Trop tard

par The-Nalu-chan

Chapitre 22

«Fuir tes problèmes est une course que tu ne gagneras jamais»- les beaux proverbes

Mélodie

Lucy Heartfilia

Assise à une table sur la terrasse du café Bristo, j’attends. Tranquille, décontractée, je fixe ou observe des personnes passer. Des rires et des voix éclatent autour de moi, des visages rayonnants m’entourent et me surprennent. Le soleil brille, le ciel est bleu, et je me demande depuis combien de temps je ne suis pas sortie dehors. Je suis étonnée, surprise, presque, de voir autant de groupes et des personnes, d’entendre autant de bruit, de voix, de conversations étranges qui fusent autour de moi. Des amis, des connaissances, des amoureux sont rassemblés et tous m’ignorent superbement. L’environnement dans lequel je me trouve est calme et animé à la fois, bruyant et pourtant silencieux.

Je me surprends à soupirer et à sourire, à redresser la tête et à fixer le ciel. Bleu, limpide, impeccable. Magnifique. Le soleil rayonne, répand sa chaleur et me fait frissonner. Une petite brise secoue quelques arbres et éparpille leurs feuilles, les emporte au loin. Le spectacle auquel j’assiste, en ce moment, est tout à fait ordinaire, tout à fait normal. Je ne devrais pas être aussi émue, aussi enthousiasmée…mais je ne peux empêcher mon cœur de se serrer. Il se bat, dans ma poitrine, lentement, posément, en répandant une certaine mélancolie, une certaine douceur, une certaine tristesse et une joie incompréhensible, étrangère. Je frisonne de nouveau, soupire et baisse la tête, fixe mon cellulaire et marmonne tout bas.

Je ne l’avais pas encore réalisé, je n’avais pas encore compris, à quel point je m’étais attachée à cette ville. À quel point ses rues bruyantes et animées, remplies de personnes inconnues et parfois étranges, ses ruelles parfois sombres et effrayantes et ses parcs remplis de cerisiers m’avaient manqués. Pendant tout ce temps je m’étais fatiguée à ignorer, à détourner le regard et à chercher ailleurs, à me plaindre du froid et des pluies, des rues cahoteuses et des mauvaises manières des personnes m’entourant, à tourner le dos à des amies et à fermer les yeux, à imaginer quelque chose d’autre, une autre maison, une autre vie, une autre apparence et des parents différents, à me combler de ces ‘’si’’ et ‘’peut-être’’ qui auraient pu changer toute mon existence…sans m’en rendre compte, en oubliant d’ouvrir les yeux et d’apprécier ces quelques moments passés. J’avais beau chercher ailleurs, tout ce que j’ai toujours voulu se trouvait ici, dans cette ville, dans cette existence, dans cette réalité.

Je me dis cela, mais je ne peux pas m’empêcher de regarder ailleurs.

De me dire que j’ai fait un choix et que je dois le respecter, que je dois cesser d’hésiter. Cesser de tout le temps me tourner en arrière et de regarder le passé ou deviner l’avenir. Je devrais peut-être me concentrer sur le moment présent. Sur ce maintenant qui ne risque pas de changer. Je dois continuer de marcher et cesser de m’arrêter, sinon je ne vais jamais avancer.

Je me dis tout ça, et pourtant, malgré toutes ces convictions et ces décisions, je ne peux m’empêcher de me sentir bien, là, ici, sur cette terrasse, au milieu d’un brouhaha immense. Je ne peux m’empêcher de me remémorer toutes ces fois où nous sommes venues ici, toutes les quatre. Je ne peux m’empêcher de nous revoir assises ici, autour d’une table ronde, en pleine discussion chaotique. Ça fait longtemps que je ne me suis pas sentie ainsi, hilare et insouciante, comme si le monde n’avait absolument aucune importance.

-Excuse-moi pour mon retard.

La voix légère de Mirajane me fait sursauter et relever la tête, surprise, le cœur battant à tout rompre.

-Ça fait longtemps, Lucy.

Je hoche la tête, incapable de parler, incapable d’articuler le moindre mot, prisonnière de son regard pâle, effrayée, perdue, confuse, amère. J’aimerais esquisser un pâle sourire, j’aimerais dire un vague bonjour, j’aimerais me lever et peut-être lui lancer quelques répliques, sanglantes ou étranges, j’aimerais lui dire à quel point je lui en veux, à quel point je me sens triste, à quel point je suis confuse, à quel point le malaise s’est éprit de mon ventre, de mon cœur. J’ai tant de choses, tellement de vérités ou de mensonges, tellement de reproches à lui faire, tellement d’histoires à raconter et j’ai une subite envie de plaisanter, de rigoler, de pleurer, de ressembler à tous ces autres adolescents qui m’entourent.

