Go to "Rakuen"

par Linksys

Chapitre 11 : Go to « Rakuen »


Juvia ne put retenir un hurlement d'effroi, quand elle se retourna pour découvrir l'étrange silhouette qui approchait d'eux. Aguacero était stoïque, et Gray était prêt à en découdre.

- Le Kyrkogrim, dit Aguacero, calmement. Le gardien du temple.

- On doit courir ? Demanda Gray.

- Non. C'est un gardien, pas un assassin. Il protège ce lieu depuis des centaines d'années. Son rôle est de dire qui peut y entrer, et qui ne peut pas y entrer. Moi, je suis déjà venu ici, et j'ai reçu son assentiment pour entrer. Vous deux, par contre, il va vous tester, pour savoir si vous représentez un danger pour le temple. C'est son rôle : tenir le temple à l'écart des forces du mal.

- J'ai l'air d'un suppôt de Zelef ? Demanda Gray, en désignant son visage.

- Le mal peut prendre bien des formes, et bien des choses d'aspect avenant ne le sont pas autant qu'elles le paraissent.

Gray sentit les petits cheveux de sa nuque se hérisser, car la tête de la créature était tournée vers lui. Un des corbeaux émit un croassement sonore, auquel son frère répondit.

- Il va commencer par toi, on dirait.

Subitement, le Kyrkogrim se mit à frémir, et devint une nuée de corbeaux aux ailes tranchantes, se jetant sur Gray. Il cria, alors que le flux d'oiseaux était sur lui, et se sentit basculer en arrière. L'espace d'un très court instant, il perdit le contrôle de son esprit, comme si quelqu'un avait ouvert la fenêtre d'une pièce remplie de feuilles de papier, et que les feuilles s'étaient mises à voler. Cela prit fin avant qu'il n'aie l'impression de rencontrer le sol, et quand il regagna le contrôle de ses pensées, il était toujours bien debout. Hébété, il regarda la silhouette qui se trouvait là, à quelques mètres de lui.

- C'est fini ? Haleta Gray, qui respirait comme un bœuf. Comment on sait s'il va nous laisser entrer ?

- S'il t'avait jugé inapte à entrer, on le saurait déjà.

L'instant d'après, le Kyrkogrim se déplaça latéralement. On ne pouvait voir aucun mouvement de pieds au bas de sa silhouette ; c'était comme s'il se déplaçait en flottait. Il s'arrêta devant Juvia, qui essaya de soutenir le regard étrange de la créature. Elle frémit un instant, et ses yeux se perdirent dans le vague. Pendant quelques secondes, Gray resta sur le qui-vive, tendu comme la corde d'un arc. Si quelque chose venait à se produire, il était prêt à bondir. Le flegme d'Aguacero, cependant, contrastait totalement. Les mains dans les poches de son pantalon de toile bleue, il attendait patiemment que cela se termine

Juvia retrouva le fil de ses pensées, et découvrit que non seulement elle n'était pas tombée à la renverse, mais que le Kyrkogrim n'avait pas bougé d'un pouce. Le premier corbeau croassa, suivit du deuxième.

- Munin et Hugin sont d'accord pour que vous entriez, déclara Aguacero.

- Comment vous le savez ? Rétorqua Gray. Vous connaissez le code des corbeaux ? Flap flap flap crôa ?

- Non, mais s'ils étaient contre votre entrée, ils vous auraient arraché les yeux sans hésiter l'ombre d'une seconde. Maintenant, nous allons pouvoir entrer.

- J'imagine qu'on va devoir dire une formule magique, dit Juvia, dont les yeux brillaient d'excitation.

Un bruit la fit sursauter, ainsi que Gray. Une branche craquait derrière eux. Le Kyrkogrim s'approcha de la paroi, et un long membre noir, terminé par une main blanche, se posa sur la roche. Tout un pan disparut, laissant place à une large porte de bois à la peinture rouge écaillée. Un motif géométrique complexe était peint en doré, au centre de la porte. Alors qu'il tentait de l'examiner, Gray ne parvint pas à définir de quoi était fait, ou de quoi était recouvert le gardien. Il était noir, d'un noir qui ne permettait aucune nuance plus claire. Aucune texture n'était visible : impossible de dire s'il s'agissait d'un vêtement, d'une carapace, de sa peau …

- De la magie … Souffla-t-il à voix basse. C'est un être magique ! Je veux dire, c'est un être composé de magie pure !

- On peut voir les choses ainsi, si on veut, avoua Aguacero. Mais le Kyrkogrim était un être humain, à l'origine. Álfheimr est un cimetière, et le Kyrkogrim - le Church Grim, comme on l'appelle à Fiore - est l'âme de la première personne à y avoir été enterrée.

Le fameux gardien, contre toute attente, sortit de nulle part un trousseau de clefs, en sélectionna une, et l'enfonça dans la fente de la serrure. Le mécanisme cliqueta quand il tourna la clef, et la porte s'ouvrit dans un grincement, sur un trou d'obscurité. Juvia et Gray le regardèrent faire, presque déçus de ne pas le voir invoquer l'ouverture d'une porte magique.

