Chapitre 10 : Entre rêve et réalité

par GzouSupreme




Précédemment :

Gray, Zexion, Lucy, Erza et Gajeel ont été vaincus par Xemnas, le maître de la guilde noire Dragon Lords, puis amenés à Madahine Salee, dans la maison d'une jeune fille nommée Cynéa, que Zexion semble connaître. Ce dernier se réveille en premier, suivi de Gray et Erza. Cynéa leur explique la raison de l'absence de Gajeel, leur donne son nom, et les renseignent sur l'état de santé de Lucy, qui ne s'’est toujours pas réveillée. La jeune fille décide alors d'aller chercher celui qui les a sauvés et revient quelques minutes plus tard, une personne sur ses talons, personne qui se révèle être Natsu. Celui-ci réagit comme si de rien n'était, ce qui déclenche la colère de Gray, qui le frappe de toutes ses forces et l'envoie heurter le mur avec violence. Sonné et perturbé, Natsu ne bouge pas et le fixe pendant plusieurs secondes sans ne s’intéresser à rien d'autre qu'à la signification de son coup. Gray le plaque contre le mur, et lui crache tout ce qu'il a sur le cœur, colère à laquelle Natsu ne réagit pas, totalement ébranlé. Alors que le mage de glace ne peut plus retenir ses émotions en le voyant rester aussi insensible à sa colère et qu’il s’apprête à le frapper à nouveau pour le forcer à réagir, le mage de feu verse une larme sans s’en rendre compte, ce qui retient Gray dans son acte et celui-ci abat son poing dans le mur juste à côté de sa tête. Déboussolé par cette larme et sa signification, le mage de glace le lâche enfin et pleure à chaudes larmes sous les yeux d’un Natsu tétanisé. Puis Erza intervient et serre le mage de feu dans ses bras, marque d’affection à laquelle il se laisse totalement aller et pleure toutes larmes de son corps. Puis l’atmosphère se détend et prend une teinte plus joyeuse, et Cynéa, un peu jalouse, sort de la pièce. S’ensuivent les retrouvailles fraternelles avec Zexion, témoignant du lien qui unit ce dernier à Natsu.

Le temps des émotions terminé, Natsu leur conseille de se reposer encore, reportant les explications à plus tard. Alors que Gray lui demande où se trouve Happy, il fuit en courant de la chambre et sort à l’extérieur de la maison, où l’invocation de Xemnas les attaque. Pendant qu’il combat, Natsu demande à Cynéa d’aller chercher Zexion pour lui demander de l’aide. Le conteur accepte et Gray et Erza les rejoignent. Natsu leur demande de rester à l’écart et de le laisser s’occuper du dragon, et part au combat au côté de Zexion. Ils découvrent alors que ce dernier n’est autre que le Dragon Slayer du vent. Durant le combat, Natsu se fait durement blesser par la créature et alors qu’elle lui envoie un souffle qu’il esquive ensuite, Lucy se trouve la cible de l’attaque. Le mage de feu la sauve de justesse en la plaquant en sol et après une explosion d’émotions de la constellationniste qui n’arrive pas à croire à la présence de Natsu, celui-ci repart rejoindre Zexion.

Après une discussion entre elle, Cynéa, Erza et Gray, Lucy court vers le lieu du combat et encourage Natsu avec un cri auquel il répond avec enthousiasme. Gray et Erza la rejoignent et suivent son exemple. La motivation de Natsu atteint son paroxysme, augmentant considérablement l’efficacité de ses attaques. Poussé par les encouragements de ses amis et avec l’aide de Zexion, il se débarrasse de la créature et une ambiance joyeuse s’installe entre eux. Après une légère discussion et un coup de colère de Cynéa, ils se préparent à retourner à l’intérieur.

Mais Natsu est alors frappé par une violente crise due à ses blessures et s’effondre sur ses genoux, se vidant d’une quantité inconcevable de sang. Après une tentative infructueuse d’appel à l’aide à ses amis qui ne remarquent rien de ce qui lui arrive, un gémissement de douleur qu’il parvient à pousser les alerte enfin, et ils accourent à son chevet, paniqués. Cynéa leur ordonne de le transporter à l’intérieur alors que Natsu est sur le point de perdre connaissance, et Gray le prend dans ses bras avant de courir à toute vitesse jusqu’à la maison. Mais sur la route, causant la panique générale, Natsu s’affaiblit de plus en plus, jusqu’à s’évanouir dans les bras de son rival.



Chapitre 10 : Entre rêve et réalité



Quatre personnes s'entassaient autour d'un lit, dans une pièce exigüe. Dès que Natsu eût perdu connaissance dans les bras de Gray sur le trajet qui l’emmenait vers la salle de soins intensifs indiquée par Cynéa, celle-ci leur avait ordonné de l’installer sur le lit et de l’attendre. Cela faisait seulement deux minutes qu’elle était partie chercher le matériel nécessaire, pendant que les autres patientaient, ou plutôt s’impatientaient, dans la chambre. Gray avait allongé Natsu sur le lit où le mage de feu souffrait continuellement de la douleur insoutenable qui le tiraillait dans son inconscience depuis lors, les traits tirés et les paupières plissées, s’agitant sous les draps déjà enduits du sang qui outrepassait l’obstacle qu’étaient les bandes de tissu qu’ils lui avaient appliquées à la hâte sans même prendre le temps de le débarrasser de ses vêtements, afin de ralentir l’hémorragie en attendant le retour de Cynéa. Jamais ils n’avaient vu quelqu’un perdre une telle quantité de sang en si peu de temps, et si Zexion avait attendu une seconde de plus pour lui transfuser un peu du sien, Natsu serait mort d’anémie. En seulement cinq minutes, le mage de feu avait perdu assez de sang pour risquer d’en mourir, et il s’en était fallu d’un cheveu pour que sa survie ne soit plus possible. Ils avaient vraiment failli le perdre, et ils n’étaient même pas encore sûrs qu’il soit hors de danger.

Après s’être remis de la panique qu’avaient été le transport de Natsu jusqu’à l’infirmerie et leur acharnement à le maintenir en vie, Gray avait retiré ses vêtements tachés de sang et nettoyé son visage des traces écarlates qui l’avaient éclaboussé puis s’était adossé contre un mur sans un mot, perdu dans ses pensées angoissées, Zexion préparait des bandages propres à la demande de Cynéa, et Erza se forçait de ne pas paraître inquiète en astiquant son épée dans un coin de la pièce, assez près de Natsu pour suivre les moindres de détails de l’évolution de son état. Enfin, Lucy s’était assise sur un tabouret au chevet du patient, les poings serrés sur ses genoux, et contemplait avec inquiétude son expression déformée par la douleur. Hormis Zexion, aucun d’eux n’avait compris ce qu’il s’était passé à part qu’ils avaient bien failli le perdre en l’espace de seulement quelques minutes, et cette simple fatalité les rongeait d’angoisse. Aucun des coups qu’il avait reçus durant le combat contre l’invocation ne justifiait une quantité pareille de sang perdu, et encore moins aussi soudainement et sans aucune raison. Il n’y avait donc qu’une seule hypothèse à peu près plausible qui pourrait expliquer cette inconcevable hémorragie : il s’agissait de blessures plus anciennes qui s’étaient rouvertes sous la véhémence de la bataille contre le dragon. Il n’y avait que cette explication, qui ne les rassurait pas vraiment pour autant.

Lorsqu’il eut fini de préparer le matériel demandé par Cynéa, Zexion s’empara d’un torchon qu’il plongea dans un seau d’eau tiède disposé au pied du lit, l’essora, et posa la compresse sur le front de Natsu, dont l’état ne semblait pas s’améliorer malgré le regain de sang offert par Zexion. Il s’accroupit à son chevet et leva la tête vers Lucy, qui n’avait pas quitté une seule seconde son ami des yeux. Sa voix la sortit de ses pensées lorsqu’il tenta de la rassurer :

- Ne t’inquiète pas, Lucy-san. C’est vrai que celle-ci était d’une rare violence, mais ce genre de crises lui arrive fréquemment. Il s’en remettra, comme toujours.
- J’espère que oui, répondit-elle sans grande conviction.

Elle savait que Zexion avait voulu lui remonter le moral, mais sa phrase l'avait plus inquiétée qu'autre chose. Si ce genre d'incidents se reproduisait régulièrement, ce n'était pas un hasard. Quelque chose l'empêchait de guérir, et lui faisait fréquemment subir ces violentes crises de douleur qui lui valaient de se retrouver dans cet état, le plus inquiétant étant qu'elles pouvaient survenir à n'importe quel moment. Si cela devait lui arriver pendant un combat, dans le cas où ça ne s'était pas déjà produit auparavant, le danger qu'il encourrait serait sans commune mesure et pourrait le mener à la défaite, voire la mort. Quand elle pensait à celui qu'il avait dû mener contre l'invocation alors qu’il devait déjà souffrir le martyre, son cœur se serrait, et encore davantage quand elle se rappelait de la quantité de magie qu’ils l’avaient plus ou moins forcé à dépenser en le poussant dans ses derniers retranchements. Avec les coups qu’il avait reçus, l’énergie et les ressources magiques brûlées et les blessures non cicatrisées qu’il possédait vraisemblablement déjà auparavant, ce combat était sans doute la raison pour laquelle la crise s'était manifestée ensuite.

Elle ne connaissait pas la nature de son mal, mais elle soupçonnait fortement la malédiction d'y être pour quelque chose, même si elle ne parvenait pas à trouver une preuve plausible pour justifier ce soupçon et que certains faits démentaient cette hypothèse. Car bien que Zexion soit atteint du même fléau, jamais il n'avait été confronté à la même chose, ou du moins pas à sa connaissance. Peut-être la malédiction avait-elle moins d'impact sur lui, mais il n’y avait aucune raison à cela. Elle avait beau se creuser la tête, elle ne trouvait rien de tangible pour établir une explication, et cela la désespérait. Tant qu’elle n’en saurait pas plus, tant qu’elle ne pourrait expliquer les causes de ces crises, elle resterait incapable d’arracher Natsu à cette douleur. Et maintenant qu’elle avait été témoin de l’insoutenable souffrance et l’invraisemblable perte de sang que ces crises lui causaient, qu’elle l’avait vu frôler la mort de ses propres yeux par leur faute, qu’elle savait qu’il pouvait y laisser la vie à chacune de leur apparition, il n’y avait rien de plus important pour elle que de les bannir de son existence, de l’en libérer définitivement. Elle ferait tout pour cela. Plus jamais elle ne voulait le voir souffrir aussi atrocement, se vider de son sang et se mourir à petits feux sous ses yeux impuissants ; plus jamais elle ne voulait ressentir cette horreur à la vue de son ami s’étranglant dans tout ce sang, cette panique continuelle face à cette totale incompréhension et à sa propre impuissance, ce désespoir en le contemplant s’affaiblir et s’approcher de la mort à chaque instant, cette ignoble douleur en réalisant qu’il avait si peu de chances de s’en sortir. Plus jamais elle ne voulait revivre ça. Elle en perdrait le sommeil, si ce n’était déjà fait. La simple odeur du liquide écarlate enduisant les draps lui donnait des haut-le-cœur et des frissons d’épouvante, et l’image qui lui était associée hanterait ses rêves pendant un bon moment. Son cœur était épuisé et profondément meurtri, et ne pourrait guérir que lorsqu’elle saurait Natsu hors du danger et des griffes de cette souffrance quotidienne. Son bonheur de l’avoir retrouvé avait été anéanti en un instant, l’incident avait dissipé l’illusion dans laquelle elle avait baigné depuis que son ami était apparu devant elle pour la première fois depuis six interminables mois, et elle nageait maintenant dans l’océan boueux de la réalité. Mais elle ne se laisserait pas submerger, et s’efforcerait de garder la tête hors de l’eau. Pour Natsu.

Mais pour le moment, tout ce qu’elle voulait c’était qu’il s’en sorte, et qu’il soit tiré de sa torture présente. Elle pourrait réfléchir au reste lorsque ce serait enfin fait. Et le premier pas pour enfin être libéré du poids de l’incertitude, c’était de s’assurer elle-même qu’il avait au moins une chance de survivre à cette épreuve.

– Zexion-san, dit-elle finalement d'une voix si basse que Zexion dut se pencher vers elle pour l'entendre.
– Qu'y a-t-il, Lucy-san ?
– Qu'est-ce qui lui est arrivé exactement ?

Le conteur fut surpris pas sa spontanéité. Gray et Erza levèrent brusquement la tête, à la fois intéressés et étonnés. Ils ruminaient cette même question depuis un bon moment sans jamais oser la poser par peur de ce qu'ils pourraient découvrir, et ils remerciaient profondément leur amie d'avoir eu le courage de le faire malgré leur angoisse à l'idée d'en connaître la réponse. Ils attendirent cette dernière le cœur battant. Elle vint quelques secondes plus tard :

- Je vous expliquerai tout lorsqu'il sera hors de danger, je vous le promets. Mais pour le moment, concentrez-vous sur son rétablissement. Cette crise est la plus violente à laquelle il a fait face jusqu’à maintenant, et il aura besoin de votre soutien.

Bien que peu satisfaite par sa réponse, Lucy acquiesça timidement d'un signe de tête, tandis que Gray et Erza reprenaient leurs occupations précédentes, la même question en tête. Comment Zexion pouvait-il savoir ça, alors qu’il n’avait pas vu Natsu depuis qu’il était parti pour Lüditz ? Jusqu’à maintenant, chaque chose qu’il savait de Natsu, et qu’il leur avait dite, auraient toutes pu être mises sur le compte de son lien profond avec lui, et même s’ils avaient trouvés certaines d’entre elles étranges, ils avaient essayé de ne pas douter de Zexion. Mais cette fois-ci, c’était tout simplement impossible, il leur cachait forcément quelque chose. D’abord cette certitude que Natsu se trouvait toujours à Fürg lorsqu’ils n’étaient même pas encore arrivés à Lüditzen qui leur avait paru curieuse, et maintenant, il pouvait même leur dire qu’il subissait régulièrement ce genre de crises de douleur et également la raison pour laquelle elles survenaient comme ça, sans prévenir, sans signe avant-coureur, il l’avait avoué lui-même. Sans compter sa certitude que cette crise à laquelle ils venaient d’assister était sans commune mesure par rapport aux précédentes. N’importe qui aurait pu le supposer après en avoir été témoin, après avoir vu cette véritable mare de sang et à quel point Natsu avait souffert, mais de là à en être aussi certain, il y avait une marge. Même sa manière de le dire, que cela soit par les mots en eux-mêmes ou le ton de sa voix, prouvaient qu’il était absolument sûr de lui, qu’il savait tout alors qu’il devrait ignorer un certain nombre de faits.

Cela n’ébranlait pas vraiment leur confiance en lui, il avait maintes fois prouvé qu’il en était digne, mais ils ne pouvaient s’empêcher de redouter ses intentions sur le long terme. Ils comprenaient qu’il ait envie de garder certaines choses secrètes, mais il en gardait à leur goût beaucoup trop, et cela leur donnait l’impression qu’il ne savait pas lui-même ce qu’il souhaitait vraiment, notamment à propos de Natsu, des fragments de Deliora et de la malédiction. Car dans le cas contraire, il n’aurait eu aucune raison de leur cacher certains faits. Si en ce moment-même il le croyait sincère lorsqu’il disait vouloir sauver Natsu de son destin, ils craignaient que plus tard, il ne finisse par changer d’avis.

Trop chamboulée pour s’égarer dans ce genre de questions compliquées, Lucy se contenta de reporter de nouveau son attention sur Natsu. La respiration de ce dernier s'était légèrement apaisée bien qu’elle fût toujours laborieuse, les accès de douleur se faisaient de moins en moins nombreux, et même l’hémorragie semblait s’être calmée, car la tache de sang qui maculait les draps avait cessé de grandir, sans doute grâce aux pansements hasardeux qu’ils lui avaient faits. A travers ses vêtements déchirés, elle pouvait apercevoir son torse recouvert de vieux bandages sales, signifiant qu’il avait déjà été blessé auparavant. Sans doute était-ce d’ailleurs à cause de ces vieilles blessures que la crise était survenue, et elle soupçonnait celles-ci être les mêmes que celles qu’il avait reçues lors de cette mission maudite qui l’avait poussé à quitter la guilde. Même si déjà six mois s’étaient écoulés depuis cet événement, elle avait le pressentiment que ses plaies n’avaient pas pu guérir d’elles-mêmes sans le temps de convalescence adéquat, temps que le Dragon Slayer n’avait vraisemblablement pas eu. Ou alors la malédiction interférait avec leur guérison, ce qui serait sans conteste la pire des suppositions bien qu’elle fût celle qui lui paraissait la plus logique, sans pour autant avoir de preuves pour appuyer ce sentiment. Elle était au moins certaine, en tout cas, que les blessures que cachaient ses vieux pansements usés dataient du jour où il les avait quittés.

La porte s'ouvrit à la volée, l’interrompant dans sa contemplation douloureuse de Natsu. Cynéa pénétra à l'intérieur avec hâte, les mains pleines de produits et d'un sac qu'elle posa sur la table à côté de Lucy. Elle farfouilla dans ses affaires pour en sortir un flacon de pilules jaunes, en prit une, et la tendit à la mage stellaire :

- Donne-lui ça.

La jeune fille s'en empara et la contempla, incrédule.

– Qu'est-ce que c'est ?
– C'est un traitement qu'Ariana lui a donné. Il permet simplement d'atténuer la douleur, mais c'est mieux que rien.

Elle acquiesça, heureuse d’enfin pouvoir faire quelque chose d’autre pour son ami que de le regarder souffrir et de s’inquiéter pour lui. Elle se retourna vers le lit et observa quelques secondes le visage déformé de douleur de Natsu, tentant du mieux qu’elle le pouvait de faire abstraction de l’odeur et de la vue du sang, et retira ensuite la compresse de son front avant d’y poser une main délicate, rongée d’inquiétude. Il était si froid qu’un frisson glacé l’ébroua violemment, et elle secoua la tête pour se vider des pensées et des émotions lancinantes qui commençaient leur ascension dans son cœur et son esprit. Elle s’empara du verre d’eau que Cynéa lui tendait et inspira profondément. Zexion vint à son aide en s’approchant à son tour et souleva délicatement le buste de Natsu en le tenant doucement par les épaules pour le redresser juste assez pour ne pas que l’ingestion forcée du médicament ne l’étouffe, son œsophage déjà obstrué de sang rendant le passage de la pilule difficile. Sa tête bascula légèrement en arrière, mais il ne broncha pas malgré la main qui le forçait à se redresser hormis une accélération douloureuse de sa respiration et quelques toussotements affaiblis par le manque encore conséquent de sang dans son organisme malgré la transfusion, et Zexion cala son bras contre sa nuque pour qu’elle reste la plus droite possible avant de faire signe à Lucy. La jeune fille dut attendre qu’il cesse de tousser le cœur serré de le voir souffrir autant, puis inséra la gélule entre ses lèvres déjà entrouvertes lorsqu’il retrouva sa quasi-inertie avant de l’obliger à l’avaler avec l’eau qu’elle porta à ses lèvres. Le conteur le rallongea délicatement, Lucy posa le verre et se rassit sur son siège, attendant une quelconque réaction qui vint sans tarder.