Et pourtant, je ne fais rien. Je ne dis rien et laisse le temps passer, laisse les secondes couler, incapable de bouger, pétrifiée, gelée, essoufflée, je me contente de regarder Mirajane, me contente de la fusiller du regard, me contente de garder tous mes mots pour moi sans rien laisser paraître.

-Tu as…changé, Lucy, fit-elle doucement en baissant la tête, un léger sourire transperçant ses traits.

Je ferme la bouche, serre les dents et détourne la tête, regarde ailleurs.

-Je ne…vois pas ce que tu veux dire, répond enfin ma voix rouillée.

-Mais si, regarde; tu t’es maquillée et tu as coiffé tes cheveux. Tu sembles même avoir grandi…ou alors tu es devenue plus mature ? Pour tout te dire, c’est la première fois que je te vois porter du noir.

Le ton léger de Mira me fait soupirer et me tourner de nouveau vers elle, osant enfin la regarder, pouvant ainsi remarquer ses traits détendus, mélancoliques, tristes. Son sourire se fit amer et ses yeux s’assombrirent, brillèrent d’un éclat que je n’avais jamais remarqué auparavant. Elle semblait tellement confuse et la peine ravageait ses traits; de nervosité, ses doigts pianotèrent sur la table et son regard se dirigea vers le sol, recherchant un quelconque réconfort.

-Est-ce que…tu te sens coupable ?, demandais-je, hésitais-je.

Elle ne répondit pas.

-Est-ce que tu te sens coupable pour ne pas être venue lorsque j’ai fait mon discours ? Lorsque j’avais le plus besoin de ta présence ? Lorsque j’ai perdu et que toute mon existence s’était écroulée ? Est-ce que tu ressens le moindre remords de m’avoir ignoré pendant ces deux semaines, ces deux longues semaines ? Pour ne pas être venue me voir à mon appartement alors que j’étais en train de me souler toute seule, de me perdre ?, demandais-je, ma voix devenant de plus en plus forte, gagnant en confiance, en ampleur, laissant la colère et la tristesse, la fatigue prendre le dessus, alors que je laissais mes mots s’enfuir, mes reproches résonner et claquer, tendre la tension qui régnait. Tu ne sais pas ce que j’ai enduré, et tu t’en moques ! Je ne sais même pas pourquoi tu as tant insisté à ce que je vienne ici ! Je ne sais même plus pourquoi je suis venue ! Tu m’as abandonnée, tu m’as laissée derrière et tu as oublié mon existence, alors que j’étais en train de tomber, de chuter, alors que j’avais désespérément besoin de toi, de quelqu’un, d’une amie, Mira !

Une fois lancée, je ne peux plus me taire et je continue, continue, continue de parler, de crier, continue de laisser ma colère, mon amertume grandir, continue de lui faire des reproches. Même quand je la vois froncer les sourcils, quand je la vois relever la tête, quand je la voix soupirer d’exaspération et se lever, quand je la vois me fusiller du regard, je ne peux pas m’en empêcher. Je ne peux plus empêcher ces phrases de sortir, ces mots de s’enfuir, ne contrôle plus cette amas de colère et de amertume qui sort de ma bouche, je ne contrôle plus rien et pourtant, je ne m’arrête pas, je ne flanche pas. Parce que ça fait tellement, tellement longtemps que je me retiens, pendant tellement de jours je me suis contentée de me taire et de tout accepter, sans rien dire, refouler mes émotions, mes sentiments, refouler cette peine qui ne cessait de croître et enfin, enfin, je me libère. Enfin, j’ose le dire, j’ose crier, j’ose tout laisser exploser. Tellement de tristesse. Tellement de colère. Tellement de reproches…et je crois que, quelque part, je le sais, que Mirajane n’y est pour rien, que ce n’est pas de sa faute…mais je ne peux plus. Je n’en peux plus. Je suis fatiguée, contrariée et infiniment triste. J’ai juste besoin de me faire entendre, j’ai juste besoin de lui dire, j’ai besoin d’être écoutée, entendue, comprise. Laisser entendre à tout le monde mes malheurs.

