CLIMAX, PART. IV

par Linksys

Sᴏʟᴇᴅᴀᴅ

Soledad – Mano Negra

 

            Il faisait encore sombre, quand Estrella se réveilla. Non, pas Estrella. Soledad. Elle avait mis son ancien prénom au placard, depuis les événements qui avaient conduit à l'exil de Lago et d'Æthel, pour « raisons politiques ». Elle se redressa dans son vaste lit à baldaquin, et tâtonna sur sa table de nuit pour trouver la boîte d'allumettes. Une fois équipée, elle en craqua une et alluma la bougie, à moitié consumée, qui trônait sur ladite table de nuit. Puis, elle s'allongea de nouveau, les mains croisées sous la tête. La journée allait être importante. La veille, Gómez lui avait fait parvenir une convocation pour le conseil, qui allait se tenir dans quelques heures, au château. Soledad n'entendait goutte aux questions sociales, économiques et politiques qui consistaient quatre-vingt-dix pourcents du tissu d'un conseil habituel, telle un mathématicien que l'on aurait convié à un colloque philosophique. C'était les questions militaires qui justifiaient sa présence au conseil, ainsi que son rôle officiel de troisième membre du triumvirat. Feu son père avait eu une importance prédominante dans le trio, mais depuis son décès, les deux autres avaient grignoté une grande partie de son influence.

            Cela dit, le conseil du jour était différent, car il allait être essentiellement militaire. D'après Lawrence Byron, le chef de l'espionnage, les mages de Grand Chêne et les révolutionnaires allaient entrer en action sous quelques jours, et il fallait convenir de la méthode à adopter pour contrecarrer toute tentative d'insurrection violente. Cela dit, Soledad ressentait tout de même l'ennui habituel à l'idée de se rendre au conseil, car elle n'aimait foncièrement pas cela. Alors qu'elle était absorbée dans ses pensées, on toqua doucement à la porte de sa chambre. Sa dame de parage – une jeune fille, qu'elle avait personnellement choisie lorsque son ancienne dame de parage avait pris sa retraite – entrait pour la réveiller, mais comme très souvent, Soledad s'était déjà réveillée.

- Madame Hydrangea … Commença-t-elle, gênée par la nudité de sa maîtresse.

- Je t'ai déjà dit cent fois de m'appeler Soledad, répondit-elle.

            Soledad avait été en grande partie élevée par sa précédente dame de parage, qui avait été pour elle la mère qu'elle n'avait pas connue, et se faire appeler ainsi par son nom de famille sonnait presque étranger à ses oreilles.

- Oui, pardon … Soledad … Voulez-vous que je vous apporte de quoi déjeuner ?

- Oui, et dis au chef de ne pas faire trop chauffer l'eau du thé.

Le vouvoiement était un combat qu'elle avait abandonné. Il y avait pratiquement un mois que sa nouvelle dame de parage officiait dans son hôtel privé, héritage familial, et si elle avait commencé à lui faire prendre le coup de l'appeler par son prénom, elle n'arrivait pas, peu importe ses efforts, à se faire tutoyer par la nouvelle. Comme celle-ci quittait la pièce pour aller quérir le déjeuner, elle se leva, laissa tomber draps et couvertures derrière elle. L'air de la chambre lui parut frais, et lui donna la chair de poule, malgré les braises qui mouraient dans l'âtre, à l'opposé de la pièce. Elle se hâta de traverser l'espace qui la séparait de son armoire à vêtements, pour couvrir sa nudité dans une vaste chemise bouffante qui lui tombait jusqu'à la mi-cuisse. En chemin, elle évita de regarder dans le grand miroir poussé contre le mur, non loin de son lit. Il était nombre de choses à propos d'elles-même que Soledad désapprouvait, à commencer par son nom et son prénom. Elle hésitait d'ailleurs à propos duquel des deux haïr le plus : son prénom, qu'elle avait toujours jugé ridicule, ou son nom, qui avait conditionné son existence dès avant sa naissance. Toujours était-il qu'elle avait choisi le prénom de Soledad, surnom donné dans son enfance par quelqu'un qu'elle brûlait de revoir, et que ce prénom lui convenait beaucoup. L'origine s'en était perdue dans ses souvenirs, mais tout ce dont elle se rappelait, c'était que le surnom, moqueur au début, était devenu amical, affectueux avec le temps.

            Soledad aurait été fort heureuse s'il n'y avait que son nom et son prénom qu'elle n'aimait pas, à propos d'elle. Dès ses douze ans, son père, l'illustre Raúl Cienfuegos Hydrangea, l'avait emmenée derrière lui sur les champs d'entraînement, en lieu et place des cours royales et des prétendants auxquels elle se pensait destinée. Cela ne lui avait pas déplu, bien au contraire ; elle avait toujours voulu être soldate, comme son père. Elle n'aurait jamais pu supporter une vie de cour, de toutes manières, disait-elle souvent pour justifier sa position. L'entraînement militaire intensif avait eu raison de la féminité dont elle aurait pu faire preuve autrement, et quiconque la voyait de dos ou de loin devait la connaître afin de ne pas la méprendre pour un homme. Elle faisait chavirer bien des cœurs, habillée en homme, bien plus qu'en robe d’apparat. Elle n'avait de poitrine que ce qu'il fallait pour ne pas devoir bomber le plastron de l'armure, et pratiquement aucune courbe. De plus, elle gardait les cheveux - qu'elle avait d'un blond mordoré chatoyant - courts depuis longtemps, par mesure de commodité lorsqu'elle portait l'armure complète. Tout cela faisait qu'au fond d'elle, Soledad ne pouvait réprimer un pincement au cœur, un petit accès de nostalgie, quand elle croisait les demoiselles des beaux quartiers de la ville, toutes belles et pomponnées dans leurs atours, même si elle assumait pleinement d'avoir choisi une vie toute autre. Pour l'anecdote, il lui était même arrivé, plusieurs fois d'ailleurs, de recevoir les faveurs et avances de jeunes filles nobles en mal d'amour qui, ne l'ayant vue que de loin au château, la méprenaient pour un séduisant jeune homme.

            Une fois fois vêtue de la chemise, elle se mit en quête du reste. Sa dame de parage revint alors qu'elle bataillait avec une des jambes de son pantalon.

- Pose ça sur le bureau, ordonna Soledad, en continuant de secouer son pied pour le faire passer la jambe.

La jeune femme s'exécuta prestement, puis se retira. Soledad parvint enfin à vaincre son habit, manquant de basculer à plusieurs reprises, puis s'attabla et dévora le déjeuner avec un appétit féroce, tout cela dans la quasi-pénombre.