Alors que ses mains se serraient violemment sur ses draps et que ses traits se durcissaient démesurément, un hurlement effroyable accompagné d’un spasme de douleur résonna horriblement dans la petite chambre, réaction à laquelle Lucy se leva d’un bond. Gray et Erza se précipitèrent vers eux et observèrent quelques instants, impuissants, Natsu hurler et s’étouffer avec le sang qui giclait de sa bouche à chaque inspiration, le cœur déchiré par son innommable souffrance et leur propre inutilité face à elle. Ils allaient se ruer à son aide, mais Zexion les en empêcha en tendant un bras devant eux.

- Ne faites rien, c’est normal. Ça cause une terrible douleur le temps que le médicament anesthésie du mieux possible les lésions internes, mais elle va finir par se calmer, restez patients.

Sans pour autant se rassoir, Lucy obtempéra, horrifiée à l'idée de le regarder hurler et cracher du sang sans rien faire et Gray et Erza s’immobilisèrent, le poing serré et presque les larmes aux yeux de le voir souffrir aussi inhumainement, comme s’ils la ressentaient eux-mêmes. C’était la première fois qu’ils le voyaient dans un état aussi extrême, et imaginer qu’il puisse vivre cette torture régulièrement les déchiraient d’horreur. C’était bien plus que la simple réouverture d’une vieille blessure, aussi sérieuse pouvait-elle être. Les lésions devaient être d’une gravité inégalée pour laisser derrière elles cette quantité effroyable de sang et lui infliger une douleur assez atroce pour le faire hurler de cette façon. Quelque chose se passait dans le corps de leur ami, le torturant monstrueusement, et ne pas savoir quoi les enlisait dans leur sentiment d’impuissance et de terreur. Ils avaient peur d’être incapables de le guérir de ses maux, d’être obligés d’assister, encore et encore, à la succession de ces crises abominables sans pouvoir l’aider, qu’il doive vivre le reste de sa vie avec cette douleur quotidienne. Ils ne savaient même pas pourquoi il subissait ces crises, pourquoi il perdait tant de sang, pourquoi il avait si mal. Leur propre ignorance était ce qu’il y avait de pire, car ils ne pouvaient même plus être sûrs qu’il existait quelque chose en ce monde capable de le sortir de ce cauchemar.

Résistant tant bien que mal au désir de se ruer sur lui pour ne serait-ce que le soutenir dans son épreuve par leur présence, leur contact ou leurs mots, ils attendirent avec une panique et un effroi grandissants que le médicament ait terminé son travail et cesse sa torture sur le Dragon Slayer. Au fur et à mesure que les minutes s’écoulaient, la respiration du jeune homme se calmait, ses poings desserraient leur emprise sur les draps ensanglantés, ses hurlements faiblissaient et se raréfiaient, cessant peu à peu la torture sur le cœur des spectateurs impuissants de son supplice. Ses traits finirent par s’adoucir enfin lorsque les spasmes disparurent et que son corps cessa de s’agiter, et sa respiration devint régulière et apaisée. Quelques secondes plus tard, son visage était serein, dépourvu de la moindre altération, son corps totalement inerte hormis sa poitrine qui se soulevait doucement au rythme de ses inspirations, ses paupières fermées et détendues, comme s’il était simplement endormi, comme si la douleur n’avait jamais été. Les trois amis dénouèrent leurs muscles jusqu’à présent tendus à l’extrême, incapables de détacher les yeux du visage enfin apaisé de leur ami qui dormait maintenant en paix. Un poids incommensurable s’était envolé de leur cœur, et ses bienfaits leur étaient si salvateurs qu’ils ne purent consentir à s’en séparer en se détournant du corps inanimé alité devant eux.

Le soulagement était tel que Lucy dut faire d’énormes efforts pour se ressaisir et ordonner à son corps de se mouvoir. Elle s’approcha du lit avec hésitation et s’accroupit au chevet de son précieux ami avant de poser tendrement une main sur son bras comme pour s’assurer que c’était vraiment lui. Dans un élan de détresse, elle prit sa main entre les siennes et la serra dans un étau chaleureux qu’elle porta jusqu’à son cœur, les larmes aux yeux. Erza la rejoignit et posa une main réconfortante sur l’épaule de la constellationniste, se joignant émotionnellement à l’étreinte qu’elle partageait avec le mage de feu, tandis que Gray, encore trop ébranlé par ce qui venait de se passer, observait son visage serein sans savoir quoi faire. La mage stellaire finit par reposer délicatement sa main sur le matelas et après une contemplation de quelques secondes de Natsu, se releva, partageant ensuite un regard à la fois triste et soulagé avec Erza.

– Maintenant, tout le monde dehors ! Je ne veux plus voir personne !

L'ordre de Cynéa leur fit l'effet d'un seau d'eau froide et les força à se détacher à contrecœur de la vision salvatrice qu’était le sommeil paisible du mage de feu. Peu enclin à obéir, Gray se détourna enfin de Natsu et protesta :

- Mais...
- Pas de mais ! Le coupa-t-elle. Je peux pas me concentrer avec des personnes, ou plutôt des zombies, à côté ! Maintenant sortez !

Alors que Gray s'apprêtait à répondre, Zexion se dirigea vers lui et posa une main sur son épaule.

- Fais ce qu'elle dit, Gray-kun. Il lui faut du calme.

Il se dirigea vers la porte et sortit, suivi d'Erza. Résigné, Gray en fit de même. Lucy contempla quelques secondes de plus le corps inanimé de son ami sous le regard indifférent et agacé de Cynéa. Impatiente, elle tapait du pied en attendant qu'elle daigne partir.

- Il ne va pas s'envoler. Et ses blessures non plus si tu traines encore.

Lucy ne releva pas le sarcasme et suivit les autres à l'extérieur en fermant doucement la porte derrière elle. À l'intérieur, Cynéa soupira avant de reporter son attention sur son ami endormi, presque hypnotisée par son expression de quiétude et de paix. Jamais elle n’avait eu aussi peur pour lui de toutes les crises qui lui avaient été données de gérer ni de toute sa vie. Elle s’était toujours occupée de le soigner et de l’aider à surmonter chaque crise, elle avait toujours su quoi faire et s’était parfaitement habituée au caractère imprévisible et sanglant de ces événements récurrents, à tel point qu’ils étaient devenus pour elle une simple routine. Mais jamais elle ne s’était sentie aussi paniquée et impuissante face à une de ces crises, jamais il n’avait perdu autant de sang, jamais il n’avait autant souffert, jamais il n’avait frôlé la mort à ce point. Elle n’en avait jamais vue de pareille. La violence de celle-ci n’avait pas son égal, et elle savait très bien ce qui avait causé cette accentuation monstrueuse de son mal. Il y avait de nombreux facteurs qui avaient fait de cette crise une telle abomination, même sans compter le coup violent que lui avait donné ce stupide type aux cheveux bruns. Bien que son acte, en rouvrant ne serait-ce qu’un peu ses éternelles blessures inguérissables, avait dû avoir un impact sur l’amplitude de l’hémorragie et de la douleur ressentie par Natsu, il n’avait fait que rapprocher un peu le moment où l’inévitable s’était produit, rien qui ne puisse justifier pleinement une telle disproportion et un tel dérèglement du phénomène. Plus son corps pourrissait plus les crises devenaient violentes, mais pas aussi radicalement. Même la dernière à laquelle elle avait dû faire face n’était rien par rapport à celle-ci, quelque chose d’autre s’était passé, et elle savait très bien quoi. Même s’il ne le ressentait pas vraiment parce que son agrypnie avait été forcée et que son corps n’avait pas senti les effets de ce manque conséquent de sommeil pendant qu’il en avait été privé, il était maintenant épuisé et avait du mal à se réguler, à se rétablir de cette longue anomalie d’un mois. En ajoutant cela à la pression et la douleur qu’avaient été pour Natsu les retrouvailles avec ses amis, ses plaies récemment rouvertes par le coup que lui avait donné cet abruti sans savoir les conséquences qu’aurait son acte, le poids de son destin qui le torturait déjà depuis son arrivée à Lüditz et qui n’avaient cessé de l’écraser de plus en plus lourdement jusqu’à maintenant ainsi que les tortures physiques et morales qu’on lui avait infligées, son esprit, son cœur et son corps étaient si épuisés que toutes les protections qu’ils pouvaient lui fournir s’étaient effondrées. Et la crise avait alors explosé avec cette monstrueuse intensité.

Elle serra le poing d’inquiétude, de tristesse, et de fureur. Tout ça, c’était à cause d’eux. Même s’ils ne pensaient pas à mal et qu’ils n’étaient pas les seuls responsables de cet incident, Natsu n’aurait pas tant souffert s’ils n’avaient pas été là, s’ils n’étaient pas réapparus aussi brusquement dans sa vie, épuisant son cœur déjà tragiquement affaibli par tout ce qu’il avait vécu. Mais elle avait beau les détester pour cela, elle savait néanmoins que sans eux, elle n’aurait jamais pu gérer cette effroyable perte de sang, et Natsu serait mort. D’ordinaire elle avait juste à attendre que ça passe tout en le réconfortant par ses mots et sa présence et en faisant en sorte que la douleur soit plus facile à supporter et le soigner et s’occuper de lui ensuite jusqu’à son réveil. Mais cette fois, être présente et le soutenir en attendant que ça s’arrête n’aurait pas suffi, il se serait vidé de son sang jusqu’à sa dernière goutte sans qu’elle ne puisse rien y faire et il serait mort. Elle s’était retrouvée totalement démunie, terrorisée et impuissante. Pour rien au monde elle ne voudrait revivre ça.

Elle s’approcha enfin de son ami, découvrit son corps de ses draps, et posa les yeux sur son torse déchiqueté, déjà écœurée parce qui se trouvait sous les bandages sales et déchirés qui cachaient la majeure partie de la pourriture qui lui servait de corps. La vision qui serait bientôt la sienne la confortait dans l’idée de désobéir à la requête de Natsu qui l’avait intimée de ne rien dire sur la véritable origine de ses blessures à ses amis de guilde. Non pas qu’elle souhaitait leur infliger cette vision d’horreur, mais elle voulait plus que tout leur faire comprendre à quel point la situation était désespérée, et qu’ils cessent de prétendre pouvoir le sauver, qu’ils se rendent compte des conséquences de leurs actes et de leur présence ici et qu’ils agissent avec plus de précaution pour ne pas que Natsu ne souffre encore plus.

Mais leur laisser connaître la vérité ne soulagerait pas Natsu pour autant, au contraire, alors elle s’efforcerait de garder le secret, peu importe à quel point il lui démangeait de le leur dire.

La jeune fille retroussa ses manches, inspira un bon coup, et entreprit de retirer ses bandages, le cœur serré d’appréhension et de dégoût. L’odeur de pourriture agressait déjà ses narines alors qu’elle avait à peine retiré la première bande, et elle dut faire de titanesques efforts pour ne pas vomir. Ce n’était pas la première fois qu’elle le soignait, et pourtant le choc et la répulsion ne se ternissaient pas et demeuraient toujours aussi intensément insupportables.

Alors que l’horreur se dévoilait petit à petit sous le tissu maculé de sang et de terre, ses nausées devinrent telles qu’elle dut s’interrompre précipitamment dans son acte pour se pencher vers la bassine vide qu’elle avait préalablement installée et y régurgiter tout son dégoût. Lorsque son estomac fut vide, elle demeura quelques secondes accroupie, la respiration éreintée, puis pesta pour se détendre en se relevant :

- Beurk, c’est dégueulasse !

Avec un « tch » désagréable, la fillette s’essuya les lèvres avec un torchon et expira profondément pour se détendre et se redonner le courage de poursuivre sa tâche. Chaque fois, c’était pareil. Elle n’avait jamais réussi à résister à l’envie de vomir dès que l’odeur de moisi infiltrait ses narines mais même si c’était extrêmement dur de ne pas fuir, cela n’avait jamais été une raison suffisante pour abandonner. Elle vomirait quinze fois s’il le fallait, mais Natsu serait soigné, bandé et soulagé.

Pour lui, elle était capable de tout.


* * *




Dehors, l'attente était insoutenable. Peu de temps après qu'ils furent sortis, Lucy réitéra la question qu'elle avait posée à Zexion plus tôt, et ce dernier soupira, réalisant qu’il n’échapperait pas aux explications.

- Très bien. Je vais vous expliquer. Mais surtout ne me coupez pas.

Ils acquiescèrent, le cœur battant d’appréhension. Ils avaient peur de ce qu'il allait bien pouvoir leur révéler, aggravant encore plus l'inquiétude qu'il se faisait pour leur ami, mais ils devaient savoir. Tant qu’ils n’en sauraient pas plus sur ces crises, sauver Natsu leur serait inaccessible, car en plus de le faire souffrir horriblement, elles faisaient partie intégrante de ce qui l’avait poussé à entreprendre ce voyage pour se sacrifier. Si au départ ils avaient cru, même s’ils ne comprenaient pas pourquoi, que la mort de Natsu était simplement un moyen de sauver les autres personnes de la malédiction mortelle infligée par les fragments de Deliora, ils savaient maintenant qu’il y avait autre chose à prendre en compte, et cette chose portait un nom : Zeref. Les mots de Xemnas avaient apporté son tel lot de questions et de confusion que plus rien ne semblait avoir de sens, rien ne s’imbriquait, les informations qu’ils possédaient se contredisaient ou n’avaient aucun lien entre elles. Que ce soit ce qu’ils savaient des fragments de Deliora, de la malédiction, de l’état physique de Natsu, de son but ou des conséquences de celui-ci, leur seul point commun était, de près ou de loin, le mage noir. Ce dernier était à l’origine des fragments de Deliora qui étaient eux-mêmes à celle de la malédiction, qui causait à Natsu ces crises effroyables de douleur et le poussait à donner sa vie. Zeref était à l’origine de tout. Le moindre fait le confirmait. Alors peut-être que, s’ils pouvaient remonter jusqu’à lui, ils pourraient comprendre le fin mot de toute cette histoire et trouver une solution pour rétablir la situation. C’était la seule piste qu’ils avaient.

Ils feraient donc tout pour délier le nœud de cet entremêlement de questions, et ne fuiraient pas, même s’ils savaient d’avance qu’au bout du tunnel, la vérité serait difficile à encaisser. Remarquant qu’ils semblaient prêts à écouter ce qu’il avait à dire, Zexion commença son explication d’une voix neutre :

- Le jour où il a quitté votre guilde, durant sa mission, la malédiction lui a infligé les blessures que vous connaissez déjà, et c'est à ce moment précis qu'il en a été affecté. Pour être exact, ce sont les fragments de Deliora qui engendrent la malédiction elle-même, qui est à l'origine de son état et réduit considérablement son espérance de vie chaque jour.

Il se tut quelques instants puis reprit :

- Je ne vais pas y aller par quatre chemins : son corps pourrit. Ses blessures ne peuvent être totalement guéries, et son organisme est en dégénérescence constante. Même Ariana, qui est une experte en magie de guérison, n’a pu le soigner ou même ralentir le processus. Une crise survient à chaque étape de cette dégénérescence, et les organes qui se remettent à pourrir brutalement lui infligent cette douleur et cette perte conséquente de sang.

Il s’interrompit de nouveau, attendant leurs questions avec angoisse tout en observant tristement leur réaction. Les trois amis assimilaient durement ces funestes informations, qui ne faisaient qu’intensifier leurs doutes et leurs peurs, dont la sinistre lueur se reflétait dans leurs prunelles assombries. Ça dépassait largement tout ce qu’ils avaient pu imaginer de pire. Non seulement cette maudite mission durant laquelle Natsu avait été infecté de la malédiction était la cause de son état physique et de son départ précipité comme ils l’avaient soupçonné, mais il trainait en plus ces mêmes blessures depuis six mois qui empiraient de plus en plus chaque jour, subissait des crises de plus en plus violentes et douloureuses, usant son corps au rythme de l'écoulement du temps. Il n’avait pas seulement horriblement mal, son corps le lâchait, son organisme pourrissait, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que des bouts de chairs liquéfiés. S’ils ne faisaient rien, il allait mourir. Et d’une manière bien plus atroce que de mourir volontairement avec au moins la satisfaction d’avoir pu sauver des vies au prix de la sienne. Après avoir assisté à l’une de ces horribles crises, il leur paraissait miraculeux qu’il n’ait pas déjà succombé, que ce soit à la douleur ou la perte de sang, même s’ils savaient qu’apparemment, celle-ci avait été d’une incomparable et excessive intensité. Ils n’arrivaient d’ailleurs pas à concevoir qu’il ait pu se vider d’autant de sang si l’incident n’était dû qu’au pourrissement de son corps, il y avait forcément quelque chose d’autre, et Gray ne put s’empêcher d’en savoir plus, quand bien même il savait que cela ne les aiderait pas à avancer dans leurs suppositions et vers la guérison de Natsu.

- Mais alors... pourquoi tout ce sang ? Si c’est l’intérieur de son organisme qui pourrit, même si c’est à cause de blessures externes, il ne devrait pas saigner autant.

L’expression de Zexion devint hésitante alors qu’il fixait le mage de glace avec absence et ce dernier fut d’abord surpris par ce brusque changement dans le comportement du conteur face à cette question pourtant on ne peut plus prévisible. Mais il ne supporta pas longtemps son regard fuyant et indécis qui le sondait et cracha avec agacement :

- Quoi ?
- Pour être franc, Gray-kun... Je crois que c’est en partie à cause de toi.

Sa réponse fit aussitôt perdre à Gray son air irrité, et une expression confuse se matérialisa sur ses traits alors qu’il tentait de capter dans les yeux de Zexion pourquoi il disait cela. Préférant ne pas penser à la signification de ses mots et un peu angoissé à l’idée de comprendre ce qu’il avait voulu dire, il s’enquit de demander, mal à l’aise :

- Q-Quoi ? Comment ça ?
- Je vous ai déjà dit que cette crise-là n’avait rien de commun avec les autres, n’est-ce pas ? Il y a sûrement d’autres facteurs, mais c’est en partie parce que ses blessures s’étaient rouvertes, et la crise s’est aussi manifestée à travers elles.
- Quel rapport avec m-

Il se tut brusquement, comprenant soudain où il voulait en venir. Ses yeux s’écarquillèrent alors que les rouages s’imbriquaient peu à peu dans son esprit pour former l’épouvantable réalité. Un certain souvenir flasha dans son crâne, et il balbutia :

- T-Tu veux dire que...

