Tell me what the rain knows [2]

par Linksys

Chapitre 30 : Tell me what the rain knows


- Il est là, je le sens … dit Quarrel, en s'avançant dans la pièce, peu soucieux de la réunion secrète qui s'y tenait.

- C'était bien la peine que tu partes sans prévenir dans le sud du pays, soupira Neit. J'aurais bien aimé t'avoir sous le coude, ces derniers temps.

L'arrivant avançait à pas comptés, les yeux rivés sur le sol, comme s'il suivait les traces de sang laissées par un meurtrier. Il ressemblait étrangement à un étrange mélange entre Kisima et Tengaro, par rapport à la forme du visage (très semblable à celui de Kisima), à ses cheveux, et à la couleur de sa peau (un peu plus rouge que Tengaro). Cela dit, quelque chose dans son apparence le différenciait totalement des deux chasseurs de dragons. Il portait un ensemble en cuir clair, tâché par les intempéries, et un bandeau sur le front retenait ses cheveux. Une plume bigarrée pendait à son oreille droite. Il portait une grosse sacoche en peau d'animal, dont le seul contenu visible était un énorme volume de cuir, aux pages entrecoupées de marque-pages colorés.

- J'en déduis que tu n'as pas trouvé le mystère que tu étais parti chercher dans le sud.

- Non, et c'est en revenant au bercail que j'en ai senti un autre, ce qui m'a fait me dépêcher autant que je pouvais. Un mystère, ici même, au cœur de l'arbre, je n'aurai jamais espéré ça, même dans mes rêves les plus fous …

Il fit le tour du bureau, tout aussi peu soucieux des regards qui pesaient sur son dos. Finalement, il releva vivement la tête, regarda à droite et à gauche, et reprit son inspection minutieuse.

- Qu'est-ce qui te fait dire que le mystère se trouve précisément dans mon bureau ? Et surtout, qu'est-ce qui justifie que tu fasses irruption en pleine réunion secrète ?

- Aucun mystère ne peut attendre. Surtout l'un des cent huit !

- Il y a un des cent huit mystères dans cette pièce ? S'étouffa Hiro.

- Puisque je vous le dis depuis que je suis entré !

Il finit par se retrouver juste devant Juvia, qui, mal à l'aise, se reculait autant qu'elle pouvait dans sa chaise. Gray était tendu comme la corde d'un arc, prêt à jaillir pour défendre son territoire. Quarrel sursauta et recula d'un pas, avant de s'exclamer en désignant Juvia :

- C'est elle ! Le mystère est là ! Choppez-la, les gars !

Mais personne ne bougea d'un cil.

- Tu as oublié que tu es tout seul, soupira Neit.

- Toi, tu la touches pas ! S'exclama Gray, en se levant.

D'un seul geste, il saisit Quarrel par la joue, qu'il gela au passage, et lui colla le visage contre le sol.

- Un dveusième mvystère ! Articula difficilement le chasseur de mystères, en bavant abondamment sur le parquet de la salle et en battant des pieds comme un animal égorgé.

Il se releva tant bien que mal, après que Gray l'aie libéré.

- De quoi tu parles ? S'exclama ce dernier.

- Vous, là !

Quarrel sortit un petit carnet de sa sacoche et un stylo, et commença à écrire à toute vitesse.

- Avez-vous été en contact avec une source de magie naturelle ces douze derniers mois ?

- Euh, ouais, le mois dernier … répondit Gray avec suspicion.

- Où était-ce ? Quand ? Comment ?

- Quarrel, on est en pleine réunion …

- La Science n'attend pas !

- Au Mont Yakobe, à Fiore, y'a environ un mois, pendant une tempête de neige … continua Gray, toujours avec les mêmes doutes.

- Le Pilgrim Snow m'a sauvé la vie, ajouta Juvia.

Quarrel recula d'un pas, ébahi.

- Tu continueras ça plus tard, dit Neit, exaspéré.

