Battle without honor or humanity #1

par Linksys

Chapitre 35 : Battle without honor or humanity #1


- Moi aussi, je … suis content de … te revoir … soupira difficilement Blueberry, qui faisait de son mieux pour pouvoir respirer.

- Vous ferez vos retrouvailles plus tard, dit celui qui avait l'air d'être le chef.

La jeune femme était comme sourde, et ne desserra pas d'un pouce son emprise sur le chasseur de dragons, qui eut besoin de l'aide de Tengaro et de Kisima pour retrouver sa liberté. Il se recula à bonne distance, et la jeune femme, rattrapée par son geste, recula en fixant le bout de ses chaussures. Tengaro se pencha vers son ami et lui glissa :

- Tu m'avais pas tout raconté, sur ta dernière mission ici, hein !

Ne se dégonflant pas, Blueberry riposta aussi sec :

- Tout comme j'attends que tu m'expliques ce que tu faisais dehors avec Kisima, la veille du départ.

- Bah, c'est des détails, dit le chasseur de dragons océaniques, avec un vague geste de bras.

Il faisait comme si de rien n'était, mais la grosse goutte de sueur qui perla sur son front n'échappa pas au regard avisé de Blueberry.

- Bref, on se réjouira au dîner, dit le chef. Ici, on m'appelle Starduster.

Il serra vigoureusement la main de chaque mage.

- J'enverrai Espero vous chercher si j'ai besoin de vous. Le dîner est servi à huit heures dans la grande salle, on en profitera pour se mettre d'accord sur la planification de notre … objectif.

L'Exceed noir invita la troupe à le suivre. Il les guida à travers un dédale de salles et de couloirs.

- Ces souterrains datent de la construction de la ville, dit-il alors qu'ils approchaient des appartements. À l'origine, ils servaient à mettre à l'abri les citoyens lors des attaques navales ou terrestres. La ville s'est agrandie depuis, a amélioré son système de défense, et les souterrains ont été relégués à l'oubli. Enfin, pas pour très longtemps, car les premiers révolutionnaires ont vite senti le filon, et s'y sont installés, au nez et à la barbe de l'autorité royale, qui n'avait de cesse de les pourchasser et de les brûler sur les places publiques.


La couleur du pelage n'était pas la seule chose qui opposait diamétralement Espero à Yepa. Alors que l'Exceed blanche était excessivement taciturne, l'Exceed noir était bavard comme une pie, et ne manquait jamais la moindre occasion de conter une anecdote sur les lieux. Tandis que Yepa ne quittait jamais les épaules de Kisima (bien qu'exceptionnellement, elle acceptait parfois d'accompagner Tengaro), Espero ne semblait admettre aucun maître, sinon la jeune femme dont il avait sauté des épaules quand Starduster l'avait appelé. Pour finir, Espero semblait vouer un genre d'adoration à Yepa, qui ne partageait pas du tout cette vision des choses.


Il s'avéra que les appartements réservés aux mages de Forsaken Souls étaient plus que confortables, pour des habitations creusées à même la roche du sol. Après leur avoir fait faire le tour du propriétaire, Espero se retira en ajoutant :

- Je viendrai vous chercher pour le dîner.

Il sauta sur la clenche de la porte pour la refermer sur son passage.

- Eh bien, pour des révolutionnaires, ils sont drôlement bien organisés, observa Quarrel.

- T'as pas tout vu, dit Blueberry. Ça, c'est que l'hôtellerie pour les invités de marque. Y'a une vraie organisation militaire, derrière tout ça.

- J'oubliais que t'as travaillé ici, l'année dernière, dit alors Tengaro, en donnant une tape dans le dos de son ami. Alors ? Qu'est-ce que tu as omis de me raconter ?

- C'est quoi, son petit nom ? Demanda Quarrel, en battant des cils pour se moquer de son ami.

- Rien qui puisse t'intéresser. Et elle s'appelle Saesenthessis.

- Si, ça m'intéresse !

- Je te dis que non.

- Monsieur fait le timide ?

Blueberry le fixa alors avec un regard qui signifiait à peu près : « si tu continues, je révèle des choses que tu n'as pas envie que Kisima entende », et Tengaro oublia subitement toute curiosité à propos de l'époque où Blueberry avait servi en renfort avec les révolutionnaires, l'année précédente.

Au final, ils n'étaient pas tristes d'être arrivés. Les appartements se composaient d'un grand salon commun, et de trois chambres aménagées pour accueillir les dix membres de l'expédition. Lorsqu'Espero revint les chercher, vers dix-neuf heures trente, ils étaient quasiment tous au repos.

- Il est bientôt l'heure du repas, et le chef doit discuter avec vous, dit l'Exceed pour justifier sa venue.