            Le déjeuner terminé, Soledad termina de se préparer. Elle se planta devant le vaste buffet de bois ciselé, qui contenait plus de livres que de couverts, et sur lequel était posé le maigre nécessaire à sa beauté : une brosse à cheveux, un miroir à main, une fiole de parfum possédée depuis des années et presque pleine, un rasoir qu'elle négligeait d'utiliser régulièrement, et un tube d'onguent pour guérir les ecchymoses. À côté de ça, il y avait également une belle boîte à bijoux, une horloge qui indiquait cinq heures trente du matin, et un cadre photo renversé, dont le pied était tendu en l'air. Sans prêter d'attention à ces derniers détails, Soledad se coiffa rapidement, s'assura de n'avoir aucune trace d'oreiller imprimée sur les joues, puis ouvrit la boîte à bijoux et y prit les seuls atours qu'elle portait tous les jours : une fine chaîne d'argent au bout de laquelle pendait un petit écusson ciselé représentant le symbole de la religion dominante à Captio, et une grosse bague, qu'elle portait à l'index gauche. La bague portait le sceau de sa famille, et c'est avec cela qu'elle cachetait lettres et enveloppes. Avant de s'éloigner, sa main se perdit sur le cadre de la photo, et d'un geste machinal, elle le releva. La faible lumière de la chandelle dévoila deux yeux bleus, et elle laissa tomber aussitôt le cadre, pour quitter sa chambre à grands pas.

            Soledad occupait la plus grande chambre de l'hôtel privé de sa famille. C'était un bâtiment richement décoré, situé en plein milieu du quartier des nobles, où la plupart des courtisans tenaient demeure. L'endroit était propriété de sa famille depuis de nombreuses années, mais elle avait plus grandi au château, dans le sillage de son père, qu'à l'hôtel, qui ne restait que pour elle un endroit où dormir. Sa vraie maison, c'était le château. Actuellement, Soledad, qui était héritière de sa maison, n'avait pour famille plus qu'une tante paternelle et ses deux fils qui s'intéressaient plus aux femmes qu'à la vie politique du pays, et un vieil oncle maternel à propos duquel on aurait pu en dire autant. Sa mère avait perdu la vie en lui donnant la sienne, et son père l'avait suivie voilà quelques mois. Et, bien sûr, elle était fille unique. Cela dit, l'hôtel privé des Hydrangea ne manquait pas d'activité, car la tante de Soledad y recevait en permanence du monde. Il s'agissait la plupart du temps d'autres nobles de la ville, mais également souvent de dignitaires de pays proches ou de personnes d'affaires. La tante de Soledad, Sonia, s'était attelée toute sa vie à combler les trous que son frère Raúl (le père de Soledad, donc) faisait dans la trésorerie familiale à coups de banquets et d'investissements militaires. Comme Raúl n'était plus, les seules dépenses étaient faites au nécessaire d'une grande maison noble. Mais la tante n'avait jamais cessé, un seul jour durant, d'amasser fortune, si bien que l'or entrait beaucoup plus aisément dans le compte en banque de la famille, qu'il n'en sortait.

            Soledad passa par sa salle d'armes privée, où elle entreposait tout son équipement militaire, pour se parer. Les femmes de son rang portaient des robes luxueuses et des bijoux valant plus que n'importe quelle maison de la ville. Sa garde-robe, à elle, se constituait d'épées, de lances, de haches, de cottes de mailles, d'armures ouvragées, de gambisons et de jaques. Pour toute robe, elle portait généralement en cape un manteau rouge aux épaulettes dorées, celui de feu son père, et pour tout bijou, les éperons dorés de la chevalerie à l'arrière de ses bottes cirées, ainsi que parfois une épée au côté quand elle s'en sentait l'humeur. En l'occurrence, elle ne passait à son armurerie privée que pour y prendre une épée d'entraînement. Chacune de ses journées commençait ainsi, invariablement : réveil, déjeuner, préparation, entraînement. Seulement ensuite elle se lavait, pour vaquer à ses occupations de chef de maison ou, plus souvent, de générale-en-chef.

            La chevalerie n'était plus à Captio qu'une relique des temps anciens, et ne constituait plus rien, sinon une marque honorifique décernée aux soldats les plus vaillants. Cela dit, Soledad portait ses éperons avec fierté, car elle les avait obtenus à la sueur de son front, et non aux lettres de son nom. Elle était la première chevalière de toute l'histoire du royaume, et c'était sans doute là le seul titre dont elle était fière. Il lui avait fallu faire montre à de nombreuses reprises de ses talents de combattante, ainsi que de son intelligence tactique, pour décrocher la distinction.

            Comme le conseil devait avoir lieu à neuf heures du matin, Soledad se vit contrainte d'écourter son entraînement matinal, afin d'avoir le temps de se laver, de se préparer et de faire le trajet jusqu'au château. À son grand étonnement, elle trouva la baignoire remplie à son entrée dans la salle de bain, et y vit une prévoyance de sa nouvelle dame de parage, qui se trouvait être pleine de ressources. Elle profita des quelques instants gagnés pour se détendre plus longtemps que de raison, ce qui la fit se hâter une fois sortie, sous peine d'être en retard. Une fois le grand manteau rouge passé sur les épaules, et l'épée ceinte au flanc, elle quitta à grand pas la demeure familiale, saluant vaguement les domestiques qui s'affairaient dans le hall du bâtiment.

            Le jour se levait à peine, sur Kaer Ys, et il y avait peu d'activité dans la grande rue sur laquelle donnait son hôtel privé. Un vent frais soufflait avec force entre les bâtiments, faisant claquer derrière Soledad les plis de son grand manteau. Elle prit d'un pas déterminé la direction du château, remâchant des pensées qu'elle avait depuis de longs mois. Même en tant que générale-en-chef, elle ne savait que trop bien que Gómez et Madrazo ne s'encombreraient pas de son avis pour lancer l'offensive sur Fiore. À vrai dire, la récente levée de troupe s'était faite presque contre son gré. Si elle avait souhaité le renforcement des troupes régulières, elle n'avait jamais demandé la levée d'une armée complète. Mais le devoir la liait à sa patrie, et rien ne pouvait l'en dévier, sinon certaines de ses convictions les plus profondes.