Zexion ne répondit pas et se contenta de baisser la tête en fermant les yeux, mis terriblement mal à l’aise par les émotions qui commençaient à naître dans l’expression de Gray. Ce dernier comprit instantanément que sa réaction confirmait ses hypothèses, et il resta figé d’horreur, le regard perdu dans le vide. L’image à présent cuisante de son rival heurtant le mur si violemment qu’il en avait craché du sang pulsait dans son esprit en même temps qu’il reconstituait l’intégralité du souvenir qui évoquait tout ce qui s’était produit depuis que Natsu était apparu devant lui. Leurs retrouvailles musclées avec l’atteinte physique et morale qu’il lui avait portée, le combat difficile et éprouvant qu’il avait mené contre le dragon avec tous les coups qu’il avait dû encaisser, la crise qui avait failli tuer son ami avec tout le sang, la douleur, la panique et l’horreur qu’elle avait suscités. Toutes ces réminiscences flashèrent les unes après les autres, le noyant dans un océan d’effroi et de culpabilité infernal, et il se sentit tellement heurté qu’il ne put plus esquisser le moindre geste. Sans se rendre compte qu’il avait ouvert la bouche, toujours dans un état de trouble irrépressible, ses lèvres bafouillèrent avec peine :

- C-C’est à cause de moi qu... qu’il a failli...
- Je n’irai pas jusque-là, non, s’empressa-t-il de le couper en remarquant qu’il commençait à perdre ses moyens et à sombrer dans sa culpabilité. Ton coup n’a fait que les rouvrir superficiellement, ce n’était pratiquement rien, mais avec ce combat contre l’invocation de Xemnas, elles ont dû s’élargir et... vous connaissez la suite.

Gray se mura de nouveau dans son désarroi alors qu’il pesait avec le plus de lucidité possible les mots du Dragon Slayer. Il avait été tellement aveuglé par la colère qu’il n’avait même pas remarqué que Natsu avait été physiquement blessé par le coup qu’il lui avait infligé, il avait été tellement aveuglé par le choc qu’avaient été ses larmes et ses sanglots lorsqu’Erza l’avait étreint qu’il en avait oublié qu’il était déjà blessé, il avait tellement été aveuglé par le soulagement de l’avoir retrouvé et l’espoir d’enfin pouvoir lui arracher l’idée de se sacrifier qu’il n’avait même pas eu la présence d’esprit de s’inquiéter de son état physique lorsqu’il avait combattu l’invocation avec tant d’intensité, et toutes ces erreurs successives l’avaient offert à la crise sur un plateau d’argent. Et cela, il ne se le pardonnerait jamais. Peu lui importait de ne pas être le seul responsable de ce qui s’était passé comme l’affirmait Zexion, le simple fait d’avoir joué un quelconque rôle dans le dérèglement de la crise et dans le danger de mort imminente que Natsu avait encouru lui suffisait amplement pour se sentir coupable et se maudire de son incapacité à contrôler sa colère et sa rancœur. Natsu avait souffert et frôlé la mort par sa faute et c’était la seule chose qu’il avait besoin de savoir pour s’en blâmer éternellement. Et il n’y avait rien, rien pour réparer son erreur ou empêcher cette tragédie de se produire. Il ne pouvait que prier pour qu’il s’en sorte, et sans trop de séquelles. Ce qui était loin d’être sûr.

Lucy et Erza avaient d’abord été tout aussi choquées et déstabilisées que lui, mais leur stupeur avait rapidement mué en compassion et en inquiétude pour le mage de glace lorsque celui-ci avait cessé de bouger pour sombrer dans ses pensées brumeuses et noircies de culpabilité. Elles savaient pertinemment ce qu’il ressentait, ce qu’il pensait, et le voir ainsi leur serrait le cœur. L’atmosphère était devenue si noire d’émotions négatives et si oppressante que Lucy tenta de l’alléger en posant chaleureusement une main compatissante sur l’épaule de son ami pour le réconforter et qu’Erza se sentit dans l’urgence de poser l’unique question qui pourrait soulager un peu le mage de glace de sa culpabilité :

- Est-ce que tu sais quels sont ces autres facteurs ? Tu sais ce qui lui arrivé, avant, pour que la crise soit aussi violente ?

Jusqu’à présent englouti par la pression qu’avaient causée ses propres mots et la réaction de Gray, qui ne broncha même pas suite à la soudaine demande d’Erza, Zexion tressaillit légèrement à celle-ci, et sa question résonna dans son esprit sans pour autant le sortir de sa torpeur. Posant une main sur sa tempe comme s’il réfléchissait et les paupières toujours closes, il répondit à voix basse sans vraiment se rendre compte qu’il parlait, perdu dans les pensées et les souvenirs que ces mots avaient suscités :

- Non, c’est bizarre... je n’ai plus eu la moindre vision depuis qu’on a quitté Besaid...
- Q-Qu’est-ce que tu veux dire ?

Dans un sursaut de bon sens, le conteur revint pleinement à la réalité et leva enfin les yeux vers elle, s’extirpant de ses réflexions soucieuses. Lorsqu’il croisa le regard à la fois incompréhensif et suspicieux d’Erza, il s’empressa de changer de sujet, refusant ainsi d’expliquer ce qu’il avait inconsciemment laissé supposer :

- Rien, oubliez. En tout cas je ne sais pas du tout ce qui a pu se passer. Je suis juste sûr que la réouverture de ses blessures n’est pas la seule cause, c’est impossible autrement. A ma connaissance, ses crises n’ont jamais été aussi violentes et encore moins aussi critiques, il y a forcément quelque chose d’autre. J’espère juste que ce n’est pas définitif et que l’incident ne se reproduira pas à chaque crise. Nous avons eu de la chance d’avoir de quoi gérer cette situation et le soigner. Si ça devait arriver au milieu de nulle part ou pire pendant un combat, il mourra à coup sûr cette fois, blessures ou pas.

Le silence retomba sur le groupe alors que les mages de Fairy Tail méditaient sur ses paroles, y compris Gray qui, la tête à présent baissée, s’était emmuré dans ses pensées. Au-delà du fait que Zexion semblait encore au courant de choses qu’il n’aurait pas dû savoir et que cette histoire de visions les intriguait – d’autant plus du fait qu’il ait fui le sujet -, les mots du conteur affirmaient surtout leurs peurs de manière exponentielle. Ils avaient essayé de ne pas trop y penser, mais il avait raison : Natsu avait eu beaucoup de chance d’avoir pu être pris en charge tout de suite, et il ne survivrait sûrement pas si ça devait se reproduire encore. Il était impératif qu’ils puissent au moins s’assurer que l’abomination qu’était cette crise ne serait pas récurrente et que sa violence était uniquement due à un concours de circonstances. Car dans le cas inverse, la prochaine crise le tuerait à coup sûr.

Gray se sentait de plus en plus mal au fur et à mesure qu’il s’enlisait dans sa culpabilité et sa peur, et même la certitude que Natsu ne revivrait pas cet enfer de douleur et de sang ne l’en soulagerait pas. Il avait presque l’impression de tenir encore son corps mourant dans ses bras, de sentir l’odeur et le contact poisseux de son sang coulant sur ses mains et sur ses vêtements, d’être à nouveau emporté dans ce tourbillon de panique et d’horreur qu’avaient été ses pensées et ses réflexions funestes, de voir son rival s’anémier et s’affaiblir de secondes en secondes et ses yeux se fermer pour l’offrir à la mort, comme s’il était revenu dans le temps et physiquement renvoyé dans cet horrible souvenir. Jamais il n’avait eu aussi peur de toute sa vie, et savoir qu’il avait contribué de près ou de loin à l’avènement de ce chaos sanglant et mortel le martelait d’une culpabilité sans limite. A ses yeux, c’était comme s’il avait lui-même offert Natsu à cette souffrance et à la mort, offrande dont cette dernière n’avait heureusement pas voulu mais qu’elle avait bien failli emporter dans son sillage. D’abord Deliora, après cela... Son cœur allait exploser de toutes ces émotions nocives à son équilibre moral. Il se croyait vivre un cauchemar où tous ses actes quels qu’ils soient causaient mort et désolation sur la vie de tout ce qui l’entourait, et surtout de Natsu. Il avait maintenant bien plus d’une chose à se faire pardonner auprès de lui, si seulement il y avait un moyen d’être pardonné pour tout ce qu’il avait fait, même s’il n’avait jamais voulu que les choses se passent de cette façon et qu’il n’aurait jamais pu savoir qu’elles se déroulaient ainsi. Car cette ignorance qu’il haïssait déjà depuis le jour même où Natsu avait quitté la guilde était précisément la raison pour laquelle il avait pu tout renier et déchaîner sa colère sur lui, et qui avait engendré cette tragédie. Il avait détesté Zexion de connaître sur son ami des choses qu’il ignorait lui-même, avait maudit les mystères qui s’épaississaient autour de son existence, et pourtant il avait tout fait pour oublier ce qu’ils avaient appris de Xemnas dans l’unique but de pouvoir ensuite déverser sa rage sur Natsu sans penser au reste, et ainsi cacher tout ce qu’il éprouvait pour lui, tout ce que son départ lui avait causé. Il n’était qu’un idiot aveuglé par sa stupide fierté.

Il sentit les larmes lui monter aux yeux, mais il les refoula en serrant le poing, et pas la moindre goutte d’eau ne vint altérer son visage rongé de culpabilité. Il sentit la main de Lucy se retirer de son épaule mais il ne consentit même pas à lever la tête, et quelques instants plus tard, il entendit la jeune fille demander :

- Il n’y a aucun moyen d’avoir plus de détails ?
- Cynéa doit sûrement en savoir plus, mais je doute qu’elle accepte de nous en parler. Même si elle peste et tape du pied, elle ne refuse jamais rien à Natsu, et je pense que vous savez déjà qu’elle est très butée. Donc si Natsu ne veut pas que vous le sachiez et si vous en parler ne change rien à sa situation, elle ne vous le dira jamais. Si nous sommes assez convaincants, peut-être nous dira-t-elle au moins s’il y a un risque que ce genre de choses se reproduise. Mais de toute façon peu importe ce qui s’est passé, on ne peut rien changer et le savoir ne nous servirait à rien. Il nous faut avant tout trouver un moyen de faire cesser ces crises, empêcher son corps de se dégrader encore et de le régénérer ensuite.
- Et tu n’as pas une idée ?
- Hum... Le seul moyen de l’en débarrasser c’est de lever la malédiction, à mon avis. Et encore, je ne suis même pas sûr que cela suffise pour remettre son corps en état. Même si le processus de pourrissement s’arrête, rien ne me permet d’affirmer que ses blessures disparaîtront. Il pourrait alors vivre le reste de sa vie avec ces crises de douleur quotidiennes, et je doute qu’il y survive longtemps, malédiction ou pas.

C’était même sûr. Ils avaient déjà du mal à imaginer qu’il ait pu vivre ces six mois avec ces douleurs brutales et aigües, et il était impensable qu’ils le laissent en souffrir toute sa vie. Ils n’osaient pas envisager qu’il puisse subir encore ces abominables crises même lorsque la malédiction serait levée et qu’ils seraient tous rentrés à Fairy Tail. La guilde ne serait jamais pareille s’ils devaient assister quotidiennement à la souffrance infernale de leur ami alors même que son corps s’était arrêté de pourrir et que la malédiction n’était plus effective. Jamais il ne pourrait participer aux batailles si joyeuses, revigorantes et flamboyantes de vie qui caractérisaient leur communauté, partir en mission serait trop risqué et il devrait en effectuer que des petites sans intérêt, et il ne pourrait jamais combattre correctement sans risquer de déclencher ce que son corps à moitié pourri lui infligeait régulièrement. Tout le monde en serait grandement affecté, autant Natsu qu’eux. Il serait sûrement la plupart du temps consigné à la guilde ou parfois même obligé de rester alité à cause de son état et afin de ménager son corps en lambeaux, et il perdrait inévitablement cette flamme qui le caractérisait, ne serait plus que l’ombre de lui-même. Gray et Erza avaient déjà ressenti un net changement dans son comportement et au-delà de ce que la malédiction faisait subir à son corps, ils savaient que ce qu’il avait déjà vécu était extrêmement douloureux et l’avait changé, ce que Xemnas leur avait dit et les larmes de désespoir que Natsu avait libérées dans les bras d’Erza en étaient la preuve. Il était ensuite redevenu celui qu’ils avaient toujours connu, mais ils avaient nettement ressenti que son attitude n’était pas vraiment naturelle, qu’il se forçait un peu à rester joyeux et souriant devant eux. Et ils en étaient profondément atteints même s’ils s’efforçaient de ne pas le montrer pour ne pas que les efforts de Natsu ne soient vains et qu’il ne s’en rende compte. Alors pour ne pas briser cette fausse image de leur ami inchangé, souriant et flamboyant de vitalité, eux aussi se forçaient à paraître naturels devant lui alors qu’intérieurement, ils bouillonnaient d’incertitude et de chagrin, se demandant à chaque instant qui était vraiment Natsu Dragneel après tout ce temps d’absence, durant lequel la douleur et la solitude avaient été son quotidien. Ils détestaient cette sensation, ils haïssaient ressentir ce genre d’émotions à l’égard de leur précieux ami, et ils feraient tout ce qui était en leur pouvoir pour lui rendre sa flamme pour le moment étouffée par toute cette souffrance. Et pour cela ils devaient impérativement éradiquer la malédiction et tous ses effets, et ramener des profondeurs le Natsu qu’ils avaient toujours connu.

Mais même si Erza et Gray étaient les seuls à avoir été témoin de son explosion d’émotions et de larmes, Lucy éprouvait la même chose à son égard, bien que de façon moins brutale. Elle était la plus sensible de tous, et elle n’avait eu besoin d’assister au déchirement du cœur de Natsu pour se rendre compte que malgré tout ce qu’il pouvait faire transparaître, il n’était plus vraiment le même et son comportement était au moins partiellement simulé. Et elle souffrait autant qu’eux de le constater.

Zexion n’eut aucun mal à sentir leur tension et leur désarroi, et il préféra rapidement poursuivre avant qu’ils ne s’y enlisent trop profondément :

- Mais il est trop tôt pour parler en ces termes, nous nous occuperons de ça quand nous en saurons plus. Pour l’instant la seule chose que nous puissions faire avec le peu de choses que nous savons c’est de trouver un moyen de rompre la malédiction et... de réussir à le convaincre de trouver une autre solution que de se sacrifier ou de la trouver avant qu’il ne le fasse. Avant qu’il ne soit trop tard. Ce n’est vraiment pas le moment de baisser les bras, il ne faut rien lâcher, pas maintenant que nous l’avons enfin rejoint, ou c’est fichu d’avance.

Les mages de Fairy Tail réagirent légèrement à ses mots, mais ne furent étrangement pas plus rassurés, et l’urgence de la situation les angoissait plus qu’elle ne leur redonnait courage. Ils avaient conscience que Zexion avait voulu leur remonter le moral, mais le retour brutal à la réalité qu’avait déclenché la soudaine crise de Natsu les avait profondément ébranlés et ils peinaient à oublier la terreur et l’horreur qu’ils avaient ressenties face à la profusion du sang versé et la mort qui avait bien failli emporter leur ami si fraîchement récupéré. Le bonheur de l’avoir retrouvé avait effacé tout le reste, plus rien d’autre n’avait compté et le soulagement ressenti leur avait fait oublier tout ce pour quoi ils l’avaient tant cherché. Depuis lors ils avaient évolué dans un rêve, loin de la réalité et de son poids écrasant, et n’avaient pu résister à l’attraction de cette réconfortante illusion dans laquelle ils avaient alors sombré, négligeant la situation et les intentions de Natsu. Après l’avoir vu si conforme à l’image qu’ils avaient gardée de lui, ils avaient cru, à tort, qu’il avait déjà accepté de les laisser l’accompagner et qu’ils l’avaient déjà convaincu de ne pas prendre le chemin qui le conduirait à sa mort, mais les mots de Zexion les sortaient brusquement du rêve pour les confronter à la funeste réalité. Ce n’était pas parce que Natsu paraissait si fidèle à lui-même qu’il s’était détourné de son but pour autant, ils l’avaient toujours su mais avaient refusé d’affronter cet incontestable état de fait. S’il était si facile de le faire changer d’avis, ils auraient réussi à le retenir dès son départ de la guilde. Quand il avait décidé quelque chose, il ne s’en détournait pas quel qu’en soit le prix à payer pour lui, et même s’ils avaient toujours aimé son incomparable dévotion, ils auraient préféré dans les circonstances présentes qu’il ne possède pas ce trait de caractère et qu’il soit quelqu’un de plus ordinaire.

Et alors qu'ils évoluaient au creux de leur rêve illusoire et profitaient de ses bienfaits, les choses continuaient de s'aggraver. Le temps leur avait semblé s'être arrêté, mais à l'extérieur de leur esprit, le monde continuait de tourner, immuablement. Ils avaient beau l'avoir enfin retrouvé, la situation n'en était pas rétablie pour autant, et s’en rendre compte aussi brutalement les avait profondément désarçonnés. Mais ils savaient néanmoins que Zexion avait raison et que c’était maintenant qu’il fallait être déterminé, car Natsu finirait inévitablement pas mourir s’il parvenait à accomplir le but qu’il s’était fixé, et ne résisterait pas éternellement aux crises. Et ils devaient pour cela définir le temps qu’il leur restait avant que l’irréparable ne se produise.

- C-Combien de temps a-t-il avant que...

Erza s’interrompit, ces mots étant bien trop douloureux à dire et même à penser. Zexion comprit heureusement ce qu’elle voulait savoir et répondit aussitôt, lui épargnant l’effort moral qu’était de ne serait-ce qu’évoquer la mort prochaine de Natsu :

- Malheureusement, je ne sais pas et personne ne peut le savoir. Pour l’instant le processus n’a jamais atteint son cœur, mais si cela devait arriver, il n’aurait sûrement plus que quelques jours. Il y a une grande part de hasard et de chance. Le processus est lent, donc tant que la malédiction ne s’attaque pas à son cœur, il devrait pouvoir survivre plusieurs années, je pense. C’est l’élément hasardeux et imprévisible, tout ce que je sais c’est que nous devons agir vite.