- Le Pilgrim Snow … marmonna Quarrel, en griffonnant encore plus vite dans son carnet. Je vois. Dans quelles circonstances l'avez-vous rencontré ?

Gray allait s'exprimer, mais Juvia lui intima le silence en lui touchant la main, et déclara :

- Nous préférerions éviter d'en reparler. C'est un souvenir difficile.

- Vraiment ?

- Arrête, avant que je me fâche, menaça Gray, qui n'avait pas non plus envie de repenser à la nuit où il avait failli perdre Juvia.

- Fous-leur la paix, ma parole ! S'exclama alors Ernesto, qui se leva, et empoigna Quarrel par le col.

- Qu'est-ce qu'on fait de lui ? Demanda Hiro. Il a sûrement entendu ce qu'on a dit.

- Reste, dit Neit. Tu vas faire partie de la mission.

- La mission ? S'enquit le nouveau membre de l'équipe.

- La mission. Sous quelques jours, tout les mages de cette pièce, toi y compris, vont faire route vers Kaer Ys pour définitivement bouter les militaires hors du palais. Si nous les laissons faire, ils ne se contenteront plus de nuire qu'à notre seul pays.

- Et eux, là ? Demanda Quarrel, en désignant Gray et Juvia.

- Du renfort, mentit Neit. Ils viennent de l'est, du royaume de Fiore. Ils sont de Fairy Tail.

- C'est leur guilde qui les envoie ?

- Disons plutôt qu'ils ont généreusement accepté de nous prêter main-forte pour cette mission.

- Et en vrai ?

Neit soupira.

- Ta propension à sans arrêt remettre en cause la vérité officielle est ce qui est de plus remarquable chez toi … En réalité, ils arrivent du Draupnir, où ils ont séjourné au pied des montagnes, et doivent quitter le pays sans être vus, car ils sont recherchés par l'armée royale. Nous les hébergeons le temps d'organiser leur fuite vers le sud du pays.

- Pourquoi ils sont recherchés ?

Hiro et Ernesto, désespérés, appuyèrent leur visage dans leurs paumes, et Elia fit semblant de regarder ailleurs.

- Juvia, veux-tu bien te mettre de profil ? Demanda Neit, avec un ton aimable forcé par l'agacement qui bouillait en lui.

Avec des doutes, Juvia se tourna légèrement sur le côté. Elle avait l'impression étrange d'être une reine posant pour le côté face d'une nouvelle pièce de monnaie.

- Tu ne reconnais pas ? Demanda le maître.

- Le dixième maître a une fille ? S'étouffa Quarrel, qui avait enfin capté l'air de famille.

- Juvia est la nièce d'Aguacero, corrigea la jeune femme.

- Oh, je vois … Mes excuses, mademoiselle.

Il s'inclina profondément, brandissant derrière lui un couvre-chef imaginaire.

- Quarrel Adriel, pour vous servir.

- On n'est pas là pour faire des courbettes, maugréa Hiro. Allez, redresse-toi.

Quarrel s'empressa de prendre une chaise, et fit comme s'il avait été là depuis le début.

- Tu ne m'as jamais simplifié les choses, toi, marmonna Neit, en cherchant où reprendre la réunion.

Il résuma rapidement la situation ainsi que l'action qui se planifiait.

- Et pour finir, tu feras partie du deuxième groupe, avec les autres chasseurs. On ne change pas une équipe qui gagne, après tout …

- T'as bien retenu le rôle de ton équipe ? Lui lança Hiro.

- Oui, sécuriser le château pendant que Gray et Juvia en exfiltrent le roi …

Les derniers détails furent rapidement réglés, et l'assistance quitta la salle peu avant l'heure de l'apéritif. Elia intercepta Juvia avant qu'elle ne quitte la pièce, au bras de Gray.

- Je peux te l'emprunter quelques instants ?

Elle s'éloigna avec Juvia, sans même attendre la réponse de Gray.