Une fois que tous furent tirés de la somnolence dans laquelle ils étaient plongé, le groupe repartit en vadrouille dans les couloirs du réseau souterrain. Cette fois, Espero les mena jusqu'à une immense salle au plafond haut, remplie de plusieurs rangées de tables. Quelques commis s'affairaient encore à poser les couverts à même le bois des tables, mais il n'y avait personne d'autre. Quelques secondes après qu'ils soient entrés, quelqu'un franchit à grand pas la grande porte battante incrustée au milieu du mur de droite, tourné vers la personne qui le suivait. Dans un grand mouvement de cape rouge, l'individu se retourna, et il s'avéra que c'était Starduster, le chef révolutionnaire, flanqué de la jeune femme - Saesenthessis - qui semblait fortement apprécier Blueberry. Ce dernier la vit, et profita de la carrure imposante de Tengaro pour se dissimuler derrière. Malheureusement, comme il était du même gabarit (ou peu s'en fallait), cela ne fut pas d'une grande utilité. Il sentait cependant qu'il devait le faire. Starduster aperçut le groupe et vint à leur rencontre. Une forte odeur d'épices le suivait.

- J'étais aux cuisines, pour m'assurer que la brigade nous prépare de quoi être solides demain matin. Y en a-t-il qui n'aiment pas manger épicé ?

Tengaro, Hiro, Quarrel et Juvia levèrent la main en même temps. Starduster adressa un signe de tête à Saesenthessis, qui sortit un petit carnet et y gribouilla quelque chose. De toute évidence, elle faisait office de secrétaire, sinon d'intendante. Puis elle quitta son poste au près de Starduster pour disparaître aux cuisines.

- Le repas de ce soir promet d'être copieux. Nous allons avoir besoin de forces, pour demain. Parlons de l'organisation.

- Parlons-en, renchérit Neit. Quelles troupes pour combattre l'oppression ?

- Pour commencer, cinq unités de sabotage iront compliquer la tâche aux soldats qui campent à l'extérieur de la ville, afin de les ralentir s'ils doivent rejoindre le château. Le port sera bouclé par un manipule pour empêcher toute entrée ou sortie, avec pour ordre de laisser passer uniquement le prince, s'il venait à arriver par la mer pendant l'assaut. Une autre unité de sabotage s'occupera de couper les communications avec les villes et garnisons proches. Le gros des troupes, c'est-à-dire une cohorte, séparable en manipules si besoin, sera affecté au maintien de l'ordre en ville le temps de l'opération.

- Manipules ? Cohorte ? Répéta Quarrel, qui n'avait pas saisi l'usage des mots.

Starduster leva les yeux au ciel en marmonnant quelque chose comme : « l'éducation se perd, chez les jeunes ... ». Puis, à voix haute, il dit :

- Une cohorte comporte six centuries. Un manipule est une subdivision de la cohorte, utile lorsque la tactique ou le terrain exigent des unités souples et de taille restreinte. Un manipule est composé de deux centuries. Avant que tu ne me poses la question, une centurie est composée de dix décuries, et une décurie est faite de dix hommes.

- Ça fait donc six cent hommes, observa Ernesto. La junte militaire en a aligné dix mille sous les murs de la cité, sans parler des garnisons des villes voisines. Ça risque d'être juste.

- Je ne le sais que par trop, concéda Starduster. Mais, il y a une différence déterminante. L'immense majorité de leurs soldats sont des fermiers, de pêcheurs, de citoyens tranquilles, mobilisés au pied levé il y a quelques semaines. Quel point font-il contre six cent soldats de métier ? Les rares soldats de notre armée qui ne le sont pas de carrière, ont été formés par ceux qui le sont. Et les militaires de carrière, qui nous ont pour la plupart rejoint après avoir déserté, forment la majorité de notre armée.

Il se tut, soupira, et repris :

- Et puis, vous êtes là. Sans vous, nous n'aurions pas pu faire grand chose d'autre que de saboter une ou deux réserves d'eau, séquestrer quelques notables ou tendre une embuscade à une patrouille. Nous n'avons presque plus de mages puissants parmi nous. C'est votre présence ici qui sera déterminante pour le futur de ce pays, et de tout les autres pays de cette région du monde. C'est pourquoi, au nom de la Légion Libre de Captio, je vous remercie.

- Mettons les choses au clair sur notre propre organisation, déclara alors Neit.

- Je suis tout ouïe.

- Ernesto Kave, Te Rangi Hīroa - Hiro , Elia Delval et moi-même, Neit Delval, allons tenir l'entrée de la ville, pour bloquer l'entrée aux soldats qui voudraient venir nous mettre des bâtons dans les roues. Bakhiet Ngarrijbalangi - Blueberry, Quarrel Adriel, Tengaro Tetuanui et Kisima Ingitchuna s'occuperont de nettoyer le château de tout les combattants qui pourraient s'y trouver. Pour finir, Juvia Loxar et Gray Fullbuster, des mages volontaires, seront affectés à l'exfiltration du roi.

- Tu leur fais confiance ? S'enquit Starduster.

- Un … Vieil ami à moi me les a recommandés, si je puis dire. Et puis, cette ravissante jeune femme que voilà a d'excellentes raisons de vouloir parler au roi.

Starduster plissa les yeux en regardant Juvia, qui allait s'exprimer.

- Je sais ce qui est arrivé à ta famille, dit-il pour lui épargner d'avoir à évoquer la mort de ses parents. Eh bien, voilà qui est parlé. L'heure tourne, nous allons bientôt pouvoir nous mettre à table.