            Comme Soledad remontait les grandes artères de la ville en direction du château, elle se remémorait la dernière campagne militaire qu'elle avait menée. L'an dernier, une ligue de barons s'était soulevée dans l'ouest du royaume, pour tenter de faire sécession du royaume. Gómez et Madrazo n'avaient fait ni une, ni deux, et l'avaient envoyée marcher sur l'insurrection, avec une armée de sept mille hommes, face aux quinze milliers qu'avaient levé les barons sur leurs terres. L'armée royale n'avait dû sa victoire qu'à un coup de génie tactique de sa générale-en-chef, qui avait du même coup fait taire les derniers détracteurs qui s'opposaient à elle. Soledad n'était pas du genre à se vanter, mais à part son titre de chevalière, la seule autre chose qui pouvait la flatter était le souvenir de ses victoires militaires. À vrai dire, depuis qu'elle était générale-en-chef, le pays avait été assez calme, et elle n'avait eu qu'à mater de petites insurrections locales. En effet, la contestation contre le régime en place était assez forte dans les régions éloignées de la capitale, et Gómez et Madrazo n'hésitaient pas à envoyer Soledad au charbon dès qu'un groupe armé menaçait l'ordre en place. À vrai dire, plus qu'une troisième tête pensante, elle occupait surtout le rôle de bras armé du gouvernement, et elle ne s'en plaignait pas : gouverner une armée, cela, elle savait, mais gouverner un pays, c'était une toute autre paire de manches.

            Les patrouilles de gardes qu'elle croisa sur le chemin s'arrêtaient pour la saluer, ce à quoi elle répondait de signes du menton. Elle était pressée d'être arrivée, car il faisait froid, et la salle du conseil abritait une superbe cheminée. Ses bottes claquaient sur le pavé des rues, annonçant sa venue aux badauds proches, qui étaient rares en cette heure matinale.

 

            La salle du conseil se trouvait au sommet d'une des tours du château, et l'escalier qui y menait mettait à chaque fois les jambes de Soledad à rude épreuve, malgré son entraînement important. Elle ne fut pas mécontente d'être parvenue au sommet, et remarqua qu'il manquait encore Lawrence Byron, ainsi que quelques autres membres du conseil, quand elle entra. Gómez était assis à sa place habituelle, les mains croisées sur sa pochette à documents. Il était vêtu simplement, et le seul signe distinctif de sa charge et de sa position était la petite médaille dorée, figurant une gravure d'arbre, piquée sur sa tunique noire. C'était un homme d'une bonne taille, et assez maigre. Sa chevelure, qui commençait à grisonner, s'étalait en boucles longues jusque sur ses épaules, et il avait le regard sévère. Madrazo, assis immédiatement à côté, affichait un air beaucoup plus décontracté. La tête balancée en arrière sur le dossier de sa luxueuse chaise, il rattrapait sa nuit, les mains croisées sur le ventre. Il y avait également le capitaine du guet de Kaer Ys, un gros homme toujours vêtu d'une cotte de mailles, et qui préférait la bière et les femmes plutôt que son rôle d'assurer la sécurité en ville. Assis à côté de lui, se trouvait le cardinal de Ker'is, représentant en la ville du corps religieux dominant dans le royaume. Cela n'était pas un hasard, car les deux hommes avaient noué, au fil des beuveries et des descentes aux maisons de passe, une amitié certaine. Cela dégoûtait Soledad, qui avait été instruite du dogme religieux dès l'enfance, et fervente fidèle qui confessait ses actes une fois par semaine. Si cela n'avait tenu qu'à elle, elle aurait bouté le prélat hors de la ville séance tenante. Mais elle avait une place bien délimitée, et Gómez n'hésitait pas à réprimander quiconque outrepassait les limites de sa fonction. Pour finir, quelques grands nobles étaient également assis. Ils représentaient « la voix du peuple » selon les termes officiels du régime militaire, mais en réalité, ils finançaient le régime pour se garantir des privilèges tels que l'exonération, ou même des récompenses en titres et en terres, et pesaient sur les décisions dans leur propre intérêt. Tous les grands nobles présents au conseil, Soledad les connaissait depuis qu'elle était petite, et cela ne faisait qu'attiser son mépris. En définitive, la seule personne du conseil qu'elle ne méprisait pas, et même qu'elle appréciait, n'était pas encore arrivée.

            Lawrence arriva quelques minutes plus tard, tout en tapotant le sol avec le bout du fourreau de son arme. Le jeune valet qu'il avait pris à son service le guida jusqu'à sa chaise attitrée, juste à côté de celle de Soledad, puis se retira. Le vieil homme tendit sa main hasardeusement en direction de Soledad, pour s'assurer de sa présence et la saluer.

- Bonjour, mon oncle, dit Soledad en saisissant la main du vieil homme.

Lawrence ne partageait avec Soledad aucun lien de sang, mais il avait connu la jeune femme dès la naissance, car c'était un ami proche de longue date de son père, qui l'avait considéré comme un frère. En tant que tel, il s'était toujours comporté envers Soledad comme un oncle envers sa nièce unique. C'était d'ailleurs grâce aux recommandations du père de Soledad que Lawrence était entré dans les services de renseignement, et s'était hissé petit à petit au sommet de l'échelle.

- Bien, nous sommes tous réunis, déclara Gómez, en prélude au conseil.

Discrètement, il donna un coup de coude dans les côtes de Madrazo, pour l'éveiller.

- Lisez-nous l'ordre du jour, maître argentier.

D'une voix endormie, Madrazo lut le parchemin qu'il avait posé devant lui, sur la table, avant de somnoler.

- Nous sommes aujourd'hui réunis pour traiter de la manière qu'il faudra envers les risques d'insurrection, pour contrecarrer tout retour du prince, ainsi que pour …

L'exposé dura de longues minutes, et au final, la mise en marche imminente de l'armée rebelle n'était pas le seul ordre du jour, loin de là. Il fallait aussi traiter des taxes et des impôts récemment augmentés pour couvrir la levée des armées, les négociations avec les banquiers qui prêtaient aux militaires, les opposants politiques à jeter au cachot … Tout cela, Soledad n'y entendait goutte, et n'écoutait pas plus. Quand on lui demandait son avis, elle se contentait de répondre d'un simple signe de tête. Lawrence le déplorait, car cela donnait du crédit aux détracteurs de sa nièce, en premier lieu le cardinal et les plus grands nobles, qui voyaient d'un très mauvais œil sa position, chacun pour leurs propres raisons.

            Lorsqu’enfin, il fut question du côté militaire des choses, Soledad sortit de ses rêveries, comme interpellée par le professeur.

- J'affirme qu'il faut tenir l'armée prête à toute éventualité, martela-t-elle, quand l'un des nobles relata la lassitude qui montait dans les rangs des soldats. Si jamais les révolutionnaires attaquent pendant que nous remballons notre barda, que fera-t-on ? On leur jettera des casseroles à la figure ? Nous devons être fermes.

