ils leur inspiraient, les avaient décimés.

                A partir de là, la chasse aux Sorciers résistants avait débutée et ils avaient presque tous été exterminés, ou emprisonnés et exécutés. La poignée qui était passée entre les mailles renonça à ses se servir de ses pouvoirs et tenta de se mêler aux non-magiciens pour survivre.

                Un nouveau gouvernement fut mis en place, de nouvelles lois furent votées pour interdire la sorcellerie, mais aussi reprendre le pays en main. Car la guerre avait épuisé ses ressources et il était presque économiquement mort. De plus, il fallait à présent compter sans la magie, dont l’utilisation avait été ancrée à tous les niveaux de la vie du royaume des siècles durant. Mais les dirigeants avaient été intransigeants. Pas de magie. Plus de magie.

                Pendant toutes les années que dura la Reconstruction, l’horreur de la guerre était restée trop présente et tout ce qui y touchait était devenu tabou. Lorsqu’un bébé naissait doté de pouvoirs, ses parents étaient tenus de le signaler, de le recenser dans un registre spécial et de veiller au fait qu’il n’apprenne jamais à les utiliser, sous peine de mise à mort.

                Le fait que les enfants concernés étaient généralement dotés d’un physique reconnaissable, se traduisant le plus souvent par une couleur de cheveux ou d’yeux atypique, avait grandement facilité ce classement, et renforcé leur mise à l’écart.

                De plus, les habitants reconnus comme potentiellement porteurs de pouvoirs, qu’ils se manifestent chez eux ou chez leur progéniture, virent leur droit de procréer leur être retiré. Dans un souci de « purification ». Mais les différences physiques entre détenteurs de magie et non-Sorciers n’étaient pas toujours évidentes, voire absentes, et il fut soupçonné que la « tare » avait continué à se transmettre ainsi. De plus, il n’était pas forcément nécessaire d’avoir un Madoushi dans sa généalogie pour naître avec des pouvoirs. Et l’enfant de deux parents Sorciers n’en était pas forcément un non plus. En réalité, personne ne savait exactement d’où provenait cette force mystique.

                Alors, il était apparu qu’on ne pouvait simplement pas éradiquer la magie du monde, de nombreux Sorciers continuant de naître. En conséquence, la règlementation s’était peu à peu assouplie. Les contraintes sur les naissances avaient été levées. L’utilisation de leurs pouvoirs fut même autorisée aux Sorciers, à la condition qu’ils entrent dans une institution spécifiquement créée à leur intention, l’Académie des Mages. Le mot de « Sorcier », connoté trop négativement, fut abandonné et sa traduction ancienne, Madoushi, ainsi que Kigen, bannies du langage. Leur utilisation était une grave insulte et pouvait être passible d’une amende, selon la personne qui la prononçait, et celle à laquelle elle était destinée. Le tabou de la grande guerre persista et se renforça, les horreurs commises par les deux camps hantant toujours la mémoire collective.

 

                L’Académie formait dorénavant les nouveaux Mages, qui en sortaient avec un diplôme les autorisant à utiliser leur talent, s’ils se dirigeaient vers les professions choisies par le gouvernement. Ainsi, on pouvait trouver des Mages dans l’armée, dans la police, la gendarmerie, les pompiers… Ils étaient gardés sous le joug strict de l’Etat et devaient se soumettre à des contrôles réguliers pour conserver leur accréditation, qu’ils perdaient dès qu’ils quittaient leur métier pour quelque raison que ce fut, s’ils ne se présentaient pas à leur visite de contrôle annuelle, ou s’ils étaient pris à se servir de leurs pouvoirs en dehors du cadre de leur travail.

 

                Bien entendu, il y avait eu des protestations, autant du côté des non-magiciens, qui craignaient de nouveaux débordements, que de celui des Mages qui trouvèrent ces mesures trop contraignantes. Le gouvernement opposa aux uns que le royaume avait besoin de la magie, et aux autres que c’étaient les seules conditions auxquelles ils seraient autorisés à exercer leur art. Ainsi donc, le fossé se creusa un peu plus entre les deux groupes, et les villes et villages étaient entièrement composés d’une seule catégorie de personnes.