À peine Starduster avait-il fini de parler que certaines portes du mur s'ouvraient, vomissant un flot d'hommes et de femmes d'âges et d'apparences variées. Il n'y avait pas vraiment d'uniforme établi, sinon des habits sombres et un foulard rouge noué au cou.

- Allons nous asseoir, dit le chef.

Il guida ses invités à une table au bord de la salle, et prit place sur le banc. Les mages firent de même, quelque peu déconcertés par le côté spartiate de l'installation.

- Tout le monde est au même niveau, ici, expliqua-t-il. Les grades et les ordres n'ont de sens que lorsque nous sommes sur le champ de bataille.

Blueberry ne put empêcher la jeune intendante (qui était revenue des cuisines) de s’asseoir en face de lui. Il maugréa en regardant son assiette vide. Ce faux-frère de Tengaro s'était défilé lorsqu'il avait tenté de s’asseoir en face de lui, pour aller roucouler avec Kisima une place plus loin. De même pour Quarrel, qui avait préféré s'asseoir à côté de lui, plutôt qu'en face. Juvia était assise à côté de Gray, et c'était tout ce qu'elle demandait.

La salle se remplissait rapidement, et bientôt, il n'y avait pratiquement plus de place libre sur les bancs. Un brouhaha formidable émanait des tables, si bien qu'il fallait se pencher vers son interlocuteur pour comprendre ce qu'il disait. Bientôt, toute la brigade de cuisinier était à pied d’œuvre pour servir le millier d'hommes qui attendaient leur repas.


- Alors ? Vous n'avez rien à vous dire, après tout ce temps sans vous être vus ? Lança joyeusement Espero, qui était assis sur la table, entre Blueberry et Saesenthessis.

Le chasseur de dragons fit comme si l'Exceed n'existait pas. La jeune femme, elle, fixa son assiette en rougissant.

- Désespérant, soupira Espero en croisant les bras.

Blueberry posa ses couverts sur le bord de son assiette, et joignit les mains sous le menton. Puis, il fixa l'Exceed d'un regard noir. Il n'en fallut pas plus pour que le chat, mal à l'aise, ne comprenne la leçon. Satisfait, Blueberry recommença à manger. Une bouchée plus loin, il s'arrêta, car il sentait sur lui le regard pressant de Saesenthessis, qui visiblement s'ennuyait du silence du jeune homme. Blueberry n'avait jamais été vraiment bavard, même avec ses amis, et il n'ignorait pas la force des sentiments de la jeune femme, ce qui le mettait encore plus mal à l'aise pour prendre la parole. C'est alors qu'une volonté étrange s'insinua dans son esprit, et comme s'il ne la contrôlait plus, sa bouche parla toute seule :

- La situation a évolué, depuis l'année dernière ?

Ravie d'avoir enfin une question à laquelle répondre, Saesenthessis se lança dans un exposé complet de chaque fait et geste des militaires, et de chaque réponse conséquente des révolutionnaires. À la fin du pamphlet, Blueberry ajouta :

- Et toi ? Qu'est-ce que tu as fait, depuis que je suis retourné à Forsaken Souls ?

- J'ai compté des patates, j'ai compté des épées et des boucliers, j'ai compté des ampoules et des boutons de porte, j'ai compté combien d'argent on a rassemblé grâce aux citoyens … Ah, et j'ai encore compté des patates.

- Passionnant, dit ironiquement Blueberry.

Ils continuèrent à discuter longuement pendant le repas.


Le repas se montra animé, entre chants traditionnels et concours de boustifaille. Cependant que les tables étaient débarrassées, la salle commença à se vider. Après les salutations d'usage, Starduster quitta le groupe.

- On viendra vous réveiller, avant le départ, dit-il en s'éloignant.

Saesenthessis regarda Blueberry une dernière fois, avant d'emboîter le pas à son chef.

- Alors ? On se sent revivre ? Dit Tengaro.

- Tais-toi donc.

- T'es pas drôle, ma parole … Y'a jamais moyen de rigoler, avec toi.

- Je ne rigole qu'aux blagues drôles, et faire des blague drôles est bien au-delà de ta capacité, visiblement.

Kisima, qui était juste à proximité et écoutait avec intérêt le débat, ne put réprimer un petit rire de nez. Outré, Tengaro se tourna vers elle, comme s'il avait été trahi au moment crucial.

- Vous réglerez vos comptes plus tard, les jeunes, dit Neit en arrivant derrière eux.


Comme ils arrivaient dans leurs quartiers, Blueberry, Quarrel, Kisima, Gray, Juvia et Ernesto prirent place autour de la table pour se changer les idées en jouant aux cartes. Neit, après avoir rappelé une dernière fois le plan, alla se coucher, et Elia regarda les deux insulaires - Hiro et Tengaro - s'asseoir sur le canapé. Intriguée, elle s'approcha, tandis que Tengaro sortait de sa valise tout un attirail. Il y avait là plusieurs fioles contenant une encre noire comme la nuit, et plusieurs tiges en bambou tenant de minuscules pics de tailles variées, ainsi qu'une tige plus longue et plus épaisse. Une fois le tout posé avec soin au sol, Hiro retira son tee-shirt, et s'allongea sur le ventre, sur le canapé. Tengaro prit place sur une chaise, à côté de son camarade.