- Ils sont à peine un millier … Nous en avons dix milliers sous les remparts ! Rétorqua le noble en question.

- Que valent dix mille fermiers, maçons, instituteurs, face à un millier de soldats de métier, entraînés depuis des années ?

Soledad ne le savait pas, mais son discours était très proche de celui du meneur des révolutionnaires, Starduster.

Gómez prit alors la parole :

- Nous avons toutes les raisons de penser que, outre les traditionnels passages souterrains - nous en avons rebouché certains cette semaine - nous risquerions de recevoir de la visite par le port, si jamais le prince décide à se montrer. Avez-vous pensé à un plan pour cela ?

- Le prince se montrera, j'en suis certaine, répliqua Soledad. Quant à savoir s'il sera suivi d'une armée …

- Mes informateurs ont perdu la trace du prince sur une des îles du détroit, intervint Lawrence. Il m'est impossible de savoir ce qu'il en est, tant que le prince n'aura pas remis pied à terre. Cela dit, les compagnies de mercenaires ont commencé à s'agiter. Les royaumes du sud ont signé une trêve, et tous ces guerriers en rupture de ban cherchent à s'étriper, peu importe le prétexte. Il faudra renforcer la surveillance des côtes dans les prochains jours.

- Pour en revenir au plan, reprit Soledad, j'ai pensé à peu près à toutes les éventualités. Dans le bénéfice du doute, nous laisserons la garde de la ville à la charge du guet, tandis que l'armée restera à l'extérieur. Il serait malaisé de faire tenir pendant plusieurs jours dix milliers de soldats entre les murs de la cité. Cela dit, nous nous tiendrons prêt à intervenir, au moindre signal d'alarme venant de la ville.

Tout en continuant son plan et en déroulant les éventualités, elle expliqua clairement ses mouvements sur la grande carte de la ville posée sur la table. Qu'on l'apprécie ou qu'on la déteste, tout le monde était forcé à l'admiration devant le génie tactique de Soledad. Elle pouvait passer des nuits entières à échafauder un plan pour chaque éventualité envisageable d'une opération, et être insatisfaite d'elle-même le lendemain. En outre, elle faisait preuve d'une adaptabilité et d'une vitesse de réflexion à toute épreuve. De fait, lorsqu'il n'y avait aucun conflit à mater, aucune inspection des troupes à mener dans le pays, Soledad aimait beaucoup s'adonner à cette variante du jeu d'échecs, qui se pratiquait beaucoup dans le royaume. Elle y dédiait tout le temps libre qu'elle ne passait pas à lire ou à s'entraîner, et c'était devenu pour elle comme une drogue, une drogue pour oublier tout ce qui manquait à sa vie. « Ce qui manquait à sa vie », c'était un terme vaste, pour ce qui la concernait. Soledad venait de franchir le cap des trente ans, et n'avait jamais connu l'amour plus loin que les baisers, quand elle avait douze ou treize ans. De même, depuis qu'elle s'était retrouvée seule lorsque Lago et Æthel avaient pris l'exil, elle n'avait eu aucune amie digne de ce nom, aucune confidente, et la dame de parage qui l'avait élevée avait plutôt fait office de mère. C'étaient surtout les choses simples, qui manquaient à Soledad. Elle se consolait en se disant qu'elle était promise à une grande vie, et que cette grande vie serait dédiée à une cause supérieure à tout : le pays. Mais ça ne l'empêchait pas d'avoir gardé son portrait, pour se plonger dans ses yeux lorsque le cœur n'y était pas. Ainsi était Estrella Solitaria Hydrangea, dite Soledad, une femme qui aurait pu être belle et désirable, mais que la volonté paternelle et les années d'entraînement avaient mise sur la voie de la guerre, voie qu'elle ne quitterait pas de sitôt.

- En définitive, tout repose sur la rapidité à entrer en action, conclut-elle en se rasseyant.

- Mettons que par un moyen magique, la Porte des Héros soit condamnée, avança l'un des nobles. Que fait-on ?

Soledad soupira, pour garder le contrôle d'elle-même. Non seulement le groupe de nobles ne l'aimait pas et lui mettait des bâtons dans les roues, mais en plus ils n'étaient pas des lumières.

- Vous semblez oublier, messire, que Soledad est la seule antimage du royaume à pouvoir rivaliser avec feu son père – que les dieux gardent son âme ! - et qu'aucune magie ne lui résiste.

Lawrence avait parlé, avec un ton aimable. Mais ses traits contractés et son poing blanchi par la pression, sur la poignée de son arme, signifiaient qu'il était prêt à découvrir quelques pouces d'acier à la moindre contrariété.

- C'est exact, renchérit Gómez, qui pour une fois se rangeait du côté de sa générale-en-chef.

Soledad soutint le regard du noble, qui détourna les yeux avec une moue de désapprobation.

- Il me semblait avoir suffisamment fait démonstration de mes capacités lors de la dernière campagne, non ? Renchérit-elle.

 

Le conseil continua jusqu'à l'heure du déjeuner, et Soledad ne fut pas mécontente de quitter la salle lorsque celui-ci fut achevé. Tout ce dont elle avait envie pour le moment, c'était d'aller manger. Après s'être séparée de Lawrence, qui habitait au château, elle quitta la forteresse et redescendit dans les rues de Kaer Ys, qui étaient beaucoup plus animées que quand elle avait fait le trajet en sens inverse, quelques heures plus tôt. À son hôtel, elle trouva la table mise et sa famille attablée, et les rejoignit avec plaisir. Sa tante, qui tirait parti de la position de sa nièce au conseil pour mener au mieux ses affaires, lui demanda le compte-rendu habituel.

- Lord Parmæn a encore une fois insisté sur le « bien que ferait à l'économie » l'abrogation du droit de frapper monnaie en ses terres, et Madrazo semblait être d'accord. Les caisses du royaume sonnent creux, depuis qu'ils ont décidé de lever sans mon accord une armée en se servant dans les travailleurs, ouvriers et paysans dans tout le pays.

- Peu étonnant, de la part d'un tel requin, commenta la tante de Soledad (Sonia, donc). D'autres nouveautés ?

- Il a été question d'un litige d'arbitrage qui court depuis des années, et également des directives à donner à la guilde des marchands pour cette année. À part ça, quasiment tout le conseil a été dédié à l'organisation militaire des prochains jours. À ce sujet, ma tante …

Soledad se pencha imperceptiblement en avant, et reprit sa phrase :

- Ce soir, je ne serai pas là. Je vais aller m'installer au campement. Les révolutionnaires risquent d'entrer en mouvement très bientôt. Dès ce soir, ma tante, faites surveiller chaque issue de l'hôtel par des valets armés.