 

                Il fallut encore plusieurs dizaines d’années avant que les tensions ne s’apaisent, et que Mages et non-Mages cohabitent à nouveau. Ils restaient toujours quelques marginaux qui refusaient l’existence de l’autre clan, mais ils demeuraient rares. Les lois en vigueurs permettaient à la situation de ne pas dégénérer. Le clivage des villes s’atténua et dans les grandes agglomérations, il se réorganisa sur un autre schéma : les riches d’un côté, les autres de l’autre. Peu à peu, la magie reprit une vraie place dans la vie de tous et la tolérance envers ses utilisateurs gagna du terrain. La guerre quitta son statut tabou et l’on commença à l’enseigner dans les écoles, pour ne pas l’oublier et empêcher le passé de se répéter. Les barrières entre Mages et non-Mages semblaient détruites une bonne fois pour toute. Du moins en théorie.

 

                Il y avait aussi ceux qui n’entraient pas à l’Académie, bien que possédant des pouvoirs, car ils ne désiraient pas les développer. Ils étaient intégrés à la population, et à leur majorité on leur faisait signer une charte stipulant qu’ils renonçaient sur l’honneur à exploiter leur don, puis on les inscrivait sur la liste des Assimilés. Ils recevaient une carte qu’ils devaient présenter aux autorités si elle leur était demandée.

                Parallèlement à ce système, un autre s’était développé, dans l’ombre. Celui des magiciens qui ne passaient pas par l’Académie, qui refusaient de réprimer leur don et désobéissaient à la loi. On les appelait Renégats, car ils reniaient les principes même de la cohésion et de l’ordre du nouveau monde. Les quelques uns qui utilisaient leurs pouvoirs à de mauvaises fins étaient traqués sans relâche et terminaient leur vie en prison. Ceux qui n’étaient pas belliqueux étaient « tolérés », même si l’usage de la magie leur était légalement interdit. Cependant, ils étaient très mal perçus contrairement aux Mages réhabilités, évitaient en général de faire étalage de leurs facultés, et essayaient de se faire passer pour des Assimilés. Beaucoup signaient la charte pour figurer sur la liste positive. Ils n’aimaient pas les Mages, qui ne faisaient que se soumettre selon eux, et ces derniers le leur rendaient bien, car ils entachaient leur réputation et celle de la magie.

                Le fait que nombre des individus faisant partie de ces deux catégories étaient facilement reconnaissables ne leur facilitait pas la vie. Certains non-magiciens se méfiaient encore des Assimilés, car il était de notoriété publique que cette caste contenait des Renégats, dont l’existence était méprisée.

               

                Et c’était à cette époque, où la magie était strictement contrôlée et les gens classés, que Juvia vivait.

 

                La jeune fille regarda sa feuille de brouillon. Les idées étaient organisées, l’introduction et la conclusion rédigées, il ne restait plus que la mise au propre. Vérifiant à nouveau sa montre, elle décida que cela attendrait. Il était dix-sept heures trente passée. La visite médicale devait être terminée. Elle pouvait aller voir sa mère !

                Juvia rassembla rapidement ce dont elle avait besoin et sortit de sa chambre. Elle se dirigea vers les appartements d’Hana Lockser, qui s’étendaient dans l’aile Sud de la demeure, près du jardin, alors que les siens occupaient une partie de l’aile Ouest. Ce qu’elle appréciait car cela lui donnait l’occasion de contempler le coucher du soleil.

                La jeune fille traversa les longs couloirs, saluant d’un léger sourire les domestiques qui s’affairaient, et arriva enfin à la grande porte vitrée menant à l’immense véranda. Juvia adorait cet endroit. Les plantes exotiques colorées grimpant au mur du fond, qui isolait la pièce du reste de la demeure, le sol de pierres vieillies, les moelleux et profonds fauteuils dans lesquels elle s’enfonçait étant enfant, la lumière, vive dans la journée, ou au contraire douce comme en cette fin d’après-midi, qui traversait les parois de verre, lui procuraient un sentiment de calme, de sérénité, de chaleur, qu’elle ne ressentait nulle part ailleurs. Lorsqu’elle s’y trouvait, elle ne voulait penser à rien d’autre, et oublier toutes les contraintes de son existence. Ici, elle était chez elle.