Zexion garda le silence tandis qu’Erza et Lucy désespéraient de ces informations angoissantes et s’intéressa enfin à Gray, qui, se tenant à l’écart le regard perdu dans le vide, n’avait toujours pas ouvert la bouche depuis qu’il avait appris son implication involontaire dans les souffrances de Natsu. Réalisant qu’il ne parviendrait jamais à soulager sa culpabilité seul, le conteur se sentit obligé de l’y aider, se sachant lui-même responsable des pensées qui le tourmentaient :

- Gray-kun.

Brutalement sorti de ses pensées, le mage de glace tressauta à l’évocation de son prénom et leva enfin le nez pour considérer Zexion avec le plus d’assurance possible. Le Dragon Slayer sentit dans son geste un tel malaise qu’il ne sut d’abord pas quoi dire. Puis, conforté dans l’idée de réparer le mal qu’il avait fait en lui avouant son rôle dans la crise, il tenta :

- Culpabiliser ne l’aidera pas, au contraire. Natsu ne voudrait sûrement pas que tu te sentes coupable pour quelque chose que tu n’as jamais cautionné, et c’est lui qui t’en foutrait un pain, crois-moi. La crise était inévitable et tu n’as rien fait de répréhensible, pas dans le cœur de Natsu, ni même dans le nôtre. Il n’y a que toi qui te blâme, c’est dans ton propre cœur qu’est le problème. Si tu te laisses engloutir par ce sentiment, tu ne feras qu’affliger Natsu de ce même fardeau. Tu sais aussi bien que moi que s’il te voyait, il culpabiliserait tout autant d’être la cause de ton mal-être.

Gray fut totalement pris au dépourvu par tant de sollicitude de la part de Zexion et le fixa avec une inhabituelle reconnaissance. Il savait très bien qu’il avait raison, mais même s’il finissait par ne plus se considérer comme responsable de l’épouvantable souffrance qu’avait subie son rival quelques heures auparavant, il avait bien d’autres raisons de culpabiliser, ce que le conteur ne savait pas. L’incident n’avait fait que renforcer la culpabilité qu’il ressentait déjà depuis Geffen, engendrant ce chaos dans son cœur et ces émotions qu’il avait tant de mal à maîtriser. Il savait pertinemment que Natsu lui avait déjà pardonné, ou plutôt qu’il ne lui en avait jamais voulu, mais dès qu’il s’agissait de Deliora, il perdait tous ses repères et ne pensait plus qu’à lui. Il avait souvent reproché à son rival d’agir bêtement et sans réfléchir dès qu’Igneel hantait ses pensées, mais il était lui-même si obsédé par la créature qui avait détruit sa vie que tout ce qui touchait à lui de près ou de loin l’aveuglait de haine. Il parvenait à la dompter pour le moment, mais plus ils approcheraient de la vérité et de Zeref, plus elle deviendrait profonde et aveuglante. Il ne serait véritablement apaisé que lorsque tout ce que Deliora avait laissé derrière lui serait éradiqué et qu’il n’existerait plus en ce monde la moindre trace de lui. Il avait cru être enfin libéré de ce fardeau lors des événements de l’île Galuna, mais il semblait que rien n’était encore terminé, et il était de son devoir d’achever ce qu’Ul avait commencé. Et c’était par ailleurs le seul moyen de se pardonner pour ce que ses actes passés infligeaient maintenant à Natsu.

Ragaillardi par les réflexions déterminées que les paroles de Zexion avaient éveillées et bien décidé à réparer ses erreurs, il prit l’air le plus indifférent possible, et malgré le petit sourire satisfait qui n’échappa à personne, répliqua avec un dédain très mal simulé :

- Pff, pas la peine de me le dire.

Zexion ne put que ricaner silencieusement face à cette réaction prévisible à plusieurs kilomètres, et tandis que les lèvres d’Erza s’étiraient pour former un petit sourire discret, Lucy donna une tape du plat de la main dans le dos de Gray, le faisant basculer légèrement en avant. Il se tourna vers elle en haussant un sourcil interrogateur et Lucy s’exclama, moqueuse :

- C’est quoi ce sourire niais que tu nous fais !

Gray cligna des yeux puis sembla réaliser ce que ses lèvres exprimaient car son léger sourire disparut tandis qu’il contestait sa remarque :

- J’souris pas !
- Ouais c’est ça ! T’es vraiment attaché à Natsu en fait, hein Gray ?
- Raconte pas n’importe quoi ! Je... je m’en fous de ce débile...
- Haha, t’es tout gêné !
- Lucy ! Arrête ça je plaisante pas !

Alors que Gray sentait ses joues s’embraser de gêne, Lucy le pointa du doigt avec un air goguenard et reprit sur un ton faussement étonné :

- Ah ! Il est tout rouge maintenant !
- Lucy !

La jeune fille ricana face à l’expression déconfite du mage de glace et ce dernier soupira avant d’esquisser un nouveau sourire. Lucy avait vraiment l’incroyable don de le détendre et de l’apaiser. Il lui était profondément reconnaissant d’avoir su se montrer aussi fidèle à elle-même et de se préoccuper ainsi de lui malgré les tourments avec lesquels elle devait sûrement déjà se débattre. Elle n’était peut-être pas la plus puissante des mages, mais elle avait toujours eu le cœur sur la main, et sa force avait toujours résidé dans ce cœur juste et généreux qui la poussait à penser aux autres avant elle-même et lui conférait le courage de maîtriser ses émotions au profit d’autrui. Elle était émotionnellement profondément ébranlée par ce qui était arrivé à Natsu, et elle parvenait pourtant à refouler ses sentiments pour le soulager des siens. Elle était forte, bien plus que lui.

La mage stellaire cessa de rire lorsqu’elle remarqua l’expression détendue de son ami, et sourit à son tour. Gray l’observa quelques instants puis soupira à nouveau.

- T’es vraiment pas croyable, Lucy.

Le sourire éclatant de cette dernière se mua en fierté, et elle bomba le torse, les poings sur les hanches.

- Héhé, je sais !

Alors que Lucy bandait fièrement des muscles illusoires et que Gray se lamentait sur son attitude excessive sous les yeux maternels d’une Erza attendrie, Zexion observait leur petit manège sans comprendre d’où ils tiraient cette assurance et cette vitalité éblouissante, totalement dépassé par leur comportement. Plus il les connaissait et les voyait agir, moins il les comprenait. Comment pouvaient-ils être aussi lumineux alors que la situation était si critique ? Ce n’était pas la première fois qu’ils se comportaient ainsi, mais il était toujours aussi pris au dépourvu par cette attitude totalement contraire à ce qu’elle devrait être en ces temps difficiles, et se sentait chaque fois un peu plus fade et sans intérêt. Il voudrait tellement être comme eux et comme Natsu, être capable de resplendir ainsi de courage... Mais plus il les côtoyait, plus il sentait ce but s’éloigner, et plus il doutait d’un jour réussir à être digne d’eux.

Plongé dans ces sentiments douloureux de différence et de morosité, il ne remarqua pas que l’atmosphère avait repris son sérieux et sursauta lorsque Gray demanda soudainement :

- Au fait Zexion, toi aussi t’es touché par la malédiction, pas vrai ? Alors pourquoi tu ne présentes pas les mêmes symptômes ?

Le conteur cligna plusieurs fois des paupières pour se remettre les idées en place, et répondit après avoir rassemblé ses esprits :

- Euh... oui, c’est parce que la malédiction n'a pas le même effet, les mêmes conséquences suivant la personne qui en est affectée.
- C’est-à-dire ?
- Eh bien, les fragments ont une conscience à part entière, et choisissent leur hôte à leur guise. Dans le cas de Natsu, le fragment qui lui a apposé la malédiction a le pouvoir de transformer son corps et de le désintégrer petit à petit. C'est pourquoi elle a cet effet sur lui, et pas sur moi.
- Et quels effets elle a sur toi ?
- Elle m'empêche d'utiliser correctement ma magie, et la pompe petit à petit, m'infligeant une violente douleur lorsque j'essaye de l'utiliser. La seule que je peux utiliser sans douleur est celle des Dragon Slayers. Mais malgré ça, l'utiliser est encore plus dangereux, et accélère considérablement l'absorption de ma magie, c’est pour ça que j’évite d’en faire usage. Lorsque la malédiction en aura drainé la totalité, je mourrai. Mais de tous ceux qui en sont atteints, Natsu est sans doute celui qui souffre le plus, la douleur est omniprésente, quelles que soient les circonstances. Bien sûr, l'utilisation de sa magie, quelle qu'elle soit, accélère le processus et aggrave davantage son état, mais même sans en faire usage, les crises surviennent sans prévenir et il ne peut rien contre ça.

Le silence retomba de nouveau, et l’atmosphère récemment allégée par le petit spectacle de Lucy et Gray retrouva une teinte sombre. Ils s’efforçaient tous de rester optimistes, mais au fond d’eux la peur planait comme une épée de Damoclès au-dessus de leur tête. Car si chaque fois que Natsu faisait usage de sa magie le processus franchissait une nouvelle étape, gagner cette bataille s’avérerait encore plus difficile. Le mage de feu devait l’utiliser plus d’une fois par jour et avait dû s’en servir régulièrement depuis son départ, le rapprochant encore un peu plus vite de la mort qui lui tendait les bras, et il devenait presque impossible de prévoir le moment où son corps aurait franchi sa limite. Ils ne pouvaient lui interdire de l’utiliser car ils savaient pertinemment qu’il en aurait besoin pour ne serait-ce que se défendre de tous ceux qui lui voulaient du mal, que ce soit Xemnas, Xehanort, Zeref ou même l’armée lüditzienne, et ils n’étaient pas assez confiants en leur victoire pour se permettre d’affirmer qu’ils pourraient le protéger envers et contre tout. Tout ce qu’ils pouvaient faire, c’était de le convaincre d’en faire usage avec le plus de modération possible en attendant qu’ils trouvent un moyen de le sauver, ce qui connaissant l’impétuosité légendaire du mage de feu ne serait pas chose aisée.

Ils réalisaient maintenant l’impact qu’avait sa magie sur son corps, et ils ne pouvaient que se sentir coupable. Ils s’étaient doutés que la conséquente puissance magique qu’il avait dépensée pour combattre l’invocation de Xemnas avait joué son rôle dans la crise qui s’était manifestée ensuite, mais pas à ce point. Si seulement ils avaient su ce que causait l’utilisation de sa magie sur son corps, jamais ils ne l’auraient à ce point poussé dans ses retranchements. Ils avaient cru l’aider, mais ils n’avaient au contraire fait qu’empirer les choses. Ils auraient dû remarquer la précarité de son état physique mais encore une fois, l’euphorie de l’avoir retrouvé les avait détournés des choses importantes, les avait aveuglés, et Natsu en payait maintenant le prix. S’ils ne s’étaient pas aussi lâchement laissés convaincre par cette si attirante illusion que tout allait maintenant pour le mieux et que plus rien ne pouvait les atteindre, s’ils avaient insisté pour combattre à ses côtés et n’avaient pas accepté de rester sagement à l’écart pendant qu’il se démenait pour les débarrasser de la menace qui pesait sur eux, il aurait utilisé moins d’énergie et de magie, ses blessures ne se seraient peut-être pas rouvertes et la crise n’aurait jamais eu lieu, ou au moins pas avec cette ignoble violence. Et il suffisait d’y ajouter leur responsabilité dans l’apparition de ce dragon expliquée par Cynéa pour achever leur sentiment de culpabilité. C’était parce qu’ils s’étaient bêtement rués dans le piège de Xemnas que celui-ci avait pu faire pression sur Natsu et le forcer à venir à leur secours, et c’était à cause d’eux que son invocation les avait retrouvés, obligeant le mage de feu à le combattre alors qu’il était déjà extrêmement affaibli. C'était en grande partie de leur faute si maintenant, derrière cette porte, Natsu combattait une douleur sans commune mesure, et avait frôlé la mort. Ils avaient commis erreur sur erreur, et ce n’était même pas eux qui en subissaient les conséquences.

Mais ils savaient que le passé ne pouvait être changé, et ils ne pouvaient plus que prier pour que Natsu s’en sorte sans séquelles trop graves, et apprendre de leurs erreurs pour que jamais elles ne se reproduisent et que Natsu n’en fasse les frais à leur place. Il était inutile de s’apitoyer sinon se faire du mal.

Alors, s’efforçant de penser à autre chose, Lucy préféra changer de sujet et demanda :

- Comment se fait-il que tu saches utiliser deux types de magie ?
- Que ce soit la magie des Dragon Slayers ou de la magie ordinaire, ma propriété est le vent. Mais je ne suis pas un Dragon Slayer ordinaire dans le sens où je maitrisais déjà la magie avant que le dragon du vent, Aeris, ne m'enseigne la magie des Dragon Slayers.
- Je vois...

Zexion avait parfaitement conscience de l'impact qu'avaient eu sur eux toutes ces révélations successives, et il comprenait mieux que quiconque ce qu’ils pouvaient ressentir, il vivait la même chose depuis si longtemps qu’il en avait presque oublié l’origine. Mais comparée à la sienne, leur faute était minime et si peu répréhensible qu’elle n’en était à ses yeux même pas une. Ils culpabilisaient pour des choses qu’ils n’avaient jamais cautionnées et qu’ils n’auraient jamais pu prévoir ou éviter, alors que lui, il les avait voulues et même savourées. Les raisons qui les avaient poussés à commettre cette faute n’évoquaient que noblesse et amitié, et les siennes n’avaient été que trahison, égoïsme et cruauté. Ils n’avaient rien à se faire pardonner, mais par compassion et amour pour Natsu, ne pouvaient s’empêcher de remettre en cause le moindre acte qui aurait pu être la cause des souffrances de leur ami, et le regretter. Mais lui dont l’âme était si souillée, il avait désiré que Natsu souffre, qu’il sombre, et qu’il meure pour lui. Et même s’il le regrettait maintenant, même si au fond il n’avait jamais voulu lui faire tant de mal, rien ne pourrait plus effacer les plaies béantes qu’il avait infligées au cœur de son ami d’enfance. Que Natsu lui ait pardonné ne changeait rien à cela. Ces blessures étaient devenues des cicatrices sanguinolentes, mais étaient toujours là, prêtes à se rouvrir à la moindre occasion. Les dégâts causés étaient irréversibles. Alors il ne pouvait accepter, eux qui n’avaient pensé qu’à son bien-être, de les voir souffrir pour une faute qu’ils n’avaient tout simplement pas commise. Il ne les laisserait pas abandonner comme il l’avait fait, et devait être le vent qui raviverait la flamme de leur détermination, avant qu’elle ne s’éteigne à jamais. Il n’avait plus le droit de se prétendre être proche de Natsu, il lui était interdit de profiter de sa générosité pour recoller les morceaux éparses de leur amitié ou d’agir comme si elle ne s’était jamais brisée, devait garder ses distances comme le traître qu’il était et ne pas essayer de soulager son propre égo en se mêlant à ses amis comme s’il en faisait partie. Il n’avait pas sa place parmi ceux-ci, eux qui lui avaient toujours été fidèles, qui ne pensaient qu’à sa sécurité et son bonheur, et qui n’éprouvaient que de nobles et bienveillants sentiments à son égard. Mais même si cela lui était interdit, il pouvait au moins agir en leur faveur et en celle de Natsu en aiguisant leur détermination, en les guidant vers le chemin au bout duquel ils pourraient enfin soulager le mage de feu de ses souffrances, en faisant en sorte que, eux qui avaient le droit de se prétendre être ses amis, le mène à la salvation. C’était tout ce qui lui était autorisé de faire pour Natsu, et c’était un rôle qu’il porterait jusqu’au bout et avec fierté, et qui commençait dès maintenant. Il débarrasserait ses amis des doutes et de la culpabilité qui entamait leur détermination.

Poussé par ses résolutions, il prit une grande inspiration et déclara :

- Personne n’aurait pu prévoir ce qui se produirait, c’était inévitable et ce n’est sûrement pas votre faute. Natsu n’en a jamais pensé et n’en pensera jamais ainsi, quoi que Cynéa ait pu vous dire. Elle a rencontré Natsu il y a seulement quelques mois, mais elle s’est déjà beaucoup attaché à lui et a de nombreuses fois tenté de lui redonner un peu de bonheur, de lui arracher un vrai sourire sans jamais y parvenir, alors elle n’arrive pas à accepter que vous ayez réussi là où elle a échoué.

Il s’arrêta un instant pour reprendre son souffle, mais ne laissa pas le temps à quiconque de méditer sur ses paroles et poursuivit sans attendre de réaction de qui que ce soit, après avoir fermé les yeux pour s’imprégner des quelques images qui composaient ses propres souvenirs et des émotions qu’ils suscitaient en lui :

- Cela va peut-être vous surprendre, mais cela faisait bien longtemps qu’il n’avait pas ri, et c’est grâce à vous qu’il en a été capable, qu’il a retrouvé un peu de joie de vivre. S’il y a quelqu’un qui peut le sauver, son cœur comme sa vie, c’est bien vous. Inutile de compatir, de le prendre en pitié ou d’agir différemment envers lui, c’est de votre vitalité et de votre courage dont il a besoin. Restez comme vous êtes et comme vous l’avez toujours été envers lui, et vous serez le plus efficace des remèdes contre la douleur qu’il a dû supporter et qu’il devra supporter dans l’avenir. J’en suis sûr.

Cette fois, l’éternelle question qui remettait en cause les secrets de Zexion sur la manière dont il pouvait être au courant de cela ne leur effleura même pas l’esprit. Malgré la tristesse de penser que leur Natsu d’habitude si gai et plein de vie n’ait pas ri une seule fois depuis son départ, le simple fait d’imaginer qu’ils pouvaient être le soutien vital sur lequel il s’appuierait pour surmonter ses souffrances les réconfortait dans leur objectif. Rester eux-mêmes comme le suggérait Zexion tout en sachant que Natsu avait vécu des choses assez douloureuses pour en perdre le sourire serait difficile, mais ils savaient néanmoins que s’apitoyer sur son sort ou le prendre en pitié ne l’aiderait pas, au contraire. Pour lui, même si ce serait dur, ils feraient l’effort de transformer le désespoir en espoir, la douleur en bien-être, la tristesse en joie, les larmes en sourires, les pleurs en rires. Pour qu’il puisse espérer, sourire et rire à nouveau, comme avant. Ils deviendraient ce remède mentionné par Zexion, ceux qui engloutiraient ses tourments, qui les scelleraient dans l’oubli, le vaccin contre tous ses maux.