- Où tu veux que je te le fasse ? Demanda Tengaro, en vérifiant l'élastique qui tenait sa chevelure.

- Il doit rester un peu de place, sous la nuque, répondit Hiro.

En effet, il restait au sommet de la colonne vertébrale un carré de peau qui n'était pas déjà couvert d'encre, pas plus large en diagonale que la longueur du pouce.

- Fais donc le visage de Tu-Matuenga, le dieu de la guerre.

- Entendu.

Tengaro réfléchit un instant. Puis, il se saisit d'une des tiges dotées de pics, trempa lesdits pics dans un des flacons d'encre, et commença à travailler.

- Vas-y franchement, l'encouragea Hiro, alors qu'il cherchait où commencer le nouveau tatouage.

Le jeune homme inspira, et donna un premier coup de la tige épaisse sur la tige dentelée. Hiro se crispa, et le silence se fit dans la pièce.

- Continuez à jouer aux cartes, dit Tengaro qui sentait les autres observer ses actions. Ça me rend nerveux, qu'on me regarde quand je travaille.

Les joueurs de cartes en firent ainsi, mais cela n'empêchait Gray et Juvia de regarder de temps en temps.

- C'est toujours impressionnant de voir à quel point il est agile de ses doigts, commenta Ernesto, en réajustant sa casquette souple.

Kisima se sentit subitement mal à l'aise, après cette phrase. Elle fit de son mieux pour rester stoïque, mais son trouble n'échappa pas au regard acéré de Juvia, qu'elle croisa à cet instant. Toutefois, Juvia, bien qu'elle avait parfaitement cerné la réaction de la chasseuse de dragons, n'en dit rien, et continua à regarder autour d'elle innocemment.

- Il est artiste-tatoueur, à ses heures perdues, expliqua le mage supérieur à Gray et Juvia. À vrai dire, il passe bien plus de temps à la guilde, à dessiner des tatouages, qu'à aller en mission. Comme vous le savez, c'est lui qui a tatoué tout les membres portant l'emblème de Forsaken Souls. Autant vous dire qu'au tour de Kisima, ça n'a pas été simple …

Cette fois-ci, la chasseuse de dragons rougit carrément. Elle ne s'en souvenait que trop bien. C'était il y a de ça sept ans, bien avant que Juvia ne vienne heurter de plein fouet sa vision des sentiments et de Tengaro, et ce dernier avait eu besoin de tout un après-midi pour terminer le tatouage de l'emblème, tant elle avait eu du mal à supporter d'être allongée sur le ventre, torse nu, à proximité du jeune homme. Lequel avait ce jour-là démontré l'abnégation dont il était capable, lorsque plongé dans le travail. Après cela, Kisima avait eu beaucoup plus de facilité à accompagner les garçons aux thermes.

Le tatouage d'Hiro fut vite terminé, car Tengaro travaillait très vite, et très bien. Alors, ils échangèrent les rôles, et Tengaro se retrouva allongé sur le canapé, les cheveux pendant sur le côté.

- Fais-moi Lono et Tawhiri sur les flancs, demanda-t-il.

- Lono et Tawhiri … Le dieu du ciel et le dieu des tempêtes, c'est ça ?

- Exactement.

Le tatouage de Tengaro prit beaucoup plus de temps à être terminé, car bien qu'initié à l'art du tatouage, Hiro ne le pratiquait pas souvent, et n'avait pas la vitesse d'exécution du jeune homme. Cependant, le dessin avait été réalisé sans erreur.

- Pourquoi est-ce que vous avez autant de tatouages ? Demanda Juvia, intriguée par la profusion de motifs.

- Le tatau est un art qui nous vient des dieux, déclara solennellement Hiro, en pointant un doigt vers le ciel. Chaque individu de la tribu, lorsqu'il atteint l'âge adulte - peu importe qu'il s'agisse d'une fille ou d'un garçon - se fait tatouer une première fois. Puis, au fur et à mesure de sa vie, le tatouage est enrichi. Le tatouage est révélateur du rang social : plus une personne est tatouée, plus son rang social est important. En général, ce sont les chef de tribu qui sont les plus ornés.

- Ça veut dire que t'es quelqu'un de très haut placé, là d'où tu viens, dit Gray à Tengaro.

- Haut placé, oui, mais pas par la naissance. Je suis le dernier d'une fratrie de trois frères, et mes parents ne sont que de modestes pêcheurs.

Il se redressa en position assise, sans ressentir la douleur que devrait causer l'incision toute récente du tatouage. Puis il tendit son bras droit devant lui, la paume vers le plafond. Le tatouage de dragon semblait scintiller à la lumière.

- Je n'ai pas été tatoué par ma tribu, ni même par un humain. C'est le dragon qui m'a appris la magie de chasseur, qui m'a fait ce tatouage, du museau à la queue. Ce dragon s'appelait Tangaroa.