                Juvia poussa délicatement la porte menant à ce petit paradis et entra. Semblant dormir sur un fauteuil confortable, la jeune femme de la photo attendait. Excepté qu’elle avait dix ans de plus. Juvia regarda avec un sourire admiratif les longs cheveux blonds encore brillants. Elle aurait tant voulu en avoir hérité, plutôt que de ses cheveux bleus qui soulignaient sa différence et lui rappelaient ce côté d’elle qu’elle ne connaitrait jamais. Son sourire se fana lorsque ses yeux se posèrent sur le visage blafard et les cernes, la silhouette légèrement trop maigre, la paire de béquille posée dans un coin de la pièce. Son état ne s’améliorait pas. Et il ne s’améliorerait pas. La maladie l’emportait tout doucement.

 

                Se reprenant, la jeune fille referma la porte ouvragée.

- Bonjour maman, c’est moi, annonça-t-elle d’une voix douce.

                Hana ouvrit les yeux et les plissa légèrement en direction de Juvia.

- Bonjour ma chérie, répondit-elle dans un sourire. Je crois que je me suis assoupie en t’attendant.

                Juvia s’installa sur le fauteuil faisant face à celui de sa mère.

- Je suis désolée, je faisais mes devoirs et je ne me suis pas rendue compte qu’il était si tard.

- Sur quoi portaient-ils ?

- La grande guerre et la bataille de Magnolia.

                Une lueur de nostalgie douloureuse passa dans le regard de sa mère. Juvia fit comme si elle ne l’avait ni vue, ni comprise.

- C’est à cette époque que tout a changé… murmura faiblement Hana.

                Juvia ne releva pas, mais elle n’était pas d’accord. Pour elle, les choses avaient dégénérées bien avant. Mais un débat historique ne figurait pas dans son programme de cette fin d’après-midi.

                Sortant le livre qu’elle avait amené, elle reprit :

- Qu’as-tu envie de faire ? J’ai pris le roman que nous avions commencé la dernière fois, si tu veux.

- C’est une très bonne idée, répondit sa mère dans un sourire éclatant. Tu peux y aller, je suis toute ouïe.

                Juvia reprit donc la lecture de l’histoire fantastique de chevaliers, de monstres, de trésors et de princesses qu’elle contait à sa mère depuis plusieurs jours.

 

                Toutes deux chérissaient les moments qu’elles passaient ensemble en ce lieu magique. Seules au monde, elles discutaient, riaient, rêvaient. Rien ne pouvait les y atteindre, rien ne pouvait y effacer leur sourire. Ici, il n’y avait ni maladie, ni mariage. Seulement une intense et chaleureuse complicité. Elles gravaient ces instants précieux au plus profond de leur cœur. Elles étaient conscientes qu’ils ne seraient pas éternels.

 

                Alors que Juvia venait de terminer un chapitre, elle releva le visage vers sa mère. Hana la dévisageait pensivement.

- Je crois que tu n’as rien écouté…, la sermonna faussement sa fille. Je te préviens, je ne recommence pas tout !

                Puis comme Hana ne réagissait pas, elle demanda :

- Qu’y a-t-il ?

- Es-tu heureuse, Juvia ?

                La jeune fille fut déconcertée par la soudaineté de cette interrogation. Il lui fallut quelques secondes pour réagir.

- Bien sûr ! Pourquoi une telle question ?

- Tu es vraiment une fille modèle, tu as toujours l’air satisfaite. Mais au fond de toi, ne désires-tu pas autre chose ? Quand tu étais petite, tu voulais entrer à l’Académie, tu te souviens ?

- C’était juste un rêve d’enfant, maman. Aujourd’hui, je n’ai que faire du monde magique. J’ai passé l’âge de rêver aux fées.

                Hana soupira. Elle n’était pas convaincue. Elle avait déjà essayé d’avoir cette discussion avec sa fille. Et cela se terminait toujours de la même manière. Juvia lui souriait, prétendant qu’elle avait tout ce dont elle avait besoin et pouvait rêver. Et elle acquiesçait, lui rendant son sourire. Les longues conversations la fatiguaient.

                Depuis longtemps, sa fille obéissait au moindre ordre que son père lui donnait, sans rechigner. Même quand il lui avait refusé l’entrée à l’Académie alors qu’elle n’avait que neuf ans, prétendant que les gens de bien ne se prêtaient pas à ce genre de pratiques, elle l’avait juste accepté. Pas une larme. Pas un cri. Pouvait-elle vraiment renoncer si facilement ? Pour quelle raison se comportait-elle ainsi ?