« Je scellerai tes tourments »



Les mots et le visage d'Ul s’imposèrent dans la mémoire de Gray, et il se sentit plus déterminé que jamais. Ces paroles prenaient à présent tous leurs sens. Tout comme son maître avait sauvé son âme, il sauverait celle de Natsu, à n'importe quel prix. Il effacerait à jamais sa souffrance, lui rendrait ce qu'il avait perdu, récupèrerait ce qu'il avait abandonné. Leur amitié, sa joie de vivre, son sourire, ses souvenirs, son père, sa guilde et tous ses amis, sa vie... Tout. Sans exception et quel que soit le prix à payer, c’était à la fois un souhait et un devoir, envers Natsu et envers Ul elle-même. Tout comme il avait porté la responsabilité de la mort d’Ul, il porterait celle des souffrances de son rival, perpétuerait les volontés de son maître en éradiquant le moindre de ses tourments, les siens comme ceux de Natsu. Et cela commençait par effacer la moindre trace de Deliora de la surface de cette terre, pour que le sacrifice d’Ul ne soit pas vain et que Natsu redevienne celui qu’il avait toujours été. Il n’avait pas oublié, et n’oublierait jamais, qu’il était responsable de l’existence des fragments de Deliora et de tout ce qu’ils avaient causé. S’il n’avait pas désiré la vengeance de ses parents et de son village, Ul ne serait pas morte en scellant Deliora, Lyon n’aurait pas voulu le libérer de sa prison de glace pour le défier, Deliora n’aurait jamais été détruit, les fragments n’auraient jamais existé. Même si Zexion affirmait que ce n’était de la faute de personne, il ne connaissait rien de cette histoire, et sa culpabilité ne s’en irait que lorsque le destructeur de son passé serait éradiqué, qu’il aurait rendu à Natsu sa vie, qu’il aurait honoré la mémoire d’Ul. Et surtout, lorsque le créateur de ce monstre aurait péri. Tant que Zeref serait en vie, ses créations continueraient de détruire, tuer et massacrer des villes et des vies, semant la destruction sur leur passage, arrachant le bonheur à des familles comme la sienne. Il détruirait la moindre d’entre elles sans distinction de forme ou de couleur, et les renverrait dans le néant duquel elles étaient issues. C’était une mission personnelle qu’il mènerait à bien à tous les prix, et qu’il poursuivrait toute sa vie s’il le fallait. Et elle commençait par Deliora, celui qui en plus d’avoir détruit sa vie, détruisait celle d’un ami. Il l’empêcherait de lui nuire encore, et ferait alors taire ses souffrances, comme son maître avait fait taire les siennes. Il ferait pour Natsu ce qu’Ul avait fait pour lui.

Un grincement sonore le sortit de ses souvenirs et il sentit son cœur se serrer d’angoisse en comprenant que le bruit ne pouvait provenir que d’un seul endroit. Il se détourna vers son origine et ne fut pas surpris de voir Cynéa apparaître à l’embrasure de la porte qui venait de s’ouvrir. La jeune fille s’arrêta sur le seuil tout en retirant les gants couverts de sang qu’elle portait, la mine pâle et l’air absent. Tout le monde remarqua à quel point elle était livide mais personne ne s’en préoccupa, ne sachant sur quel compte mettre cette constatation et de toute façon trop nerveux pour penser à autre chose qu’à la personne qui reposait dans la pièce qu’elle venait de quitter. Ils se précipitèrent sur elle pour l’assaillir de questions, auxquelles elle ne répondit pas, irritée par leur agitation qui l’avait détournée de ses pensées.

- Stop !

Ses assaillants se turent à sa soudaine hausse de ton et Cynéa soupira d’exaspération, énervée de devoir encore avoir affaire à eux.

- Vous allez me laisser parler, oui ?! Je n'ai fait que soigner au maximum ses blessures rien de plus. C'est pas maintenant qu'il va mourir, alors calmez-vous un peu !
- Comment va-t-il ? Demanda Erza de la voix la plus calme possible.
- Bien. Autant qu'il puisse l'être. Il est encore inconscient, mais la douleur a presque disparu.
- Je suis tellement soulagée...
- On peut le voir ? Renchérit Gray.
- Oui. Mais avant, laissez-moi vous dire une chose : même si la crise est passée, sa douleur ne partira jamais entièrement. Et comme toujours, il va la dissimuler quand il se réveillera et va faire comme si de rien n’était, alors ne vous fiez pas à l'apparence qu'il pourra donner et faites un peu attention à ce que vous faites ou ce que vous dites. C’est vrai que vous avez pu lui procurer un peu de joie, mais ne vous leurrez pas pour autant. Au final, il en souffrira plus que si vous n’aviez rien fait, et même si vous avez l’impression qu’il va bien, ce n’est pas vrai et ça ne le sera jamais. Il s’efforce de paraître en bonne santé, physique et morale, et ça continuera tant que vous serez là, parce qu’il n’a pas abandonné l’idée de mourir pour sauver les fesses de Zexion, et les vôtres par la même occasion.
- Tu tiens beaucoup à lui, n’est-ce pas ?

L’agacement de Cynéa disparut instantanément et elle fixa Erza avec surprise, prise au dépourvu par cette question sans aucun rapport avec ses mises en garde. Non seulement elle ne comprenait pas pourquoi elle lui posait une question pareille alors qu’elle venait de les accuser avec tant de froideur, mais elle ne savait surtout pas quoi lui répondre. Elle n’avait jamais été douée avec les mots lorsqu’il s’agissait de sentiments, surtout envers Natsu, et elle s’était toujours débrouillée pour les cacher derrière son indifférence et son arrogance, comme pour dissimuler sa sensibilité et devenir quelqu’un d’autre à des yeux extérieurs. Elle n’aimait pas qu’on lui montre de l’affection, car elle avait toujours été seule et qu’elle n’était pas habituée à être aimée ou même appréciée, même lorsqu’elle ne s’était pas encore enfermée dans son cocon d’arrogance. Elle avait préféré devenir quelqu’un de désagréable, presque détestable, pour que ce manque d’affection à son égard devienne justifié, qu’elle puisse au moins se dire qu’il y avait une raison pour que personne ne l’apprécie vraiment. Mais sa carapace de dédain se fissurait chaque fois qu’on lui adressait le moindre sentiment bienveillant ou affectueux et elle ne supportait pas que quiconque ne voit son cœur à travers ces fissures, elle en était profondément gênée et déstabilisée. C’est ce qui se passait en ce moment même, et dès que Natsu était impliqué c’en était encore bien plus difficile à gérer pour elle, car il était le seul à avoir vu, ne serait-ce qu’un peu, ce que cachait cette personnalité montée de toutes pièces et volontairement entretenue depuis si longtemps qu’elle en avait oublié le jour où elle l’avait créée. Garder contenance face à l’éventuelle affection qu’elle portait à Natsu lorsqu’on la lui exposait ouvertement sous le nez était difficile, et elle détestait déjà l’image qu’elle donnait d’elle en paraissant aussi troublée par la question d’Erza. Tout ce qu’elle parvint à faire pour conserver un peu d’assurance, bien qu’affreusement bancale, fut de détourner les yeux, et de répondre sèchement en rougissant légèrement :

- C’est un idiot.

Erza s’était attendue à ce genre de réponse, et n’eut aucun mal à lire à travers sa réaction et ses mots toute la reconnaissance et l’affection qu’elle portait au mage de feu. Elle ne put qu’en esquisser un petit sourire, réalisant qu’elle avait visé juste et heureuse que Natsu, dans son malheur, avait eu quelqu’un comme elle auprès de lui. Elle avait dû être un réel soutien dans les épreuves qu’il avait eues à surmonter, et pour ce seul fait elle lui en était profondément reconnaissante, peu importe combien elle pouvait être désagréable envers eux. Elle avait compris qu’elle ne les aimait pas, et même si elle n’appréciait pas qu’elle les juge sans les connaître, elle n’arrivait pas à lui en vouloir, car elle savait son attitude pas vraiment représentative de ce qu’elle ressentait, aussi peu qu’elle la connaissait. La jeune fille avait dû être témoin de la plupart des choses qu’avait subies le mage de feu contrairement à eux, et elle se doutait qu’elle connaissait mieux qu’eux ce nouveau Natsu. Ça ne lui plaisait pas, elle détestait ce triste sentiment de sentir qu’il était devenu comme un inconnu pour elle, mais le nier était purement inutile et ne ferait que la replonger dans l’illusion dans laquelle elle et ses amis avaient baigné depuis qu’ils l’avaient retrouvé. Pour rien au monde ils ne devaient y retourner, ou ils ne feraient que reproduire leurs erreurs et lui faire plus de mal. Elle comprenait pourquoi Cynéa les avait prévenus de rester vigilants lorsqu’ils interagissaient avec Natsu, et elle ne pouvait lui reprocher de leur en vouloir pour s’être comportés comme ils l’avaient fait, quand bien même elle n’acceptait pas qu’elle s’adresse à eux comme s’ils n’avaient aucun droit de se soucier de leur ami et de vouloir le sauver. Elle ne supporterait pas qu’elle les ralentisse dans cet objectif et si cela devait arriver, elle serait tenue de mettre les choses au clair avec elle, qu’elle comprenne qu’ils n’abandonneraient pas et qu’elle n’était pas en droit de leur interdire quoi que ce soit, eux qui le connaissaient depuis l’enfance.

Alors que Gray avait simplement haussé les épaules comme s’il ne comprenait pas qu’on puisse tenir à quelqu’un d’aussi énervant et stupide que son rival, Lucy avait baissé la tête, bien plus touchée émotionnellement par les mots de Cynéa que ne l’était Erza. Si cette dernière restait objective et ne se laissait pas impressionner par ses propres sentiments, la constellationniste, au contraire, s’y était plongée sans résister et ne pouvait s’empêcher de douter. Elle était tout aussi reconnaissante envers Cynéa de s’être occupée de Natsu autant sur le plan physique qu’émotionnel, d’avoir été là pendant qu’elle n’avait pu l’être elle-même, et l’affection qu’elle semblait lui porter la rendait heureuse pour Natsu, mais elle avait l’horrible impression de ne servir à rien, d’être impuissante face aux souffrances de son ami. Les mots de Zexion et de Cynéa se contredisaient mutuellement, et le doute s’était immiscé, la laissant pantelante. Elle n’était maintenant plus très sûre de ce qu’elle devait faire, de la façon dont elle devait agir devant Natsu pour que tout se passe bien et sans douleur pour personne. Alors elle redoutait de plus en plus le moment où il se réveillerait, elle avait peur de se tromper dans son choix et de lui faire encore plus de mal en agissant de la mauvaise façon. Devait-elle faire comme si de rien n’était comme l’avait conseillé Zexion, ou peser le moindre de ses mots ou de ses actes comme l’ordonnait Cynéa ? Cela pouvait être l’un, l’autre, ou un peu des deux, et elle se trouvait totalement démunie face à cette situation ambigüe.

Secouant la tête pour chasser ses hésitations sans grand succès, elle s’empressa de changer le sujet, posant la question qui la hantait depuis que Zexion avait évoqué la possibilité que la crise se reproduise avec cette même atrocité :

- Je... je peux te poser une question, Cynéa-chan ?

Cette dernière reprit contenance et ne put qu’accepter sa demande lorsqu’elle remarqua son air triste et angoissé.

- Quoi ?
- Est-ce qu’il y a un risque... que les prochaines crises soient aussi violentes que celle-là ?
- Normalement non. Peut-être la prochaine crise ou même celle d’après pourra être plus intense que d’habitude puisqu’il n’a pas encore récupéré des événements récents, mais elle ne le sera jamais autant que celle qu’il vient de subir. C’était un cas à part, un concours de circonstances.
- Et un concours de quelles circonstances, Cynéa-chan ?

L’intervention autoritaire d’Erza dans la conversation ne plut pas vraiment à la jeune fille, qui la considéra avec une certaine agressivité que la mage rousse lui rendit, entamant un duel de volonté entre elles. Mais Cynéa ne céda pas pour autant et répondit sèchement :

- Ça ne vous regarde pas.
- Tout ce qui touche à notre ami nous regarde. Dis-nous.
- Non.

Erza fronça les sourcils, mécontente. Elle n’avait d’habitude aucun mal à se faire entendre et obéir, mais c’était la première fois qu’elle se confrontait à quelqu’un d’au moins aussi autoritaire qu’elle et elle sut qu’elle ne pourrait pas lui tirer les vers du nez sans recourir à la force. Elle préféra donc se raviser et abandonner l’idée d’en savoir plus, l’assurance que cette horrible crise ne se reproduirait pas lui suffisant pour le moment. Et elle avait l’intime conviction que Cynéa ne faisait cela que dans l’intérêt de Natsu. Zexion leur avait dit qu’elle ne refusait rien au mage de feu et qu’elle se pliait toujours à ses volontés, alors elle s’était convaincue que celui-ci avait personnellement intimé la jeune fille de rester silencieuse sur le sujet et qu’elle ne pouvait donc pas lui en vouloir d’être aussi catégorique et de ne rien leur dire. Même si elle nuisait à leur progression sur le chemin de la libération de Natsu, elle n’entravait pas celui des désirs du jeune homme, ce qui ne pourrait que l’aider à se sentir mieux. S’il ne voulait pas qu’ils sachent ce qui lui était arrivé et que ses efforts pour que cela soit le cas devenaient vains, elle imaginait d’avance dans quel état il pourrait être. Alors elle s’efforçait de se dire que c’était pour le mieux qu’ils ne soient pas au courant, d’autant plus que le savoir ne les aiderait sûrement en rien dans le but qu’ils s’étaient fixés. Elle se contenta donc d’accepter les souhaits de Cynéa et de Natsu, et répondit d’une voix ferme mais sans agressivité :

- Comme tu voudras, on finira de toute façon par le savoir.

La conversation se clôtura ainsi et Cynéa fit volte-face pour entrer à nouveau dans la chambre, rapidement suivie par la masse agitée et angoissée que formaient Zexion et les mages de Fairy Tail. A peine furent-ils entrés et s’étaient-ils approchés de leur ami alité que Cynéa, après s’être adossée contre le mur à côté de la porte, les prévint froidement :

- Vous pouvez rester, mais seulement quelques minutes. Il lui faut du repos.

Sans acquiescer ou répondre, Erza posa une main sur celle de Natsu et s'aperçut avec soulagement qu'elle s'était réchauffée. Lorsqu’elle avait aidé Gray à installer sous les draps leur ami inconscient et à ralentir l’hémorragie, il était si glacé que sans les mimiques de douleurs qui avaient agité son corps, elle aurait facilement cru qu’il était mort. Son visage endormi était maintenant serein, et elle sourit tendrement, rassurée. Même si ce n’était que quelques heures ou peut-être quelques jours de répit, son supplice était terminé. Et c’était tout ce qui importait pour le moment.

Lucy se rassit sur sa chaise et contempla son ami tranquillement bercé par le sommeil, à la fois rassurée et anxieuse. De nouveaux bandages à présent immaculés de toute trace de sang ou de sueur enserraient ses blessures, et lorsqu’elle remarqua les dizaines de flacons ouverts sur la table de l’autre côté du lit, elle se demanda ce que Cynéa avait bien pu faire de particulier pour qu'elle exige d'être seule. Elle avait le sentiment qu'elle leur cachait quelque chose, ainsi que Zexion, mais avait compris qu’ils ne voulaient simplement pas qu'ils voient l'état de son corps en dégénérescence, tout autant qu’ils souhaitaient respecter la volonté de Natsu de leur épargner cette vision putride. Rien que d'imaginer à quoi ses blessures pouvaient ressembler lui donnait des hauts-le-cœur et elle bénissait presque le ciel de ne pouvoir se lamenter de savoir à quoi ressemblait un corps pourrissant de l’intérieur. Le simple fait d’y penser était déjà une redoutable épreuve et elle admirait Cynéa d’être assez forte pour supporter de le voir et de le soigner.

Dans un élan de tendresse incontrôlée, elle posa affectueusement une main sur son front, soulevant avec douceur les mèches de cheveux qui le recouvraient et sentit les larmes lui picoter les yeux tandis qu’elle la faisait glisser sur le visage du jeune homme, profondément affectée par son absence d’expression. Elle la retira brusquement en réalisant ce qu’elle faisait mais plus que de se sentir gênée, elle fut presque attristée par son propre geste, qui témoignait de tout ce qui avait changé entre elle et le mage de feu. Jamais auparavant elle ne se serait permis une telle marque d’affection et encore moins devant d’autres personnes, mais en cet instant, avec la pensée de tout ce qu’il avait vécu et enduré, elle s’était presque sentie obligée de lui prouver à quel point il comptait pour elle, en espérant qu’il s’imprégnerait de ses sentiments, qu’il les sentirait affluer et le soulager dans son inconscience, et qu’il sache alors qu’elle serait toujours là pour lui. C’était lui qui d’habitude l’avait toujours soutenue et protégée, et maintenant que les rôles semblaient s’être inversés et qu’elle se devait de lui rendre la pareille, tout ce qu’elle pouvait faire était de lui montrer que bien qu’impuissante, elle était là, tout simplement, et qu’elle ne l’abandonnerait pas. Elle avait espéré une réaction apaisée, ou ne serait-ce qu’un tressaillement pour pouvoir se prouver à elle-même qu’il était sensible à sa présence et qu’elle était donc capable de faire quelque chose pour lui, mais il n’avait même pas frissonné, était resté tristement inerte. Et elle avait beau savoir qu’il était inconscient et qu’il était donc normal qu’il demeure inanimé, son absence de réaction lui faisait mal, car elle démontrait que dans son état, plus rien ne pouvait le soulager, pas même l’assurance que ses amis se trouvaient à ses côtés pour l’aider et le soutenir. Ce qui auparavant avait toujours été la principale source de courage et de bonheur du mage de feu. Elle en était certaine à présent : rien n’était plus pareil, tout avait changé. Ces six mois de séparation avaient métamorphosé leur ami, transformant à son tour, irrémédiablement, le lien qui l’unissait à eux.

Serrant les poings sur ses genoux à cette triste constatation, Lucy tenta du mieux qu’elle put de refouler ses larmes, et renifla silencieusement tout en observant le visage inexpressif de Natsu. Gray et Zexion, qui étaient volontairement restés un peu en retrait pour des raisons distinctes, entendirent sans mal l’expression de sa tristesse et se contentèrent de fermer les yeux pour joindre discrètement leurs sentiments aux siens, tandis qu’Erza tentait à nouveau de la réconforter en posant une main bienveillante sur son épaule, contact auquel la mage stellaire tressauta. Tout le monde demeura silencieux pendant plusieurs secondes, puis, exaspérée par la mollesse de leur réaction et de leur attitude qui lui était si oppressante, Cynéa intervint :

- La nuit tombe. Vous devriez partir vous coucher et le laisser se reposer.
- Je veux rester là, protesta Lucy sur un ton sans appel.