- Qu'est-ce que … Commença la jeune femme, qui suivait tant bien que mal le rythme rapide de la barmaid.

- Je vais t'offrir un petit cadeau, en souvenir du bon vieux temps, répondit vaguement Elia.

- Comment ça, le bon vieux temps ?

- Aguacero ne t'a rien raconté, à propos du temps où il vivait ici ?

De plus en plus intriguée, Juvia répondit par la négative.

- J'ai connu ta mère, à l'époque où elle faisait partie de la guilde. Nous formions une équipe, toutes les deux.

- Tu as connu la mère de Juvia ?

- Oui, et non seulement tu lui ressembles énormément, mais tu parles également comme elle. Nous formions une équipe, à l'époque. C'est d'ailleurs au sein de la guilde qu'elle a rencontré ton père et qu'elle l'a épousé. Elle l'a quittée voilà vingt-quatre ans, pour te donner naissance, à toi, et …

Elia se tut juste à temps, ravalant la suite de sa phrase. Il y avait des choses qu'elle avait promis à Aguacero de garder par-devers elle, peu importe la situation.

- Les parents de Juvia faisaient partie de Forsaken Souls ? S'étonna-t-elle.

- Oui, ils sont arrivés à un an d'intervalle. Ta mère et ton oncle y sont venus pour parfaire leur magie, et ton père pour maîtriser la sienne. Il y a toujours eu des Loxar parmi les membres de la guilde, et ce depuis sa fondation. Mais il n'y en a plus, depuis que ton oncle a quitté ses fonctions il y a quelques années.

Elles entrèrent dans le dortoir. La chambre d'Elia se trouvait au début du couloir.

- Techniquement, ce n'est pas ma chambre, j'habite en ville, informa-t-elle quand elles entrèrent dans la pièce. C'était la chambre que je partageais avec ta mère dans mon jeune temps, et je l'ai gardée pour y ranger mes affaires.

La barmaid ouvrit le placard, et farfouilla dedans. Elle en tira une étrange combinaison en cuir, assez moulante. L'habit était bleu électrique, et une bande noire courait à la verticale de chaque côté.

- C'était ce que ta mère aimait porter, quand nous travaillions ensemble.

Du coin de l’œil, Juvia repéra une autre combinaison semblable dans le placard, mais de couleurs différentes. Sans doute celle d'Elia. De plus, dans ses souvenirs, sa mère était une femme simple qui s'habillait discrètement. Elle l'imaginait mal porter une combinaison moulante en cuir jaune, et encore moins se battre avec.

- Ce sera plus pratique qu'une robe, si tu dois escalader une muraille et te battre contre plusieurs ennemis, déclara Elia.

- Juvia va devoir porter ça pendant la mission ?

- C'est un cadeau que je te fais, libre à toi de le prendre ou non.

Elia tendit avec insistance l'habit à Juvia, qui l'accepta avec hésitation.

- Bien ! Maintenant, essaye-le !

L'enthousiasme de la barmaid était si virulent que Juvia fut tout simplement incapable de résister. Elia la poussa dans la salle de bains, où elle se changea. Pour être moulante, la combinaison était vraiment très moulante : il n'y avait pas le moindre centimètre d'espace libre entre le cuir et la peau de Juvia, et elle avait un peu de mal à respirer.

- C'est … particulier … dit-elle en sortant.

- C'est magnifique, s'émut Elia.

Juvia, elle, espérait ne jamais avoir à se montrer ainsi devant Gray. Cependant, elle était forcée de reconnaître que la tenue permettait une grande liberté de mouvements, malgré sa coupe moulante.

- Ta mère l'avait fait spécialement tailler dans un cuir magique, expliqua Elia. En principe, la tenue est capable de se synchroniser avec la magie du porteur. C'est-à-dire que …

- Tout les habits que Juvia achète sont synchro-magiques, répondit aimablement la jeune femme. Sinon, ils ne peuvent pas interagir avec sa forme aquatique.