- Je me doute que les choses ne sont pas très faciles pour toi en ce moment, tenta-t-elle à nouveau. Dans mon état, il n’y a rien que je puisse vraiment faire. J’ai essayé de lui parler, mais c’était peine perdue. Il ne m’a pas écoutée, termina Hana en baissant les yeux.

                Juvia ne lui demanda pas qui sa mère avait essayé de raisonner, ni à quel propos. Evoquer son prochain départ lui était trop douloureux. Elle ne voulait même pas y penser.

- Ne t’inquiète pas. Tout ceci me convient parfaitement, répondit-elle dans un sourire chaleureux.

« Ce n’est pas vrai ! »

Je pourrais continuer mes études sans problèmes et changer de lycée ne me dérange pas.

« Je ne veux pas ! »

Mon avenir sera assuré, celui de notre famille aussi. Et j’aurais un chauffeur personnel pour m’amener ici le plus souvent possible.

« Et si tu partais alors que je ne suis pas là ? »

Tout ira bien.

« Je ne m’en remettrais pas. »

                Son esprit hurlait de terreur et de tristesse, mais la jeune fille n’en laissa rien paraitre.

 

- Si c’est ce que tu ressens, alors tant mieux, capitula Hana après quelques instants.

                Elle n’avait pas la force de continuer. Mais elle avait peur. Peur que son unique enfant, son trésor, sa petite fleur ne puisse s’épanouir. Elle ne voulait pas qu’elle subisse l’existence qu’elle-même avait vécue. L’imaginer accablée par le chagrin, le désespoir d’une vie sans passion, sans liberté, sans amour lui brisait le cœur. Elle ne voulait pas la priver du bonheur.

                Ce mariage l’avait frappée comme un coup de tonnerre. Bien sûr, elle n’avait été mise au courant que lorsque tout avait été déjà décidé. Mais elle n’avait aucun pouvoir contre lui. Elle se sentait si faible ! Et depuis peu, sa mémoire lui jouait des tours. Elle n’en avait parlé à personne d’autre que son médecin, mais les examens étaient formels. La dégénérescence s’accélérait. Et ça la terrifiait. Qui aimerait son enfant lorsqu’elle ne serait plus là ?

                Alors, elle se contentait d’être présente et de transmettre toute son affection à sa fille. Qu’elle sache qu’elle était aimée. Et qu’elle le méritait.

- Veux-tu que je reprenne la lecture ?

                La voix de Juvia sortit Hana de ses sombres pensées.

- Oui, bien sûr.

 

                Juvia se relança dans son récit. Elle n’aimait pas lorsqu’elles avaient ce genre de discussion. Elles entachaient ses petits moments de bonheur quotidiens.

                Et puis, la question n’était pas de savoir si elle était heureuse ou non, mais ce sur quoi elle ne cèderait pas. A savoir, prolonger la vie de sa mère le plus longtemps possible. Etre à ses côtés aussi souvent qu’elle le pouvait. Faire des caprices et se révolter était incompatible avec ces objectifs. Alors, elle y avait renoncé et en était très satisfaite. De toute façon, elle n’avait pas le choix. La jeune fille impuissante avait déjà assisté à des dégradations magistrales de l’était de santé d’Hana à cause de disputes qu’elle avait avec son mari, qui constituaient la majeure source de stress et de mécontentement pour elle. En rajouter avec ses états d’âme n’était pas une option.

 

                Quand Juvia fut fatiguée de lire, elles parlèrent encore un moment, de tout et de rien. Le soleil déclinait tout doucement à l’horizon, conférant une atmosphère doucement rougeoyante à la véranda.

                Vers dix-neuf heures trente, une domestique vint les prévenir que le dîner serait bientôt prêt, et qu’il serait servi dans le grand salon. Elle aida Mme Lockser à se relever et se proposa pour l’escorter. Hana la remercia gentiment et répondit qu’elle pouvait encore marcher sans aide.

 

                Juvia regagna sa chambre, s’apprêta pour la soirée et attendit que l’on vienne la quérir pour le repas.

                Ce faisant, la jeune fille ouvrit la grande fenêtre coulissante et sortit sur son balcon. Une légère brise souleva ses cheveux, rougis par la lumière du soir.

                Le spectacle du soleil descendant sur la baie de Magnolia était d’une splendeur inouïe, qui lui serrait le cœur. Elle savait qu’elle ne se lasserait jamais de l’admirer.

