L'enfant perdu

par The-Nalu-chan

Chapitre quatre : L’enfant perdu



Le marché était plein, comme toujours.

Rempli d’une foule agaçante qui cherchait, s’agitait, s’émoustillait, rampait sous l’énorme tension qui les assiégeait, leur coupant le souffle. L’excitation était présente, elle était pesante, on la trouvait dans chaque regard, chaque sourire, chaque rire égaré, était plaquée sur le visage de tous ces citadins, villageois ou voyageurs, qui étaient venus, tous attirés par la douce mélodie des festivités. Un bal, pensaient-ils, enfin un bal pour leur permettre de décomposer, de se poser et de s’amuser, de ne plus avoir à s’inquiéter de leurs maisons détruites par la guerre encore présente dans leurs esprits. Et ils ne voyaient plus, la dictature, ils ne voyaient plus, les pendus, ils ne voyaient plus, la ville réduite en lambeaux, non. Une brume d’illusions avait été posée sur leurs yeux fatigués, et ils ne voyaient plus que les jolies lampes accrochées aux bouts de fils faibles et tremblants, les confettis, mille et une couleur qui avait couvert les pavés fissurés, les vitrines des magasins qui mettaient tous en valeur des robes, plus belles les unes que les autres. Et tout paraissait que richesse et prospérité, dans ce petit coin du monde perdu et isolé.

Il y avait beaucoup de jeunes filles, qui marchaient accompagnées de leur mère, de leur nourrice, de leur gouvernante, ou de leur majordome dont les jambes devenaient bien lourdes. Des filles grandes ou petites, jeunes ou âgées, des filles aux sourires radieux et aux yeux remplis d’espoir, qui ne cessaient de regarder cette même annonce placardée sur toutes les maisons de la ville : Bal des Illusions. Le roi, afin de célébrer ses récentes victoires, ouvre les portes de son palais d’ivoire. Tout le monde y est accepté, qu’il soit riche ou pauvre, l’apparence ne compte pas, puisque tous un masque enchanteur porteraient. Pas beaucoup d’informations, mais le mystère qui entourait cette nouvelle avait fini par faire tourner la tête à tous les habitants et bientôt des rumeurs étaient apparues. Ce bal, c’est une occasion pour le roi de choisir sa concubine, certains disaient. D’autres affirmaient qu’il s’agissait d’un simple subterfuge, dont l’unique but était de faire oublier à ses populations l’horreur qu’ils venaient de traverser. Les plus simples d’esprits s’étaient laissés entraînés, la promesse de pénétrer ce lieu sacré les faisant rêver. Les plus altruistes se déplacèrent également, ayant pour excuse l’envie de démontrer leurs propos. Mais tous, absolument tous, étaient intrigués par cette annonce brusque, par ce bal qui devait se dérouler seulement quatre jours après son annonce.

C’était aussi une occasion, pour les habitants de ce royaume déchiré, de se réconcilier avec leur roi auto-proclamé. Car peu de monde connaissait son visage, peu de monde connaissait son caractère, et ce roi, leur souverain qui avait pris le pouvoir avec sauvagerie, avec violence, qui s’était entouré d’ombre et de mystères, qui s’était enfermé dans son château, avait fermé ses portes, ses fenêtres et son esprit face à son peuple démuni.

Ayant passé la matinée à récolter des informations, je m’arrêtais, les jambes fatiguées et le dos lourd, à l’ombre d’une auberge plutôt silencieuse. Redressant la tête, j’aperçus les tours qui s’élevaient fermant, déchirant le ciel d’un bleu éclatant, surgissant derrière les maisons des quelques bourgeois encore vivants. Un château sombre, un château qui semblait abandonné, inhabité, et que nul ne semblait vouloir approcher. Pourtant le bal était cette nuit-là… et une appréhension courrait dans cette foule mouvante. Tous semblaient hésiter. Se questionner, soudain, craindre furtivement, derrière un éclat de rire faussement joyeux. Des mains froides se cachant dans leur dos, un groupe de jeunes filles passèrent, secouant leurs têtes bouclées.

- Vous pensez… vous pensez que sa majesté portera un masque ?

- À quoi peut-il bien ressembler ? Notre roi, est-il grand ? Petit ? Frêle ? Enrobé ?

- Cousine, cet homme a réussi à conquérir tout un pays, seulement aidé d’une poignée d’hommes. Je doute fortement qu’il soit petit et frêle.