La jeune fille haussa un sourcil, surprise et un peu contrariée par son refus catégorique d’obtempérer. Elle n'avait pas l'habitude que quiconque conteste ses ordres mis à part Natsu et elle n'aimait pas ça, mais pour une fois, elle n'avait pas d'argument contre et quoi qu’elle puisse en laisser supposer, l’acte de Lucy envers Natsu l’avait touchée. Elle n’avait pas le cœur à lui refuser cette requête après qu’elle se soit montrée aussi affectée par l’état du jeune homme, et aussi affectueuse à son égard. Elle comprenait ses sentiments même si elle ne l’admettrait jamais à qui que ce soit hormis elle-même, et elle se mettait à sa place. Elle ne l’aimait pas spécialement, mais dès que cela concernait Natsu et son bien-être, elle était prête à réviser tous ses jugements et à se montrer indulgente envers ceux qui s’en préoccupaient, quand bien même Lucy n’avait aucune idée de ce que ses actes signifiaient pour le mage de feu. Ce dernier avait tant été rejeté et presque haï par l’être humain durant ces six derniers mois qu’elle n’arrivait pas à réellement détester ses amis de guilde alors qu’il comptait tant à leurs yeux, quels que soient les torts qu’ils pouvaient lui causer. Elle avait le sentiment qu’eux, au moins, ne considéreraient jamais Natsu d’un œil mauvais comme beaucoup l’avaient fait en découvrant la vérité, qu’ils l’aimeraient pour ce qu’il était et pas pour ce qu’on avait voulu faire de lui.

Alors, même si elle aurait préféré rester un peu seule avec son ami convalescent comme elle avait pris l’habitude de le faire après chaque crise et profiter de cette solitude pour autoriser ses émotions à se libérer un peu, elle n’était pas assez cruelle pour refuser une telle demande.

- Fais comme tu veux. Mais je ne veux voir qu'une seule personne ici. Les autres vous allez vous coucher ! En plus vous êtes encore blessés. Du balai !

Ils aimaient vraiment de moins en moins le ton que la fillette prenait avec eux, notamment Gray qui se sentait un peu écorché dans sa fierté d’être ainsi mené par le bout du nez par une inconnue qui ne lui était supérieure que par les connaissances et les savoirs qu’elle possédait de la situation et qu’eux ignoraient, et par le vécu qu’elle semblait avoir partagé avec Natsu lorsqu’ils étaient séparés de lui. Il n’en détestait que d’autant plus sa propre ignorance, et cela ne le rendait que plus nerveux et irritable. Bien décidé à ne plus se laisser faire plus longtemps et à se défendre face à l’agressivité non dissimulée de Cynéa à leur égard, il décroisa les bras et s’avança vers elle, menaçant. Le bras que tendit Erza devant lui l’interrompit dans son acte, et il se tourna vers elle en l’interrogeant du regard, sans comprendre.

La jeune femme, sans même le regarder, abaissa la main, sourcils froncés. Le caractère bien trempé de Cynéa et l’impétuosité de Gray ne se mariant guère avec le mot « retenue », elle s’était sentie dans l’urgence d’empêcher une quelconque intervention du mage de glace, qui n’aurait fait qu’empirer les choses. Elle n’était pas prête à se ratatiner devant Cynéa, mais elle savait néanmoins qu’avec elle, la froideur et l’autorité auraient davantage d’impact qu’une agressivité marquée. Son fort caractère n’était pas un mal en soi, mais elle dépassait parfois les bornes et Erza n’aimait pas du tout laisser quelqu’un d’autre lui dire quoi faire. Vissant avec animosité ses pupilles dans celles de Cynéa, elle répliqua avec le plus d’assurance possible :

- Cynéa-chan, on a bien compris que tu n'aimais pas notre présence et que tu ne nous appréciais pas, mais on ne compte pas partir et il va falloir t'y faire. Nous sommes ses amis, il est notre ami, depuis si longtemps que tu n'étais toi-même pas né. Je ne prétends pas notre lien avec lui plus fort que le tien et je sais que tu tiens à lui au moins autant que nous, mais n’agis pas comme si nous n’étions pas en droit de nous préoccuper de son sort et ne prends pas ce ton avec nous trop longtemps. Ma patience a des limites.

Sur ces menaces, Erza sortit sans attendre de réponse, laissant Cynéa totalement abasourdie. Elle avait remarqué dès son premier échange avec elle que cette femme dégageait une aura très puissante d’autorité et d’assurance et qu’elle était la plus inébranlable du groupe, mais jamais elle n’aurait imaginé qu’elle puisse l’être autant. L’atmosphère qui s’était imposée lorsqu’elle avait parlé lui avait semblé s’embraser, et elle s’était retrouvée totalement impuissante devant ses menaces qui pourtant avaient profondément entamé son calme. La manière si maternelle qu’elle avait eu de lui faire remarquer qu’elle semblait très attachée à Natsu alors qu’elle venait de les rabrouer avait effacé cette première impression, mais elle réalisait que ce n’était qu’une autre facette de sa personnalité et qu’il ne vallait mieux pas la mettre en colère. Elle détestait tant paraître faible aux yeux des autres comme elle venait de l’être qu’elle était presque prête à tout leur dire, qu’ils réalisent qu’elle avait raison, qu’ils n’avaient pas idée de tout ce que Natsu subissait à cause d’eux, et qu’ils n’étaient qu’une nuisance pour sa santé morale. Ils ne se rendaient pas compte à quel point il était dans l’intérêt de Natsu qu’ils comprennent ce qu’elle essayait désespérément de leur fourrer dans le crâne, mais les preuves concrètes qui le lui permettraient étaient verrouillées dans les désirs que Natsu l’avait suppliée de satisfaire, et elle n’avait pas le droit ni l’envie de trahir sa confiance. Son seul moyen de justifier ses actes et l’antipathie qu’elle éprouvait envers eux était de combler leur ignorance avec les informations qu’elles détenaient et que Natsu avait expressément refusé de leur avouer, et elle n’avait donc d’autre choix pour satisfaire ses volontés et le protéger d’autres tourments que d’encaisser sans broncher leurs menaces et leur colère envers elle et son comportement qui pourtant n’était destiné qu’à épargner à son ami de souffrir encore plus. Elle ne prétendait pas s’y prendre de la bonne manière et qu’être aussi désagréable était nécessaire, au contraire, mais ses intentions premières n’étaient pas de les mettre en colère ni de leur faire du mal. Elle était simplement maladroite et angoissée, et ces émotions, chez elle, se traduisaient toujours sous forme d’arrogance et de froideur, c’était sa manière de se protéger et peu importe à quel point elle aurait aimé agir différemment, elle en était incapable. Elle se maudissait presque d’être ainsi, car son caractère ne faisait que salir ses bonnes intentions et les tourner en déchéance, l’entravait dans son objectif premier : protéger Natsu envers et contre tout. Elle se sentait lâche et indigne de sa confiance, et elle haïssait ce sentiment.

Elle entendit un ricanement non loin d’elle, et sans réfléchir, lança un regard noir dans sa direction. Gray ne fut pas déstabilisé par sa réaction menaçante et Cynéa eut l’impression qu’il se moquait ouvertement d’elle, ce qui évidemment ne lui plut pas.

- Qu'est-ce qui te fait rire, toi ?
- Rien. Évite seulement de te frotter à Erza. Crois-moi elle est vraiment effrayante quand elle est énervée...

Devant la moue apeurée de Gray, elle ne put que rester stupéfaite. Elle n’arrivait pas à les comprendre, à les cerner, et face à eux, elle perdait ses moyens sans même savoir pourquoi. Leur regard la mettait à nue, et elle avait l’impression d’être aussi limpide que du cristal, d’être lue et analysée sans mal, et cette sensation lui était totalement étrangère et lui faisait un peu peur. Si au départ ils lui avaient semblé tout à fait ordinaires et sans intérêt, elle était maintenant assurée du contraire, et elle admettait qu’ils avaient vraiment quelque chose de spécial, et de commun avec Natsu. Ce dernier était l’homme le plus exceptionnellement unique qu’elle n’avait jamais rencontré, et elle comprenait pourquoi un tel lien s’était tissé entre lui et ces gens, même si elle n’aimait pas le reconnaître. Et il en était d’autant plus vital pour son ami qu’ils le dispensent de leur présence et qu’ils cessent de le torturer, même involontairement.

Mais maintenant qu’elle s’était rendu compte combien ils étaient spéciaux, en tant qu’être humain et en tant qu’amis du mage de feu, elle doutait de ses propres convictions et de ses propres désirs. Et s’ils étaient vraiment capables de sauver Natsu ? Et s’il existait un moyen de le tirer des griffes de son destin et de la mort, qu’elle pourrait trouver avec leur aide ? Depuis tout ce temps passé à ses côtés, elle n’avait cessé de chercher encore et encore une solution pour lui rendre tout ce qu’il avait perdu, pour le débarrasser de tout ce qui lui faisait tant de mal, mais plus les jours et les semaines s’étaient écoulés, plus elle s’était éloignée, jusqu’à paraître inaccessible. Car si Natsu n’était au début pas certain de ce qu’il allait faire et ne savait pas où ses pas le menaient, il n’avait maintenant plus le moindre doute, hormis ceux récemment ravivés par ses amis. Il y avait eu un tournant décisif sur son chemin qui l’avait débarrassé de toutes ses hésitations, et à ses yeux c’était pour le pire. Elle n’avait jamais cherché à le ralentir dans ses objectifs, à le retenir de continuer d’avancer sur cette route jonchée de malheurs et de souffrances, se persuadant elle-même que son propre devoir passait avant tout, que c’était son destin de l’aider dans cette quête funeste qui allait lui être mortelle, et qu’elle n’avait pas le droit de faillir à ce devoir. Mais plus elle avait appris à le connaître et s’était attaché à lui, plus elle avait espéré pouvoir dévier la roue de ce destin, le sien comme celui de Natsu. Le plus difficile n’était pas de sauver son corps, il était plus que probable que quelque part, une solution existe pour le débarrasser de ses souffrances physiques. Mais son cœur, lui, avait été bien trop torturé pour qu’il puisse être sauvé, et c’était cela qui avait fini par la freiner dans ses désirs de préserver Natsu de la mort, et ceux-ci renaissaient à présent avec leur apparition, alors qu’elle avait cru sa détermination définitivement éteinte. Elle recommençait à cultiver l’espoir que le cœur brisé de Natsu pouvait se reconstruire, qu’avec leur aide, elle pourrait parvenir à arracher son existence des griffes acérés du destin auquel elle était encore enchaînée et la remettre entre ses seules mains, qu’il soit seul maître de sa propre vie et enfin libre de la vivre comme il l’entendait. Elle le souhaitait plus que tout au monde, mais la seule chose qui la retenait de s’investir pleinement dans cette entreprise, c’était la peur de voir encore ses espoirs partir en fumée. Natsu était bien trop proche de la fin maintenant, et il restait si peu de temps, qu’il était sans doute déjà trop tard. Et si elle se détournait de son devoir pour tenter de le sauver et qu’ils échouaient, elle aurait tout perdu, Natsu, et son honneur. Elle n’aurait servi à rien. Ni à sauver le monde en l’aidant dans sa tâche, ni à le sauver, lui. Et c’était sans doute ce qui l’effrayait le plus.

Elle se retira de ses pensées lorsque Gray sortit à la suite d’Erza, et jeta un œil à Zexion qui la fixait encore. Elle soutint son regard avec aplomb, et le conteur désigna discrètement Lucy, qui était toujours installée sur sa chaise au chevet du patient, du menton. La fillette acquiesça, comprenant instantanément ce qu’il essayait de lui dire. Elle ne la laisserait pas apprendre la vérité, ferait attention à ce que l’ignorance lui reste profitable et qu’elle ne découvre pas ce qu’elle avait voulu leur cacher. Rassuré, Zexion se retourna pour rejoindre les autres et sortit en fermant la porte derrière lui, laissant les deux jeunes filles seules avec leur ami convalescent. Cynéa prit une chaise et s’installa à côté de la constellationniste, qui n’avait pas quitté Natsu des yeux, et sursauta lorsqu’elle prit la parole :

- Merci de l'avoir soigné, Cynéa-chan. On n'aurait su que faire sans toi. Il a l'air paisible, maintenant.

Son remerciement soudain la prit de court. Que pouvait-elle répondre à part :

- De rien.

Lucy sourit un peu trop tristement à son goût. Elles restèrent silencieuses des heures durant, perdues dans leurs pensées, jusqu'à ce que la chaleur rassurante du sommeil ne vienne les envelopper.


* * *




Une salive aigre emplissait sa bouche quand il revint à lui. Une tempête de douleurs continuait de le torturer, rythmée par le battement du sang dans sa tête. Trop affaibli pour pouvoir se lever pour le moment, il se contenta de s'assoir, le dos calé contre le dossier de son lit. L'effort lui fit crachoter un peu de sang et lui arracha un gémissement de douleur, tandis qu’il se souvenait petit à petit de ce qui lui était arrivé. Tout son corps n’était plus qu’une boule de douleurs aigües, comme toujours après une crise, mais celle-ci avait été si violente par rapport aux précédentes, la perte de sang avait été si conséquente comparée à d’habitude que la faiblesse et l’épuisement étaient maintenant sans commune mesure. Il n’eut pas besoin que Cynéa le lui explique pour comprendre que son refus catégorique de se reposer depuis qu’il était allé sauver Lucy et les autres, ajouté au manque de sommeil qui puisait déjà dans sa résistance avant cela avait causé tout ça, et il s’en voulait un peu de ne pas avoir écouté les conseils avisés de la jeune fille. Il avait beaucoup de chance d’être encore en vie, même s’il doutait que Zeref ou Dragon Lords l’aurait laissé mourir alors qu’il n’avait encore rien accompli, et qu’ils devaient donc savoir qu’il s’en sortirait. Dans tous les cas il se sentait prêt à remettre en route la roue du destin qui s’était arrêtée depuis son douloureux échange avec Fairy Tail, et à repartir accomplir la tâche qui lui incombait.

Il tourna la tête vers la seule source de lumière que filtrait la fenêtre, à travers laquelle la lune brillait d’une lueur sinistre. Sans détacher le regard de l’astre immortel, il posa avec absence une main sur son cœur, qu’il sentit battre à toute allure, témoignage de son instabilité émotionnelle. Puis il le sentit se serrer si fort que ses doigts s’agrippèrent à ses bandages comme s’ils voulaient arracher de son corps l’organe palpitant qui lui faisait si mal, et il crispa la mâchoire, plissant les yeux qui se détournèrent alors de la fenêtre. C’était si dur... Il ne voulait pas retourner sur ce chemin, où la solitude, la souffrance, la mort et la peur reviendraient le torturer, pas après s’être senti si bien, si heureux de vivre, si libre. Si vivant. Mais il n’avait pas le droit de profiter plus longtemps de ce petit bonheur, même s’il n’était qu’illusoire. Quatre jours s’étaient déjà écoulés, et il devait être parti avant le lendemain s’il ne souhaitait pas que d’autres payent de leur vie le prix de sa lâcheté. Il faisait nuit et tout le monde devait dormir, c’était le moment ou jamais d’être courageux, et de se précipiter vers la gueule grande ouverte de la mort qui lui était destinée. Il n’y avait plus de retour en arrière possible, c’était maintenant qu’il devait être fort et se détourner définitivement de la vie qu’il avait laissée derrière lui pour se confronter à celle qu’on lui avait prescrite, sans se retourner, sans hésiter. Il n’avait pas le droit à l’erreur.

La douleur s’estompa à mesure qu’il sentait sa détermination revenir, et il remarqua enfin Lucy et Cynéa endormies à son chevet lorsqu’il rouvrit les paupières. Son regard parcourut leur visage apaisé par le sommeil qu’il détailla avec une minutie involontaire et irréfléchie, ses pensées en dérive s’étant aussitôt mises à vagabonder dans les tréfonds de sa mémoire et de ses sentiments, s’imprégnant une dernière fois de ce qu’il allait quitter à jamais. La première séparation avait été difficile, mais il n’était pas encore certain, à cette époque, qu’il n’aurait aucune possibilité de retour, et au fond avait espéré pouvoir écarter définitivement le danger et revenir un jour auprès d’eux. Mais cette fois, il savait cette deuxième rupture comme étant la dernière, qu’il ne les reverrait plus, qu’il ne reviendrait jamais, et qu’ils en souffriraient autant que lui, même plus. Car au bout de son chemin, au-delà de la mort, il y avait une félicité qui l’attendait, une paix que la vie ne pouvait plus lui offrir. Mais eux, pendant qu’il jouirait d’avoir enfin été arraché à la torture qu’était cette vie, ils allaient devoir continuer à vivre avec le vide qu’il aurait laissé dans leur cœur, avec le trou béant de son absence, avec le sentiment cuisant de n’avoir pu empêcher un être cher de mourir alors qu’ils s’étaient tant battus et avaient tant subi pour tenter de le sauver. Il s’en voulait de leur infliger cela, mais il était au bout du rouleau. Il avait été habitué depuis toujours à vivre avec ses souffrances et celles-ci n’avaient jamais réussi à briser ses défenses, mais celles qu’il endurait maintenant dépassaient le supportable, même pour lui, et il n’avait pas la force de résister, plus maintenant. Petit à petit, ces six mois de découvertes traumatisantes sur lui-même et de désastres successifs avaient corrodé ses barrières et très récemment, ces dernières avaient fini par se briser totalement et il s’était enfin débarrassé des doutes et de la volonté de vivre qui le freinaient dans ses résolutions. Et il avait ouvert les yeux. En plus de lui être interdite, la vie n’avait plus rien à lui offrir, et il n’avait plus voulu d’elle. Jamais il ne l’avait autant détestée, lui qui, si naïf, avait toujours cru qu’elle vaudrait toujours la peine d’être vécue quelles que soient les épreuves qu’elle pourrait dresser devant lui.

Mais il venait de se surprendre, alors que son passé, celui dont il se souvenait, le rattrapait en voulant le sauver alors qu’il ne le souhaitait plus, à sourire à la vie, à y reprendre goût, et à vouloir retrouver ce qu’il avait abandonné, alors qu’il savait pertinemment que cela lui avait été prohibé et que chaque chose retrouvée devrait être délaissée à nouveau ensuite, ne lui causant qu’une souffrance plus grande encore. Il avait tenté de son mieux de barricader son cœur pour le protéger des chaleureuses émotions qui cherchaient à le submerger en la présence de ses amis, mais il avait lamentablement échoué et s’était finalement laissé convaincre d’accepter ce petit moment de bonheur qui lui était accordé, compliquant cruellement la situation. Il n’avait pas eu le courage de leur avouer qu’il n’avait aucunement l’intention de les laisser interférer et de les rejeter ouvertement comme il l’avait fait la première fois, et tout le monde payait le prix de sa lâcheté, lui le premier. Il n’avait eu que ce qu’il méritait, et il devait à présent se ressaisir et continuer d’avancer.

