Pt. 3 : Face on

par Linksys

PART. 3 : Face on

Face to Face / Short Circuit (+ paroles)

Violet Hill


Le matin venu, ce fut Jubia qui se réveilla la première. Elle mit un long moment à comprendre où elle se trouvait. Le souvenir de la veille lui revint, et elle se souvint qu'elle se trouvait dans le lit de Grey. Elle avait la tête posée sur le torse nu du jeune homme. C'était la deuxième nuit d'affilée qu'elle partageait avec l'élu de son cœur, mais une pensée amère la traversa. Ces moments privilégiés qu'elle partageait avec le jeune homme allaient sans doute prendre fin, car il ne pouvait pas l'aimer. Ç'aurait été trop beau. Retourner à la solitude après avoir connu le bonheur à deux était une épreuve dont Jubia ne pourrait sortir indemne. Elle ne put retenir sa tristesse, et des larmes coulèrent en silence sur ses joues, jusqu'à rouler sur la peau de Grey.

Grey se réveilla à son tour, peu après. Il émergea du sommeil en quelques secondes, mais ne remarqua pas que Jubia était également réveillé. L'ombre était encore trop forte pour qu'il puisse voir quoi que ce soit autour de lui. Cependant, il sentait bien la chaleur de la jeune femme, et sentait également qu'elle était appuyée sur son torse. Par le jeu de leurs mouvements, la couverture avait glissé et ne les couvrait plus entièrement. Il la remonta d'une main, couvrant presque entièrement Jubia. Il caressa un instant ses cheveux, avant de s'intéresser au reste de ce qu'il pouvait atteindre. Il descendit sur les épaules, qu'il toucha du bout des doigts. Il s'accrocha aux bretelles de la nuisette et descendit en les longeant, jusqu'à la moitié des omoplates. Or donc, Jubia était tout à fait réveillée et lucide. Au début, elle avait hésité entre s'insurger contre les libertés prises par Grey et le laisser faire. Bien entendu, le deuxième choix avait eu raison. Ce genre d'occasions était beaucoup trop rare. Aussi, elle se laissa aller sur le torse de son bien aimé. Au contact des doigts de celui-ci, des frissons naissaient sur sa peau, et se répandaient sur son corps jusqu'aux orteils. Presque transie, elle laissa échapper un soupir de contentement. Peu importait l'avenir ou ce qui allait se produire, l'important était le moment présent.

Grey aurait volontiers poussé son exploration plus loin sous le tissu, mais il redoutait les conséquences que cela aurait. Pour l'instant, il était sous la même couette que Jubia, et cela lui allait très bien. À vrai dire, il y avait déjà quelques mois qu'il rêvait de tels instants, mais il n'avait atteint le niveau de courage suffisant pour y donner lieu que tout récemment. Encore récemment, si on lui avait demandé la valeur que Jubia avait à ses yeux, il aurait aussi sec répondu qu'il s'agissait pour lui d'une très bonne amie et d'une collègue très efficace. Mais si on le avait demandé la veille, il aurait pris son temps pour répondre. Car lui-même n'était plus très sûr du titre qu'il lui donnerait. Il appréciait la société de Lucy (lorsque Natsu ne rôdait pas dans les environs, ce qui était rare), de Kanna (lorsqu'elle n'était pas occupée à boire, ce qui était rare) ou même d'Erza (lorsqu'elle n'avait aucune raison de frapper, ce qui était rare), mais il n'était de compagnie qu'il ne recherchait plus que celle de Jubia. Et pourtant, depuis trop longtemps déjà, il feignait le contraire. Après tout ce temps, il peinait à croire qu'il déchaînait encore les mêmes passions qu'au commencement. Et pourtant, c'était bien le cas. Pas un seul instant Jubia n'avait cessé de lui courir après, il ne le savait que trop bien. Il avait peur qu'elle ne s'arrête avant que lui-même ne se mette à courir. Il refusait catégoriquement de se l'avouer - honneur ? fierté ? principes? - mais il ne pouvait nier que l'amitié qu'il avait si longtemps ressenti à propos de Jubia était devenu quelque chose d'autre, qu'il ne pouvait nommer avec précision et dont il connaissait mal la nature car il ne l'avait jamais ressenti auparavant. Aussi avait-il pris la décision de profiter autant que possible de chaque instant passé avec la jeune femme. Cependant, jamais il ne se serait douté qu'un jour, l'occasion leur serait donnée de pouvoir dormir ensemble. Lui qui détestait avoir de la compagnie dans son lit, ne s'était jamais aussi bien reposé que les deux nuits précédentes. Décidément, Jubia était bien différente de toutes les autres filles qu'il avait pu connaître. Lorsqu'elle souriait, il était satisfait. Il ne l'était pas lorsqu'elle était triste, et lorsque l'un s'amusait, l'autre s'amusait aussi.

L'heure de se réveiller vint bien assez tôt. C'est à ce moment qu'il se rendit compte que Jubia était déjà réveillée. Il la salua à voix basse.

- Bien dormi ? Interrogea-t-il.

- Oui. Et vous ?

- Franchement pas mal, pour quelqu'un qui n'aime pas dormir accompagné.

- Vous pouvez me dire de partir, si je vous dérange, déclara Jubia, dont le pessimisme revenait insidieusement.

- C'est à cause de toi que je dors aussi bien, je te signale, s'insurgea le mage glacial.

Le sang monta aux joues de la jeune femme. Grey aimait dormir avec elle ? Cela était hautement improbable, mais c'était la vérité, si elle se fiait aux paroles de celui-ci.

Ils se levèrent peu après. Comme ils avaient encore de la marge, ils laissèrent Wendy et Carla dormir un peu.

Grey, voyant que Jubia ne semblait pas devoir aller sous peu à la salle de bain (elle recherchait des habits dans sa valise), décida de s'y rendre en premier. Il entra, referma la porte derrière lui et se mit en devoir d'amenuiser la pression qui écrasait sa vessie. Une fois allégé, il s'approcha du miroir, et se contempla. Il n'avait jamais l'habitude de se coiffer et avait toujours des épis assez impressionnants, mais ce matin-là, ses épis semblaient avoir été frappé de quelque sortilège d'amplification, tant ils étaient drus et indomptables. Il constata avec ennui que sa barbe avait repoussé, alors qu'il s'était rasé la veille du départ en mission. Il se donna pour tâche d'y remédier, car il avait eu la riche idée d'apporter de quoi se raser.

Alors qu'il finissait d'appliquer la mousse sur ses joues et son menton, le battant de la porte s'ouvrit, car il avait oublié de tourner le loquet. Jubia entra dans la pièce, tenant dans les bras ses habits. Elle les posa sur un porte-serviettes libre.

- Qu'est-ce que tu fais ? Demanda le jeune homme, qui avait abandonné toute activité de rasage.

- Jubia va se doucher.

« Vous voulez venir ? » faillit-elle ajouter.

- Tu vas … Te doucher … Maintenant ? Bredouilla Grey.

- Oui, ça vous gêne ?

- Non, non, pas du tout, tu peux y aller, ça me gêne pas, mentit-il, en reprenant son activité.

Cela le gênait énormément, mais il n'allait pas se priver d'une telle occasion. En un instant, son rythme cardiaque avait pratiquement triplé. Il se fixa dans les yeux, osant à peine dérober des regards en direction de sa camarade de matelas. Lorsqu'elle fit tomber sa nuisette à ses pieds, il se rendit compte que quoi qu'il fasse, l'érection qui le tenaillait n'allait pas partir de sitôt. Au moment où Jubia fit coulisser le battant de verre de la douche pour y entrer, il aurait juré l'entendre dire à voix basse :

- Jubia veut bien vous laisser regarder.

Il aurait volontiers répondu par l'affirmative mais son honneur le lui interdisait. Et puis, pour toutes les fois où, avec Natsu, il l'avait espionnée dans l'onsen de Fairy Hills, il convenait de se priver un peu.

Il se coupa pas moins de trois fois, et pas de manière légère. La plus grande entaille, située à l'angle de la mâchoire, courait sur près d'un pouce de longueur. Lorsqu'il eut fini, il ne put s'empêcher de regarder en direction de la douche. La vitre était couverte de buée, aussi vit-il à peine la silhouette gracile de la jeune femme. L'observation se prolongea quelques secondes, jusqu'à ce qu'une main, puis une deuxième main, ne viennent s'appliquer sur la buée. En un instant, Jubia avait effacé la buée à hauteur de ses yeux, et fixa Grey, d'un regard neutre et désinhibé. Celui-ci, partagé entre honte et curiosité, s'enfuit sans demander son reste.

Une fois à l'abri de toutes représailles, Grey s'assit sur le matelas de son lit, et prit une profonde inspiration pour se calmer. Il n'arrivait pas à effacer de son esprit l'image subtile - bien que troublée - du corps de Jubia, et encore moins le regard qu'elle lui avait jeté, l'air de dire « chiche de me rejoindre ? ». Il entreprit de s'habiller pour se changer les idées. Ces derniers temps, Jubia le mettait trop souvent en émoi, et la plupart du temps pour pas grand-chose.

Lorsque Jubia sortit de la douche, Grey était déjà descendu depuis longtemps. Wendy et Carla émergeaient peu à peu du sommeil, en baillant et en s'étirant.

- Grey est déjà parti ? S'inquiéta la jeune femme, qui n'avait pas été mise au courant.

- Oui … Murmura Wendy, en descendant du lit. Il nous a réveillées, avant de descendre.

- Il aura retenu la leçon, déclara Carla avec satisfaction. Allez, il faut se préparer. On va être en retard, sinon !

Grey était déjà en bas depuis une dizaine de minutes lorsque Lily et Gajil le rejoignirent. Happy était resté là-haut pour tirer Natsu du sommeil profond dans lequel celui-ci était plongé.

- On va devoir aller chercher Lucy pour qu'elle le réveille d'un baiser magique, railla Gajil en s'asseyant.

- C'est une idée à approfondir, renchérit Grey.

Ils discutèrent de l'avancement de la mission pendant quelques minutes, jusqu'à ce que les filles ne les rejoignent. Lorsqu'il posa les yeux sur Jubia, Grey sentit sa bouche s'ouvrir bêtement. Aujourd'hui, elle avait laissé ses cheveux cascader en boucles, plutôt que de faire le traditionnel ourlet (dernièrement, elle avait repris l'habitude de faire ainsi). Un quelque chose en elle la rendait presque trop belle, et Grey préféra se recentrer sur l'étude des nœuds du bois de la table. Cependant, et il s'en rendit compte en relevant les yeux, elle avait l'air plutôt triste.

Peu après, ils furent rejoints par Natsu et Happy, et enfin ils commencèrent à déjeuner, avec appétit.

Pour une fois, tout le groupe fut à l'heure au point de rendez-vous. À la sortie de l'hôtel, Grey, soucieux de faire plaisir à Jubia, l'attendit. Il lui tendit son bras. Un instant, elle le regarda comme s'il avait été un animal bizarre, puis sourit, et passa son bras au sien. Elle se serra contre l'épaule du jeune homme, et ils accélérèrent le pas pour rejoindre les autres, qui ne les avaient pas attendus.

Lorsqu'Erza les vit arriver ainsi, le doute ne lui fut plus permis. Jubia et Grey étaient en couple, il ne pouvait pas en être autrement ! Elle rougit mais garda sa contenance. En moins d'un an, c'était déjà la troisième fois qu'un couple se formait au sein de la guilde, et Erza soupçonnait fortement Natsu et Lucy de bientôt venir gonfler le nombre. Alors que Lucy s'avançait pour saluer ses camarades, la chevalière s'avança vers Jubia, et la pris à part du groupe. Ne comprenant pas de quoi il était question, elle demanda :

- Qu'est-ce que vous voulez à Jubia ?

Solennellement (et en rougissant), Erza déclara :

- Je … Je te félicite.

- Mais pourquoi ? Il n'y a aucune raison !

- Ne fais pas l'innocente ! J'ai bien vu que … Enfin … Que tu as enfin réussi à charmer Grey … bredouilla vaguement la chevalière.