Le sourire d'Elia se figea, et elle se frappa le front du plat de la main.

- Tu es comme ta mère, ton corps est fait d'eau … C'est moche, de vieillir, je te le déconseille.


En bas, tout le groupe avait rejoint le comptoir du bar, où Tengaro avait pris la relève à la place d'Elia, en attendant qu'elle revienne. Il avait pour l'occasion soigné son look : il portait une chemise qui semblait étroite sur sa carrure large, et avait attaché en arrière du mieux qu'il pouvait son épaisse coiffure. À peine Gray avait-il touché au verre d'alcool proposé par le barman, qu'il fut abordé par Quarrel, carnet et plume en main.

- Dans quelles circonstances avez-vous rencontré le Pilgrim Snow, toi et Juvia ? Demanda-t-il d'entrée de jeu.

- Pendant une tempête de neige, répondit Gray. En pleine nuit. On était en mission pour déloger les mages noirs du Mont Yakobe, qui étaient eux aussi venus chercher le Pilgrim Snow. À mi-chemin du sommet, on a été attaqués par un mage archer, qui a failli tuer Juvia. C'est là que le Pilgrim Snow nous est littéralement tombé dessus, au paroxysme de la tempête.

- Quel vœu avez-vous fait ?

- Celui qu'elle puisse continuer à vivre.

Quarrel posa carnet et stylo sur le comptoir, et tira de sa sacoche l'épais livre à la reliure de cuir. Il fit défiler les pages sous ses doigts, et s'arrêta précisément à un marque-page qui se trouvait vers le milieu.

- Le Pilgrim Snow … S'est donc produit où, cette année ?

- À Hakobe-ji, à Fiore.

- Mais qui a fait le vœu ? J'ai senti deux sources distinctes de magie naturelle, tout à l'heure.

- Ah, c'est normal. En fait, j'avais déjà trouvé le Pilgrim Snow pendant une mission, il y a huit ou neuf ans.

- Je vois …

Quarrel griffonna encore quelques lignes dans son carnet.

- Et ensuite …

- Qui est-tu ? Demanda Gray, lui coupant la parole. Je t'ai laissé poser pas mal de questions sans en poser moi-même, mais c'est mon tour maintenant.

- Je m'appelle Quarrel Adriel, mage de Forsaken Souls, et je suis chasseur.

- Chasseur de dragons ?

- Non.

Il sortit son livre de sa sacoche, et le posa sur le bar avec fierté.

- Je suis chasseur de mystères. Tout ce qui dépasse l'entendement des mages, j'en fais mon affaire. J'élucide les phénomènes inexpliqués, je découvre de nouvelles espèces végétales et animales, bref, je suis l'avant-garde de la recherche magique.

- J'imagine que ta quête ultime est de percer chacun des cent huit mystères de Fiore ?

- Ne dis pas « de Fiore », la moitié de ceux que j'ai observé, c'était à Captio.

- Tu en as vu combien, en tout ?

- Vingt-quatre sur les cent huit : la Pierre-qui-vire, le Val-sans-retour, le Chemin-de-l'oubli, l'Old Faithful … Si on compte toutes les quêtes à propos de phénomènes inexpliqués que j'ai pu résoudre, j'en suis à environ trois cent mystères élucidés. Dommage que je ne connaisse personne d'autre qui en fasse autant, un peu de concurrence m'aurait plu. Il n'y a personne à ma mesure, par ici …

Les oreilles de Tengaro frémirent quand il entendit ça.

- Tu veux qu'on reparle de la dernière fois où tu as voulu faire la course en mer avec ton espèce de tronc creusé, contre moi en pirogue ? Dit-il, pour provoquer Quarrel.

- C'est une embarcation pour eaux peu profondes, pas pour s'aventurer en haute mer ! Et ce n'est pas un tronc creusé, c'est un canoë, espèce de sauvage !

- Sauvage toi-même !