Il reprit son souffle, et ajouta :

- Chaque écaille symbolise une étape dans mon entraînement.

Le nom heurta la mémoire de Gray, car il l'avait entendu récemment. Cela lui revint : quelques semaines auparavant, lors de son arrivée à Forsaken Souls, Tengaro lui avait parlé de ses tatouages, et le dragon qui courait sur tout son bras droit représentait la divinité des océans, Tangaroa.

- Donc, toi aussi tu connais ta famille …

- Pourquoi ? 'Faut pas ?

- À Fiore, tout les chasseurs de dragons sont orphelins, intervint Juvia. Enfin, tout ceux qu'on connaît.

- Moi pas. J'ai un père et une mère, deux frères, un oncle, deux tantes, cinq cousins et trois cousines.

- Comment est-ce que le dragon t'a recueilli pour t'apprendre la magie ?

- Il m'a choisi pour être son élève, quand j'avais quatre ans.

- Choisi ? Demanda Juvia.

- Un matin, quand mes parents sont sortis de la hutte, il y avait un vieil homme dehors. C'était le tatoueur ambulant, qui allait d'île en île pour présider aux cérémonies de tatouage. En fait, ce vieil homme était Tangaroa, qui revêtait une apparence humaine pour se mêler parmi nous. Je me rappelle plus de ce qu'il a dit, mais il a longtemps négocié avec mes parents. Puis, en fin de matinée, j'ai fait mes bagages, et j'ai quitté la hutte qui m'avait vu naître et grandir. Le vieil homme était venu en pirogue, et et vivait sur les pentes du grand volcan, à une demi-journée de pirogue plus au sud. C'est là que j'ai vécu avec lui pendant quatre ans, et que j'y ai appris la magie du chasseur de dragons, ainsi que l'art du tatouage.

- Mais au final, c'était un homme ou un dragon ? Interrogea Gray, qui s'y perdait.

- C'était, pour autant que j'en sache, un dragon, puisqu'il a aussi disparu en juillet de l'an X777, si j'en crois la correspondance entre les calendriers. Il était capable de prendre une apparence humaine, grâce à sa magie.

- On a fait les calculs des centaines de fois avec le neuvième maître, dit Blueberry.

- Tout les dragons ont disparu le même jour, renchérit Kisima.

- Bref, je me suis retrouvé seul, vers l'âge de huit ans. Il venait d'ajouter la dernière écaille de mon tatouage de dragon peu avant. La magie était déjà forte en moi, et mes parents ne voulaient pas que je reste à pourrir sur un caillou au milieu de l'océan, à pêcher, couper des cocotiers et perpétuer la lignée. Alors, un jour qu'un navire marchand faisait la tournée des ports de l'archipel, j'ai embarqué pour Captio, et j'ai débarqué dans le sud du pays. L'apprentissage de la langue a été rude, et l'a été encore plus quand les gens ont su que j'avais une magie puissante. Alors, j'ai fui au nord, en suivant les rumeurs d'une ville de mages, et j'ai atterri ici. La suite serait trop longue à raconter.

- Tu ne parlais pas la langue commune ? Demanda Gray.

- Aucun de nous quatre ne la parlait, à notre arrivée, répondit Quarrel. Nous avons tout les quatre une langue maternelle différente, mais une langue unique pour nous comprendre tous.

- Et toi, Blueberry ? Demanda Juvia.

- Je suis né dans un pays très lointain, par-delà le grand océan du sud. Là d'où je viens, le sable du désert est rouge, et les hommes, noirs comme de l'encre. Le dragon qui m'a appris la magie s'appelait Yurlungur, et m'a recueilli quand j'avais cinq ans. À l'époque, les affrontements entre tribus voisines étaient fréquents, et à l'issue de l'un d'entre eux, tout les miens furent tués ou capturés, moi y compris. Enfin, avec de la chance, j'ai réussi à fausser compagnie à mes geôliers, pour manquer de mourir de soif dans le vaste désert quelques jours plus tard. Je me rappelle avoir perdu connaissance à ce moment-là, et quand je me suis réveillé, j'étais à l'ombre d'une caverne. C'est là que le dragon est apparu. Ça a été dur au début, mais comme j'avais déjà un potentiel, l'apprentissage a vite démarré. Quand j'avais huit ans, le dragon a disparu. Une des dernières choses qu'il m'ait dite avant de disparaître, c'était de quitter le pays et de faire voile vers le pays au nord. Tout comme Tengaro, c'est à bord d'un navire marchand que j'ai traversé la grande mer, et que j'ai débarqué au sud de Captio. À partir de là, j'ai fait route vers le nord, perfectionnant la langue que j'avais apprise à bord du navire marchand, jusqu'à arriver ici. C'est à peu près tout, en ce qui concerne mes origines.

La discussion s'acheva ainsi, et les mages prirent tous le chemin du lit. Une grande journée les attendait, le lendemain. Le sommeil fut difficile à trouver pour la plupart d'entre et, au final, ils ne dormirent que quelques heures seulement.


Quand Juvia ouvrit les yeux, le lendemain matin, son premier réflexe fut de demander l'heure.