- Mais pas du tout ! Protesta Jubia. On ne … Grey et moi ne sommes pas …

À cette simple pensée, le visage de Jubia faillit se décomposer. Erza, comprenant qu'elle avait dit une bêtise, tenta de se rattraper.

- Désolée … Je savais pas …

- Ce n'est pas grave. Jubia est habituée à n'avoir aucun retour, depuis le temps.

- Pourtant, Grey te donnait le bras quand vous êtes arrivés …

- Oui, c'est vrai. Grey est très gentil en ce moment, mais … Il ne m'aime toujours pas …

Erza fut choquée par cette révélation, et sentit qu'elle allait devoir parler seule à seul avec le coupable. En effet, elle-même avait constaté depuis quelques temps l'attitude anormale du jeune homme, que n'importe qui aurait interprété comme provoquée par des sentiments amoureux. Mais ça n'était apparemment pas le cas, et la punition divine s'abattait sur ceux qui avaient le malheur de se comporter comme ça avec les amies d'Erza.

Il fut cependant temps pour le groupe de mages de se rassembler une dernière fois, pour rappeler les consignes. Une fois que cela fut fait, Grey vint voir son amie chevalière, bien loin de se douter du danger tapi dans l'ombre.

- Au fait, Erza, je dois te parler d'un truc, dit-il.

Prise au dépourvu, la jeune femme demanda aussitôt :

- C'est à propos de Jubia ?

- Euh … Non. C'est plus important, en fait. C'est à propos de la mission.

Devenant tout de suite plus sérieuse, la chevalière lui prêta une oreille autrement plus attentive.

- Je t'écoute ?

- Hier matin, en allant chercher des indices, j'ai entendu deux types, discuter entre eux. Sauf qu'ils ne discutaient pas de n'importe quoi, c'est ça qui a attiré mon attention.

Il mit les mains dans les poches de son blouson noir, et continua :

- Ils parlaient du Pilgrim Snow. Il va se produire d'ici quelques jours, dans le coin. C'est ça que cherchent les guildes clandestines, y'a pas à tortiller. Elles veulent s'emparer du Pilgrim Snow.

Un air pensif assombrit les traits d'Erza.

- Le Pilgrim Snow … J'ai su ce que c'était, mais …

- L'important n'est pas de savoir ce que c'est rétorqua Grey. L'important, c'est d'empêcher les guildes clandestines de le trouver.

- On n'a pas beaucoup de temps, alors.

- Si, on a quand même quelques jours. De quoi leur mettre le grappin dessus.

- J'ai entendu dire qu'on prévoyait une grosse tempête de neige dans le secteur, d'ici quelques jours, intervint Lily, qui écoutait de loin la conversation.

- C'est normal, expliqua Grey. Le Pilgrim Snow se produira pendant la tempête. Donc tant que le temps ne se gâte pas, on a quartier libre pour traquer les clandestins.

- Tu sais ce qu'est le Pilgrim Snow, toi ? Douta Erza.

- Oui, dit Grey.

- Comment ça se fait ? C'est une vieille légende, pour autant que je me souvienne.

- Je … J'ai lu des livres, c'est tout, mentit le mage glacial. On a un ou deux livres qui en parlent, à la bibliothèque de la guilde.

Une fois le conciliabule terminé, les groupes se séparèrent. Cependant, avant que Grey ne soit trop éloigné, Erza le saisit par l'épaule pour ajouter quelque chose :

- Il faut que je te parle de quelque chose, moi aussi.

- C'est à propos de Jubia ? Railla Grey.

- Oui, c'est à propos d'elle.

Le jeune homme, qui déjà flairait le discours ennuyeux, tenta d'y couper court.

- Bon, fais vite, je dois rejoindre mon groupe.

- Je sais pas si c'est volontaire ou pas, mais j'ai l'impression qu'en ce moment, tu la fais souffrir. Et elle ne mérite pas ça. Elle avait l'air triste, tout à l'heure.

Erza décocha un regard sombre à son interlocuteur, qui déglutit difficilement. Toutefois, son ignorance cruelle du psyché féminin faisait qu'il ne comprit pas pourquoi Jubia allait mal.

- J'ai rien fait pour qu'elle aille mal, hein.

- Alors c'est une dépression passagère liée au mauvais temps, peut-être ? T'es sûr de lui avoir rien fait de méchant ?

- On dort ensemble, c'est tout.

Erza resta bouche bée. Après quelques secondes d'immobilité, elle reprit la parole :

- Vous … Vous dormez ensemble ?

- Ouais, c'est mieux que de dormir tout seul. Et puis …

Grey ne termina pas sa phrase, car son cœur battait trop vite pour parler. Il se demanda d'ailleurs pourquoi son cœur allait-il à un tel rythme.

- Et puis quoi ? Le pressa Erza.

Il s'approcha de son amie, et lui chuchota dans l'oreille ce qu'il voulait dire.

- Bon, je vais les retrouver, dit-il juste après, en s'éloignant vers ses camarades.

Erza resta debout quelques secondes, abasourdie par ce qu'elle venait d'entendre. Grey n'était pas du genre à se confier facilement, et ne se confiait qu'à une sélection très restreinte de personnes (dont elle faisait partie). Mais lorsqu'il avait quelque chose à confier, c'était rarement chose vaine.

- Hé, Erza ! On part sans toi, si tu rappliques pas ! La héla la voix de Natsu, au loin.

- J'arrive ! Répondit-elle en criant.
Elle se lança au pas de course, rejoignant ses amis en quelques secondes.


- Pourquoi tu souris bêtement ? Lui demanda Happy, au bout d'un moment de marche.

Encore une fois prise au dépourvu, les joues de la chevalière rougeoyèrent furtivement avant qu'elle ne trouve la contenance de répondre. Levant les yeux au ciel, elle dit:

- Oh, pour rien … Je pense au fraisier que je vais m'acheter en rentrant à Magnolia, c'est tout.

Elle reprit le fil de ses pensées, là où le chat l'avait interrompue. Elle ne pouvait s'empêcher de ressentir une certaine joie pour Jubia.


De son côté, Grey dut courir sur presque cinq cent mètres avant de rattraper son groupe, qui en avait eu assez de l'attendre.

- Hé ! Attendez-moi ! S'exclama-t-il, en arrivant à une cinquantaine de mètres de ses amies.

Jubia s'arrêta instantanément et se retourna, de même que Wendy. Carla fut plus caractérielle, et continua sa marche quelques temps, feignant de n'avoir rien remarqué.

- Je ne veux pas être indiscrète mais, de quoi Erza et toi avez parlé qui ait justifié un tel retard ? Lui reprocha l'Exceed.

- Oh, de pas grand chose, se défendit Grey, en soufflant, les mains sur les genoux. On a parlé de la mission, j'avais des choses à lui dire à ce propos.

D'un revers de manche, il essuya la sueur qui commençait à perler sur son front. Jubia vint subrepticement se placer près de lui, et s'agrippa à son bras lorsque le groupe se remit en marche. Carla, pas encore satisfaite des réponses, poursuivit l'interrogatoire.

- Et qu'est-ce que tu avais à lui dire sur la mission ? On a tout de même le droit d'être au courant, nous aussi. Nous sommes tout autant tes coéquipières qu'Erza.

Grey prit une grande inspiration. Il rechignait à en parler en présence de Jubia, mais la nécessité l'y obligeait.

- C'est à propos du Pilgrim Snow. J'ai entendu des types en parler, hier matin, et je me suis dit qu'il fallait en informer Erza.

- Le Pilgrim Snow ? Qu'est-ce que c'est ? Questionna Jubia, avide de toute connaissance venant de son bien-aimé.

« C'est ce grâce à quoi on s'est rencontrés. » fut la première pensée qui traversa Grey après ça, et peu s'en fallut qu'il ne pense à voix haute.

- C'est un phénomène météomagique méconnu, expliqua Grey. Il se produit une fois tout les quatre ans, environ, quelque part dans le monde. Beaucoup de gens sont à sa recherche. Des mages, des aventuriers, des chasseurs de trésors, et même des guildes clandestines.

- Pourquoi poursuivent-ils un simple phénomène météomagique ? Demanda Carla.

- Ça, je ne sais pas. Il faudrait leur demander.

En réalité, Grey savait très bien ce qu'était le Pilgrim Snow, et ce pourquoi tant de gens étaient lancés à sa recherche. Mais cela, personne n'avait besoin de le savoir. Pas même ses coéquipières.

L'air était encore très frais en cette matinée lumineuse, et ils furent bien content d'avoir un peu de marche à faire pour se réchauffer.

Alors qu'ils s'engageaient sur le sentier qui quittait la ville à propos de la montagne, Grey ne put s'empêcher de repenser à ce qu'il avait dit plutôt à Erza, à propos de Jubia. Il jeta de petits regards dérobés à la jeune femme, qui remarqua immédiatement le manège du mage glacial. Elle le regarda avec un petit sourire, et se blottit contre son épaule. Le cœur de Grey battit plus fort, car il aimait cette proximité, ce lien intime qui se tissait entre eux chaque jour. Et cela, c'était à force de temps et de larmes qu'ils l'avaient bâti, tout les deux.

Alors qu'ils contournaient un rocher énorme que le chemin longeait, Grey se surprit à regarder fixement la joue que Jubia lui présentait, ainsi que sa nuque. Il entendit la voix d'Erza lui demander, dans sa tête :

« Qu'est-ce que tu aimes, chez elle ? »

La réponse détaillée aurait été longue, et lorsqu'il se posait parfois la question à lui-même, il était capable de répondre : « Tout. ». Mais la réflexion l'avait amené à produire une réponse plus poussée que cela. En premier lieu, la première chose qui lui avait plu chez Jubia, c'était son caractère. Elle était à la fois douce et indomptée, parfois gentille, parfois ferme. Elle ne se laissait pas faire facilement. Et puis, leurs pouvoirs magiques étaient hautement compatibles, ce qui les avait amené à partager beaucoup de missions. Ces missions avaient créé une intimité que les jeunes gens avaient pris grand soin de perpétuer sur leur temps libre. Et puis, de tout les membres féminins de Fairy Tail, Jubia était bien la seule à éveiller la curiosité de Grey. Les autres étaient pour lui des sœurs, grandes ou petites. Jubia, elle, ne l'était pas. Elle représentait autre chose aux yeux du jeune homme, quelque chose qu'il ne pouvait ni toucher du bout des doigts, ni même nommer. Il la trouvait belle, il ne se l'était jamais caché. Plus d'une fois, un regard innocent ou une attitude inattendue l'avaient désarmé. De plus, Jubia était la première femme depuis longtemps à avoir éveillé chez Grey les rudes émois du désir charnel - il savait de source sûre qu'il en allait de même pour Jubia. Et puis … Il n'ignorait pas l'affection particulière que lui portait la jeune femme. À vrai dire, il lui portait en retour une affection étrange, également, mais pas de la même sorte. Du moins, c'est ce qu'il se plaisait à affirmer.


- Au fait, intervint Wendy, comment va-t-on faire pour manger, à midi ?

La question prit tout le monde de court, mais Grey répondit :

- Vu qu'inviter les gens à manger semble être une coutume ancestrale chez les bergers du coin, j'imagine qu'on n'a pas à s'en faire pour ça …


La maison de Qent fut en vue bien plus tôt qu'il ne le leur aurait semblé, et ils ne furent pas tristes de la voir enfin. Les derniers mètres avant d'y parvenir furent comme une délivrance, et des ailes leur poussèrent. Une fois devant la porte, Grey s'avança et toqua à trois reprises, énergiquement.

- J'arrive ! Tonna la voix puissante de Qent.

Il vint leur ouvrir rapidement, et les invita à entrer. Un feu ronflait dans l'âtre, et un gros chien de berger se reposait devant. L'animal leva un œil endormi aux arrivants, et reprit sa sieste matinale.

- Il n'était pas là, hier ! Constata Wendy.

- Il était chez le vétérinaire, il n'est revenu qu'aujourd'hui, expliqua le berger. C'est un bon vieux molosse, il est presque aussi vieux que moi.