- J’ai entendu des rumeurs, des rumeurs à ce sujet. On dit que la coquète s’est déroulée en trois jours, que celui qui monta au trône était une bête, qu’il était devenu un monstre enragé accompagnait de chiens gigantesques, tout droits sortis des enfers…

Je fis une moue, ne manquant pas de temps pour associer ces ‘’chiens gigantesques’’ aux hommes dragons. Si le nouveau roi était bel et bien accompagné d’hommes bêtes, alors il n’y avait plus de doute possible, il s’agissait bel et bien de Natsu. Pourtant, je refusais d’y croire. Je ne pouvais m’y résoudre, ne pouvais accepter que cet être doux et tourmenté, rempli de bonne volonté se soit transformé en un roi cruel. C’était impossible. Impensable. Inimaginable. Je revoyais, derrière mes yeux plissés, ses traits, ses yeux qui m’intriguaient, ce vert insupportable qui ne cessait de m’attirer, de m’intriguer, ce sourire triste et à la fois joyeux, cet air tellement simple, ses ambitions si grandes, son corps constamment plié en deux, ne pouvant supporter la dureté de son existence et ce feu, son feu. Le feu qui l’animait, lorsqu’il parlait, lorsqu’il cherchait, lorsqu’il passait des nuits à lire des livres, à essayer de comprendre, comprendre sa situation, essayer d’aider Juvia et acceptant humblement le support d’Erza et Grey.

Je revis son air blessé, son regard déchiré, ses lèvres plissés et ses sourcils froncés en un mouvement de colère, de haine, l’incrédulité de ma trahison le traversant, le tuant.

Je revis Lisanna, si droite, si fière, si jolie qu’elle en crevait mon cœur, prendre ma place, prendre sa place, tout casser sans jamais s’en rendre compte. Et je me revois, moi, un enfant, une fillette perdue, trop jeune, trop naïve et ignorante, qui s’étonnait de tout et de rien et qui avait fini chassée d’un foyer qu’elle aimait.

Mon cœur se pinça.

Mon souffle trembla.

Pendant quelques instants, ma vue se floua, des larmes envahissant mes yeux perdus dans le vague, puis disparaissant après quelques battements de cils honteux. J’avais mal, une douleur aigue me déchirait la poitrine, une mélancolie sans bornes me fit hoqueter, alors que mes mains tremblantes vinrent se plaquer sur ma bouche, la serrant, la serrant. J’étais submergée. J’étais submergée par ma tristesse qui s’était entassée, à force de trop refouler, submergée par ma honte, par la colère face à ma naïveté, par le regret qui ne cessait de me hanter, par des ‘’si’’ et des ‘’peut-être’’ par l’espoir que tout aurait pu mieux se passer, mieux se terminer. J’avais envie de pleurer, mais je voulais rester forte, rester froide et impassible, me prouver, à moi-même, que j’avais grandi, évolué, changé.

Mais au fond, je restais toujours la même enfant perdue.

Comme s’était agaçant.

Je serrais les dents, fis volte-face et repris mon chemin.

La foule était toujours la même. Inchangeable, elle continuait à tracer son chemin, et tous ces Hommes continuaient de vivre et d’ignorer, perdus dans leurs problèmes respectifs. La foule s’entassait, la foule dominait les rues et l’espace, elle était une entité, un être à part entière qui s’élevait et dévorait, dévorait, dévorait les âmes solitaires. Pourtant, une ombre était là, frêle et petite, une ombre unique qui se détachait de cette assemblée chaotique, qui semblait ne pas faire partie de ce monde.

C’était un enfant.

Un bébé, un petit être qui tenait encore debout sur ses deux pieds minuscules et qui peinait à avancer. Il marchait, tremblant et hésitant, marchait mais semblait ignorer où aller, semblait comme perdu, comme rejeté. Ses petites mains s’élevèrent, se tendirent vers le ciel ou vers cet entassement d’adultes qui l’ignoraient superbement. Il suppliait, mais personne ne le voyait, personne ne lui prêtait la moindre attention. Alors le gamin essaya de s’élever, se mit sur la pointe des pieds et, levant ses petits bras si maigres, tenta de toucher le coude d’une servante empressée.

Il ne sembla pas les voir, ses petites mains traverser le corps de la servante, il ne sembla pas comprendre, pourquoi cette dernière ne répondait pas à ses interpellations. Il ne voyait rien, lui non plus, ne remarquait même plus qu’il lui manquait une jambe.

Il n’avait pas compris, le fait qu’il avait péri.