- À toi de jouer, Juvia, dit Aguacero, alors que le Kyrkogrim s'effaçait sur le côté pour leur laisser le passage.

- Comment ça ? Qu'est-ce que Juvia doit faire ? Dit la jeune femme, en clignant des yeux.

- Eh bien, fais de la lumière ! Rétorqua Aguacero, comme s'il avait été évident que Juvia en était capable.

- Mais Juvia ne sait rien faire de tel ! Sa seule magie, c'est l'eau !

Aguacero la regarda avec le même regard que si elle avait renié son nom de famille.

- Comment ? Tu ne connais qu'un seul type de magie ?

- Juvia n'a jamais utilisé que la magie de l'eau, pourquoi ?

- Ah, voilà qui ne nous arrange pas …

- Mais de quoi est-ce que tu parles ?

- C'est très simple, répondit Aguacero, d'une lenteur calculée. De ta chère mère, tu as hérité du pouvoir ancestral de la famille Loxar : le contrôle de l'eau. Mais ton père aussi était mage, et avait sa propre magie. Il maîtrisait la magie de la lumière. Tu aurais dû hériter d'une partie de ses pouvoirs, en plus de ceux de ta mère !

- Eh bien, Juvia ne l'a pas fait. Elle est bien assez puissante avec la seule magie de l'eau.

Alors, Gray se souvint de quelque chose. Il posa son sac au sol, fouilla dans une des poches, et en tira avec succès ce qu'il cherchait : la petite lanterne magique qu'il avait emportée au cas où, celle-là même qui l'avait accompagné sur les pentes du Mont Yakobe, la nuit où Juvia avait failli mourir. Il l'alluma.

- J'imagine que le problème est résolu, maintenant ?

Aguacero ne répondit rien, et entra dans la grotte.

Il s'agissait d'un boyau assez étroit sur les premiers mètres, et il fallait presque se pencher par endroits. Cependant, le tube s'élargissait en allant, et bientôt, ils furent tout aise de marcher de front. Gray avait la désagréable impression que quelqu'un lui chuchotait à l'oreille, et Juvia aussi. Aguacero, s'il en était atteint, ne s'en souciait pas. Au bout d'une dizaine de mètres, le sol dévalait subitement. Le spectacle qui les attendait en contrebas laissa Gray et Juvia sans voix.

Le sol, les murs et le plafond étaient faits de pavés de pierre taillée, très abîmée par le passage du temps. Partout au plafond et au mur, pendant des cristaux. Ils pouvaient bien y en avoir plusieurs dizaines de milliers. C'étaient des cristaux roses foncés, pas plus gros que la dernière phalange du pouce. Ils étaient tenus par des pendentifs de ficelle, qui étaient eux-même pendus sur des crochets fichés dans la pierre.

- Qu'est-ce que … Commença Gray, bouche bée.

- Ça vous ne surprendra peut-être pas de l'apprendre, mais ces cristaux sont des Lacrimas. Ils contiennent la mémoire et les dernières paroles de ceux qui les portaient. La plupart de ces gens sont morts pendant la guerre qui a vu Captio annexer le Draupnir, mais certains pendentifs ont été accrochés ici peu après le débarquement de Leif Eriksson, voilà plusieurs milliers d'années.

- Et qu'est-on venus faire ici ? Demanda Gray.

Aguacero prit une profonde inspiration.

- On est venus ici pour apprendre ce que je n'ai pas dit à Juvia, et ce qu'elle ne te dit pas non plus. J'espère que quand on ressortira d'ici, je n'aurai plus rien à cacher à ma nièce, et qu'elle n'aura plus rien à te cacher.

Il se tourna vers Juvia, avant d'ajouter :

- Je sais que ça ne va pas être facile, mais je vais te demander une chose, ici et maintenant.

Il la saisit par les épaules, et fixa son regard dans le sien.

- Tu auras sans doute envie de me tuer, après ce que tu vas apprendre. N'en fais rien. J'avais mes raisons. Qu'importent les vies de quelques personnes, quand on les sacrifie pour en sauver plusieurs milliers ?

Juvia le fixa, livide. Une conclusion faisait lentement son chemin dans sa tête, mais elle refusait d'y accorder crédit.

- Allons-y, déclara Aguacero.

Il les entraîna à travers la pièce, en direction d'un passage dans le mur. Il y avait jadis eu une porte à cet endroit, comme l'attestait la présence de gonds rouillés, mais le battant avait été rongé depuis longtemps. Le passage menait à une pièce encore plus vieille que la première, et presque identique, à un détail près. Les murs de cette seconde salle étaient richement sculptés, et il y avait plusieurs lignes de runes inscrites.

- C'est dans cette salle qu'on entrepose les Lacrima-mémoire des rois, reines et princesses du Draupnir, ainsi que de leurs héritiers. Tes parents se trouvent ici, Juvia. Ainsi que tout nos ancêtres.

Juvia, le souffle coupé, regarda tout autour d'elle.