                L’astre du jour brillait dans l’eau miroitante, à l’endroit ou le ciel et la mer se confondaient, brouillant la ligne de l’horizon. La douce lumière qu’il envoyait auréolait le ciel de fabuleux dégradés d’orange, de roses, de bleus. Les quelques nuages parcourant l’éther, vestiges de ses larmes taries, offraient des contrastes d’ombres et de lumières saisissants, peignant des reflets pourpres dans l’étendue du grand large.

                Alors que la luminosité déclinait doucement, l’or rougeoyant se muait en carmin, le manteau bleu nuit commençait à s’étendre sur les cieux, que parait comme autant de petites perles le léger scintillement des premières étoiles.

                Dans un dernier sursaut de gloire, le soleil embrasa encore une fois la mer, puis disparut, sa lumière éclairant encore faiblement le lointain horizon.

                Juvia adorait contempler le jeu des nuances lors du crépuscule. Elle était émerveillée par la danse chatoyante de la mer, du ciel et du soleil ; transportée par la féérie de ce moment magique car éphémère, et pourtant quotidien.

                Le temps, qui semblait s’être figé, reprit son cours.

 

                La jeune fille profita encore un moment de la douceur de l’air. Elle était heureuse que le ciel se soit dégagé depuis la veille, sinon elle n’aurait pu assister à ce spectacle, dérobé à sa vue par les lourds nuages gris. Heureusement, le beau temps était revenu dans la promesse d’un été indien.

 

                Accoudée à son balcon, elle se demanda si lui aussi l’avait vu, ce spectacle grandiose. Le jeune homme qui l’avait sauvée. S’il n’avait pas été là, sur ce pont, à ce moment précis, elle n’aurait pas eu la chance d’admirer encore une fois la beauté bouleversante de la tombée de la nuit. Ni de rire de nouveau auprès de sa mère, de sentir son parfum si rassurant. Elle lui en était infiniment reconnaissante, et aurait aimé pouvoir faire quelque chose pour l’en remercier.

 

                Quelques coups discrets frappés à sa porte la tirèrent de sa contemplation pensive. La voix d’un domestique l’informa que le dîner était servi, et qu’elle était attendue au grand salon.

 

                Quittant à regret son havre de paix, Juvia se demanda si elle en aurait l’occasion un jour.

 

……………………………………………..

 

- Tss… Erza est vraiment une chieuse… Pourquoi elle m’envoie tout le temps faire ses courses ? J’suis quoi, son larbin ?

                Gray regarda la liste que son amie lui avait confiée après lui avoir gentiment demandé s’il pouvait faire quelques emplettes pour elle. Le crâne du jeune homme se souvenait encore des conséquences de son refus. Alors, quand la jeune femme avait réitéré sa question, il s’était emparé de la petite feuille et avait quitté l’appartement en bougonnant.

- Elle peut pas le faire elle-même ? Et Natsu ! Pour une fois qu’il servirait à quelque chose…

                Mais Erza travaillait comme serveuse dans un petit bar-restaurant près de chez eux, et utilisait une bonne partie de son temps libre comme bénévole à Fairy Tail. Cependant, elle n’était  apparemment pas assez occupée pour cesser de harceler Gray et le tanner afin qu’il se trouve un travail. Et Natsu était au lycée.

                Cherchez l’erreur ! Natsu, au lycée ! Depuis quelques temps, le jeune homme s’était apparemment mis en tête de fréquenter à nouveau l’établissement, et de façon plutôt assidue ! Et Gray avait eu beau s’être moqué de lui, il n’était pas revenu sur sa décision. Le brun s’était alors retrouvé tout seul dans le petit appartement habituellement surpeuplé et il s’ennuyait. Il ne l’aurait jamais avoué, mais la compagnie de son camarade de chambre lui manquait. Ils étaient partenaires de bagarres, d’insultes, et de saccage depuis si longtemps ! Ils en avaient fait des bêtises ! Tags, vols à la tire, agressions et vols de sacs à main, ivresse sur la voie publique, et même un vol de voiture, une fois ! Sans compter les nombreuses altercations, déclenchées par un regard, un mot, un geste de quiconque pouvait croiser leur chemin.