Tristement, le petit enfant, âgé d’environ trois ans, s’assit sur le sol, ou plutôt se laissa tomber sur le pavé coloré, dans la poussière froide, sur la dureté inconfortable qu’il ne sentait plus. Il ne connaissait plus le froid, plus la douleur physique, puisqu’il n’était plus que souvenir, plus qu’émotions refoulées, représentait la perte, la souffrance, était l’emblème même de la cruauté de la guerre.

Ma gorge se serra.

Ce n’était pas le premier cas que je rencontrais. Depuis un an, environ, j’ai rencontré des soldats aux têtes coupées, des femmes noyées, des mères brûlées et des enfants morts de faim. J’ai vu beaucoup d’esprit, j’ai rencontré beaucoup d’esprits, je leur ai parlé et j’ai accompli mon rôle de guide, les ai aidés à traverser le monde. Je leur ai ouvert une porte, leur a montré la voie, et ces accomplissements m’ont aidé à dormir, la nuit, lorsqu’on ne peut plus rien faire contre l’obscurité qui nous assaille. Ce n’était pas le premier petit ‘’fantôme’’ que je rencontrais, sûrement pas. Pourtant, on ne s’y fait pas.

Comment pourrait-on s’y habituer ?

Ma poitrine se comprima.

Malgré moi, je m’avançais, le rejoignis rapidement et lui attrapais la main, l’entraînant dans une ruelle, à l’abri des regards.

L’enfant s’étonna :

- Toi voir…? Toi voir ! Moi toucher toi !

Je pris une grande inspiration, fermant les yeux pendant un court instant, essayant d’échapper au regard tristement curieux du gamin. Il était fébrile et impatient, alors que moi j’essayais de refouler l’image de ce petit être mort si jeune, si horriblement. Visiblement, la guerre ne l’avait pas ménagé : ses habits étaient en lambeaux, n’étaient plus qu’un vague assemblage de tissus tâché de sang. Son visage était pâle, balafré et sale ; des cernes bordaient ses yeux si expressifs, pourtant. Et sa jambe, ou ce qu’il en restait, du moins, indiquait qu’il était mort d’une hémorragie.

J’eus un frisson de peur, un frisson de dégoût, un frisson de tristesse face à cette abomination. Comment pouvait-on faire une chose pareille à un enfant ? Comment pouvait-on couper la chair si frêle, si belle, si douce d’un tout petit enfant ?

Je tremblais, reculais d’un mouvement brusque, un soubresaut secouant mon cœur.

- Moi chercher… mes parents…, semble-t-il hésiter, murmurant tout bas.

Son regard se détourna, se concentra sur la foule, chercha, se perdit, et revint vers moi.

Je soufflais.

Je détestais cette partie de mon rôle.

- Comment t’appelles-tu ?, lui demandais-je ne me forçant, à sourire, forçant ma voix à se faire douce, à perdre sa sécheresse habituelle, à retrouver ces sonorités qui se voulaient maternelles.

Il y eut une hésitation, il sembla réfléchir.

- Léo.

Le rouquin baissa la tête, fixa ses petites mains éraflées.

- Quand as-tu vu tes parents pour la dernière fois ?

- Moi pas souvenir. Moi… moi…était perdu. Léo était perdu. Mais un homme, un homme grand avait trouvé Léo ! Il promit aider…mais… mais…Grand Homme bizarre ! Il frapper Léo ! Et feu ! Feu partout ! Cris !

Soudain, il s’arrêta de parler.

Soudain, il se mit à trembler. Ses petits poings se serrèrent, ses yeux s’écarquillèrent, ses lèvres se fendirent en un rictus effrayé. Il regarda, fixa un point au sol, concentré et ne voyant soudainement plus la réalité. Il était ailleurs, il s’était perdus dans des souvenirs qu’il ne pouvait accepter, qu’il ne pouvait pas comprendre.

- Léo pas comprendre ! Moi pas vouloir comprendre !

Il secoua la tête, la secoua de plus en plus fort, de plus en plus vite et s’accrocha, tout d’un coup, à moi. Il s’accrocha à moi, serra mes jupes, y enfouissant sa tête et étouffant ses cris. Et il n’était plus un fantôme, il n’était plus un esprit errant, plus un concentré de sentiments mais seulement un enfant, un tout petit garçon qui ne comprenait pas encore, qui ne voulait pas comprendre sa mort. Il était perdu et il avait peur, il avait terriblement peur, il n’était que peur et solitude, peur et douleur.

Je tombais à genoux.

Et le serrais étroitement.