-Quand j’ai découvert que Levy avait fait ce pari, quand j’ai su qu’elle était à l’hôpital, quand j’ai commencé à boire, quand j’ai déménagé, quand j’ai revu Yukino, quand je ne savais plus quoi faire…tu étais où ? Où étaient donc mes amies, lorsque j’ai eu si désespérément besoin d’elles ? Où étaient donc passés tous ces sourires et ces mots doux, ces encouragements quand j’en avais le plus besoin ? Où, Mirajane, où ?

Mes mots s’échappent et s’enfuissent, forment un tourbillon de syllabes biscornues, de phrases incontrôlables. Elles s’enchaînent, s’emboitent, s’enroulent et me dépassent. Je tente de tenir tête à toute cette tempête mais elle me dépasse, mais je m’en fiche. Avant que je ne m’en rende compte, je me retrouve debout, des larmes bouleversées, silencieuses, coulent sur mes joues. Ma voix commence à devenir tremblante, chevrotante, et elle diminue d’intensité. Mes mots commencent à se dérober, à se perdre, à disparaître. Le clame revient, doucement, lentement, et je tremble, je pleure, je crie. Je laisse tout transparaître et je m’en fiche. Je m’en moque.

-Je suis désolée, Lucy, murmure Mirajane tout bas, lentement, calmement, doucement.

-J’ai…juste besoin…qu’on m’écoute…qu’on me comprenne.

Disparus, partis, mes sentiments m’ont finalement quittée, m’ont enfin libérée. Tous ces reproches, ce ressentiment que j’avais enfoui sont disparus, ne laissant derrière eux que ça. Le vide. La peine. Le calme. Des larmes silencieuses qui coulent sur mes joues, résolues. Ais-je enfin fini par accepter tout ça, par me redresser, par passer à autre chose ? Peut-être. Sans doute. Je ne saurais répondre avec exactitude. Tout ce que je sais, c’est que là, pour l’instant, je me sens bien.

Enfin, j’ai fini par me retrouver. Par accepter.

-Je comprends, Lucy, répondit Mirajane.

Mirajane se releva, regarda un point derrière moi et ses traits se détendirent, pendant un court instant. Un regard malicieux vint se placer sur son visage et ses sourcils se relevèrent.

Elle était en train de préparer quelque chose.

-Écoute, Lucy, ça ma fait plaisir de te revoir, vraiment…mais là il faut que j’y aille. J’espère qu’on pourra se revoir bientôt ! Bye !

Je la regardais, abasourdie, arranger son manteau et saisir son sac avant de me tourner le dos et de se glisser dans la foule, de disparaître, de ne laisser derrière elle que l’ombre de ses cheveux pâles, ses paroles flottant dans l’air, résonnant dans ma tête.

Qu’est-ce qu’il venait de se passer exactement ?

Trop rapide, la scène avait changé, l’atmosphère, la tension était disparue, me laissant pendant quelques malheureuses secondes dans le champ, totalement abasourdie, confuse, les sourcils froncés et la bouche entrouverte, et je restais ainsi, en train de fixer le vide.

Qu’est-ce qu’il venait de se passer ?

Que signifiait ce changement de réaction ?

Je me sentis sourire, rigoler tout bas, amusée mais terriblement confuse, perdue, n’en croyant toujours pas mes yeux, le cœur essoufflé. C’était tellement absurde. Incompréhensible. Étrange. Digne de Mirajane, en fait.

Peut-être qu’il n’y avait pas vraiment de réponse à donner, pas vraiment d’explications. Peut-être qu’elle avait agit sous une impulsion ou qu’elle ne l’avait pas réalisé; nous ne nous reverront probablement pas de sitôt, puisque je vais rentrer chez mon père et aller dans une nouvelle école, puisque je n’ai toujours pas changé d’avis et que j’ai décidé de couper les ponts, puisqu’il s’agissait de nos adieux, en quelque sorte…

C’était tellement étrange.

-Alors c’est pour ça que Mira m’a demandé de venir, soupira une voix derrière moi.





Natsu Dragneel.

Mirajane était sans aucun doute la personne la plus fourbe, la plus manipulatrice et la plus douée à créer des complications et des situations gênantes que je n’ai jamais connu. Elle était tellement étrange, toujours ne train d’imaginer des plans tordus, inimaginables pour une personne saine d’esprit et je ne compte même plus le nombre de fois où j’ai voulu l’étriper pour ça. Pourtant je n’ai jamais été aussi content d’être ami avec elle.