- Cousine, la guerre est pour bientôt ? Demanda le fils aîné de Sonia, qui avait récemment développé un intérêt pour les faits d'armes, ou plutôt le prestige des faits d'armes.

- Pas la guerre contre Fiore. La guerre contre notre propre peuple. Les révolutionnaires sont nés sur ce sol, tout comme vous et moi.

- Aucune nouvelle du prince Æthel n'a été donnée au conseil ? S'enquit Sonia.

- Aucune qui soit parvenu aux oreilles d'oncle Lawrence, malheureusement.

- N'est-il pas dangereux, de parler ouvertement de lui ? Demanda le deuxième fils de Sonia.

La tante répartit, avec un certain orgueil :

- Mon fils, j'ai connu Gómez et Madrazo à un âge où ils se mouchaient dans leurs doigts et bavaient leur potage. Qu'on me foudroie si j'ai peur d'eux ! Plus tôt le roi remontera sur le trône, mieux cela sera pour nous.

- Ma cousine, qu'en pensez-vous ?

- Pas grand-chose. Je ne suis à la botte de personne ; c'est mon pays que je sers avant tout.

- Ton père tenait le même discours, quand on lui demandait pourquoi il n'avait pas combattu les putschistes, déclara nostalgiquement Sonia.

Elle rajouta :

- Tu as dit que tu allais t'installer pour les prochains jours au campement de l'armée. Veux-tu que je fasse apprêter l'armure de Xérès-de-la-Frontière, ainsi que Cien-Años et Andevellicos ?

Chacun de ces noms avait été prononcé avec respect et déférence.

- Bucéphale ! Répondit Soledad vivement, presque outrée qu'on ait pu faire passer de vulgaires armes avant son cheval. Faites seller Bucéphale !

            Après le repas, Soledad s'occupa d'empaqueter des affaires pour plusieurs jours de camp, avant de faire un crochet par son arsenal personnel. Là, les valets d'armes étaient à pied d’œuvre. Ils s'occupaient de polir et d'épousseter les fleurons de son arsenal, les armes citées par sa tante au repas : une armure complète, une lance et un glaive. Comme c'était pratiquement terminé, ils rangèrent tout l'équipement dans les coffres de transport étudiés pour, et s'affairèrent à les descendre aux écuries. Soledad prit au râtelier une petite miséricorde, longue comme l'avant-bras, qu'elle glissa dans son fourreau en cuir. Il s'agissait de la dernière réalisation du précédent maître forgeron du château, qui avait modelé trois exemplaires identiques de miséricorde. Soledad en avait une, le forgeron avait une autre, et on pensait la dernière perdue. Une fois le fourreau solidement attaché à sa ceinture, elle quitta la pièce, et alla s’enquérir des préparatifs de son cheval.

            Bucéphale était un grand étalon blanc, d'une race qu'on n'élevait qu'au nord du Niflheim, non loin de Fàfnir, et nommé d’après une ancienne légende. Soledad se l'était vue offrir lorsqu'elle avait treize ans, et il n'était qu'un poulain à l'époque. De fait, il n'était plus de la première jeunesse et n'avait plus l'aptitude à la course de sa jeunesse, mais il n'avait rien perdu de sa vaillance au combat. Il avait été l'ami de Soledad lors de maints dangers, et lui avait sauvé la vie à plusieurs reprises.

            Les préparatifs étant achevés, Soledad salua sa famille, puis monta en selle. Bucéphale, entre les deux caisses d'équipement militaire, le baluchon d'affaires, et la lourde lance en bois et bronze accrochée sur le côté de la selle (le poids de Soledad, au milieu de tout cela, était négligeable), était chargé comme un dromadaire. Ce qui ne l'empêcha pas de quitter fièrement les écuries de l'hôtel privé de Soledad, et de porter sa cavalière d'un pas sûr dans les rues de la capitale. Les gens se retournaient sur le passage de Soledad : la croiser à pied n'était pas rare, mais la voir monter son cheval ne pouvait être qu'un signe avant-coureur de la guerre. La femme semblait chétive, montée sur son lourd étalon, entre les baluchons, les coffres ouvragés et les armes. Chacun savait, cependant, quelle importance cette femme d'apparence chétive avait dans l'armée du royaume.

            Chargé comme il était, le destrier de Soledad ne pouvait avancer autrement que d'un train de sénateur, et la nouvelle de son passage ne mit guère longtemps à la dépasser. Ainsi, lorsqu'elle atteignit la Porte des Héros, une foule compacte de badauds s'y tenait, qui se fendit comme un banc de poissons dès qu'elle s'approcha. Les gens l'acclamaient : elle était le plus populaire membre du triumvirat. Paradoxalement, elle n'avait que très peu de pouvoir et d'influence sur la vie de ces gens.

            Comme elle parcourait les derniers mètres avant de franchir l'immense arche de pierre, quelques habitants, essentiellement des femmes – fillettes, adolescentes, mères de famille ... - s'avancèrent et jetèrent des poignées de fleurs sous les sabots de Bucéphale.

- Je ne compte pas mourir, vous savez, dit-elle pour tromper la coutume.

Jeter des fleurs à un guerrier partant au combat, signifiait, dans le sud du royaume, qu'on honorait sa mort à l'avance. En effet, il courait une rumeur dans le peuple de la ville, selon quoi le prince allait bientôt débarquer avec une armée de mages venus de l'autre côté du détroit, de Fiore, et de vingt mille soldats.

            Le camp n'avait pas changé, depuis l'inspection d'il y a quelques jours, mis à part le sol qui n'était plus boueux. Les soldats trompaient l'ennui comme ils le pouvaient. Cela dit, une vague d'excitation et d'empressement saisit tout le campement, lorsque la nouvelle s'y répandit que la générale venait y prendre ses quartiers. Cela signifiait qu'il y allait bientôt avoir de l'action. Les plus optimistes pensaient que la traversée du détroit n'était plus qu'une question de jours. Ceux qui savaient, soit par leur rang, soit par leurs relations, ce qui se tramait réellement, étaient bien moins optimistes. On allait se battre contre une milice fantôme qui mettait à l'amende l'armée royale du pays depuis des années, et qui vivait dans les égouts. Pas contre l'ennemi de toujours, Fiore.

            Soledad trouva sa tente déjà installée, dressée et garnie de meubles. Visiblement, Lawrence avait fait parvenir ses ordres il y a déjà longtemps, sans quoi elle aurait trouvé vide l'emplacement de sa vaste tente.