- Trois heures du matin, répondit Elia.

Cela expliquait pourquoi Juvia se sentait si fatiguée : au bas mot, elle avait dormi quatre heures.

- Le petit-déjeuner est servi, ajouta la barmaid, avant de quitter la chambre.

Juvia réalisa qu'elle était la dernière à s'être réveillée. En hâte, elle se leva, pour constater que l'armature de son soutien-gorge (elle avait dormi en sous-vêtements, faute de motivation pour mettre un pyjama) l'avait blessée pendant la nuit. Il y avait une salle de bains sommaire attenante à la pièce, et elle s'y rendit, emportant la valise qui contenait ses affaires. Après s'être rafraîchie, elle changea de sous-vêtements, et se bénit d'avoir emporté dans son paquetage un soutien-gorge étudié pour le maintien efficace en toutes circonstances des poitrines généreuses. Cette première étape passée, elle se pencha et tira du paquetage ce qu'elle avait peur de mettre : la combinaison qui avait jadis été celle de sa mère. Elle lutta d'abord un instant pour trouver la fermeture Éclair, puis pour s'y glisser. L'habit, qui n'avait visiblement pas été porté depuis des années, fut un peu difficile à enfiler, mais une fois que Juvia l'eu passé, elle eut l'impression presque désagréable de ne rien porter, tant la combinaison était légère et souple. Elle fit quelques mouvements et s'étira un peu. La combinaison ne gênait aucun de ses mouvements. Seulement, elle était trop moulante à son goût, mais cela, elle n'y pouvait rien. Alors, elle testa la capacité synchro-magique de la tenue, en prenant forme aqueuse, et il se trouva que la synchronisation était proche de la perfection. Par contre, refermer la fermeture Éclair s'avéra être une autre paires de manche, et elle y parvint seulement avec difficulté.

Dans le miroir, Juvia se regarda un long moment après avoir fini se s'habiller. Une brosse à cheveux était posée sur le rebord du lavabo. L'idée qui lui était venue en tête s'avérerait sans doute avoir son utilité le moment venu, alors, pourquoi pas ? Elle pencha la tête sur le côté, sans lâcher du regard les prunelles bleues qui la fixaient dans le reflet du miroir, et saisit entre ses deux mains une épaisse mèche de cheveux. Faisant bouillir l'eau de ses paumes, elle descendit en tirant doucement sur la mèche. Ainsi lissée, aucune boucle ne résistait. À l'époque où elle arborait l'ourlet qui la caractérisait, c'était comme ça qu'elle procédait pour dompter les boucles. Et la technique n'avait rien perdu de son efficacité. Une fois qu'elle eut totalement lissé sa chevelure soyeuse, elle se saisit d'un élastique dans sa valise, et attacha le tout en une queue-de-cheval basse et serrée. Il y avait bien longtemps qu'elle ne s'était pas coiffée ainsi, et cela lui procurait une sensation étrange, comme si elle était dans la peau d'une autre. Une fois prête, elle quitta la salle de bain, et sortit de la chambre. Les autres étaient déjà tous dans la petite salle commune, et certains avaient commencé à prendre leur petit-déjeuner. Tout le monde était en ordre de bataille. Kisima avait enfilé son épais manteau et son pantalon en fourrure immaculée. Tengaro portait son long pagne en feuilles de palmier, ainsi que des parures aux poignets. Blueberry portait de même sa tenue guerrière : son pagne rouge alourdi de coquillages, et le corps parcouru de peintures blanches. Quarrel était le seul des quatre chasseurs dont l'apparence ne changeait pas trop, car il portait toujours des tenues traditionnelles de son peuple. En l'occurrence, il portait un lourd carquois empli de flèches à la hanche, et son arc était passé autour de ses épaules. Gray était attablé aussi. Le fourreau de Shangri-Lä dépassait de derrière la veste bleue de gardien du jeune homme. Juvia sentit son cœur accélérer, comme à l'époque où ses sentiments étaient sans réponse.

- Ça y est, te voilà, dit Elia en la voyant arriver.

La barmaid portait elle aussi la combinaison en cuir, symbole du temps où elle travaillait en équipe avec la mère de Juvia, ce qui perturbait un peu cette dernière. Les autres se retournèrent vers elle, et la mâchoire inférieure de Gray chuta de quelques centimètres quand il se tourna : aussi loin que sa mémoire remontait, il n'avait aucun souvenir d'une Juvia aussi séduisante, pas même dans ses plus belles robes. Il n'aurait su dire pourquoi il réagissait ainsi, mais il était devant le fait accompli : la jeune femme était à ses yeux plus belle ainsi, que dans n'importe quelle tenue de bal. La réaction n'échappa pas à Juvia, qui rougit à son tour.

- Arrêtez, on dirait deux collégiens qui se tournent autour, dit Ernesto, amusé par la situation.

Il portait son éternelle casquette ornée d'une étoile rouge, ainsi qu'une veste kaki.


Une dizaine de minutes après, Espero fit irruption dans la pièce, suivi de Saesenthessis. Il était l'heure de partir.