Lucy se tenait devant moi, les yeux écarquillés, la bouche entrouverte, formant un ‘’oh’’ silencieux, les joues rougissantes et le souffle coupé, elle me regardait. En silence. Incrédule.

Sans doute pensait-elle qu’il s’agissait d’un rêve…ou plutôt d’un cauchemar.

Je souris à cette idée, amer. Je voulais lui dire des choses, voulais lui parler afin de m’expliquer pendant tellement de temps. Je voulais répondre à ces quelques questions que je voyais défiler dans ses yeux, voulais la prendre dans mes bras et l’embrasser, voulais faire tellement de choses avec elle et lui dire, lui répéter encore et encore que je la désirais. Mais j’ai oublié. Lorsqu’enfin je me retrouve devant elle, lorsqu’enfin je peux revoir ses yeux chocolat qui me scrutent avec surprise et colère, avec reproches, qui me regardent comme un étranger, qui me jugent, lorsque je m’aperçois qu’elle serre la mâchoire et plisse ces lèvres que j’ai tant aimé embrasser, j’oublie. J’efface tout de ma mémoire, tous mes discours et mes belles phrases, toutes mes intentions et mes habitudes. Je crois que je ne l’ai jamais vraiment réalisé, le fait que Lucy n’était pas comme les autres.

Elle était plus dangereuse, plus attachante, plus trompeuse. Elle m’a fait baisser toutes mes gardes et m’a fait refouler mes précautions, m’a fait m’attacher, trop, beaucoup trop, sans même m’en rendre compte. Depuis quand ais-je commencé à la désirer autant ? Maintenant que je l’ai en face de moi, je le comprends enfin.

Le silence entre nous est insupportable, parce qu’il nous éloigne, place une vitre incassable entre nous, parce qu’il me laisse réfléchir et prendre conscience de tellement de choses. Et c’est là, le problème; je ne veux pas réfléchir. J’aime foncer tête baissée, sortir avec des filles et jouer avec elles sans songer à leurs sentiments, m’amuser sans me poser des questions, sans me demander si c’est mal. Mais Lucy, elle…elle m’oblige à prendre du recul, à analyser la situation, à penser, elle ne me laissera pas faire, elle ne se laissera pas, ou plus avoir. Et ça me tue, de le savoir.

Elle va vraiment me rendre dingue, à me regarder sans cesse avec ses prunelles brunes, à garder ce silence infini, à gaspiller le temps, à refouler ses sentiments. Comme si elle me provoquait, se délectant de l’être désemparé et maladroit que j’étais devenu.

-T’étais passée où ?, finis-je par demander, la voix étouffée.

Elle ferme les yeux, serre les paupières.

-J’ai déménagé.

Le souffle coupé, je fronce les sourcils.

-Quoi ?

-J’ai déménagé. J’ai changé d’école. Je ne vis plus ici, dit-elle lentement, en soupirant.

Comment peux-tu être aussi clame alors que je ne sais plus quoi penser ?

-Je…eh bien...euh…c’est bien ?

L’hésitation transparaît dans ma voix, s’entend horriblement. Je frisonne, tremble, un peu, redresse la tête, souffle. Ne sais plus quoi penser. Comment réagir ? Je ne sais pas. J’ai du mal à le réaliser. Lucy a déménagé. Mon ouïe me joue-t-elle des tours ? Peut-être. Sans doute. Ce n’est pas possible. C’est un rêve. Un cauchemar ? Ça ne peut pas être réel. C’est une blague. Ça ne peut être qu’une blague.

Le silence tombe de nouveau entre nous. Agaçant. Compatissant. Lucy rouvre les yeux et me regarde. Me pose une question muette.

-C’est bien ? C’est tout ce que tu as à dire ?

Lucy a déménagé...quelle étrange pensée…est-ce bien la vérité ? Mais après tout, je m’en fiche, non ? C’est bien pour moi; je vais pouvoir redevenir comme avant, effacer toute trace d’elle dans mon esprit et continuer ma vie. Mon quotidien. Elle, qui a tant chamboulé cette existence, son départ ne peut être que bénéfique.

-Alors c’est ça ? Tu t’en fous ?

-Non, je ne m’en fiche pas !, je ne peux malgré tout m’exclamer en me levant, en me penchant vers elle.