- Juvia Regia Loxar … Voilà ton nom. Un nom royal. Sais-tu le nom du dernier roi du Draupnir, celui qui a plié le genoux face à Captio pour le salut de son peuple ?

Juvia répondit par le silence.

- Son nom de règne était Aguacero III. Son nom complet était Aguacero Nyx Loxar.

Le visage de Juvia était l'expression parfaite de l'étonnement. Gray n'en pensait pas moins.

- Ta mère, ma sœur jumelle, s'appelait Pluvia Aegis Loxar, et ton père, Halitus Ælle Dior … Nous descendons d'une longue lignée de rois, dont nous sommes les derniers représentants. Et tu es l'héritière du trône du Draupnir.

- Vous pouvez répéter ? Demanda Gray, qui avait peur de ne pas avoir saisi les propos de son oncle par alliance.

- Pourquoi Juvia serait-elle l'héritière ? Protesta Juvia, qui semblait avoir moins de mal à accepter la nouvelle. Tu es le frère de ma mère !

- Un enfant passe avant un frère, et bien que ta mère et moi ayons été jumeaux, j'étais son frère puîné. Elle m'a précédé à la naissance de plusieurs minutes. Les lois du Draupnir ne stipulent aucunement que l'héritier doit être mâle. Le premier-né, peu importe son sexe, devient automatiquement l'héritier de ses géniteurs. Même dans la famille royale.

Juvia n'en revenait toujours pas. Elle avait du sang royal dans les veines ? Cela expliquait peut-être, mis à part la grande générosité, pourquoi maître Makarov avait été si prompt à l'accepter dans la guilde : sans doute connaissait-il ce qui était lié à son nom de famille, et avait-il voulu la mettre à l'abri de la plupart des dangers.

- Je suis … Une princesse ?

- On pourrait dire ça comme ça, même si le dernier roi de notre famille remonte à près de quatre cent ans … Mais maintenant, tu es prête à savoir pourquoi tes parents sont vraiments morts, et surtout, comment.

Dans cette salle, les cristaux étaient beaucoup moins nombreux, et étaient pendus au mur. Les plus anciens se trouvaient à gauche de l'entrée, et la ligne courait tout le long de la pièce. Sur le mur de droite, se trouvait la fin de la ligne. Aguacero s'en approcha, se saisit des deux derniers cristaux, et les tendit à Juvia. Elle tremblait d'émotion, et ne contrôlait pas les larmes qui inondaient ses joues. Quand les cristaux touchèrent sa peau, ils se mirent à rayonner intensément. Une magie étrange inonda la pièce, et les chuchotements qu'ils entendaient depuis qu'ils étaient entrés dans la grotte gagnèrent en intensité. Alors, soudainement, une voix jaillit d'un des cristaux, mais étouffée et lointaine.

- Juvia … Ma chérie … C'est toi … C'est toi ?

C'était une voix douce et éthérée, très semblable à celle de Juvia. Celle-ci ne put contrôler les sanglots plus longtemps, et, tombant à genoux, déversa ses émotions. C'était la voix de sa mère, qu'elle n'avait pas entendue depuis l'âge de sept ans.

- C'est moi … C'est Juvia … Hoqueta-t-elle entre deux sanglots.

- Halitus ! Réveille-toi, espèce de propre à rien ! Notre fille est venue nous voir !

Une autre voix sortit du deuxième cristal.

- C'est vraiment toi ? Dit une voix masculine.

C'était là aussi une voix qui avait jalonné l'enfance de Juvia, car c'était là la voix de son père.

- Halitus regrette de plus avoir de corps. Sinon, il t'aurait pris dans ses bras. Ma fille …

- Pluvia imagine que tu veux savoir beaucoup de choses, dit sa mère d'une voix résolue. Par quoi commencer ?

Juvia pleurait de plus belle, et cette vue brisait le cœur de Gray. Il se laissa tomber à genoux à côté d'elle, et posa ses mains sur ses épaules.

- Hep ! T'es qui, pour toucher comme ça à la fille d'Halitus ? S'exclama la voix paternelle.

- Le fiancé de Juvia, dit Gray d'une voix solide.

Il y eut un court silence, comme si le père jaugeait Gray.

- Halitus aurait aimé pouvoir te serrer la main,. Tu dois être plutôt pas mal, pour avoir séduit ma fille.

Cela provoqua une esquisse de sourire sur le visage de Juvia, mais ne l'empêcha pas de continuer à pleurer.

- On parlera de l'avenir après, décréta la voix maternelle. Ma chérie … Qu'est-ce que tu veux savoir en premier ?

Juvia répondit du tac-au-tac.

- Qui vous a tués !?

- Tu as fini par découvrir que nous ne sommes pas mort de la manière que les gens t'ont fait croire, soupira sa mère. Veux-tu vraiment le savoir ?

- Oui, maman. C'est pour ça que Juvia est venue ici.

- Aguacero Vivid.

- Pardon ?

- Celui qui nous a tués, ton père et moi, c'est Aguacero, ton oncle. J'imagine qu'il est là, avec vous ?