Alors que ses prunelles parcouraient tendrement le visage apaisé de Lucy et que son ouïe surdéveloppée captait le rythme de sa respiration et de ses battements de cœur sans son consentement, un souvenir qu’ils avaient tous deux partagé pendant les jours heureux où elle était sa coéquipière de mission flasha, et il secoua vivement la tête afin de chasser l’image chatoyante avant de soulever difficilement son corps épuisé de douleurs pour s’asseoir au bord du lit et poser ses pieds nus sur le sol froid. Il expira profondément et força ses genoux à se déplier pour se mettre debout, mais ses jambes se dérobèrent et il dut se rattraper à la table de nuit pour ne pas tomber, faisant trembler les flacons qui y étaient posés dans un tintement de verre. Jetant un regard noir à ceux-ci pour avoir fait du bruit, il se redressa, la respiration alourdie par la douleur que lui infligeait son corps, et vérifia que ses deux amies étaient toujours endormies avant de soupirer de soulagement en réalisant que c’était le cas. Il préféra se détourner d’elles pour fixer le porte-manteau situé contre le mur devant lui pour ne pas se laisser submerger de souvenirs qui pourraient l’empêcher de faire ce qu’il avait prévu, et demeura immobile plusieurs minutes, intimant silencieusement et calmement son corps de se reconstruire suffisamment pour lui permettre de ne serait-ce que marcher. Petit à petit la douleur se fit moins répressive, et il parvint à reprendre une respiration régulière et à se déplacer presque librement à travers la chambrée.

Prenant soin de faire le moins de bruit possible pour ne pas réveiller ses deux amies et s’efforçant de ne penser à rien, il enfila ses vêtements qui avaient été lavés et délicatement pliés au pied du lit en grimaçant à chaque mouvement et glissa ses pieds dans ses chaussures qu’il laça en se penchant en avant, infligeant à son corps une torsion qu’il eut du mal à conserver. Lorsqu’il eut fini et qu’il se redressa à nouveau, son regard croisa l’image que lui renvoyait le miroir fixé contre un mur, et il se perdit dans une contemplation absente de son propre reflet, qui le submergea d’une vague puissante de colère, de dégoût et de chagrin. Il se sentit si pitoyable qu’il frissonna devant l’image misérable que l’objet reflétait et serra le poing avant de s’en détourner, tendu. Il faisait longtemps qu’il n’avait eu l’occasion de voir à quel point il avait changé, et constater ce qu’il était devenu le rongeait d’écœurement et d’aversion. Il détestait ce garçon fébrile, lamentable et affreusement dégoûtant qui apparaissait chaque fois que son reflet accrochait son regard, et avait toujours évité d’y poser les yeux. Ce gamin faiblard et amaigri de souffrances était un minable lâche et repoussant qu’il préférait rencontrer le moins possible. La flamboyance de ses cheveux roses lui tapait sur les nerfs, son visage parfait dépourvu de la moindre impureté le dégoûtait, ses épaules fébriles et affaissées lui donnait envie de le secouer et de le frapper, et il s’imaginait avec un plaisir malsain crever ses prunelles vides qui le sondaient, lui enfoncer un pieu dans le cœur, réduire son corps en cendres pour qu’il n’en reste plus rien. Il était plus qu’urgent qu’il se débarrasse enfin de cette chose monstrueuse qui le suivait partout et qu’il soit enfin libre d’être ce qu’il voulait être : un cadavre inoffensif.

Curieusement, ces sombres pensées aiguisèrent sa détermination, car en se confrontant à la réalité évoquée par son propre reflet, il se souvenait à quel point il était nécessaire qu’il réussisse ce qu’il avait entrepris et se sentait d’autant plus résolu à se séparer du bonheur qu’avait fait naître cette demi-journée aux côtés de ses compagnons de guilde. Partir s’en révélait moins difficile que prévu, surtout qu’en partant de nuit pendant que tout le monde dormait à poings fermés, il n’aurait pas à affronter d’autres adieux.

Fin prêt à partir, il se dirigea vers la sortie et s’empara de son écharpe installée sur le dossier d’une chaise située à côté de la porte. Il la retourna entre ses mains, appréciant le contact chaleureux et doux qu’elle lui avait toujours offert, et la contempla longuement, comme pour s’imprégner de tout le courage et le réconfort qu’elle lui avait apportés. Ses doigts se replièrent sur le tissu immaculé tandis qu’il déviait le regard sur Lucy et Cynéa, et, son bien à la main, se dirigea vers l’armoire pour en sortir deux couvertures, qu’il déposa délicatement sur leurs épaules. Son écharpe si précieuse fut confortablement installée sur le lit en face d’elles, et Natsu sortit sans un bruit en fermant doucement la porte derrière lui. Il expira longuement et ferma les yeux, immobile, profitant des quelques secondes qui lui restaient à être de nouveau à leurs côtés tout en repoussant dans les tréfonds de sa mémoire toute la joie qu’il avait ressentie en leur présence. Puis il rouvrit les paupières. Il était prêt.

Le regard dur et le dos droit, il ajusta le bandage de son bras droit, sortit, et s’éloigna dans la nuit noire.


* * *




Il courrait encore et toujours sans s'arrêter, ses jambes endolories l'emmenant à leur guise sans qu'il ne semblât s'en rendre compte. Aveuglé par l’obscurité qui grignotait ses sens, sa raison et sa lucidité, il ne savait pas où ses pas le menaient ni ce qu’il fuyait ou poursuivait, et il se sentait aller au ralenti, comme une cassette vidéo que l’on rembobinerait, comme si des poids pendaient à ses pieds. Une peur ineffable de l’inconnu et un vide émotionnel intense lui pourfendaient les entrailles au fur et à mesure qu’il courrait, mais les muscles de ses jambes ne lui répondaient plus et le forcèrent à continuer d’avancer malgré sa panique. Chaque minute qui passait le poussait dans le vide absolu, un néant impitoyable. Il était comme une âme à qui la noirceur aurait extirpé toute once d’humanité.

Il courait, courait encore sans savoir où ni pourquoi. Les ténèbres qui l'enveloppaient grandissaient un peu plus à chaque pas jusqu'à l’engloutir tout entier, lui, son corps, son esprit, son âme... Il s’arrêta alors devant un éclat de lumière rassurante et pure, qu’il contempla longuement. Il voulut l'atteindre, mais elle disparut dans l’obscurité, laissant de nouveau place au désespoir et à la désolation. Il plissa les yeux alors qu’un décor se matérialisait autour de lui, et put se rendre compte où il se trouvait. Il était dans une cellule sombre et froide, sans lumière et aux murs éclaboussés de sang frais, et deux silhouettes se dessinaient dans l'obscurité, face à face, dont il ne distingua que quelques contours incertains. Deux yeux verts scintillèrent faiblement dans la pénombre, agrippant son propre regard dans leur profondeur, et s'avérèrent appartenir à un homme, enchainé aux murs de sa prison par de lourdes chaines en acier, entièrement couvert de sang. Un second aux cheveux noir de jais se dressait devant lui et le fixait avec un sourire cruel, un sabre à la main, qu’il introduisit, lentement, dans son cœur. La lame pénétra sa chair avec lenteur, explora chaque parcelle de l’organe palpitant alors que le prisonnier hurlait encore et encore sous la torture. Ses chaînes s’entrechoquèrent avec fracas lorsque le métal glacé fut brutalement retiré de son corps dans un giclement de sang qui éclaboussa les cheveux de la victime, dont la dépouille ainsi privée de vie se cambra, suivant le mouvement vif de son tortionnaire. La couleur chatoyante de ses prunelles se ternit, vidée de la moindre once de vie, alors que ses paupières demeuraient immuablement relevées, fixant sans plus rien voir le vide qu’était devenu pour ce cadavre ensanglanté l’endroit où se dressait, souriant de satisfaction, son bourreau.

Son ami était mort.

Il voulut se précipiter vers lui, mais l’apesanteur l'attirait en arrière, comme aspiré dans un trou noir. Ses pieds frappaient le sol avec force, mais le décor s'éloignait petit à petit de lui, malgré le rythme effréné de sa course. Il tendit une main devant lui, les larmes aux yeux.

« NATSU ! »



Gray s’éveilla en sursaut, haletant, la main toujours immuablement tendue devant lui. De la sueur perlait sur son front et son visage dégoulinait de larmes alors que les images sanglantes et funestes continuaient de défiler dans son esprit, impitoyablement réalistes. Il baissa le bras lorsqu’il réalisa enfin qu’il ne s’agissait que d’un cauchemar, et encore tiraillé entre rêve et réalité, il s’assit contre le dossier de son lit, le cœur battant à un rythme effréné par la panique et l’horreur qui le martelaient encore. Il mit longtemps à se remettre de ses émotions, mais parvint au bout d’un moment à se calmer un peu, s’efforçant d’expirer profondément pour reprendre son souffle devenu erratique. Un certain calme retrouvé, il retira ses couvertures et se leva en prenant soin de ne pas réveiller Zexion avec qui il partageait la chambre. Il se rendit dans la salle de bain, où il s’aspergea le visage d’eau fraîche pour se débarrasser de la sueur et des larmes séchées qui le salissait, puis contempla son reflet dans le miroir, appuyé sur le lavabo. Alors que ses propres traits muaient en celui, couverts de sang et déformés de douleur, de l’ami ainsi froidement tué de son cauchemar, il ferma les yeux et secoua vivement la tête, refusant de tout son être de penser une seconde de plus à cette vision représentative de ses propres peurs. Jamais il ne laisserait une telle chose arriver.

Se sachant incapable de refermer l’œil pour le moment, il préféra vagabonder dans la maison pour se changer les idées, et se surprit rapidement à se retrouver devant la porte où Natsu se reposait. Il soupira et décida que puisqu’il était là, autant s’assurer que tout allait bien et se rassurer sur l’état de son rival. Suivant son instinct et ses désirs de réconfort, il actionna la poignée et ouvrit la porte le plus doucement possible en jetant un œil inquiet à l’intérieur de la chambre, qui ne l’accueillit que par une obscurité oppressante uniquement percée par la lueur argentée de la lune. Il entra à l’intérieur sans un bruit, refusant d’arracher son ami aux vertus réparatrices du sommeil après cette épouvantable crise, et avança à tâtons vers le lit avant de se figer. Lucy et Cynéa s’étaient endormies sur les draps d’un lit défait, une couverture sur les épaules. Et sur le lit, personne. Seules des traces de sang indiquaient que quelqu’un avait dormi là.

Gray se précipita sans plus se préoccuper de rester silencieux et scruta la pièce, la panique faisait peu à peu son entrée dans tout son être, l’ébrouant de frissons irrépressibles qui le firent comprendre ce que ses yeux s’obstinaient à lui montrer. Son regard affolé se posa enfin sur sa droite, et il remarqua un tissu blanc rigoureusement plié sur les draps dont il se saisit d’un geste vif, déroulant ce que son esprit confus lui indiqua être une écharpe. L’écharpe de Natsu, parsemée de taches de sang, à laquelle il tenait plus que tout au monde, s’était glissée entre ses doigts qu’il avait repliés avec force, les bras tremblants d’angoisse et de colère. Jamais il ne s’en séparait, alors pourquoi l’avait-il laissée là ? C’était impensable qu’il soit parti sans elle, et ce fait cultiva en lui l’espoir désespéré qu’il était simplement allé se laver ou faire ses besoins, même s’il lui paraissait peu probable que dans l’état déplorable dans lequel il était, il se soit levé uniquement pour ça.

Sans plus attendre ou réfléchir, il sortit en trombe, l’écharpe toujours à la main. Sans prendre le temps d’ouvrir la porte correctement, il la détruisit d’un coup de pied et s’immobilisa sur le seuil pour scruter la pièce. Personne. Tout était soigneusement à sa place. Il fit volte-face et courut à travers toute la maison, en visita toutes les pièces, sans rien trouver. Alors qu’il défonçait une nouvelle porte d’un coup de pied rageur et qu’il réalisait que Natsu n’était vraisemblablement nulle part à l’intérieur de la maisonnée, il sentit la panique et la fureur bondir hors de lui et il frappa sans ménagement le mur à sa droite, le fissurant sans effort. Le poing serré sur l’écharpe et les muscles tendus à l’extrême, un rictus furieux étira ses lèvres avant qu’il ne fasse demi-tour, le cœur battant. Avait-il vraiment osé leur refaire le coup et partir personne ne savait où sans même leur adresser un mot, comme un lâche ? Ne pouvait-il pas se fourrer une fois pour toute dans le crâne qu’ils n’abandonneraient pas et qu’ils le poursuivraient jusqu’au bout du monde et autant de fois qu’il le faudrait ? N’avait-il donc rien compris ?

- Putain !

Son juron fut accompagné du fracas d’une bibliothèque se brisant et vomissant tous ses livres sur le sol, et il poursuivit ses recherches désespérées en retournant toute la maison de fond en comble sans se préoccuper du foutoir qu’il causait sur son passage. Il chercha dans les endroits les plus improbables : la cave, le réfrigérateur, le placard à balais, sous les meubles et à l’intérieur des armoires, qu’il envoyait valdinguer sans retenue, espérant vainement chaque fois qu’il balançait quelque chose de le voir apparaître en riant comme un idiot. Il savait ses recherches perdues d’avance, mais sa fureur et sa panique étaient telles qu’il ne réfléchissait plus à rien, uniquement poussé par l’espoir que tout cela n’était qu’une mascarade visant à lui faire peur.

Essoufflé une fois qu’il eut exploré les moindres recoins de la bâtisse, il s’arrêta, pantelant. Il tendit l’oreille mais la seule chose qu’il entendit fut les battements effrénés de son propre cœur. Rien. Le silence était total. Il essaya d’organiser ses pensées autant qu’il lui était possible dans son état de détresse, puis reprit soudainement sa course. Il dévala les escaliers quatre à quatre, tourna à l’angle d’un couloir, ouvrit une baie vitrée et sortit dans la nuit noire. Il laissa le temps à ses pupilles de s’habituer à l’obscurité ambiante et scruta l’horizon, aux aguets. Le vent nocturne caressait son torse nu – ses vêtements ayant malencontreusement disparu pendant ses recherches -, soulevait ses cheveux avec une horripilante douceur, soufflait dans un concerto de murmures semblables à des râles qui ne firent qu’entretenir son angoisse, et vérifier ses soupçons. Il n’y avait pas le moindre signe de vie. Pas le moindre élément ne vint perturber le calme glacial du désert.

– Qu'est-ce tu fous exactement ?

Il se retourna d’un bond, les yeux pétillants d'espoir. Pour se retrouver nez à nez avec Cynéa qui le regardait avec indifférence et exaspération, l’accablant de déception. Le temps d’une seconde, il avait espéré, vainement, voir son rival se moquer de lui pour avoir ainsi paniqué inutilement en se retournant, rencontrer son air goguenard qui l’irritait tant et son sourire en coin, l’apaisant de tout ce qui le tourmentait en un instant. Mais lorsqu’il vit Cynéa l’observer avec tant d’insistance, il avait compris ce qu’il n’avait pu admettre depuis qu’il avait découvert le lit à présent vide qu’avait été celui de Natsu. La jeune fille remarqua le vêtement qu’il tenait à la main en baissant les yeux et soupira, réalisant qu’était venu le moment des douloureuses vérités.

- Ça sert à rien de foutre en l'air toute ma maison pour rien. Ça doit faire plusieurs heures maintenant qu’il a dû partir.
- Tu le savais ?! Tu savais qu'il allait encore se barrer sans nous et t’as rien dit !
- Pourquoi je l'aurais fait ? C'était prévu depuis bien avant que vous vous réveilliez. Estimez-vous plutôt heureux d’avoir pu le voir, il aurait dû partir sans attendre votre réveil mais cet idiot a insisté pour rester plus longtemps.

Bien que sa réplique n’apaisa pas sa fureur, une lueur surprise étincela dans les prunelles de Gray, qui baissa les poings qu’il avait levés pour fixer son interlocutrice sans la voir, l’esprit déconnecté de la réalité pour errer dans les souvenirs de la veille. Abolissant les images douloureuses dans le flot de ses pensées, il se concentra inconsciemment sur les émotions qui l’avaient étreint lorsque le sourire de Natsu avait resplendi, lorsqu’il l’avait vu aussi excité et joyeux qu’à l’ordinaire, lorsqu’il s’était mêlé à eux le plus naturellement du monde après la victoire sur l’invocation, et la rage explosa. Envers Natsu mais aussi envers Cynéa, d’avoir agi comme si tout était normal alors qu’ils savaient aussi bien l’un que l’autre ce qui allait leur être infligé dans le futur en découvrant que le mage de feu n’avait jamais eu l’intention de rester près d’eux et de satisfaire leurs attentes, et qu’il allait encore les abandonner lâchement sans même leur adresser un mot. Ils avaient osé les laisser se complaire dans une joie, un soulagement et une détermination qu’eux savaient être une illusion vouée à disparaître, et il ne leur pardonnerait jamais ça. L’indifférence avec laquelle Cynéa le considérait lui prouvait en plus qu’elle n’avait rien à faire de leurs états d’âme et qu’elle ne regrettait pas le moins du monde ses actes, et cette constatation l’enlisait dans une fureur encore plus noire. Répugné à l’idée de lever la main sur une fille, Gray se retint de l’encastrer dans le mur et poursuivit sans peser le moindre de ses mots :

- C’était prévu ?! Tu te fous de moi ! Quand il se marrait comme un con tout à l’heure avec nous, c’était que du flan ?! Il savait déjà qu’il allait nous trahir encore ?! Il n’a pas pensé à ce qu’on ressentirait, nous ?! Cet égoïste... J’vais le buter !

Tendu comme un ressort, Gray fulminait sur place, partagé entre le désir de se ruer sans réfléchir à la poursuite de Natsu sans même savoir où aller et se servir du mur comme punching-ball. Cynéa calma rapidement ses ardeurs lorsqu’elle tonna :

- Bande d’idiots aveugles !