- Quel âge avez-vous ? Demanda aussitôt Carla.

- Vingt-cinq ans, et lui en a vingt-deux. Les chiens du coin vivent vieux, vous savez. Allez, asseyez-vous, on a le temps de boire un coup avant de partir en excursion.

Cela étonna le groupe de mages, car sa carrure d'armoire à glace, ses mains tannées, sa barbe épaisse (bien que taillée court) et sa mâchoire carrée lui donnaient dix à quinze ans de plus.

Il se dirigea vers la table, et s'y installa.

- Yaida n'est pas là ? Demanda encore une fois Carla.

- Non. Elle travaille dans la vallée, à la laiterie. C'était son repos, hier.

Tous discutèrent pendant une dizaine de minutes. Qent insista pour servir un fond de goutte à Grey, qui ne put décliner l'hospitalité de son hôte.

- Tout est en ordre ? Demanda le berger, en se levant.

- Sans doute, répondit le mage glacial.

- Alors, on est partis.

Qent se leva et s'empara de son kukri, qu'il passa à sa ceinture.

- Aujourd'hui, on devrait avoir le temps d'aller voir Swoff et Vasili, je pense. On pourrait aussi aller voir Merc, mais vous risqueriez de pas rentrer à l'heure à l'hôtel.

- En effet, il serait préférable d'être à l'heure, aujourd'hui, marmonna Grey. Heureusement que Yaida a croisé nos camarades, hier, sinon on n'aurait pas survécu.

- Ah, ça m'étonne pas d'elle, sourit Qent. Toujours à vouloir arranger les choses à sa manière. Allez, on y va.

Il s'approcha de la porte, et l'ouvrit. Aussitôt, son compagnon canin se leva et accourut. Les mages suivirent, et regrettèrent la chaleur du feu lorsque le froid leur mordit à nouveau les joues.

- Au fait, comment s'appelle-t-il ? Demanda Wendy, en désignant le chien.

- Il s'appelle Blu. C'est un chien-loup.

En effet, l'animal avait une morphologie très apparentée à celle du loup, de la forme du museau au panache de la queue. Seuls son pelage bleu presque noir, son port et son expression le différenciait de ses cousins sauvages. Alors qu'ils s'éloignaient de l'habitation, Grey se défit de l'étreinte de Jubia, qui n'avait pas cessé de se tenir à son bras. Elle le regarda, désappointée, avec un regard qui aurait fait fondre son cœur s'il avait été de glace. Aussitôt, Grey lui tendit la main, qu'elle saisit sans hésiter. À vrai dire, le jeune homme préférait sentir la douce chaleur qui émanait de la peau de Jubia, plutôt que de la sentir pendue à son bras. Pendant un court instant, il lui caressa du pouce le dos de la main.


- Parlez-nous un peu de vous, dit Grey, à l'intention de Qent. On ne sait que votre nom et votre âge, après tout.

- Pas de souci, répliqua le berger. Je m'appelle Qent Lamb, j'ai vingt-cinq ans, je suis né et j'ai grandi à Hakobe-ji. Mon père, mon grand-père, mon arrière-grand-père et tout mes ancêtres étaient bergers. Je suis berger. J'habite sur les pentes du mont Yakobe, j'ai rencontré ma femme il y a cinq ans, on s'est mariés l'année dernière, on est heureux, voilà.

Surpris par cette concision et cette brièveté, Grey se sentit obligé de demander plus de renseignements.

- Pourquoi est-ce que vous avez toujours cette machette bizarre avec vous ? Comment avez-vous tué le loup géant ?

Qent se retourna vivement vers son invité, et le fixa avec de grands yeux, comme s'il avait été mortellement insulté.

- Ça, mon gars, c'est un khukuri. Mais on dit kukri, c'est plus simple.

Il détacha son arme, et la tendit à Grey, poignée devant. Hésitant, le jeune homme s'en saisit. Le manche, de bois rare, était long d'une dizaine de centimètres, et la lame en faisait presque trente. C'était une lame à tranchant simple, dont le dos était courbé de manière régulière, mais le tranchant en était recourbé, presque en forme de goutte. L'acier rutilait, et le tranchant semblait si aiguisé que Grey craignit de se couper rien qu'en le regardant.

- C'est une belle arme, déclara Grey, en rendant le kukri à son propriétaire.

- C'est Yaida qui me l'a offert, il y a quelques années. Il appartenait à son père, je crois.


L'horloge interne de Grey lui indiquait qu'il était l'heure de manger lorsque, ô joie, ils arrivèrent en vue d'une maison de petite taille, fort semblable à celles de Qent et de Ton.

- On est bientôt chez Swoff, dit le berger. Je pense qu'il va avoir pas mal de choses à nous raconter. Enfin, j'espère.


Une fois devant la porte de bois, Qent toqua avec force, et on vint lui ouvrir rapidement. Dans l'embrasure de la porte, se découpa un homme de forte carrure, tout aussi brun que Qent. Il portait une chemise à carreau rouge, usée par le temps. Voyant son collègue berger sur le pas de la porte, il le saisit par les épaules d'une manière très solennelle, et ils échangèrent les mots d'usage. Il fit signe à ses invités d'entrer, qui étaient restés à une distance prudente de la porte. Wendy et Carla entrèrent les premières, suivies de Jubia. Grey fermait la marche.

Alors que la jeune femme se trouvait sur le perron de la porte, elle s'arrêta subitement, sans rien dire. Quelque chose l'intriguait. Grey, cependant, ne l'entendit pas de cette oreille. Il la prit au niveau des hanches et la poussa doucement vers l'intérieur. Cela amena le rouge aux joues de Jubia, qui retint un petit cri de surprise. Elle n'était toujours pas habituée à ce que Grey la touche sans prévenir.


Bien entendu, le fameux Swoff les invita à manger, et cette fois, ils ne refusèrent pas l'hospitalité. Cependant, Qent dut lui demander de ne pas trop traîner, sinon, ils n'auraient pas pris le dessert avant au moins trois heures de l'après-midi. Swoff leur apporta beaucoup de renseignements à propos de l'activité des guildes clandestines dans le secteur, car il était informateur pour le Conseil.


- Y'a une grotte, dit-il, où vous d'vriez trouver que'ques bandits, déclara Swoff en apportant le dessert (une tarte au pomme préparée dans la matinée). Y'z'y'ont installé leur quartier général, y'a pas longtemps. J'sais pas d'quelle guilde y'sont, mais y sont nombreux, et pas nuls, de c'que j'ai vu.

- Quelle grotte ? Demanda Qent.

Il y en avait un certain nombre dans le secteur, ainsi que dans la vallée.

- Celle qui s'trouve près d'la Pierre-au-Loup, tu sais, à mi-hauteur du mont …

- Ah, cette grotte. Je pensais pas qu'ils auraient pu s'y cacher.

- M'est avis qu'y savent pas trop ce qu'y cherchent. Un coup, y sont dans la vallée, à agresser les p'tits vieux, l'autre coup, y sont dans la montagne, à prend' en otage des honnêt' bergers.

- Je sais très bien ce qu'ils veulent, dit Grey. Ils font ça pour collecter un maximum d'informations.

- Et su'quoi donc ?

Grey inspira profondément, car le mot qu'il s'apprêtait à dire lui écorchait toujours la bouche.

- Sur le Pilgrim Snow. C'est ça qu'ils cherchent. Le Pilgrim Snow va se produire ici dans quelques jours.

Pendant un court instant, Swoff le regarda avec de grands yeux étonnés. Puis, il partit d'un rire profond.

- Tu veux parler d'l'espèce d'neige magique qui tombe qu'une fois tout les quatre ans ? C'est qu'un conte d'bonne femme à dire au coin du feu, ça ! Dis, Qent, t'y aurais pas donné un peu trop d'goutte, au p'tit jeune, là ? Y'm'paraît pas très frais !

- Je t'assure qu'il a pas bu plus que de raison.

Grey, lui, fulminait, mais n'en laissa rien paraître. Il serra si fort le poing sur la table que ses jointures en blanchirent, et Jubia le remarqua. Inquiète, elle posa une main douce par-dessus le poing du jeune homme, et lui décocha un regard franc. Il se calma aussitôt, pour se tourner vers son hôte mal élevé.

« Le Pilgrim Snow existe, tocard. » Pensa-t-il très fort. « C'est moi qui l'ai trouvé, il y a huit ans. »

- Je pense qu'il a raison, dit Qent en sa faveur. L'autre jour, des types du Conseil sont venus et m'ont demandé si j'avais remarqué des choses inhabituelles au niveau du climat.

- En ville, on a entendu des gens en parler, déclara Wendy.

Ne pouvant contredire les arguments du groupe, Swoff s'avoua vaincu, et abandonna le sujet.


Une fois ressortis de la maison, ils reprirent doucement leur progression, prenant le temps de digérer.

- On devrait aller voir cette fameuse grotte, proposa Grey. Si la guilde clandestine s'est vraiment réfugiée par ici, plus tôt on leur bottera le cul, mieux ce sera.

- Ce n'est pas faux, renchérit Carla.

- Je veux bien vous y mener, commença Qent. Mais je vous préviens, c'est assez difficile d'accès. La zone est boisée et assez escarpée.

- On n'est pas venus faire du tourisme, on est venus taper des méchants.

Wendy ajouta :

- Reste à savoir quelle guilde clandestine on va y trouver …

- Comment ça, quelle guilde ? S'étonna Qent. J'ai entendu parler d'une guilde, pas de plusieurs …

- Apparemment, il y en aurait deux, de guildes. Avant-hier, un type du conseil nous a parlé d'Outer Heaven. Mais plus tôt dans la même journée, le groupe d'Erza est venu en aide à un vieil homme qui se faisait maltraiter par deux mages de The Long Dark.

- Étrange … Ces noms ne me disent rien. Pourtant, grâce à Yaida, je connais pas mal les mages du coin, et les guildes voisines.


Loin devant eux, une ombre se déplaçait sur un rocher. L'ombre portait un capuchon vert émeraude par-dessus une tunique de cuir passablement usée par le temps. Une dague et un carquois pendaient à son côté, et il tenait un arc d'une main. À demi-allongé sur le rocher, tendu comme une corde prête à rompre, il regardait, et tendait l'oreille. Il détailla attentivement le groupe d'individus qui s'approchait de lui, et se rendit compte qu'il les avait déjà tous vus en ville récemment. Un homme du cru, grand et massif, ouvrait la marche. Il était suivi par une fillette aux cheveux bleus et un étrange chat blanc bipède. Derrière venait une autre fille aux cheveux bleus, mais plus grande et plus belle. Il l'aurait volontiers prise pour réchauffer son lit. Mais malheureusement, il y avait quelqu'un qui tenait la main de la jeune femme, et il n'avait pas l'air d'être tendre. Il se tassa comme une proie acculée, et les laissa passer.

- La Pierre-au-Loup est encore loin ? Demanda la petite fille.

- On y sera dans une dizaine de minutes, répondit l'homme massif.

« C'est mauvais, ça, mauvais … Je dois me dépêcher de prévenir les autres. » Pensa l'homme à la cape, qui n'était autre qu'un rôdeur mis en faction par sa guilde pour repérer les intrus.

Une fois que le groupe fut à une cinquantaine de mètres devant, il descendit prudemment de sa cache et s'élança dans l'herbe haute qui bordait le chemin, courant ventre-à-terre. Il allait y avoir du sport.


Bientôt, le groupe arriva près d'un bosquet touffu, composé essentiellement de résineux. La pente du mont était assez praticable à cet endroit, mais à une cinquantaine de mètres sur leur gauche, elle remontait à pic en direction de la cime.

- La grotte où nous allons se trouve dans le bois, au bord de la montagne. À pas plus de cent mètres. On y sera bientôt.

Peu rassurés, les mages emboîtèrent le pas à Qent lorsqu'il pénétra sous les frondaisons. L'air était immobile, et l'atmosphère avait quelque chose de délétère. Une multitude de branches et d'aiguilles desséchées jonchaient le sol, et de nombreuses pommes de pin également

Après quelques minutes à peine de marche en sous-bois, ils arrivèrent à la lisière du bois qui bordait la montagne. Une bande de terrain découvert, large d'une vingtaine de mètres, les séparait encore de la paroi rocheuse. Une ouverture béante, comme un immense coup de griffe, baillait au pied de la montagne.