Blueberry, assis à côté, ne disait rien, et se contentait de siroter son verre. Kisima, pour sa part, attendait que Juvia revienne, afin de disposer d'une personne avec qui discuter de sujets intéressants.

Un mage s'approcha pour se faire servir une boisson, ce qui calma l'échauffourée. Gray en profita pour poursuivre sa discussion avec Quarrel.

- Quel type de magie utilises-tu ? Demanda-t-il.

- Beaucoup de magies différentes, pour progresser dans mes enquêtes. Mais on va dire que je suis un mage archer, pour ce qui est du combat pur et dur. J'utilise différentes flèches magiques que je charge d'effets variés, selon la situation.

- Et d'où tu viens ?

- Comment tu sais que je ne suis pas d'ici ?

- Une impression, comme ça. À vrai dire, tu ne ressembles pas beaucoup aux seuls natifs du royaume que j'ai rencontrés.

- Je viens d'une terre lointaine, au-delà du grand océan de l'ouest. Peu de gens d'ici y sont déjà allés, et encore moins en sont revenus. La traversée est périlleuse.

- Pourquoi est-tu venu jusqu'ici ?

- Là d'où je viens, les mages sont mal vus. Bien que les shamans soient au centre de la vie de notre peuple, ils n'aiment pas trop les vrais mages, ceux qui font de vrais prodiges. Je me suis exilé à l'âge de treize ans.

- Comment as-tu traversé l'océan ?

- En m'embarquant clandestinement sur un navire d'exploration qui remontait le fleuve Misi-ziibi vers les montagnes. Les pauvres avaient été accueillis par une pluie de flèche dès qu'ils étaient entrés dans l'estuaire. J'ai saisi ma chance, j'ai nagé jusqu'au navire et je me suis hissé à bord en catimini, pour me planquer dans les cales. Bon, ils m'ont trouvé en trois jours, mais le capitaine était un type sympa. J'ai eu le droit de rester à bord, contre ma participation aux tâches de l'équipage. Je me suis renseigné dès l'arrivée sur la terre ferme, et tout le monde m'a redirigé ici.

Gray allait répondre, mais au même moment, une paire de bras l'enserra au niveau du ventre, et il sentit l'agréable pression d'une poitrine féminine dans son dos. Il se libéra et se retourna. Juvia s'infiltra entre ses bras, et l'étreignit encore plus fort.

- Qu'est-ce qui me vaut un tel déchaînement d'affection ?

Juvia ne répondit que par un murmure inaudible, et continua à se serrer contre son bien-aimé.

- Ça me fait penser à un truc, dit Gray. Je ne connais pas le nom de famille de Tengaro, ni celui de Blueberry. Je connais que celui de Kisima et de Quarrel.

- Juvia se pose la même question, renchérit la jeune femme.

- Tengaro Tetuanui, dit le chasseur de dragons océaniques.

- Bakhiet Ngarrijbalangi, dit le chasseur de dragons désertiques. Mais tout le monde ici m'appelle Blueberry, c'est plus simple à retenir.

- C'est un nom compliqué, observa Gray.

- C'est mon nom de peau. Tout les gens de mon peuple en ont un, il détermine notre place dans la société et le rapport aux autres.

- Vous êtes conditionnés dès la naissance ?

- Pas vraiment, c'est juste rituel. Cela dit, un mariage entre deux personnes portant des noms de peau incompatible est souvent mal vu, et les traditions ancestrales font autorité dans ce genre de cas. Mon peuple est le plus ancien de cette partie du monde.

- Comment deux noms peuvent être incompatibles ? S'enquit Juvia.

- Le nom de peau agit comme un déterminant familial, il en existe huit différent dans la tribu où je suis né. Je suis un Ngarrijbalangi, ce qui veut dire que je suis un père pour un Bangariny, un beau-père pour un Yakimar. Le nom de peau est transmis par le grand-père paternel, ce qui fait que pour un garçon, un même nom de peau revient toutes les deux générations. Cependant, pour les filles, c'est le nom de peau de l'arrière-arrière-grand-mère maternelle qui est donné, il faut quatre générations pour le voir revenir. Et je n'ai pas encore parlé des sous-sections, et des systèmes des autres tribus.

