CLIMAX, PART. III

par Linksys

Lᴀɢᴏ

He's a pirate – Hans Zimmer


Le ciel se couvrait petit à petit, à l'horizon, et la mer se faisait de plus en plus houleuse à mesure qu'ils approchaient du port de Kaer Ys. Les vagues se fracassaient contre la proue du navire, et le vent claquait dans les voiles. Le navire montait et descendait dans le creux de la houle. Lago était debout, sur le bastingage, près de la proue. Il se tenait d'un bras au cordage, l'autre main tenant la longue-vue avec laquelle il tentait de discerner le château. Il portait pour toute armure un casque de fer doté d'un nasal, un gambison bleu foncé renforcé de cuir aux bras et aux épaules, et d'épaisses jambières du même matériau. Son bouclier en forme d'amande, peint d'une image de sa sœur, était posé contre le bastingage, sous lui.

- C'est toi qui fait ça ? Lui demanda le capitaine du navire, qui venait le voir, en désignant du menton les nuages qui s'amoncelaient sur l'horizon.

- Non, mais Lago y participe, répliqua le jeune homme sans bouger d'un pouce, le regard toujours fixé sur la côte.

- Fais doucement. Cette flotte compte cinquante navires, et pas un seul ne doit sombrer. Est-ce bien clair ?

- C'est bien clair.

- Laissez-le faire, intervint Æthel en s'approchant du gaillard d'avant, où se tenait la discussion. Il sait ce qu'il fait. Cette tempête qui se prépare empêchera l'approche de tout renfort maritime, une fois que nous aurons pris le port et débarqué.

- J'espère bien, répliqua sèchement le capitaine en tournant les talons.

Le silence se fit, seulement brisé par le bruit des vagues contre la coque, et les ordres que se donnaient les marins.

- Espérons que les révolutionnaires se sont préparés à notre venue, déclara Æthel. Nous avons trois jours de retard.

- Dans tout les cas, Lago pense qu'ils ne se plaindront pas de notre venue.

- Tu est toujours déterminé à mener le détachement d'avant-garde ?

- Plus que jamais. Lago attend ce jour depuis qu'il est petit, il ne se défilera pas.

- Et si tu tombais sur Soledad, que ferais-tu ?

- Ce que la situation impose. Bellum se ipsum alit. La guerre doit se nourrir d'elle-même. Si les rôles étaient inversés, elle en ferait autant envers Lago.

Au même moment, Leif Snørrisson, le chef de la Saga, s'approcha d'eux.

- Nous allons bientôt accoster. Tenez-vous prêts à mener l'assaut.

- Le plan n'a pas changé ? Demanda Æthel.

- Je t'aurais prévenu, s'il avait changé ! Répliqua Leif, avec un rire sonore. En ce qui nous concerne, on s'en tient au plan initial. Une moitié de nos hommes court au château, et l'autre moitié sécurise les grandes artères de la ville pour empêcher l'armée régulière de faire la jonction avec la garnison du château, et pour neutraliser les patrouilles qui pourraient entraver notre progression. On n'a pas assez d'hommes pour livrer une bataille rangée en terrain découvert. Ah, et le détachement d'avant-garde ouvrira la voie jusqu'au château, bien entendu. Il me semble que tu t'étais porté volontaire pour prendre sa tête ? Demanda-t-il à l'intention de Lago.

- C'est cela.

- Tu laisserais ton futur roi sans protection ? Demanda-t-il pour le tester.

- S'il reste avec vous, il répond de votre responsabilité, pas de celle de Lago. Cela a été convenu il y a longtemps, avec le prince.
Lequel acquiesça.

- Lago ne m'est subordonné en aucune manière, il agit à sa guise, renchérit-il. Et je suis, aux dernières nouvelles, formé au combat. Je pense donc pouvoir m'en sortir seul, ou du moins sans garde rapprochée.

- C'est vous qui le dites, répondit Leif. On va préparer les chaloupes, pour l'avant-garde.

Lago lui emboîta le pas, car c'était là le signal pour lui. Cependant, avant d'avoir fait trois pas, il se retourna, et donna une accolade virile à Æthel, faute d'avoir le courage de l'embrasser une dernière fois. Pendant un court instant, ils se remémorèrent tout ce qu'ils avaient vécu ensemble, durant tout ce temps. Les aventures à l'autre bout du monde, dans des provinces inconnues même des plus grands érudits, les innombrables tempêtes essuyées en mer comme sur terre, les civilisations inconnues qu'ils avaient approchées, les aventures sous la couette qu'ils avaient vécu tout les deux … Ç'avait été une relation simple mais longue, motivée par la découverte puis par l'habitude. Ce débarquement signait un retour à une vie « normale », bien que la normalité n'était pas une notion qui leur allât très bien, ni même qu'ils cautionnaient.