            Après s'être installée et changée pour une tenue plus militaire, elle repartit en vadrouille dans le camp, en quête de la tente où se tenait l'état-major de l'armée. Les autres généraux, à qui elle commandait, s'y réunissaient, ainsi que les plus haut gradés, quotidiennement. Elle se demandait bien quel en était l'usage, alors qu'aucune guerre n'avait lieu pour le moment, mais c'était ainsi. Après tout, depuis près d'un mois que l'ost était stationné sous les murs du château, elle n'y avait mis les pieds que lors des inspections gouvernementales.

            Soledad ne put réprimer la sensation habituelle de malaise, quand elle entrait là où siégeaient les autres généraux. Tout d'abord, parce qu'en l'occurrence le relâchement était général : certains jouaient aux dés, d'autres encore empuantissaient l'air en fumant de gros cigares. Mais, surtout, la moitié des hommes ici présents l'avaient courtisée, et l'autre moitié hésitait à le faire, tout cela bien sûr pour son héritage. Certains même avaient tenté d'abuser d'elle, sans succès. Le dernier avait été l'un des généraux, qui avait fini avec la miséricorde de Soledad entre les côtes.

            Aussitôt qu'elle entra, l'on se redressa, comme si de rien n'était. Soledad avait l'habitude. La moitié des membres de l'état-major avait été nommée par complaisance et n'était qu'un ramassis de bons à rien, l'autre moitié ne s'intéressait qu'à sa carrière personnelle. De l'avis de Soledad, et de la plupart des nobles, les derniers grands généraux, tels que son père ou Leif Snørrisson, dataient de la génération précédente.

- Messieurs, il va falloir se reprendre, dit-elle d'une voix forte. Le conseil a eu lieu ce matin, et il se pourrait fort que nous ayons à entrer en action dans les tout prochains jours, probablement en plein milieu de la nuit. Inspectez vos bataillons dès cet après-midi !

- Quel est le plan ? Demanda l'un des généraux, dont les pieds étaient posés sur un gros coffre de bois.

Soledad expliqua alors en détail son plan d'action imaginé en chemin, qui consistait principalement à occuper et sécuriser toute la zone autour de la ville, ainsi que la ville-même, en coordination avec les gardes du guet.

- Et cela nécessite dix mille soldats ?

- D'après nos informations, il se pourrait que les révolutionnaires soient appuyés par une armée privée, des mercenaires, qu'on estime à cinq milliers. Mieux vaut ne pas jouer le hasard.

Ensuite de quoi, Soledad délivra ses ordres particuliers à chacun des généraux, qui était à la tête de sa propre troupe de soldats. Les instructions étaient très précises. Les rues, pour la plupart étroites, de Kaer Ys, n’avantageaient pas l'armée dans un conflit avec une milice de guérilleros connaissait par cœur chaque recoin de la ville, et si jamais les mercenaires devaient débarquer, Soledad doutait des chances de victoire de son camp. Mais, en tant que générale-en-chef, elle se devait d'y croire jusqu'au bout.

 

            Il s'écoula deux jours, avant que l'alerte ne fût sonnée. Deux jours pendant lesquels Soledad, pour tromper l'ennui, avait hanté le champ d'entraînement, garnissant de bleus les nouvelles recrues, et virevoltant lame contre lame avec les vieux briscards du métier. La nuit du troisième jour, on vint la trouver dans sa tente. En vérité, quand le messager entra, elle était déjà éveillée, car elle avait entendu le cor sonner l'alerte. L'instant d'après, elle était habillée, et ses valets d'armes à ses côtés. Ils lui donnèrent son gambison noir qu'elle enfila, ainsi qu'une chape de cuir qu'elle mit sur sa tête. Puis, pièce par pièce, ils la firent entrer dans l'armure de Xérès-de-la-Frontière. D'abord les solerets, puis les cuissardes, le plastron, l'armet, puis les gantelets et les épaulières. Finalement, ils fixèrent les éperons dorés, si chers à Soledad, à l'arrière de ses solerets.

            L'armure de Xérès-de-la-Frontière pesait un certain poids, mais permettait une liberté de mouvement qu'aucune autre armure ne possédait. De plus, Soledad était suffisamment vigoureuse pour pouvoir bouger sans encombre avec. Ensuite, ses valets d'armes lui apportèrent, à deux pour la porter, une lourde lance dont la hampe était de bois renforcé de bronze gravé. Le plus surprenant, à propos de cette arme, n'était ni la taille de l’ensemble, ni la combinaison des matériaux de la hampe, mais la forme du fer : c'était un grand losange, aux quatre bords aiguisés comme des rasoirs, et forgé dans un acier bleu sombre, à qui la légende prêtait des propriétés magiques. Ledit fer faisait bien quarante centimètres de long pour un peu moins de trente de large. Bien plus qu'il n'en faut pour tuer un homme, songea Soledad. C'était Cien-Años, un des nombreux héritages familiaux échus à elle. Puis, les écuyers vinrent lui ceindre au côté le baudrier auquel pendait un glaive long comme le bras, qui n'avait pas de garde et dont le pommeau était sculpté. La lame était faite du même acier bleuté – réputé magique – que la lance ; et la tradition martiale lui donnait le nom d’Andevellicos. Pour finir, Soledad se saisit elle-même de sa miséricorde, dont elle passa le fourreau dans des boucles prévues à cet effet, sur son gantelet gauche. Elle était parée.

            Devant sa tente, son brave cheval Bucéphale l'attendait, habillé en guerre lui aussi. Soledad, qui pourtant n'était pas aidée par la taille, le monta sans aucune aide, du fait de la souplesse de mouvement presque surnaturelle de son armure. Partout dans le camp, montait le son de la guerre en préparation. On fourbissait les lames, on vérifiait les arbalètes, on graissait la maille. Les tentes vomissaient des soldats, pour la plupart mal réveillés, qui faisaient route vers les râteliers d'armes. Sa lance passée à des crochets de la selle, Soledad fit son chemin jusqu'à l'orée du campement, où plusieurs compagnies de soldats étaient déjà prêtes à entrer dans le feu de l'action. Dans le ciel noir, la fusée éclairante tirée depuis l'un des postes de garde commençait à peine à s'infléchir vers l'océan. On n'y voyait pas grand-chose, et la lumière jetée par les torches que portaient de nombreux soldats s'arrêtait net quelques mètres plus loin, comme dévorée par les ténèbres. Soledad ressentait cette excitation étrange, à quelques instants de mener la charge, qu'elle ressentait à chaque fois qu'elle menait action de guerre. Sans doute était-ce sa nature, mais à tout le moins elle ne regrettait pas d'avoir choisi ce destin. Les chevaux piaffaient, et on aurait pu jurer que les hommes aussi. Certains bleus ne sentaient plus leurs jambes, d'autres vomissaient toutes leurs tripes. Les nombreuses désertions essuyées depuis le début du coup d'État, vingt ans plus tôt, avaient fait leur œuvre : jadis réputée pour sa droiture et sa discipline, l'armée royale de Captio avait fini par atteindre un effectif si bas qu'au moindre coup de semonce, il fallait organiser des levées dans toutes les villes du pays.