Gray n'avait rien compris, et Juvia s'imaginait déjà une situation romantique où elle et Gray devaient fuir pour s'aimer malgré leurs noms de peaux contradictoires.

- C'est toujours compliqué à comprendre, dit Blueberry en rigolant. Il m'a fallut cinq ans pour le faire comprendre à Tengaro.

- D'ailleurs, si tu veux savoir, Bluberry n'est pas le seul à avoir un nom d'emprunt, ajouta Quarrel avec un air entendu.

- Qui d'autre ? Demanda Gray.

- Hiro Foxhound, répondit Kisima. C'est un nom d'emprunt, pour échapper à ses créanciers. En arrivant à Captio, il a contracté pas mal de dettes sous son vrai nom, et a dû en changer pour avoir la paix.

- Et quel est son vrai nom ?

- Te Rangi Hīroa.

- C'est un cousin à moi, ajouta Tengaro.

- Vous êtes de la même famille ? S'étonna Juvia.

- Non, c'était une manière de parler. Il est originaire d'une grande île, loin à l'ouest de l'archipel qui m'a vu naître. Le peuple de cette grande île descend directement du mien, bien qu'il ai prit sa propre voie. C'est pour ça que nos tatouages se ressemblent.


Le reste de la journée passa bien vite, et lorsqu'il fut l'heure de dîner, toute l'équipe se réunit autour d'une table, ce qui ne manqua pas d'attirer l'attention des autres mages de la guilde. L'ambiance était bonne enfant, et Hiro - ou plutôt, Te Rangi - régala l'assemblée d'une sélection de ses blagues les plus salaces. Il finit par s'attirer les foudres d'Elia, qui en avait plus qu'assez d'entendre ses âneries. À cette occasion, un détail accrocha l’œil de Juvia : Elia et Hiro portaient le même anneau à l'annulaire gauche, ce qui expliquait pourquoi ils étaient si proches. Elle ne put empêcher ses joues de rosir un peu en pensant qu'un jour, elle et Gray porteraient un anneau similaire. Neit remarqua le trouble de la jeune femme.

- Oui, j'ai l'honneur d'avoir cet énergumène pour beau-frère, déclara le maître, la tête soutenue par la main.

Cela étonna encore plus Juvia. Comment Neit avait-il pu deviner ?

- Si tu te demandes comment j'ai pu deviner ta pensée, c'est parce que c'était écrit sur ton visage. Je vois tout, j'entends tout. C'est dans ma nature. Si ça peut te rassurer, je ne lis pas dans les pensées. Tant que les pensées des gens ne se transcrivent pas sur leur visage, je ne suis pas capable de les analyser.

Au moment du dessert, Ernesto et Hiro firent une plaisanterie sur la relation entre Kisima et Tengaro, ce qui lui valut un regard glacial de la part des deux chasseurs de dragons concernés. Mais le léger trouble de Kisima n'échappa ni à Elia, ni à Juvia, qui guettaient toutes deux ces signes avec une patience diabolique. Pour changer le sujet (et surtout pour laver son honneur), Tengaro défia Hiro à un concours de beuverie, qui commença bientôt. Après un demi-tonneau de bière chacun, Tengaro tomba à la renverse de sa chaise, et resta étendu les bras en croix, fixant le plafond d'un air hagard. Juvia avait remarqué la crispation de Kisima au moment où le jeune homme avait basculé à la renverse. Hiro se leva pour saluer sa victoire, avant de s'écrouler à son tour. Tout les mages attablés dans la pièce avaient suivi avec intérêt l'issue du match.

- Toilettes … grogna Tengaro.