- Starduster vous attend, déclara l'intendante en entrant.

- Nous allions partir, répondit Neit.

Une fois que tout le monde eut déjeuner, ils quittèrent à pas comptés leurs quartiers.

Le commandant les attendait dans grande salle, avec les officiers.

- Mesdames et messieurs, une responsabilité immense repose sur nous aujourd'hui, déclara Starduster en préambule. En cas d'échec, nous irions au-devant d'une situation diplomatique d'une gravité inédite.

- On en est bien conscients, répondit Ernesto.

- Aucune nouvelle du prince ? Demanda Neit.

- Aucune, même s'il devrait en principe arriver aujourd'hui. Mais, nous ne pouvons pas nous permettre d'attendre ne serait-ce que le point du jour : l'armée levée par les militaires au pouvoir est bientôt prête à prendre la mer pour Fiore. Il est capital de frapper un coup au cœur, net et précis. Les généraux savent que nous allons bientôt attaquer, et se retranchent dans le château, qui chaque jour accueille plus de soldats en garnison. Mais, ils ignorent où, quand et comment nous allons attaquer, et c'est là que réside notre avantage. En prenant les généraux au dépourvu, nous les mettons à découvert, et c'est à ce moment précis que nous les mettront hors d'état de nuire.

À ce moment, Neit fouilla dans une poche de sa veste blanche, et en sortit une poignée de petits cristaux. Il en distribua un à chaque mage, un autre à Saesenthessis et un dernier à Starduster. Puis il parla en mettant son propre cristal devant sa bouche.

- Sorcellerie ! S'exclama le chef des révolutionnaires, en entendant la lacrima transmettre la voix du maître aussi clairement que s'il avait été à sa propre oreille.

- C'est le cas de le dire, dit Neit. Ces lacrimas de communication nous permettront de rester en contact pendant la mission. Pour s'en servir, il suffit de parler en la mettant devant sa bouche. Compris ?

Tout le monde répondit par l'affirmative. Alors, Starduster souhaita bonne chance et bon courage à tout le monde.

- Je vais vous guider jusqu'au château, dit Saesenthessis à l'intention des deux premières équipes (Juvia, Gray, et les quatre chasseurs). Nous passerons par les souterrains, jusqu'à la cour du château.

- C'est long ? Demanda Tengaro.

- Ça dépendra des soldats qu'on rencontrera en chemin, répondit l'intendante.

À ce moment, son regard croisa celui de Blueberry, et elle tenta de le soutenir du mieux qu'elle put. Comme ils s'éloignaient, Neit attrapa Gray par une épaule, et lui glissa :

- N'oublie pas que, malgré l'importance de l'objectif principal, tu dois aussi veiller à la sécurité de Juvia. Non, en fait, la sécurité de Juvia est primordiale. Il ne doit rien lui arriver, c'est clair ?

- Pourquoi la faire venir, alors, si elle doit rester en sécurité ?

- Parce que …

Neit soupira, et regarda si la jeune femme était assez éloignée pour ne pas entendre ce qu'il allait dire.

- Sa présence est à double tranchant. Si les militaires lui mettaient la main dessus, ils n'hésiteraient pas longtemps à la tuer, détruisant ainsi la lignée royale du Draupnir. D'un autre côté, elle est incroyablement puissante - peut-être même plus que son oncle - et sa présence sera peut-être un atout déterminant. Allez, va au-devant de ton destin.

Gray hocha de la tête, et rejoignit Juvia et les chasseurs à grandes foulées.


- On ne devrait pas lui dire la vérité ? Finit par demander Elia, alors qu'ils quittaient le repaire en compagnie des soldats.

- À qui ? Répondit Neit.

- À Juvia et à Gray. Les seuls souvenirs que Juvia a de son enfance sont faux ou manquants, et si Gray compte vivre avec elle, autant qu'il sache aussi.

- À propos de quoi, précisément ? Il y a beaucoup de choses que nous taisons.

Elia soupira.

- L'identité de son père, les raisons de la mort de ses parents, et la magie qui sommeille en elle.

- Nous lui révélerons tout ça quand on aura le temps, si tant est qu'on survive à la bataille qui s'approche. À moins que ce vieux sagouin d'Aguacero ne nous prépare encore un coup fourré à sa manière.


~


Le repaire des révolutionnaires faisait partie d'un réseau de souterrains qui semblait courir sous toute la ville de Kaer Ys, et même au-delà. Saesenthessis guida les mages à travers un long dédales de couloirs, d'escaliers et d'échelles. Ils durent même ramper à plusieurs reprises, et quelques rats furent surpris dans la lumière de la lanterne de la guide. Le trajet leur prit pratiquement une demi-heure. Au final, ils débouchèrent dans une petite grotte, au fond de laquelle trônait la base d'un large tube en briques.

- Nous n'avons rencontré aucun garde en route, c'est étrange, dit Espero, perché sur l'épaule de Saesenthessis.

Ce disant, cette dernière s'approcha du fond de la grotte, et inspecta le tube de pierres à la faveur de sa lanterne. Elle y décela ce qu'elle cherchait.