                Un jour, Erza les avait retrouvés ivres morts en bas de son immeuble. Elle avait alors décidé de les reprendre en main. Ni l’un ni l’autre n’avaient pu supporter ne serait-ce que la vue d’une bouteille d’alcool pendant plusieurs semaines, après ça ! Ils vivaient chez elle depuis cette époque, quelques mois auparavant. C’était aussi à ce moment là qu’il avait entendu parler de l’association Fairy Tail pour la première fois.

                Mais Natsu, tout en restant fidèle à lui-même, semblait progressivement se racheter une conduite, surtout depuis qu’il fréquentait l’association. Gray y mettait rarement les pieds, supportant mal l’ambiance conviviale qui y régnait. Tous ces sourires chaleureux et ces mots d’encouragement le mettaient hors de lui. Comme s’ils pouvaient le comprendre ! Il n’avait pas besoin de leur aide. Il n’avait pas envie qu’on l’aide. Il n’y allait que quand Erza le forçait. La seule chose intéressante là-bas, c’était la nourriture gratuite.

 

                Tout ceci avait pour conséquence que Gray était donc le seul disponible pour les tâches ménagères. Et il n’avait pas intérêt à tirer au flanc ! Ce qui ne l’empêchait pas de se plaindre, tout en déambulant dans les rues, de plus en plus irrité à chaque magasin. Elle avait vraiment besoin d’autant de choses ?

 

                Arrivé au bas de la liste, le jeune homme serra les dents. Une veine palpita sur sa tempe, et, poussé à bout par deux heures à comparer les prix, traquer les promotions, sans compter la longue marche dans la ville, trois sacs à chaque bras, il explosa.

- Mais ! Elle se fout de ma gueule ! C’est pas vrai ça, faut encore que je me tape tout le chemin jusque chez les bourges pour lui acheter son putain de gâteau ! Erza, je vais te massacrer ! hurla-t-il en déchiquetant la feuille et en laissant tomber les fragments de papier sur le sol.

                Certains passants s’arrêtèrent et le regardèrent avec des yeux ronds, alors que d’autres pressèrent le pas, connaissant la réputation du jeune homme ou ne souhaitant tout simplement pas s’attirer d’ennuis.

                Un petit garçon pointa son index vers Gray, tout en disant à sa mère qui tentait de l’éloigner de la scène :

- T’as vu maman ? Il a jeté le papier par terre !

- Oui, mon chéri. Ne montre pas du doigt, c’est impoli !

- Mais, la maîtresse a dit qu’il ne faut pas jeter les papiers par terre !

                La femme finit par réussir à détourner l’attention de son fils en lui proposant une glace, tout en jetant des coups d’œil furtifs et inquiets au jeune homme qui braillait et ne les avait heureusement pas remarqués, et ils disparurent dans une échoppe.

 

                Gray s’était un peu calmé, et, chargé de toutes ses emplettes, il avait pris la direction du pâtissier préféré de la rouquine. Il était persuadé qu’elle avait mis son fichu gâteau en dernière position de la liste juste pour l’ennuyer. Le jeune homme avait bien envisagé de la tromper et d’acheter la friandise ailleurs, mais il redoutait de se faire prendre. Et dans ce cas là, il n’aurait plus à se plaindre de devoir aller faire les courses. Parce qu’il se retrouverait très certainement dans l’incapacité de marcher. Ou de faire quoi que ce soit d’autre, d’ailleurs.

- Franchement ! grommelait-il dans sa barbe. Elle râle tout le temps parce qu’elle a pas de fric, et elle m’envoie chercher un fraisier à six mille jewels(1) pièce…

 

                Il était presque arrivé à destination et faisait de son mieux pour ignorer les regards portés sur lui. Il était conscient de vraiment détonner dans cet univers. Dès qu’il avait passé le pont, il avait eu l’impression de changer de dimension. Ici, les rues étaient propres, les maisons et leurs grands jardins parfaitement alignés, les devantures des commerces exagérément soignées et des arbres taillés tous de la même façon étaient plantés à intervalles réguliers, en alternance avec des réverbères rutilants, imitation début du siècle dernier. Le contraste avec le quartier où Erza, Natsu et lui vivaient était saisissant. Sans habiter le ghetto le plus défavorisé de Magnolia, leur faubourg était loin d’être aussi soigné et propret. L’espace y était occupé par des immeubles gris et sinistres recouverts d’inscriptions vulgaires, et des bazars en tous genres poussaient ça et là au milieu des habitations. Les papiers et autres déchets polluaient sur le sol, et les arbres fracturés étaient monnaie courante.