- Lago a encore rêvé d'elles, cette nuit, dit-il en guise d'adieux.

Par « elles », il entendait les deux femmes qui motivaient son existence, l'une en bien, l'autre en mal. La première, bien entendu, était Juvia, sa sœur jumelle. Il n'envisageait pas la possibilité qu'elle aie pu mourir, et s'était promis, aussitôt revenu au royaume, de partir à sa recherche. La deuxième, dont le souvenir lui était plus récent, il était presque sûr de la revoir dans les prochaines heures : elle jouait un rôle prépondérant dans l'organisation de malfrats qu'il venait jeter à bas. Peut-être serait-il amené à la tuer de ses propres mains, si elle devait se mettre en travers de son chemin.

- Je suis sûr que tu retrouveras ta sœur, répondit Æthel. Pour ce qui est de Soledad, par contre … J'espère qu'elle se rappellera notre enfance commune, et qu'elle se repentira du tort qu'elle a causé. Allez, va. On se retrouvera devant le château, quand tout sera fini.

Lago serra une dernière fois la main d'Æthel, et repartir en courant d'où il venait, emportant son bouclier peint avec lui. Une place l'attendait à la tête de la chaloupe. Il y descendit par l'échelle de corde, aidé par les hommes déjà descendus.

- Vous n'avez pas d'arme ? Demanda l'un des mercenaires, constatant que Lago ne portait effectivement aucune arme sur lui.

- Non, je n'en ai pas besoin. Ma magie me suffit amplement, et mon but n'est pas de tuer les soldats du roi.

- Allez-y, et que le dieu de la guerre soit avec vous ! Leur souffla Leif, depuis le bastingage du navire.

Aussitôt, les trois chaloupes contenant l'avant-garde de la Saga - chacune avait vingt hommes d'élite à son bord - s'éloignèrent du Mistral Gagnant, droit vers le port de Kaer Ys. Lago se tenait assis sur le rebord, le regard tourné vers les deux tours de garde qui encerclaient le port. Au sommet de chacune brûlait un brasier, que des gardes venaient attiser régulièrement. Lago, qui connaissait l'affaire, se leva, le bras en l'air. À ce commandement, les archers se levèrent - il y en avait cinq dans chaque chaloupe – et bandèrent leur arc, flèche encochée. Lago attendit d'arriver dans le cercle de lumière projeté par les flammes. La configuration en anse du port voulait qu'en se plaçant à équidistance des deux tours, les deux postes de garde se trouvaient à portée pour des archers expérimentés. Le casque d'un des soldats reflétait la lueur rougeâtre des feux. Sans une once d'émotion, Lago abaissa le bras. Dans l'instant, quinze cordes se détendirent, quinze flèches fusèrent vers les gorges auxquelles elles étaient destinées. Toutes firent mouches, mais toutes ne tuèrent pas. On entendit quelques gardes tomber avec grand fracas dans l'eau ou sur les quais. D'autres, bien que blessés, avaient survécu, et l'un d'eux avait réussi à se hisser jusqu'à la cloche d'alarme. Il ne restait plus qu'une encablure à parcourir avant de pouvoir débarquer. En ramant bien, cela ne faisait qu'une ou deux minutes. L'un des gardes parvint à actionner la cloche, qui résonna avec force.

- Alerte ! On nous attaques ! Pirates ! Clama le garde qui avait encore assez de vigueur pour donner l'alarme.

Ce fut alors le signal pour la Saga. Les avant-gardistes souquèrent du plus ferme qu'ils pouvaient, droit vers la côte. Derrière eux, résonna la formidable corne de brume du Mistral Gagnant, cri de guerre résonnant contre les pierres de la vieille cité. Leif faisait forcer l'allure de sa flotte pour aller au plus vite.

Lago et ses hommes furent à quai avant même que les premiers gardes n'aient eu le temps de se rassembler sur la rade. Les mercenaires se déversaient sur les quais, et bientôt, les soixante hommes armés couraient à fond de train vers l'embouchure d'une grande avenue de la ville.

- Droit au château ! Hurla Lago, avec de grands gestes de bras.