- Si Swoff a raison, c'est là qu'ils se cachent, déclara Qent.

Comme pour affirmer ses dires, le sol devant l'entrée de la grotte présentait encore les traces d'une activité humaine récente. Une marmite fumait au-dessus d'un feu mal éteint qui rougeoyait encore.

- Ils nous ont vus arriver. Ils ne sont pas loin.

Ce disant, le berger dégaina son kukri, et observa soigneusement les alentours.

- Ce n'est pas très rassurant, murmura Wendy.

- Sois courageuse, bon sang ! Protesta Carla, qui n'était pas très rassurée non plus.

Jubia, elle, chercha le regard de Grey, comme pour recevoir une approbation. Il se tourna vers elle presque aussitôt, et hocha la tête.

- On reste ensemble. S'ils se montrent, on leur botte le cul ensemble, ça ira plus vite, chuchota-t-il à l'intention de la jeune femme.

Ce fut son tour d'approuver, d'un signe de tête.

- Ça ressemble à un piège grossier, cracha Qent en s'approchant du feu. Ils espèrent nous avoir comme ça.

Il se pencha, et inspecta le contenu de la marmite. C'était visiblement un substitut de ragoût aux légumes.

- En tout cas, ils ont faim et ils mangent mal.

- Je ne vois pas en quoi ça va nous aider ! Déclara Grey.

- Combattre le ventre vide est assez désagréable, surtout pour un mage. Je ne pensais pas avoir à vous le dire !

Grey grogna, et détourna le regard. C'est alors que quelque chose attira son attention. À la bordure du bois, entre les arbres, il vit quelqu'un bouger. Il ne vit rien d'autre qu'une forme en mouvement, ce qui dura moins d'une seconde, mais il était tout à fait sûr qu'il s'agissait d'un humain, et sans doute mal intentionné.


Le rôdeur était perché dans un arbre bordant la clairière. Son arc était prêt, flèche encochée. Il consulta des yeux tout ses compères qui étaient embusqués comme lui, tout autour de la clairière. Il était revenu juste à temps pour les prévenir de l'arrivée intempestive d'un groupe de mages. Puis, il regarda en direction du chef, le maître de la guilde. Celui-ci était perché sur une branche basse d'un des plus grands sapins de la bordure, et observait attentivement les agissements des intrus. Lorsque le plus grand d'entre eux s'approcha de la marmite, il leva le poing et tous ses hommes se raidirent, prêts à bondir. Il resta immobile pendant quelques secondes, puis, il abaissa le poing.


Alors que Grey allait suggérer l'idée d'aller voir dans la caverne, deux douzaines de malandrins jaillirent des arbres. Au moins une dizaine étaient habillés en vert et étaient armés d'arcs, mais tout le reste semblaient être des mages en bonne et due forme. Tous portaient la même veste marron.

- J'en était sûr, maugréa Qent.

- Vous n'auriez jamais dû venir ici ! S'exclama l'un des mages, qui semblait être le chef, au vu des décorations de sa propre veste.

- Qui êtes vous ? Et que faites vous ici ? Demanda Grey en haussant le ton.
- Qui nous sommes ? Et que faisons-nous ? Quel intérêt à te le dire, puisque nous allons vous envoyer à l'hôpital sous peu ?

Le chef ricana, et ses hommes l'imitèrent. Cela irrita le mage glacial.

- Nous sommes une guilde clandestine indépendante, reprit le chef. Nous ne faisons rien de mal.

Ses hommes, désappointés, le regardèrent. Il était censé garder le secret.

- Vous enlevez des bergers, vous frappez des vieux, vous ne faites rien de mal ? Vous vous foutez de qui, là ?

- Qui te dit que c'est nous ? Tu ne sais même pas le nom de notre guilde !

Grey se tut, car il avait marqué un point.

- Allez, j'en ai marre de parler. Vous êtes arrivés alors qu'on s'apprêtait à manger, c'est pas sympa. Les gars ! À table !

Dès lors, ce fut la cohue. Le groupe d'archers resta en retrait, et prépara arc et flèches. Mais c'était sans compter sur Qent et Blu, qui s'occupèrent d'eux à coups de griffes et de kukri, dès le début de la mêlée. Grey et Jubia, de leur côté, s'occupaient du reste de la troupe. À l'instant même où les bandits avaient lancé l'assaut, ils avaient échangé un regard complice, et avaient laissé leur magie se mélanger. Grey aimait se battre, mais il aimait encore plus se battre avec des amis qu'ils connaissait bien. Et de tout les amis susceptibles de se battre avec lui, c'était toujours avec Jubia que les résultats étaient les plus probants - seule la coopération avec Natsu pouvait être plus efficace. Et puis … Se battre avec Jubia lui donnait une sensation étrange, semblable à celle qu'il avait ressenti la première fois qu'elle s'était réveillée dans son lit. Comme c'était leur place propre dans l'ordre du monde.

Sans se lâcher la main, ils avancèrent de trois pas en direction du gros des ennemis.

- Vite et bien, déclara Grey. Ils ont gâché ma balade, alors ça va chier !

- D'accord !

Lesdits ennemis ne virent rien de plus que deux formes valsant aux milieux des salves magiques qui les assaillaient. Comme ce n'était rien de moins qu'un ramassis de crapules, il n'en fallut pas plus à Grey et à Jubia pour en venir à bout. Ils se rendirent alors compte que celui qui était le chef avait pris ses jambes à son cou.

- Vous n'avez jamais songé à former une équipe de mages à part entière ? Demanda Qent. Parce qu'à vous deux, vous faites des miracles !

La simple pensée de devenir officiellement la partenaire de Grey fit tressauter le cœur de Jubia. Le jeune homme, lui, avait des réticences (même s'il aimait vraiment avoir Jubia avec lui pour se battre).

« Les relations intra-team sont déconseillées ! » Dit la voix de Reby, dans sa tête. C'est ce que la magicienne des mots avait un jour dit, à propos du fameux triangle amoureux qui la liait à ses coéquipiers.

« Pourquoi je pense à ça ? » Se blâma Grey. « Je ne veux rien de plus qu'une relation amicale, c'est tout. »

Alors que Qent s'approchait d'un bandit sonné, dans le but de lui soutirer quelques informations, une autre voix entra en jeu dans la tête de Grey. C'était celle d'Erza :

« Tu dois lui apporter une réponse précise. »

Le silence se fit dans son esprit, pendant quelques secondes.

« Tu penses à ça parce que tu la veux rien que pour toi. » Dit la petite voix qui représentait son côté optimiste.

La voix du côté pessimiste répondit :

« Ça se saurait, si tu l'aimais. »

La voix principale, celle qui animait les pensées de Grey depuis que la flamme de sa conscience brillait, prit alors la parole, clairement :

« Justement, non. Je ne sais pas. Si je l'aime ou pas. Je dois … Réfléchir. »

Cette déclaration provoqua une cohue assourdissante dans le crâne du jeune homme. Il ferma les yeux un court instant, pour tenter de réguler le chaos. Il rouvrit subitement les yeux lorsqu'il sentit un contact. Il découvrit avec surprise Jubia, qui le serrait dans ses bras et appuyait sa tête contre son torse. Elle leva les yeux, et quand leurs regards se croisèrent, Grey entra en connaissance de données qui lui étaient jusqu'alors restées inconnues.

- On s'est bien battus, dit-elle avec un sourire timide.

- On a fait du bon boulot, en effet. On fait toujours du bon boulot, ensemble !

Il se pencha et chuchota à l'oreille de la jeune femme :

- Je t'inviterai au restaurant, quand on rentrera à Magnolia …

Jubia rougit encore un peu plus, malgré l'habitude qu'ils avaient prise. À chaque fin de mission effectuée ensemble, ils allaient manger quelque part pour fêter ça. C'était la jeune femme qui, la première, avait lancé l'idée, et comme Grey avait beaucoup aimé le concept, il avait continué.

- C'était pas des flèches, visiblement, commenta Qent, en cherchant un valide à interroger.

Un bandit, qui rampait sur le sol à quelques mètres de là dans une vaine tentative d'évasion, attira l'attention du berger. Il se jeta sur lui et le retourna sur le dos.

- Réponds à mes questions et tu vivras !

Cependant, comme le mage était inconscient, il ne risquait pas de pouvoir répondre.

- J'ai une idée, déclara Grey.

Il s'approcha du bandit malmené et le remit sur le ventre. Il remonta la veste et le tee-shirt du malheureux jusqu'au milieu du dos.

- Voilà, on sait d'où il vient maintenant.

Un grand cercle barrait son dos, avec le chiffre 108 inscrit au milieu, le 1 à l'envers.

- The Long Dark, commenta Carla.

- La même guilde rencontrée par Erza et les autres.

- On devrait fouiller la grotte, on y trouvera sans doute quelque chose ! Suggéra Qent.

- C'est ce que j'allais proposer, déclara Grey en enjambant le corps inerte d'un bandit.

Il gagna l'entrée de la grotte, et y entra.


Malheureusement pour eux, l'exploration de la grotte ne fut pas concluante, et ils ne trouvèrent rien qu'ils ne savaient pas déjà. Comme il était déjà une heure assez avancée de l'après-midi, Qent décida de les faire redescendre dans la vallée.

- Permettez-moi tout de même de vous inviter à boire un coup à la maison, demanda le berger, lorsqu'ils arrivèrent aux alentours de son habitation.

- On ne voudrait pas déranger ! Dit Carla.

- J'insiste.

- On a le temps, de toutes manières, déclara Grey Il est même pas dix-sept heures trente, on sera à l'heure.

- Comment tu peux savoir l'heure ? Rétorqua le chat blanc.

- Aujourd'hui est un jour nouveau, commença le mage glacial. Aujourd'hui, j'ai pris … Une montre !

Il retroussa sa veste et exhiba fièrement le bracelet-montre qui lui ceignait le poignet.

- Fini les retards et les maltraitances d'Erza ! Triompha-t-il.

Désappointés, tout ses compagnons le fixèrent avec un air désolé.


Grey se vit encore offrir un verre de la fameuse goutte, qui décidément était un alcool très fort. Très exceptionnellement, Wendy fut autorisée à s'en voir verser une goutte sur un bout de pain, après un long débat entre Carla, Grey et Qent. La jeune fille, plus anxieuse que curieuse, toussa fortement en prenant le bout de pain dans sa bouche, et elle resta toute rouge pendant la demi-heure suivante.

- Ça pique … Parvint-elle à articuler.

- Quelle idée, de donner de l'alcool à une jeune fille ! Tempêta Carla.

- C'était juste une lichette, se défendit Qent. Rien de méchant.

- Elle commencera bien un jour, de toutes manières, renchérit Grey. Autant que ça soit de manière contrôlée, non ?

Voyant son estime pour le mage glacial faire une chute libre, Carla détourna le regard et émit un grognement de dédain.

Pour sa part, Jubia avait exceptionnellement accepté le verre de bière que Qent lui avait proposé. Encore une fois, Carla avait encore observé la scène du coin de l'oeil, le regard plein de désapprobation.

La jeune femme fut surprise de constater qu'elle aimait bien la bière, bien qu'elle trouvât la boisson fort amère, presque trop pour elle. Cependant, elle finit son verre sans rechigner, et lorsqu'elle en vit la fin, une douce chaleur habitait ses joues, et elle se sentait plus heureuse que d'ordinaire. Alors qu'elle reposait son verre après la gorgée finale, elle remarqua que Grey la fixait, en souriant en coin. Il commença à rigoler doucement. Ne comprenant pas l'origine des moqueries, Jubia resta coite un court instant, avant de demander :

- Pourquoi je vous fait rire ? J'ai fait quelque chose de travers ?

Elle commença à rougir.

- Je sais pas si on peut appeler ça comme ça, mais t'as de la moustache !