Il se mit tant bien que mal sur le ventre, et rampa jusqu'au fond du hall, où se trouvait l'accès aux water-closet. Hiro aussi semblait avoir besoin de soulager sa pauvre vessie, car il se mit également à ramper dans la même direction que le chasseur de dragons aquatiques. Si Cana avait été là, l'issue du duel aurait été différente, songea Gray.


Après le dîner, Juvia insista pour que Gray la suive dehors.

- Juvia veut se promener, insistait-elle pour attirer le jeune homme au-dehors.

- Pourquoi, mais je suis crevé, obtempéra Gray en laissant échapper un bâillement.

Au final, ils restèrent dehors jusqu'à minuit. Ils déambulèrent dans les rues de la ville, et Juvia insista pour passer devant la statue de son ancêtre. Quand ils y furent, elle resta un long moment plantée devant, à contempler les traits de son ancêtre. Les runes de Nægling étaient admirablement bien gravées sur la lame, et Juvia ne put résister à la tentation de grimper sur le socle de la statue pour tenter de les lire. Il s'agissait de l'ancien alphabet du Draupnir, qui avait été en usage officiel jusqu'à la conquête, mais qui restait toujours le premier système alphabétique des habitants du nord. Juvia l'avait appris à cinq ans, bien avant d'apprendre l'alphabet occidental utilisé à Fiore et à Captio. Cela dit, elle ne l'avait plus jamais pratiqué depuis sa traversé du détroit, et, bien que les glyphes lui fussent familier, elle ne parvenait plus à mettre de son dessus. Il lui fallut un gros effort de mémoire pour s'en souvenir.

Gray, assis sur le banc qui faisait face à la statue, était perdu dans ses pensées - tandis que ses yeux étaient perdus sur les fesses de Juvia - quand celle-ci cria son nom :

- Gray ! J'arrive à les lire ! J'arrive à lire les runes !

Gray mit quelques instants à comprendre ce dont Juvia parlait.

- Ah bon ? Qu'est-ce qu'elles disent ?

- « Contra mundum », « Fide, non armis » et … « Memento mori ». Il y autre chose, derrière la lame …


- Contra mundum ... Fide, non armis … Memento mori, psalmodia Lago avant d'entrer dans la taverne.

Ce disant, il regardait le linteau de la porte. Puis, il continua d'avancer et ouvrit le battant. Il se retourna en entrant, pour vérifier qu'Æthel le suivait toujours, ainsi que le capitaine du bateau. Ils avaient tous trois rendez-vous dans ce sordide bouge du port de Tacano, une des cités libres du détroit qui s'étendait sur une des nombreuses îles qui le parsemaient. C'était là un rendez-vous de la plus haute importance.

- Par la foi et pas par les armes, c'est raté, dit Æthel derrière lui, en désignant l'épée que son garde du corps portait au flanc.

- Lago ne va pas sermonner les assassins qui voudront tuer le prince, dit-il d'un ton déterminé. Autant essayer de raisonner un caillou.


L'ambiance de l'établissement était somme toute assez gaie, et un petit groupe de musiciens jouait un air local dans un coin. Toutes les tables étaient occupées, mais il trouvèrent celle qu'ils cherchaient, car les deux personnes qui l'occupaient les fixèrent sans relâche dès leur entrée. Les deux groupes se rejoignirent, et après une poignée de main secrète, s'assirent en cercle autour de la table.

- Nos invités sont là ? Demanda Æthel.

- Oui, répondit le premier interlocuteur.

Il se tourna vers son collaborateur, qui se leva et s'enfonça dans une des alcôves du mur. Il en revint suivi de deux autres individus passablement éméchés, et plutôt sales, qui prirent place à leur tour. Cela dit, sous la crasse, le plus grand d'entre eux semblait avoir occupé un certain rang dans le passé, à en juger par ses habits et sa manière de regarder les gens.