Il courait en tête de ses hommes, le bouclier levé jusqu'au nez pour ne laisser de découvert que ses yeux. Une patrouille avait eu le temps d'accourir, et, au coude à coude, tentait tant bien que mal de bloquer le passage de la rue que les mercenaires voulaient remonter. Lago chargea sans faiblir, et quand l'un des gardes bondit en avant pour essayer de le piquer au visage du bout de sa lame, le jeune homme s'effaça sur le côté pour esquiver. D'un coup de bouclier, il fit sauter le chapel de fer du garde, et son autre main se referma sur le visage du pauvre homme, qui hurlait comme un cochon qu'on allait égorger. Alors, tout le corps de Lago se mit à clignoter, avec la force d'un phare, à un rythme d'abord lent, mais qui ne faisait qu'accélérer. Chaque clignotement émettait un petit claquement sec. Tout son corps brillait au départ, puis la lumière se déplaça et se concentra dans son épaule droite, avant de parcourir tout son bras et d'aboutir en sa paume, appliquée contre les yeux du soldat, en un flash formidable. Le soldat s'écroula, aveuglé. Tout cela avait eu lieu en une fraction de seconde, si bien que le claquement émit à chaque flash avait fait aux autres soldats l'impression d'une mitraillette de pétards. L'instant d'après, la charge des mercenaires de l'avant-garde venait éventrer le mince cordon de sûreté. Lago, lui, courait déjà en remontant la rue, vociférant pour guider ses hommes. Une autre patrouille fit irruption au même instant, de l'angle d'une ruelle en amont, mais Lago ne la vit pas, car il était retourné pour s'assurer de la progression de l'avant-garde. Le capitaine à la tête de la patrouille saisit alors l'occasion, et d'un geste assuré par l'expérience, projeta sa lance de jet en direction du jeune homme. Lorsque Lago fit volte-face pour reprendre sa course, la lance n'était plus qu'à quelques dizaines de centimètres de lui, trop près pour esquiver. Il ferma les yeux. La lance le traversa sans autre dommage qu'une petite éclaboussure dans l'eau du corps de Lago. La forme aqueuse ne faisait partie de son héritage magique qu'à un faible degré, et il arrivait à la maîtriser à peine assez pour se laisser traverser par un coup direct. Cela dit, cette capacité lui avait sauvé la vie à de nombreuses reprises, et une fois encore ce soir-là. Il parcourut en quelques foulées la distance jusqu'aux soldats, qui se préparaient à le recevoir. Il se jeta sur le capitaine, donna un coup de bouclier dans le visage du soldat immédiatement à côté en déviant son coup d'épée, défit le bassinet du capitaine et l'aveugla de la même manière que le soldat à la sortie du port. Il continua sa course sans demander son reste, tandis que ses hommes chargeaient la patrouille.

Les rues de Kaer Ys étaient bien organisés, ce qui facilita le chemin à Lago. De plus, les tours du château, éclairées, lui indiquaient tel un phare la route à suivre. Il n'y avait que peu de patrouilles en ville, et l'avant-garde progressait rapidement vers le château. Les nuages s'approchaient de plus en plus des côtes.

En arrivant presque au bout de l'avenue Décumane, Lago se souvint de la subtilité des rues de la ville, et s'arrêta un instant pour s'orienter et trouver la rue transversale qui menait au château. Pendant ce temps, ses hommes le rejoignirent.

- Quelles sont les pertes ? Demanda-t-il au commandant en second.

- On a perdu douze hommes dans des escarmouches avec la garde, répondit un gros homme haletant. Et il y a une vingtaine de blessés. Ceux qui peuvent toujours se battre sont avec nous, les autres sont restés sur place.

Cela déplaisait à Lago, mais la guerre était un métier difficile, et il le savait bien. Il ne s'agissait là ni de son premier assaut sur une ville et encore moins de sa première opération militaire, il en avait déjà opéré des dizaines lors de son exil avec Æthel. C'était cependant la première qu'il menait à titre purement personnel.

- Droit au château ! S'exclama-t-il. Ouvrons la voie au reste de l'armée !

Alors qu'ils reprenaient leur course, du bruit se fit entendre sur les toits. Les quarante mercenaires mirent tous la main à l'épée, prêts à vendre chèrement leur vie en cas d'embuscade. Embuscade, il y avait bel et bien, mais elle ne leur était point destinée. Les révolutionnaires se tenaient là, prêt à jaillir sur tout soldat tentant de monter en renfort au château.

- Êtes-vous l'armée du prince Æthel ? Demanda un archer encapuchonné, perché derrière la cheminée d'une maison proche.

- C'est exact ! Répondit Lago. Êtes-vous la Légion Libre ?

- C'est exact.

L'archer fit un signe de main, et cinquante semblables se révélèrent à l'entour. Aucun d'eux n'avait été vu par les mercenaires, ce qui mettait un peu à mal l'amour-propre de ces derniers.