- Voici votre ticket d'entrée pour la forteresse de Kaer Ys, déclara-t-elle, en tirant une poignée en métal pratiquement neuve, qui dépassait des pières.

Un pan entier de la structure bascula, révélant le fond d'un puits assez large pour s'y tenir à trois debout.

- Ce puits débouche dans le jardin intérieur de la forteresse, entre le donjon et le rempart, expliqua Saesenthessis. Empruntez-le. Une fois que vous serez sortis, vous serez livrés à vous-mêmes.

- Bonne chance, ajouta Espero.

- Comment on monte ? Demanda Tengaro.

- Regarde, là, y'a des échelons, dit Quarrel en s'engageant le long de l'échelle.

Blueberry fut le dernier à monter. Avant de s'engager dans le passage, il dit à Saesenthessis :

- Si on en sort vivants et entiers, je t'inviterai au restaurant.

La jeune femme rougit violemment, et son Exceed s'empêcha de rire en appuyant ses pattes sur sa gueule. Le chasseur de dragons s'engouffra dans le puits, et gravit les échelon un à un.

Au dehors, l'air de la nuit était frais, presque piquant sur la peau de Tengaro et de Blueberry, originaires de contrées plus chaudes. Quelques nuages obstruaient le ciel à l'ouest mais, du reste, le firmament déployait une myriade d'étoiles.

- C'est ici que nos chemins se séparent, dit Kisima à Juvia.

- C'est ici. Juvia espère qu'on s'en tirera tous, pour se revoir.

- Kisima l'espère aussi.

Elles s'étreignirent un court instant.

- J'espère qu'on se reverra, les gars, dit Gray aux trois autres.

- J'espère bien, dit Tengaro.

Ils se serrèrent la main à tour de rôle. Puis, Juvia vint les saluer amicalement.

- C'est peut-être notre dernière nuit dans ce monde, dit Gray.

- La vie de mage est un danger permanent, répondit Quarrel. On y frôle la mort assez souvent pour s'y habituer. Il faut être prêt à se sacrifier pour un tel métier, et pour une telle cause.

Juste après, Kisima sortit sa propre lacrima de communication, et contacta Neit. Il donna les instructions et tout les renseignements nécessaire au groupe de neutralisation des soldats du château. Lorsque la communication se coupa, les quatre chasseurs disparurent dans la nuit, vers le portail en métal qui marquait la sortie du jardin. Alors, Gray et Juvia tombèrent dans les bras l'un de l'autre, et s'embrassèrent comme si c'était leur dernier jour sur Terre (ce qui était potentiellement le cas).

- Vous vous embrasserez quand vous serez vraiment sûrs que ce sera la dernière fois, dit alors la voix de Neit dans la lacrima de chacun. Voici ce que vous allez faire, écoutez-moi attentivement …


~


Lawrence eut du mal à se lever. Avec l'âge qui venait, ses articulations n'acceptaient plus autant d'effort dès le saut du lit, et les ténèbres qui recouvraient sa vision n'étaient pas pour arranger la situation. Cependant, il parvint à se lever et à s'habiller. Après un déjeuner servi en toute hâte par le jeune messager - qu'il avait pris à son service, car le garçon était particulièrement serviable, il commença ses préparatifs. La veille au soir, il avait reçu une lettre de Gómez lui conseillant de se tenir prêt à la bataille dès le petit matin. Les révolutionnaires allaient entrer en mouvement incessamment sous peu.

Une fois qu'il fut prêt, Lawrence se saisit de son sabre, posé sur l'imposante commode en bois sculpté qui ornait le salon, et se dirigea vers la sortie, tâtant le sol avec le fourreau de son arme. Au moment de poser la main sur la clenche, il hésita, comme s'il avait oublié quelque chose sans savoir quoi. Il s'en rappela soudainement et fit demi-tour.

- Viens ici, petit, dit-il à son échanson.

Le jeune garçon, qui baillait contre le fauteuil, sursauta, et écouta les ordres du vieil homme.

- Il doit y avoir une petite boîte en bois décoré, sur le buffet, dit-il. Sois gentil et amène-la moi.

Il y avait bel et bien sur le meuble une petite bois en bois, très finement ouvragée, qui correspondait à ce signalement. Le jeune garçon la saisit et la tendit à Lawrence, qui l'ouvrit et en palpa le contenu, qui n'avait pas bougé en seize ans. Il le sortit, et le tendit à son échanson.

- Il y a une petite ficelle, là. Veux-tu bien m'attacher ça au fourreau de mon katana, du côté où entre la lame ?

Le petit serviteur s'exécuta sans discuter. Cela dit, il ne pouvait s'empêcher de se demander pourquoi l'homme qu'il servait lui demandait d'attacher cela.

- Elle est bizarre, cette peluche blanche, avec sa grosse tête ronde et son corps de fantôme, finit-il par observer, en serrant le nœud.

- C'est un vieux souvenir, répondit Lawrence en soupirant. C'est un teru-teru bozû. Je vais peut-être pouvoir le rendre à sa petite propriétaire. Quoiqu'elle doit avoir bien grandi, maintenant …