En effet, la mousse de la boisson s'était en partie déposée sur la lèvre supérieure de la jeune femme. Honteuse, celle-ci répara l'impair d'un coup de langue, et fixa la table pendant les minutes suivantes.


Peu après, Qent les raccompagna jusqu'au pied de la montagne. Au moment de se séparer, Grey vint lui parler.

- Même si on a botté le cul des mages clandestins, je pense qu'il en reste encore. Et puis, on n'est pas sûrs d'avoir réglé tout les problèmes. Je pense qu'on se reverra demain.

- Aucun souci, dit le berger, en lui présentant la main droite.

Grey prit la main, et la secoua.


Fort heureusement, ils ne furent pas en retard, et arrivèrent même avant les autres. Ceux-ci ne firent leur apparition qu'une dizaine de minutes après.

- Alors? Demanda aussitôt Erza.

- On a trouvé le repaire d'une des guildes, commença Grey.

- The Long Dark, ajouta Wendy.

- Et on en a dégommé un paquet, reprit le jeune homme. Je pense pas qu'ils reviennent de si tôt.

- Quoi ? Et nous, quand est-ce qu'on va taper des méchants ? S'étrangla Natsu.

- Ça viendra, grommela Gajil. Mais si tu continues à me pomper l'air avec la baston, c'est toi que je vais défalquer.

- Pour une fois que t'as une bonne idée !

Le jeune homme voulut se jeter sur son compère pour lancer le combat, mais Erza, par réflexe, l'attrapa par l'écharpe et le tint en respect, au sol.

- Pas de bagarre, ordonna-t-elle.

- D'accord … Marmonna Natsu.

- Et vous, du nouveau ?

- Pas vraiment, déclara Lily. On a aperçu des types louches en début d'après-midi, mais on n'a pas eu l'occasion de les intercepter. Ils ont détalé comme des lapins en nous voyant. Sans doute des mages clandestins.

Ce disant, le groupe prit la direction du restaurant, non loin de là. Erza s'approcha de Grey, et comme au matin, le prit à l'écart pour avoir une discussion privée.

- Alors ? Tu lui as dit, à Jubia ? Le pressa la jeune femme.

- Non, j'ai eu ni le temps, ni l'occasion. Je te rappelle qu'on est en mission, et si je lui dis un truc comme ça, on va pas la voir pendant trois jours. Au moins.

- C'est vrai, avoua Erza en baissant les yeux.

Juste après, elle releva la tête et fixa son interlocuteur d'un regard brûlant.

- Je te donne trois jours après le retour de la mission pour tout lui dire. Passé ce délai … Je vais te faire ça.

Grey, qui avait été ennuyé par la première phrase, fut terrifié par la seconde.

- Oui, j'y penserai, maugréa-t-il.

Alors qu'Erza s'éloignait pour rejoindre les autres, il la retint par l'épaule.

- Au fait, je pense que le doute n'est plus permis. Les mages clandestins sont après le Pilgrim Snow, j'en suis sûr.

- Tu me l'as déjà dit ce matin, fit observer la chevalière.

- C'est vrai. Mais maintenant, j'en suis sûr.

Il relâcha son amie, qui allongea la foulée et rejoignit les autres, qui étaient déjà presque arrivés au restaurant. Il resta à l'arrière un court instant, pensif. Les mains dans les poches, il regarda ses amis à une dizaine de mètres devant lui, et son regard était irrésistiblement attiré par Jubia.

« Même de dos, elle est belle ... » Se surprit-il à penser.

À ce moment, il s'élança à petites foulées, et rejoignit la jeune femme, qui accepta bien volontiers la main qu'il lui tendit. Alors qu'avant, ce même contact le gênait plus qu'autre chose, il en était venu à rechercher ce même contact, qui l'électrisait.

Le serveur, qui s'était habitué à les voir arriver chaque soir, installa le groupe de mages à la table habituelle, près des grandes fenêtres de la façade.

- J'irai appeler le maître, après manger, déclara Erza en s'asseyant. Je pense qu'on aura fini d'ici quelques jours. Demain, il faudra continuer l'enquête, au cas où. Et si jamais on trouve quelque chose, on s'en occupera.

- À mon avis, on va pas les revoir de sitôt, ces bandits, déclara Grey. Avec ce qu'on leur a mis !

- Une guilde clandestine peut en cacher une autre, rétorqua Erza.

Le serveur vint leur donner la carte du menu.

- Mouais … Maugréa le mage glacial.


Ce fut un repas que le groupe apprécia fortement, car c'était selon toute probabilité un des derniers qu'ils prendraient au cours de la mission. Blagues et rire ponctuèrent le repas.

Alors qu'ils achevaient le plat de résistance, Jubia, qui profitait de l'ambiance, se rendit compte que Grey était muré dans le silence depuis le début du repas. Il avait gardé sa veste noire, ses coudes étaient posés sur la table et il avait les mains croisées sous le menton. Il fixait droit devant lui (autrement dit, au-dessus de l'épaule droite de Jubia) et avait le regard vide. Son assiette avait été méthodiquement débarrassée de tout contenu.

- Grey … Ça va ? S'inquiéta la jeune femme.

- Ouais, ouais, répondit vaguement l'intéressé.

- Vous ne me dites pas la vérité, fit-elle observer.

- Non, je ne te la dis pas, rétorqua Grey.

Ne sachant que répondre, Jubia garda le silence. Ses lèvres formèrent une petite moue triste. Cette réaction fit à Grey l'effet d'un tir dans le cœur, et tout d'un coup, il redevint le jeune homme enjoué et plaisantin qu'il était dans les bons moments. Jubia vit cela, et sourit. Elle ne savait pas si c'était son fait mais, Grey était heureux (ou du moins l'était-il en apparence) et cela la rendait heureuse.


Alors que Lucy s'essuyait les joues (elle avait pleuré de rire après avoir vu Natsu faire la malheureuse expérience de croquer à pleine dents dans un piment fort), elle regarda en direction de l'extrémité droite (elle était assise à l'extrémité gauche). Wendy regardait attentivement ce qui se passait à table, Carla mangeait avec application ce qui restait de son assiette. Grey, la tête posée sur une main, regardait Natsu souffrir, avec un demi-sourire. En face de lui, Jubia faisait de même, et semblait s'amuser un peu plus. Cependant, quelque chose retint son attention, et il lui fallut plusieurs secondes avant de comprendre de quoi il s'agissait. Le bras gauche de Grey (celui qui ne soutenait pas sa tête) était posé sur la table, ainsi que le bras gauche de Jubia, et ils se donnaient la main. Le regard de la constellationniste se figea un court instant, et elle prit une expression d'étonnement qu'elle maîtrisa à temps pour ne pas éveiller les soupçons.

« S'ils se tiennent la main, ça veut dire que … Ça veut dire que ... »

Ahurie, elle se pencha vers Erza, sa voisine de table, et attira son attention d'un petit coup de coude. La chevalière se pencha vers son amie, attentive.

- Regarde Grey et Jubia ! Lui chuchota-t-elle à l'oreille.

Erza regarda rapidement dans leur direction, et ses joues avaient rosi lorsqu'elle se retourna vers son amie.

- Ils sont mignons, ensemble, non ?

- C'est une manière de voir les choses, balbutia Erza.

Elle ne parvenait pas à croire que Grey avait eu le courage de se déclarer, alors qu'en matière de sentiments, la procrastination était son maître-mot.

- C'est quoi, ces messes basses ? S'enquit Gajil, qui n'aimait pas qu'on parle à voix basse devant lui.

- Rien, rien, mentit Lucy.


À la sortie du restaurant, Erza vint voir Jubia, avant de retourner à l'hôtel avec Lucy.

- Dis … Est-ce que … Est-ce que Grey a été … Différent, aujourd'hui ? Il t'a dit quelque chose ?

- Non, rien de spécial, répliqua Jubia, assez intriguée par l'interrogatoire.

- Ah, bon … J'aurais dit le contraire …

Presque dépitée, Erza fit volte-face et rejoignit son amie constellationniste. Celle-ci trépignait d'impatience à l'approche du verdict.

- Alors ? Alors ? Ils se sont embrassés ? Dit-elle, alors qu'Erza arrivait à quelques mètres.

La chevalière, qui avançait en fixant le sol, releva un visage déçu ; Lucy comprit aussitôt. Elle prit elle aussi un air déçu.

- Pauvre, pauvre Jubia, marmonna-t-elle, alors qu'elles s'éloignaient.

- Je ne dirai pas ça, à ta place, déclara vaguement Erza.

- Qu'est-ce qui te fait dire ça ?

La chevalière se pencha vers son amie, et lui chuchota dans l'oreille ce que Grey lui avait lui-même chuchoté, le matin même. Une fois la citation achevée, Lucy regarda Erza avec des yeux ronds comme des billes, et Erza rendit le regard à Lucy.

- Mais quel abruti, se lamenta la constellationniste. Qu'il coure l'embrasser, ça fait quatre ans qu'elle attend ça !

- Je lui ai dit, mais tu connais Grey, une vraie bourrique. Faut toujours lui dire l'inverse de ce qu'on veut qu'il fasse. Comme Natsu.

L'évocation du chasseur de dragons rappela à Erza quelque chose qu'elle avait à dire à Lucy.

- Au fait, avec Natsu … Ça avance ?

- Je ne vois absolument pas de quoi tu parles, se défendit Lucy.

Elle s'attendait à ce genre de remarques à tout moment, et avait toute une sélection d'excuses préparées à l'avance pour couper court à la discussion.

- Ne fais pas l'innocente, gronda Erza avec un regard sombre. Je vois clair dans votre jeu !

- Décidément, t'es à côté de la plaque, souffla Lucy, avec un geste vague de la main.

« Elle se doute de quelque chose, c'est mauvais ! C'est mauvais ! » Pensa aussitôt la jeune constellationniste.


Grey et ses coéquipières ne furent pas triste de retrouver enfin la chambre, après une longue journée de marche en montagne. Le jeune homme se déshabilla, se massa un instant les pieds, et prit place dans son lit. Carla s'assit sur son propre lit, et attendit. Un bruit d'eau vint de la salle de bain, où Wendy et Jubia étaient allées se doucher. Les demoiselles ressortirent une vingtaine de minutes plus tard, prêtes pour dormir. Grey, qui était sur le dos, regarda Jubia. La simplicité la rendait encore plus belle, et une sensation étrange se prit de lui. D'autant plus que cette fois, la jeune femme vint directement le rejoindre pour dormir, au lieu d'aller hésiter dans l'autre lit. Il l'accueillit en soulevant la couverture. Elle vint directement se blottir contre lui, et ce contact le mit en émoi. Wendy éteignit la lumière, et gagna sa place dans son lit. Elle aurait aimé pouvoir se blottir contre Jubia, mais malheureusement, sa grande sœur de cœur dormait avec son bien-aimé.


Comme ni Grey ni Jubia ne trouvaient le sommeil malgré la fatigue qui les tenait, ils en vinrent à discuter.

- Dis-m'en plus sur ta région natale, dit Grey. Dis-moi pourquoi tu est venue à Fiore.

Jubia, qui avait posé sa tête sur le torse du jeune homme, le regarda, intriguée.

- Il n'y a pas grand chose à dire … Pas grand chose d'intéressant … Murmura-t-elle.

- Si, ça m'intéresse.

- Bon, eh bien … Je suis née il y a bientôt vingt-trois ans, à Gungnir. C'est une petite ville du nord de Captio, non loin des montagnes.

- C'est moi ou tu viens de te désigner à la première personne ? S'inquiéta Grey.

- Ça arrive parfois à Jubia, quand elle parle de son enfance. Avant qu'elle commence à être mise à l'écart. Quand j'avais six ou sept ans, mes parents ont décidé de déménager à Fiore, pour trouver un travail, et nous sommes venus habiter Crocus, la capitale, au début. Puis …

- Puis quoi ?

Jubia inspira, et regarda Grey dans les yeux.

- Ils sont morts. Mes parents …

- Désolé, je ...