- Nous sommes heureux de vous voir arriver, dit l'archer, qui parlait pour tout le détachement révolutionnaire.

- Nous de même, répondit Lago. Quelles sont vos positions ?

- Cinq unités sont parties saboter les campements, sous les remparts, au nord de la ville. Un manipule - soit deux cent des nôtres - était censé bloquer le port, avec pour seule instruction de laisser passer les forces du prince. J'en déduis que vous avez débarqué avec succès. Il y a également une cohorte, soit six cent hommes, affectés à maintenir la ville en paix pendant l'opération. Vous n'en avez croisé aucun ?

- Vous êtes les premiers révolutionnaires que nous voyons, répondit Lago.

- C'est tant mieux, donc, répondit l'archer. Cela veut dire que le trouble n'a pas encore commencé.

- Seulement six cent hommes contre les dix milles soldats campés sous les remparts ? S'étonna le commandant en second de l'avant-garde.

- Nous avons reçu une aide à laquelle nous ne nous attendions plus. Les mages de Grand Chêne sont arrivés, et certains d'entre eux - les plus puissants, à ce que le chef a dit - tiennent la Porte des Héros. Les autres sont déjà partis chercher le roi. Comment est l'organisation, de votre côté ?

- Nous avons cinq mille hommes. Une moitié d'entre eux a débarqué au sud de la cité, pour prendre en tenaille l'armée royale entre eux et les murs. L'autre moitié a débarqué avec nous au port, avec pour but de prendre la ville et de sécuriser le château.

- Le chef sera ravi de l'apprendre, déclara un compère de l'archer.

Lequel approcha dans sa paume quelque chose de sa bouche, et parla :

- Préviens Starduster que les renforts sont arrivés !

Puis il reprit, à l'intention de Lago :

- Courez droit au château, alors. Une troupe de mages s'y trouve déjà, mais ils ne sont que six.

- Il faut se hâter, dit Lago. Le château lui-même peut abriter jusqu'à cinq cent soldats bien tassés. Sans parler des baraquements construits sous les remparts de la forteresse.

- Faites donc, et hâtez-vous. On ne sait rien de ce que les militaires peuvent avoir dans leur manche.

L'archer échangea une poignée de main avec Lago, et retourna se poster en embuscade avec ses hommes. Lago reprit la tête des siens, et les guida le long de la rue transversale qui menait jusqu'à l'accès du château.

La fameuse passerelle couverte était vraiment étroite, et les mercenaires ne pouvaient passer qu'à trois de front sans se tasser. Le vent marin hurlait contre la paroi des remparts, et fouettait le visage des guerriers. Lago menait toujours la course, sans ressentir d'épuisement. Les portes de la barbacane étaient déjà ouvertes au bout du passage, signe qu'ils étaient attendus à l'intérieur par des gens bien disposés à leur égard. Ils déboulèrent dans l'immense cour du château.

- Qui connaît le château, ici ? Demanda-t-il, car il savait que d'anciens officiers royaux se trouvaient dans sa troupe. Lui même le connaissait, puisqu'il y avait vécu, mais il ne pouvait se trouver partout à la fois.

Quelques hommes se désignèrent. Il les mit à la tête de plusieurs hommes, avec pour ordre de fouiller méthodiquement tout les baraquements, et bâtiments sis aux remparts de la forteresse.

- Pour la citadelle proprement dite ? S'enquit son commandant en second.

- Lago va y aller seul, répondit-il en remettant son casque en fer sur le sommet de son crâne. Va fouiller les bâtiments avec le reste de la troupe.

- Est-ce bien prudent ?

- Lago a attendu ce jour toute sa vie depuis qu'il a pris l'exil, et s'y est préparé de même. Aie confiance en lui.

Le second n'en demanda pas plus, et partit, l'épée à la main, rejoindre ses camarades qui investissaient déjà les écuries.