Son souffle se fait saccadé et ses prunelles fuyantes.

-Enfin, je…je n’en sais rien. C’est tant mieux pour moi

-Ouais, tant mieux pour toi. Après tout, c’est à cause de toi.

Je me rassis, le souffle coupé. En cherchant désespéramment son regard, pour la rassurer, pour me rassurer. Ce n’est pas à cause de moi. Je n’ai rien fait de mal.

-Après tout, tu as joué avec moi…, murmure-t-elle tout bas. Tu as profité de moi pendant que j’étais soule.

-Mais qu’est-ce que tu racontes ?! Ce n’est pas à cause de moi si tu as déménagé…

-Mais arrête de te voiler la face ! Bon sang, est-ce que tu réalise la peine que tu crées, autour de toi, lorsque tu dragues, tu voles des baisers, lorsque tu fais en sorte que des filles tombent amoureuses de toi?

-Ce n’est pas moi qui les oblige à tomber amoureuses de moi ! C’est leur choix; elles peuvent partir à tout moment !

Exaspérée, Lucy se tourne enfin vers moi et me fusille du regard. Plisse les lèvres, se lève et saisit son sac. Sans rien dire. Sans rien ajouter, en laissant ses paroles flotter et la tension monter. Elle me tourne le dos et veut s’éloigner, mais avant même que je l’ai réalisé, je me suis levé et j’ai saisit son bras.

-Ne me touche pas, s’il-te-plaît, chuchote-t-elle en fermant les yeux, en plissant ses paupières.

Comme si elle était en train de souffrir.

-Où est-ce que tu vas ?

-Je pars. Après tout, je peux m’en aller à tout moment, n’est-ce pas ?

Je la lâche et m’éloigne d’un pas. L’agacement et une quelconque tristesse se mêlent dans mon ventre, tandis que l’amertume revient, plus forte, plus saisissable, plus présente, me faisant serrer les dents, la mâchoire, me faisant fusiller Lucy du regard.

Tendue, elle ouvre les yeux et me transperce avec ses yeux chocolatées qui n’ont cessé de me hanter, ces derniers temps, me provoque, m’insulte, se moque de moi, sans doute. Elle me retourne mes paroles et joue avec mes nerfs, joue avec cette vague colère qui semble s’être installée entre nous, qui semble nous unir. J’ai envie de lui expliquer, de lui répondre calmement, de lui rétorquer quelque chose d’intelligent, de lui dire ce que je ressens, mais je suis tout simplement incapable de penser de nouveau, pétrifié, hésitant, vulnérable.

L’amertume est toujours là, au fond, quelque part dans ce trou qu’est devenu mon cœur.

-Pourquoi sommes-nous devenus incapables de nous parler normalement, Lucy ?, demandais-je, finalement.

-Je n’en sais rien, Natsu…, répondit-elle, fatiguée, lassée, épuisée.

Amère.

-Mais je sais que j’en ai marre d’être une de ces nombreuses filles qui ne cessent d’attendre ton retour, de guetter ton regard, d’essayer toujours d’attirer ton attention et qui se disputent le peu d’amour que tu leur accordes. J’en ai assez. Je suis fatiguée. Je veux juste tout recommencer de zéro. Alors je te demande de me laisser partir.

Je lui souris, sèchement, difficilement, durement, le cœur lourd de ressentiments.

-Au revoir, Lucy, arrivais-je à dire.

Elle sembla hésiter, mais me rendit mon sourire, un sourire tout aussi faux, tout aussi forcé que le mien.

-Au revoir, Natsu.

Et nous voilà, tous les deux, perdus comme des pauvres idiots, arrivés dans une embuche, tendus devant deux chemins différents, l’un impatients de poursuivre le sien et l’autre ayant du mal à le laisser partir.

Pourquoi ais-je mis tant de temps à le réaliser ? La vérité était là, devant moi, simple, facile, limpide. Mais j’ai hésité, j’ai essayé de faire compliquer, j’ai refoulé tous mes sentiments et à présent me voilà. Seul. Désemparé.

Obliger de changer, incapable de lui courir après.

Je dois la laisser partir.

Pourquoi ais-je mis tant de temps à le réaliser ?

Je ne suis qu’un pauvre idiot, en fin de compte.

-Je t’aime, Lucy, soufflais-je dans le vide.

Trop tard, elle est déjà partie.