- J'imagine que je n'ai pas besoin de me présenter, dit Æthel d'entrée de jeu. Mais je vais le faire quand même. Je m'appelle Æthel, et je suis le prince héritier du royaume de Captio.

- Le prince pédé … Ouais, on te connaît, par ici, marmonna le premier.

Il était de taille moyenne, et une vilaine balafre lui barrait le visage. Une barbe mal taillée s'étalait de chaque côté de la marque. Lago faillit jaillir de sa chaise pour lui appliquer son poing dans la face, mais le second individu s'exprima avant.

- Je t'ai connu à l'époque où tu portais encore des couches, petit. Tu me connais, n'est-ce pas ?

Le second était une authentique armoire à glace, et faisait au moins deux mètres. Sa chevelure et sa barbe grisonnante lui donnaient presque l'air d'un gentil grand-père.

- Oui, je te connais. Tu es un ami de mon père, et le seul général à avoir préféré l'exil à la trahison. Leif Snørrisson. Il paraît que toi et tes hommes êtes devenus une compagnie de mercenaires ?

- C'est exact. Et je suis associé à ce malandrin que voilà, ajouta-t-il en désignant le second ivrogne. Excuse-le, il ne sait pas à qui il parle. Nous sommes à la tête de la Saga, la dernière compagnie libre du détroit. Cinq mille hommes et cinquante vaisseaux. Les cités libres ont décidé de ne plus se faire la guerre entre elles, alors, nous sommes désœuvrés.

- Qu'est-ce qui pourrait m'offrir votre aide ?

- De l'or, répondit le deuxième. Les caisses du royaume doivent déborder, avec les taxes écrasantes que vous prélevez !

- Nous ne prélevons rien du tout. Ce sont les usurpateurs qui s'en mettent plein les poches sur le dos du petit peuple. C'est en partie pour mettre fin à ces exactions que je sollicite votre concours.

- Holà, doucement, ça va trop vite pour moi.

- J'ai des comptes à régler avec certaines crapules de l'état-major, dit Leif, dont cette enflure de « lord » Byron. Mais la vengeance ne motive pas tout, dans la vie. Je veux des garanties, et des rétributions.

- Justement, nous y voilà, sourit Æthel. Monsieur Edward, si vous voulez bien … ajouta-t-il à l'intention du capitaine.

Celui-ci prit la petite cassette en bois posée sur ses genoux et qu'il tenait fermement, et la posa sur la table. Il actionna le loquet et releva le couvercle. Ce qui se trouvait dedans fit briller les yeux des deux ivrognes.

- Vingt mille joyaux payés d'avance, rubis sur l'ongle, annonça Æthel d'un ton direct. Quatre cent quatre-vingt mille payés lorsque je serais de retour sur le trône. Ça vous va ?

Leif regarda son compère avec un sourire en coin.

- Je pense qu'il y a moyen de nous entendre, votre Majesté, dit ce dernier en se tordant les mains.

- Si ce filou tente de vous flouer, je lui tordrai le coup de mes mains nues, prévint Leif.

- Très bien. Quand êtes-vous prêt au départ ?

- Demain soir, le temps de réunir tout les hommes, d'inventorier la flotte, de faire les provisions, d'embarquer le nécessaire, de chasser les clandestins …

Il énuméra chaque tâche sur ses doigts.

- Nous partons demain matin, pour être à Kaer Ys le plus tôt possible.

- C'est la saison des tempêtes, observa Leif.

- Vous ne croyez pas si bien dire, dit Edward avec un rire nerveux. On a essuyé un sacré grain en venant ici.

- Vous êtes passés entre Sorna et Nublar ?

- Oui, suite à l'insistance de sa Majesté.

- Libre à vous de nous suivre, déclara Æthel. Je dispose déjà d'hommes sur la terre ferme.

- Promets-moi une chose, dit Leif.

- J'écoute ?

- Ne donne aucun titre de noblesse à cette fripouille une fois que tout sera fini. Me suis-je bien fait comprendre ?