Lago leva une dernière fois les yeux vers la tour, éclairée par la pâle lumière lunaire. Puis, il s'élança vers les portes d'entrée de la citadelle, avant de se rappeler qu'elles étaient faites d'un acier spécial, et qu'aucune magie, aucune force en ce monde ne pouvait les jeter à bas. Alors, il invoqua tout les souvenirs qu'il lui restait de sa vie au château, et se souvint de cette petite poterne, percée dans un des murs latéraux, qui servait aux gardes pour se déplacer avec commodité. Il y accourut, et trouva la porte verrouillée. Elle était tout de même de chêne épais et renforcée de traverses en fer, mais rien qui ne put le ralentir. Après avoir fait exploser les gonds, il retira le battant et le posa sur le mur, pour ne causer aucun bruit. Il arriva ainsi dans les pièces attenantes à la salle du trône, en l'occurrence la conciergerie. Il manqua de se prendre les pieds dans un manche à balai en traversant hâtivement, sans lumière. Une fois dans la salle du trône, il s'arrêta un instant pour se repérer. Il retrouva rapidement la petite porte, à l'opposé de la salle, qui donnait sur l'escalier en colimaçon de la grande tour, et l'atteignit en quelques foulées. Il grimpa l'escalier quatre à quatre. Le roi, l'homme qui l'avait élevé à la mort de ses parents, se trouvait tout en haut de cette tour, et il n'avait à l'heure actuelle pas de plus forte volonté que de le tirer de l'escarcelle des putschistes, qui le tuaient à petit feu.

L'escalier lui parut interminable, et ses jambes le brûlaient quand il atteignit les derniers degrés. Il s'arrêta un instant pour souffler, puis avança et donna un grand coup de bouclier dans la porte du couloir, qui s'ouvrit à la volée. Il reprit sa course, bouclier devant le visage, et s'arrêta immédiatement, ainsi que son cœur. Les chandeliers du couloir jetaient leur lumière rougeoyante sur une jeune femme dont les yeux et les cheveux (ainsi que la tenue, accessoirement) étaient bleus, et qui ressemblait avec trouble à l'image qu'il s'était faite de sa sœur, si elle avait vécu. Non. Elle avait survécu, il en était sûr. Il aperçut aussi le roi, que la femme tenait sur son dos, et qui le dévisageait avec un visage que d'aucuns auraient qualifié d'impassible. Mais Lago connaissait suffisamment le vieux roi pour savoir que ce dernier était heureux et soulagé de le voir débarquer. Il voulut parler, mais n'en eut pas l'occasion.

- Gray est en danger ! S'exclama la porteuse du roi, paniquée, en désignant l'autre extrémité du couloir, d'où elle venait. Il faut l'aider !

- C'est pour le roi que je suis venu ! Répondit Lago, dont l'esprit n'était plus qu'une mare bouillante de pensées confuses, et qui n'était pas même sûr de ce qu'il disait.

- Cette jeune femme s'occupe très bien de moi, intervint le vieux roi Æthel. Va plutôt aider le jeune homme qui lutte pour retenir l'assassin lancé à mes trousses ! Dans ma chambre, au bout du couloir ! Vite !

Un assassin ? Cela n'était pas prévu dans le plan, mais si on en voulait à la vie du roi, le premier devoir de Lago était d'empêcher cela. Il laissa la jeune femme prendre la voie des escaliers, le roi sur son dos. Le sang lui battait si fort aux tempes qu'il entendait presque sa tête taper contre son casque, et il était pantelant. Eût-il tenu une épée qu'il l'aurait laissée choir au sol. La conclusion se tirait d'elle-même, mais l'accepter remettrait en cause le bien-fondé même de sa présence en ses lieux. Alors, il suivit les ordres du roi, et accourut dans la chambre de celui-ci, tout au bout du couloir, et percuta la porte de plein fouet pour l'ouvrir. Il fit irruption dans la pièce, où une mise à mort allait avoir lieu. L'individu le plus musculeux que Lago ait jamais vu, vêtu d'une tenue de cuir laissant libre cours aux mouvements, se trouvait au milieu de la chambre, et avait les mains serrées sur la gorge d'un jeune homme aux cheveux noirs et qui se débattait comme un fou, bourrant de coups de bottes le ventre du tas de muscle. Sans intervention, il était condamné à mourir d'ici quelques instants. Alors, Lago ne se posa aucune question. Il se jeta sur le colosse, et lui administra, avec toute la force dont il était capable, un coup de la pointe de son bouclier en plein dans le sternum de sa cible, laquelle grogna et lâcha prise. La victime de celui-ci tomba au sol, et toussa fortement, comme pour s'assurer du flux d'air dans ses poumons.

- Je ne sais pas qui tu est, mais tu m'as sauvé la vie, répondit Gray en se redressant.

Lago le vit porter une main dans son dos, et en sortir une étrange machette, à la forme incurvée, qui lui rappelait celle que possédait jadis son oncle Aguacero, à l'époque où il vivait encore avec sa famille dans le Draupnir.

- Qui est cet homme ? Demanda Lago en désignant la brute d'un geste du menton.

- Je suis le tueur de rois ! Gronda l'intéressé, en se redressant, épée brandie.