            Quelques instants après, l'armée était là, au complet. Les généraux, montés sur leurs destriers de guerre, attendaient l'ordre de Soledad, qui donna alors signe aux sonneurs de cor de sonner la charge. Un son grave et puissant retentit sur la plaine venteuse qui bordait Kaer Ys. Soledad fit volte-face sur son destrier, l'éperonna, et donna la charge sur la ville, un cri guerrier aux lèvres. L'instant d'après, dix mille soldats la suivaient au pas de charge. Leur course émettait un grondement monstrueux, qui ne manquerait pas de réveiller toute la ville.

            De l'orée du campement, les faubourgs et la Porte des Héros se trouvaient à plus de deux kilomètres, de l'autre côté de la voie ferrée. La distance fut rapidement couverte, mais le rythme ralentit lorsque les troupes s'engagèrent entre les maisons tassées, pour atteindre l'unique trou jamais percé dans les remparts de Kaer Ys. Et une surprise les y attendait : les mages étaient déjà là. Du haut du rempart, ils étaient quatre, et prêts à en découdre. L'un d'eux était assis en tailleur, et les trois autres n'attendaient que d'attaquer. C'est alors que Soledad aperçut la fine couche d'air qui obstruait la porte. Mais une observation plus approfondie lui apprit que ce n'était pas de l'air : c'était une barrière magique ; en vérité, une barrière d'une forme assez concentrée pour arrêter un tir de type Jupiter.

- Vous ne passerez pas ! Tonna l'un des mages, depuis le rempart.

Soledad se saisit alors de Cien-Años.

- Je passerai ! Répondit-elle alors, d'une voix puissante.

Et, éperonnant Bucéphale, elle fonça bride abattue sur le passage, bousculant plusieurs soldats au passage. Au même moment, les mages prirent part à la bataille. L'un d'eux, une femme que Soledad ne vit pas entièrement, se laissa tomber dans le tas, en se rattrapant sur des soldats. Tout ceux qu'elle toucha retournèrent subitement à un corps d'enfant, et s'emmêlèrent dans leurs armures trop grandes en tentant de fuir. Elle tenta d'attraper Soledad, mais Bucéphale filait comme une bourrasque, droit vers la Porte. Soledad y fut bientôt. Alors, elle brandit sa lance, et le fer de Cien-Años traversa la barrière magique comme du beurre. Les yeux fermés, elle se concentra. Quand on n'avait aucun contrôle de la magie, le simple fait de la faire sortir relevait de l'exploit. Mais Soledad s'y était souvent entraînée, et la puissance du catalyseur aidait beaucoup. Quelques secondes de concentration suffirent à la jeune femme pour jeter à bas la barrière magique. Cependant, il lui en coûta un grand effort, car expulser une magie dont on ignorait l'usage demandait beaucoup plus de volonté que dans le cas contraire.

- Ils sont entrés ! Le mur est tombé ! S'exclama l'un des mages, comme si c'était la fin du monde.

Soledad releva le vantail de son casque, et cria au plus proche général :

- Je te délègue le commandement des opérations ! Je fonce au château !

Elle éperonna Bucéphale, pour le faire partir au galop. Mais on l'en empêcha. Les mages s'étaient jetés dans la mêlée, et l'un d'eux s'était laissé tomber devant elle. Une main sur le museau de Bucéphale, il empêchait celui-ci d'avancer, et de l'autre, préparait un sortilège à l'intention de Soledad. Il avait le visage couvert de tatouages, et son regard terrifiant croisa celui de Soledad. Cette dernière ne lui laissa aucunement le temps d'attaquer : d'un mouvement souple du poignet, elle se saisit de Cien-Años, la fit virevolter deux ou trois fois en l'air, et abattit violemment l’extrémité de la hampe de son arme au creux de l’épaule du mage. Cependant, le coup manqua, car sa cible s’était dérobée au dernier moment, relâchant ainsi sa prise sur Bucéphale ; lequel s'élança d'un bond. Toujours lance à la main, Soledad se retourna en direction d'un des généraux, qui se trouvait au combat direct avec l'un des mages, et s'exclama à son attention :

- Je te délègue le commandement des opérations ! Je cours au château !

L'instant d'après, le mage qui affrontait le général se retourna et s'exclama :

- Hiro ! Empêche-la d'aller plus loin !

Un combat féroce s’engagea entre les deux. Soledad sauta de sa selle, tenant fermement sa lance en main. Assez étonnement, son adversaire parvenait à tenir tête à une arme de trois mètres de long, en se battant à mains nues. Il faillit même parfois atteindre Soledad en plein ventre d’un coup de poing chargé de magie, que la jeune femme parvenait à contrecarrer in extremis. Au terme d’un duel acharné qui dura près d’une minute, Soledad réussit à sonner le mage d’un violent coup de coude dans la tempe. Aussitôt, elle siffla Bucéphale, l’enfourcha et se lança au galop vers le château.

En chemin, elle rencontra plusieurs patrouilles de gardes en alerte, et s’assura qu’ils tenaient leur poste. Il lui sembla voir un ou deux révolutionnaires ramper sur les toits de la ville, esquivant son passage, et cela ne fit que la motiver à atteindre le château le plus vite possible. Lorsqu’elle y parvint, le pont-levis était relevé, et aucun garde ne répondit à ses appels. Elle descendit de selle, et repéra un écart de niveau entre la pierre et le bois du pont qu’elle pourrait exploiter pour bloquer sa lance. Tenant Cien-Años par la base du fer, elle recula de plusieurs mètres, sous le regard inquiété de son destrier. Une fois le recul suffisant, elle s’élança d’un bond, comme si son armure complète n’avait pas pesé plus lourd qu’une plume, et sauta par-dessus les quelques mètres de vide qui la séparaient de son objectif. L’atterrissage se montra autrement plus ardu que le décollage, et il lui fallut une grande dose d’agilité pour ne pas se briser l’échine contre les rocs qui garnissaient le pied de la falaise. Quand elle se fut hissée sur le rempart, lance en main, elle regarda tout autour d’elle, et fut alertée de n’apercevoir aucun garde. Elle vit finalement un homme à terre dans la cour, portant l’uniforme du royaume. Elle accourut pour voir de quoi il en retournait, seulement pour voir que le soldat avait expiré depuis un long moment. Un autre garde, qui avait été dissimulé au pied du rempart à quelques mètres de là, était dans le même état.