- Ce n'est pas grave, répondit Jubia avec un petit sourire. Je les ai pleurés pendant longtemps, plusieurs semaines. C'est à cette époque que mes pouvoirs magiques ont commencé à devenir incontrôlables, et que la pluie a commencé à répondre à mes sentiments. Avant de rejoindre Phantom Lord, j'ai été à l'orphelinat jusqu'à l'âge de quinze ans, pendant lesquels j'ai été mise à l'écart par les autres. Personne n'aime la pluie.

- J'aime la pluie, moi, la contredit Grey.

Elle le regarda, étonnée. Cet homme était vraiment génial, à ses yeux.

- Excuse-moi de remuer le couteau dans la plaie mais, tes parents, comment … Comment sont-ils morts ?

- Ma mère a eu une grave maladie, elle avait la santé fragile. Mon père … Mon père ne lui a pas survécu longtemps, il n'était rien sans elle.

Grey soupira.

- Vraiment désolé …

- Il n'y a pas à être désolé, répondit Jubia. Vous avez aussi perdu vos parents, vous comprenez ce que Jubia ressent.

- J'ai aussi perdu ma mère adoptive, tu sais. Et, par pitié, arrête de me vouvoyer. Ça me gave.

- Je … D'accord … Balbutia la jeune femme.

- Au fait, dis-moi … Ta manière de parler, enfin, ça vient d'où ?

Ne comprenant pas la question, Jubia le regarda avec un air étonné. Puis, elle comprit, et devint toute rouge (heureusement, la pénombre permettait à peine de distinguer les mimiques, alors ses changements de couleur ne pouvaient être vus).

- C'est … On peut dire que c'est l'accent de la région où Jubia est née, voilà tout … Enfin, c'est pas censé être si prononcé que ça … Peu de temps après que je sois arrivée à Fairy Tail, Mirajane m'a dit que c'était … Parce que je manque de confiance en moi. D'après elle, ça date de la jeunesse de Jubia, quand les autres enfants la fuyaient.

- Et aujourd'hui, tu as confiance en toi ? Demanda Grey, du tac-au-tac.

- Jubia … Ne sait pas. Elle l'ignore totalement.

Ils restèrent silencieux un court moment.

- En tout cas, deux orphelins solitaires … Finit par dire Grey. On fait bien la paire, tu trouves pas ?

Sa camarade de lit ne trouva aucune réponse, car dans son esprit, des centaines d'interprétations différentes de la phrase de Grey se battaient entre elles. Avait-il dit ça par amour ? Par compassion ? Pour lui faire plaisir ? Sans raison ?

- Vous … commença-t-elle.

- Arrête avec les vous.

- Grey, tu … Pourquoi tu as dit ça?

- Parce que je trouve qu'on va bien l'un avec l'autre, non ? Qui se ressemble s'assemble, comme dirait l'autre.

- C'est vrai … Jubia aussi pense qu'on va bien, ensemble.

Le cœur de la jeune femme battait la chamade, et elle craignit que Grey ne sente la samba de son muscle cardiaque. Jamais elle n'avait été tant troublée par ses paroles. Décidément, il ne lui disait pas tout. Elle sentit une main de Grey venir se plaquer dans son dos, et commencer à lui caresser le creux des reins. Elle s'avança un peu, et laissa sa tête tomber au creux de l'épaule du jeune homme. Ses paupières s'alourdirent, et elle trouva le sommeil.

Grey, lui, ne fut pas aussi chanceux. Il appréciait fort le contact du corps de Jubia contre le sien, mais cela produisait tant de chaleur qu'il en restait éveillé. Et puis, il avait beaucoup trop à penser, à réfléchir.

« Elle est là, ma jolie promesse. Elle dort avec moi, en ce moment même. J'irai remercier le Pilgrim Snow, si on repart pas avant la tempête. Il a tenu sa promesse. » Pensa Grey.

Il caressa doucement Jubia, au niveau du dos.

« Je vais devoir lui dire, un jour. Lui dire tout. Demain, peut-être. »

Seulement après, il s'endormit.


Le lendemain matin, Grey se réveilla de bonne heure. Encore une fois, il était le premier éveillé. Un bruit étrange, semblable à un bruit de moteur, attira son attention. Après une analyse plus poussée, il en vint à la conclusion que ces bruits étaient des ronflements, et que lesdits ronflements venaient de Jubia. Amusé, il se contenta de l'écouter pendant près d'une vingtaine de minutes. Le soleil matinal commença à éclaircir imperceptiblement les murs de la chambre, et il passa ses mains sous sa tête. À ce moment, Jubia roula sur le côté et revint contre lui, passant lentement un bras par-dessus son torse. Il ressentit fortement la sérénité étrange qui l'apaisait, lorsque la jeune femme était près de lui.

« Elle a beaucoup souffert, par ta faute. » Lui dit la voix d'Erza.

« C'est bientôt terminé. » Rétorqua sa propre voix.

« Je l'espère. Sinon, tu vas comprendre ta douleur. »

« J'ai été aveugle. Depuis tout ce temps, j'ai été aveugle. Ma promesse … La promesse du Pilgrim Snow … C'est elle. »

« Ça, tu peux le dire, que tu es aveugle. Même Natsu s'est rendu compte que tu l'appréciais vraiment beaucoup. »

« Natsu me connaît mieux que quiconque, et inversement. Ça me paraît normal. »

Il n'était pas rare que la voix d'un de ses amis (en général, c'était celle d'Erza) ne se mette à parler dans sa tête, à propos de sujets extrêmement variés. Il répondait invariablement, et s'en suivait souvent une conversation mentale plus ou moins longue.


Il s'écoula approximativement une heure, avant que Jubia ne fasse surface, à son tour. Il lui fallut de longues minutes avant de parvenir à la lucidité. Elle se hissa à hauteur de son bien-aimé, et déposa un baiser simple sur la joue qu'elle pouvait atteindre. Grey fit de même.

- Bien dormi ? S'enquit-il.

- Oui … Murmura-t-elle, en s'étirant. Et vous … Et toi ?

- Très bien, ouais.

Rassurée, Jubia se laissa aller sur le torse du jeune homme, et referma les yeux, l'air paisible.

- On va retourner en montagne, aujourd'hui ? Demanda-t-elle.

- Je pense, en effet. On va retourner à la grotte, voir si les bandits y sont retournés. Et puis, si on leur tombe dessus … On les éclatera ensemble. Ça te va ?

- Oui.

Elle lui adressa un petit sourire, qui le fit fondre. Il l'aurait volontiers embrassée sur le moment, mais il avait d'abord des remerciements à adresser. Des remerciements absolument prioritaires.

- Jubia … Commença-t-il. Je t'emmènerai voir le Pilgrim Snow, quand il se produira. C'est très important.

- Pourquoi ? S'enquit-elle.

- Nous devons lui parler. Tout les deux.

- Mais qu'est-ce que c'est, à la fin ?

- Le Pilgrim Snow ? Tu verras bien ce que c'est.

Contrariée, la jeune femme détourna le regard. Elle voulait vraiment savoir, à propos de ce fameux phénomène dont tout le monde autour d'elle parlait.

- Il se produira quand ? Demanda-t-elle, pour varier le sujet.

- Dans les prochains jours. Peut-être ce soir, peut-être demain, peut-être la semaine prochaine … Personne ne le sait.

- On sera peut-être déjà retournés à Magnolia !

- Non. Il va se produire cette nuit.

- Comment ça ? Je croyais que personne ne peut savoir quand il va se produire !

- Quelques rares personnes le peuvent, j'en fais partie. Ces rares personnes … Sont celles qui ont déjà assisté au Pilgrim Snow.

- Tu l'as déjà vu ? S'étonna Jubia.

- Oui. Il y a huit ans, déclara Grey. Une fois qu'on a vu ce genre de choses, on est marqué à vie, on ne redevient plus jamais le même. Et, cette Magie qui nous a changé est très puissante, et très ancienne. Il est facile de la sentir de concentrer, lorsque le Pilgrim Snow va avoir lieu. Elle résonne en nous, nous appelle et nous intrigue.

Admirative, Jubia resta muette.

- Tu es la première personne à qui j'en parle, finit par dire Grey. La toute première.

- Vraiment ? Tu n'en as jamais parlé ? Ni à Erza, ni à Natsu, Lucy, ou même au maître ? 

- Non, car il y a une raison. Une bonne raison. Personne ne doit savoir que j'ai déjà rencontré le Pilgrim Snow. Sauf … Sauf toi.

« Parce que je t'aime. » ajouta-t-il en pensée.

- Pourquoi … Pourquoi Jubia ?

- Parce que tu est quelqu'un de spécial, pour moi.

« Tu est ma jolie promesse, la promesse de la neige et de la magie … »

- Comment ça, quelqu'un de spécial ? Demanda Jubia, qui ne goûtait pas la plaisanterie.

- Tu le sauras bien assez tôt. L'attente … Est bientôt finie.

Abasourdie par tout ces à-propos, la jeune femme garda le silence, mais son esprit carbura à plein régime.

« Est-ce qu'il m'aime ? Est-ce au moins possible ? Je rêve, non ? » Pensa-t-elle.

En effet, Grey Fullbuster était amoureux de Jubia Lockser. Depuis longtemps déjà. Et il venait à peine de s'en rendre compte.


Lorsque le réveil indiqua sept heures du matin, ils se levèrent. Grey prit des affaires dans sa valise, et alla en premier à la salle de bains. Comme c'était le jour de la douche, il prit également une serviette avec lui. En entrant, il referma la porte et regarda le loquet un court instant, la main à mi-chemin du verrou. Il s'éloigna, ne laissant aucune sécurité derrière lui.

Alors qu'il venait d'actionner le mitigeur de la douche, il entendit la porte couiner très faiblement, et regarda immédiatement. Bien entendu, c'était Jubia, qui avait tenté de se glisser dans la pièce le plus subrepticement possible. Se sachant repérée, elle eut le courage d'assumer son acte, et referma la porte derrière elle, sans oublier d'actionner le loquet.

- Que … Qu'est-ce que tu fais ? Demanda Grey, pour la forme.

- Jubia vient prendre sa douche.

- J'ai bien peur que je ne sois déjà en train de me doucher.

- La cabine est suffisamment grande pour deux, rétorqua Jubia.

Pour dire vrai, se doucher avec Grey était un fantasme qui la hantait depuis fort longtemps. En temps normal, elle n'aurait jamais eu le courage d'y donner lieu, mais les récentes déclarations du jeune homme l'avaient rendue presque trop téméraire.

À travers la buée qui couvrait déjà la vitre, Grey vit Jubia se pencher, vraisemblablement pour ôter sa culotte. Il comprit alors seulement ce qu'il se passait, et son cœur manqua d'exploser. Il vit sa camarade de lit ôter sa nuisette. Il se retourna vers le mur, et frissonna lorsque la porte de la cabine s'ouvrit. Ce n'était pas la première fois qu'il voyait Jubia toute nue. À plusieurs reprises, lui et Natsu s'étaient infiltrés à Fairy Hills pour épier les locataires dans le bain. C'était différent, cette fois. Il ne volait pas l'observation, on la lui offrait.Cependant, il s'interdit tout de même formellement de profiter des charmes de la jeune femme.

Ils passèrent plus de temps à se cogner les coudes contre les murs de la douche, qu'à se laver à proprement parler. Grey réussit à se savonner convenablement sans se retourner en direction de Jubia.

- Frotte-moi le dos, demanda-t-elle, après avoir fini de se savonner.

« Classique. » Pensa Grey.

- Je … Quoi ? Dit-il, confus.

- Frotte le dos de Jubia, elle ne peut pas y arriver seule

Elle se retourna, présentant son dos au jeune homme. Celui-ci eut la folie de se retourner.

« Ne regarde pas plus bas que les omoplates ! » S'ordonna-t-il.

Maladroitement, il se versa du gel douche au creux des mains, qu'il appliqua pour commencer sur chaque épaule de Jubia. Il resta immobile un court instant, avant de reprendre conscience de ses actes. Il frotta en cercles concentriques, descendant de plus en plus bas. Il s'arrêta au bas du dos, mais, comme il ne pouvait que profiter de la situation, il s'attarda longuement sur les hanches et les flancs. La peau de la jeune femme était si douce qu'il ne pouvait se passer du contact.

