Hikoukigumo

par Linksys

Hikoukigumo


« Le vent se lève, il faut tenter de vivre ... »

Telles avaient été les dernières paroles de sa bien-aimée. Cela faisait déjà deux ans, et pourtant, sa disparition le faisait toujours autant souffrir. Pas un jour ne se passait sans qu'il pense à elle, et chaque fois qu'il pensait à elle, son cœur était comme compressé par une chape de désespoir et de tristesse. Les embruns lui fouettaient le visage, alors qu'il avançait lentement le long de la digue. Il rentra vaguement le menton dans le col de sa veste, et enfonça encore plus ses mains dans ses poches. Le ciel était clair et dégagé, même si de nombreuses griffures nuageuses subsistaient encore çà et là. En regardant les nuages, il se demanda : « Est-tu heureuse, là-haut ? Est-ce que je te manque ? » D'un côté, par-delà les falaises, le crépuscule étendait sa coloration incandescente. Il y avait eu une puissante tempête, la veille, et les navires de pêche étaient resté cloués au port tout la journée.


« On a une belle vue, d'ici, non ? »

Alors qu'il passait devant un restaurant avec vue sur la mer, il se rappela qu'il était venu y manger à plusieurs reprises, avec sa bien-aimée. C'était un temps heureux, quand tout allait encore bien. Quand il y avait encore un futur, un avenir. Quand l'espoir était encore de ce monde. Mais tout cela avait disparu lorsque sa bien-aimée était passée de l'autre côté. Sa raison de vivre était partie avec elle, et il se demanda quel miracle l'avait gardé en vie jusqu'à présent. Il n'était rien, sans elle, rien de plus qu'une coquille vide et usée. Il errait sans but, comme un spectre privé de repos. Il était temps d'y mettre un terme.


« C'est une mission de rang S, mais vous êtes largement capables de la mener à bien. »

C'était ce qu'avait dit le maître, quelques jours avant que sa bien-aimée ne meure. Le maître les avait assignés à une quête de rang S, en compagnie d'autres éléments puissants de la guilde. Mais la quête avait mal tourné, et la plupart des participants avaient été blessés, plus ou moins gravement. Mais ils avaient tous survécu, pratiquement sans séquelle. Sa bien-aimée n'avait pas eu cette chance. La blessure qu'elle avait reçue au ventre était si grave que personne n'avait pu faire quoi que ce soit pour elle. Elle était morte dans ses bras, en le regardant dans les yeux. Lui-même n'avait rien pu faire, lui qui s'était entraîné depuis de longues années, pour avoir la force de protéger les siens.


« Veux-tu m'épouser ? »

Ils s'aimaient de longue date, et vivaient ensemble depuis plusieurs années déjà. Si bien qu'un jour, il avait décidé de se lier à elle plus profondément encore. La réponse avait été immédiatement affirmative, et la cérémonie aurait dû être célébrée quelques semaines après la mission, en présence de toute la guilde. Cette date aurait dû être la célébration de leur amour. Au lieu de ça, la journée avait été fort pluvieuse, et il avait longtemps erré au cimetière. Il n'avait osé s'approcher de la tombe de sa bien-aimée qu'au crépuscule, après l'accalmie de la pluie. Et lorsqu'il s'en était enfin approché, ç'avait été pour pleurer toutes les larmes de son corps.


« La vie est courte, alors on doit en profiter ! »

C'était souvent ce genre d'excuses que sa bien-aimée avançait, lorsqu'elle voulait un gros câlin et qu'il n'y était pas disposé. Pas un jour ne se passait sans qu'ils ne se montre leur affection réciproque, de quelque manière que ce fût. Le chemin sous ses pieds grimpait de plus en plus, à mesure qu'il s'approchait du sommet de la falaise. L'herbe haute ployait sous le vent marin, et ses cheveux étaient emmêlés. L'air salé le revigorait. Une fois parvenu au point culminant, il se dressa face à l'océan.

- Me revoilà, Oul.

Les vagues se brisaient contre la base calcaire des falaises, et produisaient un grand fracas. La douleur de son cœur l'étouffait, et il ne demandait qu'à y mettre un terme.

- J'ai eu une belle vie, tu sais. J'ai aimé une femme, pendant quelques années. Mais, elle … Elle est morte … Ma mère est morte, tu es morte, elle aussi est morte … Je suis mort.

L'esprit vide de toute pensée, il se laissa tomber vers l'avant, les bras en croix. La mer lui tendait des bras accueillants, à mesure qu'il s'approchait de sa surface. Et la surface s'approchait, très vite. Lorsqu'il la percuta …


Grey se réveilla en sursaut. Il avait le souffle court, et était couvert de sueur. La lueur matinale s'infiltrait par les rideaux entrouverts. Il resta là, hagard, pendant de longues secondes.

- Ça va ?

C'était la voix de Jubia, à sa droite.

- Je … Ouais. J'ai encore fait un putain de cauchemar …

- C'est fini, maintenant, t'es de retour dans le monde réel … chuchota-t-elle.

Elle le força à venir appuyer sa tête sur son épaule. Alors, Grey repoussa la couverture. Il posa une main sur le ventre arrondi de sa femme.

- Elle a beaucoup bougé, cette nuit, dit-elle.

- Ou il. Ça peut très bien être un garçon !

- Jubia est sûre que ce sera une fille, affirma-t-elle avec détermination.

- Bon, capitula Grey. On verra bien d'ici trois mois.

Il se mit sur le ventre, et tendit le cou pour embrasser sa chère et tendre. Tout était bien, le cauchemar était fini.