« S’ils m’avaient écoutée quand je m’étais emportée au conseil contre l’incompétence de la garnison du château, on n’en serait sûrement pas là … »

Alors, elle se dirigea vers la tour du château, et quelle ne fut pas sa surprise quand elle vit ce qu’il restait de la grande porte en acier anti-magie : deux grands battants dégondés, diminués de fragments restés sur l’embrasure. C’était cependant le seul dommage fait au bâtiment, ce qui la rassura quelque peu. Elle s’avança dedans d’un pas prudent, guettant une présence dans chaque coin. Un bruit vint de l’escalier au fond de la grande salle, derrière le trône. Elle se tendit, prête à estoquer quiconque l’approcherait à moins de dix pas.

- Qui va là ? Tonna Soledad, pointant sa lance sur les intrus.

La seule réponse fut un claquement sec. L’instant d’après, un puissant rayon lumineux focalisé sur elle l’éblouissait, tout en l’empêchant de voir clairement qui c’était.

- Rends-toi, et nous ne te ferons aucun mal, avertit une voix non identifiée. Es-tu pour ou contre le royaume ?

- J’ai combattu toute ma vie pour son salut.

- Alors nous ne sommes pas tes ennemis. Nous sommes venus sauver le roi de l’emprise des militaires. En sauvant le roi, nous sauvons le royaume.

La lumière s’affaiblit, cessant ainsi de l’éblouir. En réalité, celui qui la brandissait avait juste baissé sa main droite – la source du faisceau – vers le sol. Alors, la lumière tamisée lui permit de voir clairement les visages de ceux qui l’avaient avertie, et elle crut sentir son cœur lui tomber hors de la poitrine. Cien-Años chut au sol.

- Lago ? C’est toi ? Demanda-t-elle en retirant son heaume, sans se soucier de rien.

Tout discernement avait quitté son esprit, qui bouillait d’un millier de pensées confuses.

Alors, elle remarqua qu’il avait du sang sur le visage et les bras, tout comme ses compères. Et ils venaient tous de débouler par l’escalier de la tour au sommet de laquelle le roi dormait.

- Vous avez tué le roi ! S’exclama-t-elle, profondément choquée.

Son univers mental s’effondrait, tout comme l’image qu’elle s’était forgée de Lago depuis qu’il était « parti en voyage pour se former » avec le prince, voilà plusieurs années. De tous les scénarios de son retour qu’elle avait imaginés durant les soirs de solitude, celui du retour en tant que mercenaire régicide était bien un des seuls auquel elle n’avait jamais pensé.

- Je n’ai tué personne. Le roi est en …

- Mensonges !

Ce disant, Soledad remit son heaume et ramassa Cien-Años. Elle se projeta en avant, prête à transpercer de sa lance quelqu’un qui avait habité sa pensée chaque jour depuis des années. Lago n’esquiva que de justesse, bousculant ses compères à qui il ordonna de fuir.

- Il a raison, dit l’un d’eux. Il a prouvé sa valeur au combat, ne l’encombrons pas. Rejoignons Juvia et les autres.

Ils se retrouvèrent ainsi seuls dans la grande salle, face à face. Lago n’avait pour seules armes que sa magie et son bouclier ; Soledad était une excellente guerrière, doublée d’une anti-mage inégalée dans le royaume.

- Ce n’est pas comme ça que j’imaginais les retrouvailles de Lago et de Soledad, dit-il pour tenter de la déstabiliser.

Soledad tilta à ces mots. Comme prise d’une folie furieuse, elle asséna à sa cible un coup de la hampe de sa lance, d’une violence telle que Lago tomba au sol comme une masse. Elle se mit à hurler de toutes ses forces, abandonnant toute velléité d’attaque :

- Quand tout le monde te voulait mort, je t’ai gardé en vie ! Tu m’as blessée ! Tu n’imagines pas à quel point ! Et c’est comme ça que tu me rends mon amour !

Elle se laissa tomber à genoux, le souffle court. L’instant d’après, Lago était sur elle, et elle ne dut son salut qu’à un heureux réflexe qui lui fit bloquer le bouclier du jeune homme avec sa lance. Cependant, il parvint à la lui arracher des mains et à la faire voler à plusieurs mètres de là, sur le marbre qui pavait le sol. Soledad dégaina alors son glaive, Andevellicos, et bondit à l’assaut. Elle était sûre de l’emporter, face à un ennemi qui ne se battait qu’avec un bouclier. Elle annula une décharge magique qui l’aurait aveuglée si Lago avait réussi à toucher ses yeux, et le repoussa d’un coup de genou dans le ventre. Elle s’avança d’un pas ferme, prête à pourfendre. La pointe de sa lame entailla l’épaule de Lago, qui s’alarma : en temps normal, aucune arme blanche ne pouvait le blesser. Puis il se rappela la nature de la magie de son adversaire, et se saisit discrètement de sa miséricorde dissimulée dans la tige de sa botte ; il avait résolu d’abréger le combat autant que possible.

Soledad, voyant que ses coups portaient, décida de prendre le dessus une bonne fois pour toutes. Elle assaillit frontalement son adversaire, réduisant en miettes son bouclier et le laissant sans défense. Alors qu’elle brandissait sa lame au-dessus de sa tête pour mettre un terme au combat, Lago bougea vers elle avec une vivacité qui la surprit, et elle se sentit légèrement repoussée par le bras qu’il plaqua solidement sur son plastron.

- Tu as l’air d’une putain, affublée de tous ces insignes du pouvoir que tu détestes tant ! Gronda-t-il, d’un air de fureur que jamais Soledad n’avait vu.

Et il enfonça sa miséricorde profondément entre les côtes de Soledad. Celle-ci eut un hoquet, plus de surprise que de douleur, et laissa échapper la poignée de son glaive. Lorsque que le coup fût répété une deuxième fois, elle tressaillit de douleur.

« Se pourrait-il que … ce soit la troisième miséricorde du maître, celle qu’on … qu’on pensait perdue ? »

Elle s’évanouit après le troisième coup. Sa dernière sensation fut une sensation de chaleur, celle de son sang qui inondait son gambison de laine, et celle de son cœur après avoir revu Lago pour la première fois depuis des années. Et celui que dans ses rêves elle poursuivait de ses vœux venait de lui planter une lame entre les côtes, à trois reprises.