Jubia, pour sa part, ne pouvait donner aucun nom à ce qu'elle ressentait. Les mains de Grey la rendaient folle, et si Wendy et Carla n'avaient pas été endormies dans la pièce immédiatement adjacente, elle aurait violé Grey sur le sol de la salle de bain. L'eau était chaude, et les mains du jeune homme étaient plus chaudes sur sa peau. Mais son bas-ventre la brûlait, d'un désir qu'elle ne demandait qu'à accomplir. À chaque mouvement des mains dans son dos, une vague de frissons la parcourait de pied en cap, la laissant presque haletante.

- Voilà, je pense que c'est fini, déclara Grey, après plusieurs minutes de savonnage. À ton tour de me frotter le dos, maintenant, ajouta-t-il avec un petit sourire provocateur.

Trop heureuse pour y croire, Jubia se retourna vers son prince charmant, qui lui présentait déjà son dos. Elle mit du gel douche dans ses mains, et commença à savonner le dos du jeune homme. La peau, quoique plutôt douce pour un homme, était autrement plus rugueuse. La musculature se dessinait clairement sous la peau, et Jubia ne la sentait que très bien sous ses doigts. Cela ne participait pas à diminuer l'émoi qui lui brûlait le corps, au contraire.

Grey, qui, bien entendu, était raide comme un piquet depuis que Jubia l'avait rejoint, fut surpris de voir la raideur décliner. Les mains de la jeune femme dans son dos avaient un effet magique. Ses muscles se déliaient et se décontractaient, et un étrange bien-être se répandait dans ses veines, dans chaque fibre de son corps. Cette fille était vraiment excellente.

Une fois que tout fut fini, Grey sortit le premier. Il attrapa sa serviette, et l'enroula autour de sa taille. Lorsqu'il entendit Jubia sortir à son tour, il se planta devant le miroir, et fixa son reflet dans les yeux.

- Tu peux regarder, si tu veux, dit la jeune femme à voix haute.

- Ça ira très bien, merci, répondit-il d'une voix serrée par l'émotion.

« Non seulement elle masse super bien, mais en plus elle sait se faire désirer comme personne d'autre ... » Maugréa-t-il mentalement.

Il termina de se sécher les cheveux, et déroula sa serviette pour se sécher le reste du corps. Il s'habilla une fois sec, et sortit de la pièce sans regarder en arrière.

Jubia était presque déçue. Elle avait fortement espéré pouvoir faire plaisir à Grey d'une manière beaucoup plus intime qu'en lui frottant bêtement le dos, mais c'était déjà quelque chose. Elle avait très bien perçu le trouble du jeune homme, lorsqu'elle l'avait rejoint. Elle avait aussi perçu que pas une seule fois, il n'avait quitté son visage des yeux, alors qu'il aurait très bien pu (et même dû) regarder plus bas. Mi-triste, mi-joyeuse, elle se sécha et s'habilla avec soin. Se plantant devant le miroir, elle jaugea un instant ses longs cheveux. Après une courte hésitation, elle les brossa méthodiquement, et les laissa boucler naturellement. C'était une coupe autrement plus confortable que l'ourlet bouclé qui la caractérisait autrefois, et quelque chose lui disait que Grey la préférait ainsi. Une fois apprêtée, elle quitta la pièce.


Une vingtaine de minutes plus tard, tous furent en bas, prêts à déjeuner. Une fois rassasiés, ils quittèrent l'hôtel en direction du point de rendez-vous. Comme à leur habitude, Grey et Jubia se donnèrent la main tout du long, ce qui n'échappa ni à Lucy, ni à Erza. Cependant, elles étaient très loin de se douter que les deux jeunes gens s'étaient douchés ensemble (et il valait mieux qu'elles l'ignorent). Erza hésita à revenir parler à Jubia, mais jugea que ce n'était pas nécessaire pour le moment.

- On va retourner à la planque des bandits, déclara Grey, lorsqu'Erza lui demanda ce qu'il comptait faire avec son groupe. Ils y sont peut-être retournés.

- D'accord, répondit la chevalière. J'ai appelé le maître, hier soir. Si il n'y a rien de plus à régler aujourd'hui, nous repartons ce soir.

- On n'a tapé personne ! Protesta Natsu.

- Remboursez ! Renchérit Gajil.

- C'est moi qui vais vous taper, si vous continuer, dit Erza avec un regard noir.

Les deux zouaves se calmèrent et rentrèrent dans le rang.

- On se retrouve à dix-sept heures trente ici, reprit-elle. Le train part à dix-neuf heures, et arrive à Magnolia dans la nuit.

Une fois que tout les détails furent réglés, les deux groupes se séparèrent. Après quelques mètres, Jubia se pencha à l'oreille de Grey et murmura :

- Comment va-t-on faire, si on repart ce soir ?

- On ne repartira pas ce soir, assura Grey. La tempête sera trop violente, les trains vont sans doute devoir rester à la gare. On aura tout notre temps, t'inquiète pas.


Qent les attendait chez lui. Comme la veille, ils prirent une petite collation, avant de partir explorer la montagne.


Ils ne trouvèrent rien près de la grotte, et ne virent aucun bandit. Qent les ramena tout en bas de la montagne.

- J'ai été heureux de vous connaître, dit-il, lorsque les mages se tournèrent vers lui.

- Nous aussi, dit Grey.

Il s'avança, et secoua chaleureusement la main que lui tendit le berger. Il avait les mains vraiment très rugueuses, et larges aussi. Mais il était vigoureux. Il se décala pour serrer la main de Jubia, qui accepta timidement la poignée.

- Si jamais vous êtes de passage dans le secteur, n'hésitez pas à passer à la maison, déclara-t-il. On sera heureux d'accueillir votre petite famille.

- On n'est pas … Commença Grey, qui en avait assez des malentendus à propos de son équipe.

Wendy et Jubia rougirent de concert, et Qent, après avoir serré la main de la jeune chasseuse de dragons, se retourna vers le mage glacial, et le fixa avec toute la sincérité dont il était capable.

- On ne me la fait pas à l'envers, à moi. Quand on me met quelque chose sous les yeux, je peux dire : c'est bleu ; c'est gris ; c'est rouge ; c'est de telle forme. Je vois les choses telles qu'elles sont, pas telles qu'on veut qu'elles soient. À méditer.

Grey resta muet, car Qent avait raison sur toute la ligne.

- Allez-y, dit-il aux filles. Je dois parler à votre … Collègue. Il vous rejoindra après.

Devant l'air hébété de ses coéquipières, Grey dut affirmer d'un signe de tête. Une fois qu'elles furent hors de portée de voix, Qent saisit Grey par les épaules et le regarda une nouvelle fois dans les yeux, de ce regard si franc et direct qu'il désarmait toute personne qui y était soumise.

- C'est pas tout les jours de sa vie qu'on rencontre un brin de femme aussi gentil et aimable, déclara-t-il.

- Je sais.

- Tu sais ? Est-ce que tu as au moins remarqué que tu l'aimes, ce brin de femme ?

- Oui, je l'ai remarqué.

- J'espère pour toi. C'est très rare que je me mêle des affaires des autres, mais quand je le fais, c'est pas pour rien.

- Et pourquoi tu te mêles de mes affaires ?

- Parce que je vois ce qu'on me met sous les yeux. J'ai vu que tu refusais son amour depuis bien trop longtemps. J'ai vu que cela ne faisait qu'aggraver ta solitude. Yaida … Yaida m'a tout dit, à propos de son amie, comment s'appelait-elle, déjà ?

- Oul. Elle s'appelait Oul.

- Voilà, Oul. Yaida m'a raconté comment elle est morte.

- Et ?

- N'aie pas peur de ton passé. Il détermine ton futur, mais pas celui de ceux qui t'entoure, et encore moins de ceux que tu aimes. Tu ne la tuera pas, si c'est ce qui te fait peur.
Chaque mot prononcé par Qent après qu'il ait évoqué Oul avait été un tir en pleine cible, et Grey était abasourdi. Il ne connaissait le berger que depuis quelques jours, et pourtant …

« Il a lu jusqu'au fond de mon âme. Qu'a-t-il lu au fond de celle de Jubia ? »

- C'est la première fois qu'on cerne aussi facilement ce que je pense, reconnut le jeune homme. Tu as l'air d'être doué pour analyser les gens et leurs pensées. Qu'as-tu trouvé à propos de Jubia ?

- Oh, il y a beaucoup de choses à dire. L'amour qu'elle te porte est devenu plus qu'une sensation de chaleur dans la poitrine. Il est devenu le sang dans ses veines, la sueur sur son front … Les larmes sur ses joues. Elle ferait tout pour toi. Même mourir.

« C'est ce qui me fait peur. » Confessa mentalement Grey.

- J'ai également vu … J'ai vu qu'elle a énormément souffert, durant sa vie.

- Ça, je le sais déjà, rétorqua Grey. Et ça fait longtemps qu'elle va mieux.

Qent le prit comme une insulte, et enfonça l'index dans le torse du jeune homme.

- Elle n'a jamais été aussi mal, ça se voit rien qu'à son visage ! Ma parole, t'es aveugle à ce point ? Celle que tu aimes souffre sous tes yeux et tu ne vois rien ? Tu n'entends rien ? Tu ne dis rien ?

Grey baissa les yeux, car tout cela n'était que trop vrai.

- Fais quelque chose, dit le berger. Prends ta vie en main, arrête de vivre sous la neige et approche-toi de la cheminée. Tu as tout à gagner, rien à perdre.

- Je ferai quelque chose. Ce soir même.

- Tu comptes trouver le Pilgrim Snow ? Demanda Qent, de but-en-blanc.

- Non. Je veux juste qu'elle le voit au moins une fois dans sa vie. Je veux qu'elle soit là quand je remercierai le Pilgrim Snow.

- Le remercier ? Tu veux dire que tu l'as déjà trouvé ?

- Oui. Il y a huit ans.

- Et que lui as-tu demandé ?

Grey se rendit compte que le berger en savait beaucoup plus que ce qu'il ne montrait.

- Je lui ai demandé de mettre un terme à ma solitude.

- Donc, si je comprends bien … Tu veux le remercier de …

- Je veux le remercier de m'avoir fait rencontrer Jubia. Il me l'a promise il y a huit ans, et c'est seulement aujourd'hui que je me rends compte de ce qu'elle est réellement pour moi. Jubia est la promesse que m'a fait le Pilgrim Snow.

- Ta stupidité te perdra, soupira le berger. Allez. Cours, va la retrouver, et dis-lui ce que tu penses vraiment.

- Merci, dit Grey, en lui tendant la main.

- T'as pas à me remercier de t'avoir ouvert les yeux, répliqua le berger.

- Je te remercie quand même.

Ils se serrèrent la main chaleureusement, et avec une tape dans le dos, ils s'éloignèrent l'un de l'autre. Qent remonta tranquillement en direction de sa maison, les mains dans les poches. Grey, lui, commença à descendre doucement, et finit par dévaler la pente en courant. Les filles étaient déjà à plusieurs centaines de mètres devant lui, et n'étaient plus que de vagues silhouettes lointaines.

- J'arrive ! S'exclama-t-il, en arriva à une dizaine de mètres de ses coéquipières.
Elles se retournèrent brusquement.

- Je discutais avec Qent, avoua le jeune homme. Il avait des choses à me dire.

- Rien d'important ? Demanda Carla, à l'affût de tout nouveau renseignement.

- Non, rien d'important, mentit Grey.

Il s'approcha de Jubia, et vint chercher sa main, qui ballait le long de son corps.


De leur côté, le groupe d'Erza n'avait rien trouvé de concluant, et ils étaient déjà au point de rendez-vous lorsque Grey et son groupe les rejoignirent.

- Rien trouvé, de votre côté ? Demanda la chevalière.

- Non, rien, soupira Wendy.

- Nous non plus, maugréa Gajil. Et on n'a pu taper personne.