                Pourtant, il ne se voyait pas mieux vivre du côté aisé que de l’autre. Il avait l’impression de sentir l’hypocrisie suinter de ce décor parfait.

                En réalité, il ne s’imaginait heureux nulle part.

 

                Gray était en vue de la pâtisserie. Il passa devant la grille d’un grand établissement, duquel se déversait un flot de filles en uniforme. Il soupira. Super ! Il était arrivé pile pour la sortie des lycéennes. Et son but se trouvait de l’autre côté. Se faufilant du mieux qu’il pouvait avec son chargement à travers la masse de filles gloussantes, il en bouscula une. Entendant ses protestations indignées, le jeune homme grommela une excuse et continua son chemin sans se retourner. Il n’avait pas que ça à faire, et elle n’avait qu’à regarder où elle allait. Qu’elle s’estime déjà chanceuse qu’il ne l’ait pas insultée !

                Enfin arrivé de l’autre côté, il se dirigea vers l’entrée de la boutique. La devanture proposait quantité de gâteaux et friandises alléchants, mais le brun ne les regarda même pas. Il était de nouveau de mauvaise humeur.

                C’est alors qu’il poussait la porte qu’il les vit. Un groupe de jeunes gens de son âge qui le toisaient, un sourire méprisant aux lèvres. Son sang commença à bouillir. L’image de ce que lui ferait subir Erza s’il déclenchait une bagarre devant son magasin préféré le refroidit quelques peu. Mais la frayeur de son hypothétique châtiment s’envola dès qu’il entendit leurs paroles :

- Regardez moi ce qui nous vient là ! Je rêve ! Un pouilleux de l’autre rive !

- Qu’est-ce que tu fabriques ici, le clodo ? Tu crois que tu peux te payer quoi que ce soit qui soit vendu dans ce quartier ?

- Tu ne devrais même pas avoir le droit de respirer le même air que nous !

- Allez ! Rentre donc dans ta poubelle te rouler dans tes déjections ! Ta maman t’y attend !

                Alors qu’ils éclataient de rire, persuadés d’être hors d’atteinte, Gray se figea. Relâchant la poignée de la porte, il fit demi-tour et se dirigea vivement vers les adolescents. Il attrapa brusquement celui qui avait prononcé la dernière phrase par le col de sa chemise impeccable et le soulevant à hauteur de ses yeux, il gronda :

- T’as dit quoi, là, p’tite merde ?

- Au… Au secours, il m’agresse ! piailla le garçon, les yeux agrandis de frayeur.

                Gray ne réfléchissait plus. Les moqueries avaient fait ressortir sa colère mal contenue, et cette dernière réplique lui avait fait perdre la raison. Sa fureur ne s’apaiserait que lorsque le garçon terrifié ne serait plus en état de proférer ces paroles insultantes. Alors qu’il allait le frapper, une voix cristalline retentit, plus loin derrière lui :

- Attention ! M. Fullbuster !

                Gray se retourna à temps pour voir le poing d’un des autres jeunes hommes foncer vers sa tempe. Il n’avait pas le temps de l’éviter.

                Son poing frappa sa paume. La température chuta autour de lui. Son agresseur fut brutalement repoussé et projeté au sol.

 

                Un bouclier de glace se dressait entre les deux garçons.

 

                Tout à coup, le silence enveloppa la rue. Même les lycéennes ne disaient plus un mot. Tous regardaient la scène, les yeux écarquillés.

                Le regard de Gray rencontra celui, pétrifié, de la jeune fille qui l’avait averti. Un visage fin. Des yeux cobalt. Des cheveux bleus, recourbés à leur extrémité.

                Juvia Lockser.

                Soudain, quelqu’un hurla :

- Un Renégat ! C’est un Renégat !

 

                Le chaos remplaça le silence. Avant de pouvoir réagir, Gray fut plaqué au sol et menotté. Puis on l’empoigna par les épaules et on le jeta dans une voiture.

                Et zut. Une patrouille de quartier avait dû assister à son petit numéro.

 

                Couché en travers d’une banquette, le jeune homme soupira. Apparemment, ce n’était pas aujourd’hui qu’Erza aurait son fraisier.

               

               

 

 

 

 

 

(1)    60$, donc environ 40 euros…