Le soir venu, ils gagnèrent de nouveau le restaurant, et y prirent un dernier repas de mission, qui fut assez bref pour ne pas arriver en retard à la gare.

En ressortant, Lucy se plaignit du vent qui soufflait.

- C'est vrai que c'est assez venteux, reconnut Erza.

- Le ciel se couvre, fit observer Lily. Les étoiles ont disparu.

- Une tempête se prépare, déclara Grey.

- On l'aurait vue venir, rétorqua Gajil.

- C'est une tempête magique.

- Une tempête magique ? Ça existe, au moins ?

- Bien sûr, que ça existe. On va en subir une dans pas longtemps. Et elle va faire mal, visiblement.

À ce moment, un habitant qui passait par là les héla.

- Hé ! Vous feriez mieux de vous abriter chez vous ! Une grosse tempête de neige se prépare !

Les mages se regardèrent entre eux.

- Allons voir à la gare, ordonna Erza.
Ils se dirigèrent vers l'établissement au pas de charge. Un fonctionnaire de la voie ferrée les accueillit sur le seul quai, qui était vide.

- Vous aviez un train à prendre ? Demanda-t-il d'un air désolé, en se frottant les mains.

- Oui, celui de dix-neuf heures vingt-neuf pour Magnolia, déclara la chevalière.

- Je suis navré de vous apprendre que tout trafic ferroviaire dans la région d'Hakobe-ji a été interrompu jusqu'à nouvelle ordre … La tempête pourrait provoquer des accidents sur les lignes, peut importe l'altitude. C'est une mesure de sécurité, vous comprenez …

- On comprend, déclara Lucy.

- Et voilà qu'on est bloqués ici … Génial … Grogna Gajil.

- C'est pas en gémissant que ça va faire avancer les choses, soupira Lily.

Le groupe quitta la gare, et regagna la place centrale de la ville.

- Bon, eh bien nous voilé bloqués ici au moins jusqu'à demain … Dit Erza, croisant les bras sur le torse.

- On va pouvoir faire du tourisme, plaisanta Natsu.

- Du tourisme ? On est en mission, je te rappelle, rétorqua la chevalière avec un regard noir.


Le gérant de l'hôtel accueillit le groupe de Grey en se frottant les mains, d'un air tout autant désolé que le fonctionnaire de la gare. Vu comme ça, les deux personnages se ressemblaient étrangement.

- La tempête s'annonce violente, dit-il.

- On dirait, répliqua Natsu.

- Ils l'ont annoncée en début d'après-midi, seulement. Tout le monde a été surpris, même ici.

- On a été surpris aussi, rassurez-vous, dit Lucy.

Il leur souhaita le bonsoir, et les regarda s'éloigner en direction de la cage d'escalier, avec un regard bienveillant.


- Tu penses que la tempête va durer longtemps ? Demanda Wendy à Grey, alors qu'ils entraient dans la chambre.

Voyant que l'inquiétude de la jeune fille se lisait sur ses traits, il tenta de la rassurer.

- Pas plus d'une nuit, dit-il nonchalamment en ôtant sa veste. C'est une tempête magique, en général, c'est assez court.

- Tant mieux, alors …

Comme chaque soir, elle et Jubia investirent la salle de bains, pour se laver et se mettre en pyjama. Grey se mit directement en caleçon, et s'installa sous les couettes. La nuit promettait d'être courte. Jubia le rejoignit une vingtaine de minutes plus tard, et vint se serrer contre lui directement en rejoignant le lit.

- On va aller voir le Pilgrim Snow ? Demanda-t-elle.

- Oui, dans la nuit. Je te réveillerai. Il faut dormir, en attendant.

Cette fois, ils trouvèrent le sommeil assez rapidement.


Grey se réveilla presque en sursaut. La tempête hurlait, au dehors. Il chercha fébrilement l'horloge des yeux. Il était vingt-trois heures cinquante-cinq. Tout le monde dormait paisiblement dans la pièce. Jubia était allongée à côté de lui, immobile. Alors qu'il s'apprêtait à la réveiller, un mauvais pressentiment le saisit, et lui écrasa le cœur.

« Si elle vient, elle meurt. » Dit une voix dans sa tête.

Grey frissonna. Cette voix ne lui avait pas parlé depuis longtemps. C'était celle du Pilgrim Snow.

« Elle ne doit pas venir. »

« Je voulais qu'elle te voie, au moins une fois. »

« Dans quatre ans. »

Grey soupira. Il se redressa, mais ses yeux ne purent se détacher du visage de la jeune femme. Il se pencha vers elle, et s'arrêta à quelques centimètres de son visage, le souffle court. Il s'apprêta à faire quelque chose qu'il aurait dû faire depuis longtemps déjà. Il posa ses lèvres sur celles de Jubia, dans une esquisse de baiser, et quitta le lit l'instant suivant. Il prit ses affaires, posées au pied du lit, et les enfila sommairement. Il fouilla dans son sac et en tira une petite lanterne magique, qui éclairait très bien. Il la pendit à sa ceinture. Il referma sa veste, et se dirigea vers la fenêtre. Il l'ouvrit juste assez grand pour lui permettre de passer, et sortit. Il fit coulisser le battant derrière lui.

Dehors, la tempête faisait rage. Les vents déchaînés faisaient ployer les rares arbres qui meublaient la place, et la neige tombait presque à l'horizontale.

La neige. Elle couvrait tout, d'un blanc linceul d'une vingtaine de centimètres. Grey sauta souplement du balcon, et atterrit dedans. Il en avait jusqu'aux genoux, mais le froid ne lui faisait plus aucun effet. Il mit les mains dans les poches de sa veste, et commença à avancer, tant bien que mal.


Jubia se réveilla à son tour, peu après. Elle s'étonna de l'absence de Grey, et quand elle tâta sa place, elle sentit que la chaleur corporelle du jeune homme ne s'était pas encore dissipée. Il était parti il y a peu.

« Il ne m'a pas attendue ! » Pensa-t-elle, outrée.

Elle se leva, énervée contre son bien-aimé, et s'habilla le plus chaudement possible. Une fois apprêtée, elle quitta la pièce, de la même manière que Grey avant elle.

Les traces du jeune homme n'avaient pas encore été estompées par la tempête, et elle les suivit sur une centaine de mètres, avant de le voir. Il était à la périphérie des habitations, à une cinquantaine de mètres devant elle, îlot de lumière dans l'obscurité nocturne.

- Grey ! Hurla-t-elle à plein poumon.

Le seul hurlement que perçut l'intéressé fut le hurlement du vent.

« Il ne m'entend pas … » Constata Jubia, dépitée.

Elle s'élança à sa poursuite, ralentie par la neige.


Alors que Grey arrivait au bas de la montagne, il sentit deux bras venir s'enrouler autour de son torse. Surpris, il tenta de se retourner.

- Tu as oublié Jubia, dit celle-ci, dans son dos.

- Retourne à l'hôtel, ordonna Grey.

- Non. Si tu y vas, Jubia y va aussi.

- Tu pourrais mourir.

- Toi aussi. Si tu meurs, je meurs.

Le jeune homme dut capituler. Jubia n'abandonnerait pas l'affaire avant d'avoir eu le dernier mot.

- C'est d'accord. Mais si toi, tu meurs … Je meurs.

Ils se donnèrent la main, et bravèrent la tempête ensemble.


Grey n'avait pas été le seul à pressentir l'approche imminente du Pilgrim Snow, pas plus qu'il était loin d'être le seul à être de sortie pour le trouver. À peine Jubia et lui avaient-ils mis le pied sur le chemin qu'ils avaient été repérés par quelques éclaireurs. Lesdits éclaireurs firent remonter le message, et bientôt, tout les bandits de la montagne furent au courant de l'arrivée de deux intrus. Il leur fut tendu une embuscade, à mi-chemin du sommet de la montagne. Orchestré par une douzaine de bandits malhabiles, le guet-apens contraignit tout de même les deux mages à retirer leur manteau pour se battre correctement. Un sort de boule de feu frôla Jubia lors de la bagarre, et bien qu'elle n'en tira aucune blessure, elle dût déchirer la partie ventrale de ses habits, qui avait été sévèrement brûlée. Voyant ça, Grey ôta son tee-shirt et le tendit à la jeune femme, car il savait qu'elle n'avait pas la même résistance au froid que lui. Elle le déclina, et Grey le jeta au vent sans insister.


Le piège se referma sur eux lorsqu'ils pénétrèrent l'espace de la clairière qui bordait la grotte d'où ils avaient délogé les bandits, la veille. Une seconde embuscade leur avait été tendue, et les mages clandestins donnèrent l'assaut sitôt que les intrus eurent pénétré le périmètre. Il ne s'agissait que de quelques mages, qui ne posèrent aucun problème à Grey et Jubia réunis. Aucun d'entre eux ne se doutait qu'il s'agissait tout simplement d'une diversion.


L'archer se déplaça souplement derrière un buisson. La lumière projetée par la lanterne magique de sa cible s'arrêtait à quelques mètres à peine de lui. Il se remémora les ordres de son chef, un peu plus tôt dans la soirée :

« Si tu croises les mages d'eau et de glace de Fairy Tail, tue-les sans sommation. Hier, ils ont faillit nous éradiquer, on ne peut pas se permettre d'échouer si près du but. »

Et lorsqu'on donnait une mission à Heathcliff, Heathcliff l'accomplissait, sans faute.

En se déplaçant sur le tour de la clairière, il trouva l'angle de tir idéal. Juste en face de ses victimes. L'homme avançait déjà dans sa direction, mais son élimination n'était qu'une question de secondes. À quelques mètres derrière lui, la femme qui l'accompagnait peinait à traverser l'épaisse couche de neige. Heathcliff sélectionna une flèche dans son carquois. Il la passa en revue. L'empennage était fait de plumes de pie, noires et blanches. Le fût de la flèche était plus long que son bras. La pointe qui ornait le bout du fût était dotée de barbillons tranchants. L'archer entoura la pointe de ses mains, et y jeta un sort obscur. Cette flèche, faite pour tuer, était mortelle.

Il l'encocha sur la corde de son arc, et leva l'arme, inclinée sur la droite. Il contracta ses muscles, et banda l'arc. Il ramena la corde contre sa joue, juste sous son œil droit. Puis il visa.

D'abord, il visa Grey. Il hésita entre la tête et le cœur. Puis, son attention fut attirée par Jubia. La silhouette qui se débattait dans la neige était une cible autrement plus tentante. Il visa la jeune femme. Il commença par viser la tête, mais il s'en serait voulu d'abîmer quelque chose de si joli. Alors, il visa le cœur. Cela aurait procuré une mort immédiate. Muais …

Ce n'était pas amusant. Il voulait la voir souffrir, se débattre, hurler de douleur. Alors, il visa le ventre, qui était à découvert. Il ramena la corde une dernière fois, sentant le bois de son arc se tendre à l'extrême.

« Memento audere semper. Memento mori. » Pensait-il toujours avant de tuer quelqu'un. Tuer ne l'avait jamais réjoui, mais c'était une nécessité de son travail.

« Memento … Mori … Memento … Audere … Semper. »

Au dernier mot, ses doigts gantés lâchèrent la corde, et la flèche fusa vers sa victime.


Grey semblait avoir vu un mouvement dans les buissons, en face de lui. Intrigué, il força la vue. Il remarqua une silhouette derrière un buisson, qui se redressa légèrement. Au même moment, il entendit le bruit de la corde d'un arc qui se détendait. Il ne put que voir la flèche fendre l'air près de lui, et se retourner, horrifié.

Lorsque la flèche se planta dans son ventre, quelques centimètres à droite du nombril, Jubia ne cria pas. Hagarde, elle regarda les soixante-dix centimètres de bois dépasser de sa peau. Des deux mains, elle toucha la zone de sa blessure, et sentit le sang couler abondamment sur ses doigts. Elle chercha le regard de Grey, suffoqué de désespoir, et la douleur atteignit son cerveau. Perdant connaissance, elle s'écroula au sol comme une masse, et son sang commença à colorer la neige en rouge.