Surpris bien que toujours bouillonnant de rage, le mage de glace se tourna vers elle à ses mots, et sa colère ne fut plus qu’un tas de braises crépitantes lorsqu’il lut dans son expression et dans ses yeux un chagrin et un désespoir jusqu’alors jamais expérimentés par la jeune fille. Les yeux grands ouverts par l’étonnement, il se contenta de l’observer avec agitation sans savoir quoi dire, et Cynéa sentit sa colère s’attiser avec une force telle qu’elle rugit sans hésitation, ne tenant plus face à l’ignorance et la stupidité que ces gens ne cessaient de témoigner :

- Pourquoi vous croyez que j’essayais comme une abrutie de vous convaincre que vous ne faisiez que lui faire du mal, hein ?! Espèce de débile ! Tu crois vraiment qu’il savait pas ce qu’il faisait en partant sans vous, tu crois qu’il a pas souffert de vous abandonner une deuxième fois, qu’il avait décidé de vous faire ça ?! Il n’a pas eu le choix ! C’est à cause de toi qu’il a cédé, qu’il a craqué face à vous alors qu’il se démenait pour que ça n’arrive pas ! Il avait réussi à se relever même après tout ce qu’il a traversé mais vous, vous arrivez comme des fleurs en prétendant pouvoir le sauver et en le bombardant de votre soi-disant compréhension alors que vous ne savez rien de rien, comment tu crois qu’il pouvait réagir ! Il a fait tant d’efforts pour rester courageux, mais vous... Ça n’aurait pas dû se passer comme ça !

Elle s’interrompit pour reprendre son souffle, laissant Gray abasourdi par tant de pétulance et d’expressivité de sa part, et surtout choqué par ce que ses mots lui faisaient réaliser. Si Natsu avait déjà l’intention de partir avant qu’ils ne se réveillent et qu’il n’avait pas cautionné ses actes envers eux, si ordinaires et conformes à ce qu’avait toujours évoqué leur relation, il était évident que c’était eux qui les avaient causés. Au fond il le savait : jamais Natsu n’aurait sciemment fait quelque chose qui leur aurait fait du mal, il était trop généreux, trop respectueux des autres pour ça. Dans sa colère, il n’avait vu que ce qu’il avait voulu voir, avait rejeté la faute sur le mage de feu pour s’épargner d’autres émotions culpabilisantes que celles qu’il collectionnait déjà, et Cynéa lui ouvrait maintenant les yeux, le confrontant cruellement à sa propre lâcheté. Natsu avait fait tout son possible pour qu’ils ne s’enlisent pas dans l’illusion que les choses étaient rentrées dans l’ordre, et c’était eux qui avaient tout fait capoter. Il réalisait que l’assurance avec laquelle il s’était présenté à eux avait été montée de toutes pièces, conçue au prix d’efforts et d’un courage sans précédent, et qu’il n’avait aucunement eu l’intention de leur faire croire que tout allait bien, qu’il avait tenté, en vain, de rester distant par rapport à eux en pensant sans cesse à la séparation à venir, pour que celle-ci soit la moins douloureuse possible, pour eux comme pour lui. Mais en le brusquant de cette façon pour cacher ses sentiments véritables et en autorisant ensuite ses propres sentiments envers lui à se manifester, il avait fait éclater ses défenses de ses propres mains, et les bras d’Erza avaient ensuite suffi à atteindre son cœur, réduisant ses efforts à néant. Maintenant qu’il s’en rendait compte, il s’en voulait terriblement.

Mais il ne pardonnerait pas Natsu pour autant de les avoir encore abandonnés sans rien dire, et s’il y avait une chose qu’il ne regrettait pas, c’était d’avoir su prouver à son rival qu’il se préoccupait de lui et que jamais il ne l’abandonnerait à son sort. Il aurait au moins dû comprendre ça, quelles qu’avaient pu être leurs erreurs. Même si ce n’était pas volontaire, même si leurs actes avaient rendu les choses plus difficiles, il avait agi lâchement, se séparant d’eux une seconde fois sans même leur adresser un mot, alors qu’il savait pertinemment qu’ils le poursuivraient de nouveau et qu’ils n’abandonneraient pas. Il ne comprenait pas pourquoi Natsu n’avait même pas essayé de les dissuader de le suivre, et était parti tout en sachant qu’ils se lanceraient sans hésiter à sa poursuite. C’était stupide. Son rival était un idiot.

Son poing serra encore plus fort l’écharpe de Natsu et les cendres de sa fureur reprirent vie, s’enflammant à nouveau alors qu’il vociférait :

- C’est un con ! Si ça le faisait tant souffrir de partir, pourquoi il est pas resté, hein ?! On a peut-être commis des erreurs, mais c’est pas une raison pour tout réfuter en bloc et prendre des décisions sans réfléchir !

Il s’interrompit quelques instants, le souffle court, et Cynéa se figea suite aux images déchirantes de son ami si brisé d’indécision et d’angoisse qui pulsèrent dans son crâne à l’entente des mots de Gray. Ce dernier allait reprendre ses réclamations sans se rendre compte de la tension de la jeune fille, mais fut coupé lorsqu’elle reprit avec absence et froideur, le visage amaigri de souffrance de Natsu encore douloureusement agrippé à ses pensées :

- Sans réfléchir ?

Gray se raidit en décelant dans sa voix une haine et une confusion intenses, et eut un léger geste de recul lorsque Cynéa répéta plus fortement et que ses lèvres se retroussaient férocement.

- « Sans réfléchir » ?

Elle avait beau savoir que leurs actes et leurs paroles n’étaient que le fruit de leur si exécrable ignorance, elle ne supportait plus de les voir et les entendre blâmer Natsu alors qu’ils n’avaient aucune idée de ce qu’il avait traversé, et elle désespérait de leur fourrer dans le crâne à quel point la situation était monstrueuse et désespérée. Elle s’était démenée, encore et encore, pour leur faire comprendre qu’il n’y avait plus aucun espoir que leur ami commun s’en sorte en vie, qu’ils s’obstinaient à défendre une cause perdue d’avance et que cet acharnement ne servirait qu’à les faire souffrir, eux, elle, et surtout Natsu. N’avait-elle donc aucun moyen de les en convaincre, sinon de tout leur dire ? Etait-elle donc si impuissante dans la tâche qu’elle s’était imposée, n’avait-elle donc pas la moindre chance de parvenir un jour, à défaut de ne pouvoir le libérer de ses démons et de le sauver, à soulager le cœur de Natsu ne serait-ce qu’un peu lorsque le sort s’acharnait ainsi sur lui ? Plus elle côtoyait ses amis, ces reliques de son passé qui dans leur affection et leur flamboyance étaient si douloureuses pour lui, plus elle s’enlisait dans les tentatives infructueuses de les éloigner, ou au moins de les forcer à remettre en cause leurs actes et leurs objectifs, et plus elle se sentait inutile, soufflant peu à peu son contrôle d’elle-même et de ses émotions. Les événements et les mots de Gray, successivement, avaient fissuré sa carapace et elle ne serait bientôt plus capable de se retenir. Les effets de cette brisure avaient déjà commencé à s’échapper par la brèche ainsi créée, et, les larmes aux yeux, la jeune fille tempêta soudainement, faisant presque sursauter Gray qui avait suivi son développement émotionnel avec une confusion grandissante :

- T’as de la merde dans les yeux ou quoi ?! C’est justement ça le problème : il réfléchit trop ! Il pense, pense, pense et pense sans jamais s’arrêter, il n’écoute même plus son cœur parce qu’il lui fait trop mal, et c’est ça qui l’a détruit ! Tout ça parce qu’il se préoccupe trop des autres, et ne fait plus rien pour lui-même ! C’est un idiot, mais si tu le traites encore une fois d’égoïste, je te défonce !
- J’en crois pas un mot ! Natsu n’a jamais réfléchi de toute sa vie, et il agit toujours à l’instinct sans jamais se préoccuper des conséquences, même s’il croit bien faire !

Cynéa cligna plusieurs fois des yeux, incrédule. Elle n’arrivait pas à croire ce qu’elle entendait. C’était pire que ce qu’elle avait cru : ils ne semblaient même pas sentir à quel point Natsu était différent de celui avec qui ils avaient grandi, et surtout, ils ne s’étaient même pas rendus compte de tout ce qu’il leur avait caché toutes ces années, sur Igneel, son destin, ses images floues et incertaines qui l’avaient torturé toute son enfance. Elle avait cru qu’ils étaient au courant de tout ça, qu’ils avaient réalisé, de par le temps qu’ils avaient passé aux côtés du mage de feu, que celui-ci avait depuis toujours eu peur d’être une source de problèmes pour eux, lorsque son destin le rattraperait et qu’il devrait inévitablement y faire face. Mais elle s’était trompée sur toute la ligne, et même si elle savait que la dextérité avec laquelle Natsu était capable de cacher ses tourments y était pour beaucoup, elle ne pouvait s’empêcher de leur en vouloir de n’avoir jamais rien remarqué, rendant la situation présente encore plus difficile pour tout le monde. Car cette ignorance les poussait à croire que Natsu n’avait jamais pesé le pour et le contre de ses actes, et par extension que son départ n’avait été qu’un réflexe instinctif, une décision prise sur un coup de tête. Et ça, elle ne le supportait pas, pas après avoir vu son ami se débattre aussi désespérément avec ce douloureux dilemme qui l’avait rongé d’hésitation.

Elle ne le connaissait peut-être pas aussi bien qu’eux sur certaines choses, mais jamais elle n’accepterait de croire qu’il avait pu être l’homme que décrivait Gray, même si elle comprenait pourquoi ce dernier en était venu à la conclusion que Natsu ne réfléchissait jamais aux conséquences de ses actes. Si elle n’avait pas été impliquée d’aussi près à tout ce qui avait rapproché Natsu de celui qu’il était maintenant, elle l’aurait sans doute elle-même cru. Mais ça n’avait pas été le cas, et dès leur tragique rencontre, elle avait aussitôt su quel genre d’homme il était vraiment. Ajouté à leur destin respectif, et même à celui de tous les Dragon Slayers réunis, elle pouvait avec certitude nier tout ce que Gray venait d’affirmer. Le simple fait d’ignorer certains faits sur Natsu suffisait à les induire en erreur, et elle désespérait de plus en plus de ne pouvoir faire taire cette ignorance avec toutes les informations qu’elle détenait. Stupide Natsu. Sans cette promesse qu’elle lui avait faite de garder le secret, elle leur aurait déjà tout dévoilé, et ils auraient enfin compris à quel point ils se fourvoyaient sur beaucoup de choses, et elle ne serait pas autant sur les nerfs de voir ces gens se complaire dans ce qu’ils croyaient savoir de lui. Cette pensée brisa totalement son calme, et les mots ne purent plus être contenus.

- N’importe quoi ! C’était une tête brûlée, mais tu me feras pas croire que quand je le connaissais pas encore il ne pensait pas aux conséquences que pouvaient avoir ses actes pour les autres, ça c’est juste ce que tu veux croire ! Il n’a jamais cessé de penser à vous, jamais ! Comment t’as pu louper ça ! C’est à se demander si c’est vraiment ton ami ! Tu ne sais rien de lui, rien !
- Je le connais depuis qu’il sait à peine créer une flammèche ! C’est pas quelqu’un que je connais à peine et qui le connait que depuis quelques mois qui va m’apprendre quoi que ce soit ! Qu’est-ce tu pourrais savoir de plus que moi sur son putain de caractère, hein ?! C’est presque comme si je l’avais vu naître !
- Je suis pas aveugle, moi ! C’est toi qui ne sais rien !
- Il a peut-être changé, il y a peut-être plein de trucs que j’ignore, mais je suis au moins sûr que rien au monde ne peut faire taire sa putain d’insouciance ! Ce mec est un inconscient irresponsable, et jamais rien ne changera ça !
- Ça c’est ce que tu veux croire, pas la réalité !
- Ah oui, et qu’est-ce que t’en sais, hein ?!
- Si c’était le cas, tu t’étoufferais avec tout ce que tu viens de dire ! Tu n’en sais pas plus que n’importe qui, tu ne sais que ce qu’il a bien voulu montrer, que ce soit avant ou maintenant !
- Parce que tu crois que je le sais pas déjà ?! Tu crois qu’on est assez aveugles pour pas s’apercevoir qu’il se force d’avoir l’air normal devant nous ?! Nous aussi on se force, qu’est-ce que tu crois ?! Mais si on se laisse avoir par nos sentiments, il va encore nous péter dans les bras, exactement comme ce matin ! Je ne veux jamais revoir ça ! On ne veut jamais revoir ça ! Capiche ?!

Cette fois, Cynéa ne répondit pas, la colère aussitôt atténuée par la surprise. Elle devait reconnaître que sa tirade la prenait totalement au dépourvu, et elle ne sut plus quoi dire face à ses affirmations. Elle n’arrivait plus à dénouer ce qu’ils savaient de ce qu’ils ignoraient, et elle s’en trouvait perdue. Alors ils s’étaient rendus compte que Natsu ne faisait que jouer les apparences ? Ils savaient qu’il était sur le point de s’effondrer, et avaient simplement agi de façon si insouciante dans l’unique but de le soulager un peu de la pression qu’avaient été leurs retrouvailles ? Ils avaient vraiment repoussé leurs propres sentiments au profit de son bien-être ? Jamais elle ne l’aurait cru. Elle s’était stupidement persuadée qu’ils avaient agi sans réfléchir à leurs actes, et elle réalisait maintenant à quel point elle s’était fourvoyée, et s’en sentait un peu coupable. Elle les avait jugés trop vite, et n’avait vu que ce qu’elle avait voulu voir. Mais cela ne changeait rien au problème primordial : leur simple présence et leur ignorance avaient fait souffrir Natsu, et même si elle ne pouvait pas vraiment le leur reprocher, elle n’arriverait pas à leur pardonner ça. Elle allait rétorquer quelque chose mais Gray la devança, poursuivant le sujet initial :

- Dans tous les cas, s’il s’était vraiment préoccupé de nos sentiments, il ne serait pas parti ! Il sait qu’on n’abandonnera pas et qu’on le suivra de toute façon, alors il aurait dû utiliser son cerveau pour une fois et accepter notre aide ! C’est si difficile, même pour un débile comme lui, de comprendre que nous tourner le dos ne sert à rien ?!
- C'est vous qui ne comprenez rien ! Le truc que tu tiens à la main n'est pas suffisant comme message ?!

Les larmes avaient explosé des yeux de la jeune fille, qui a défaut de la colère qui s’était diluée dans ses véritables émotions, déflagrait d’un chagrin et d’un désespoir qui heurtèrent Gray plus profondément qu’il ne l’aurait souhaité. Le mage de glace ouvrit la bouche, mais ne sut quoi dire, à la fois envahi d’incompréhension et de stupeur de voir Cynéa exprimer de tels sentiments, et cette dernière profita de son atonie pour poursuivre, le ton de sa voix se faisant de plus en plus enroué et affaibli :

- Mais bon sang qu’est-ce que je dois faire pour que vous compreniez ?! Pourquoi il a fallu que vous vous pointiez ?! Il avait enfin cessé de douter, de réfléchir, c’est votre faute s’il a sombré à nouveau !

Elle s’interrompit pour reprendre son souffle, puis ses traits s’adoucirent alors qu’elle desserrait les poings, envahie de tristesse. La colère avait totalement quitté ses mots lorsqu’elle reprit en fermant les yeux :

- Dès qu’il sort d’un cauchemar, on l’envoie dans un autre... Quand le destin va-t-il enfin cesser de le torturer ? N’y a-t-il vraiment rien à faire ? Si seulement j’avais le moindre pouvoir de l’aider... Mais il souffrait, et j’ai rien pu faire... j’ai rien pu faire du tout...

Ses traits s’affirmèrent dans une expression défaite et désespérée, alors que ses paupières se plissaient sous le chagrin qu’elle éprouvait avec tant de férocité et qu’elle détournait légèrement la tête de remords.

- J’ai été si inutile, bon sang... Qu’est-ce que je dois faire maintenant ?
- Cynéa... tu...

Gray ne finit pas sa phrase. Il ne savait même pas vraiment ce qu’il voulait dire, les mots étaient sortis tous seuls, uniquement prononcés dans les émotions de l’instant, si brumeuses et cruelles. Ses lèvres avaient remuées avant même que son esprit ne s’en rende compte, et il se trouvait maintenant complétement perdu, incapable de savoir quoi dire ou faire face au remord et au chagrin qu’exprimait son interlocutrice. Ses larmes furent bien plus convaincantes que ses précédentes réclamations, et il commençait peu à peu à réaliser ce qu’il avait refusé de voir : les souffrances de son rival étaient bien plus critiques qu’il ne l’avait espéré. Pour faire pleurer quelqu’un d’aussi pétulant et résistant que semblait l’être Cynéa, la situation devait être plus que désespérée. Le nier maintenant que cette preuve irréfutable qu’étaient ces larmes lui était témoignée n’était plus de l’optimisme mais de l’inconscience, de la lâcheté, et du déni pur et simple. Et c’était à tout prix ce qu’il devait éviter, pour ne pas commettre la même erreur une seconde fois.

Il avait sous-estimé le problème, s’était persuadé que rien n’était indénouable et qu’il y avait forcément un moyen de rétablir le cours des choses, mais au fond, il n’avait fait que fuir la réalité. Non pas qu’il abandonnait l’idée de sauver Natsu d’un destin funeste, mais il reconnaissait au moins l’indéniable : au-delà de son corps pourrissant, de ses épouvantables crises de douleur et de la mort lente et douloureuse infligée par ses blessures, Natsu allait mal, très mal. A tel point qu’il en avait perdu son vrai sourire, sa joie de vivre, sa flamme. Et bien qu’il l’eût toujours nié, il avait même eu l’atroce impression qu’il se fichait de mourir, qu’il trouvait presque sa mort légitime. Lui qui respectait tant la vie, y compris la sienne, son rival n’aurait jamais dû lui faire éprouver toutes ces horribles sensations, que Gray supportait difficilement. Depuis qu’il avait su que Natsu avait dans l’idée de se sacrifier pour sauver la vie d’autrui, tout comme il avait empêché lui-même et même Erza de le faire, jamais il n’avait cru une seule seconde qu’il puisse accepter sa propre mort comme s’il était normal qu’il donne ainsi sa vie. S’il était si facile de le tuer, les ennemis que la guilde avait eus à affronter l’auraient déjà fait. C’était Natsu, après tout.

Mais ce fait devenait de plus en plus mensonger, car Natsu avait irrémédiablement changé et n’était maintenant plus vraiment lui-même. « Car c’est Natsu » n’était plus une justification valable, et n’était qu’un autre moyen de fuir la vérité : Natsu n’était plus Natsu, il n’était plus qu’une ombre du garçon qu’ils avaient connu et vu grandir. Et même si ça le tuait de l’admettre, il savait néanmoins que le nier ne servirait qu’à rendre leurs interactions à venir plus difficiles. En seulement six mois, presque tout ce qu’il croyait savoir de son rival s’était vu aboli par ce qu’il était devenu au fil du temps. Il n’osait imaginer ce qu’il avait pu vivre pour en venir à cet extrême, et il n’avait jamais osé le faire depuis que Xemnas ou même Zexion leur avait évoqué ce fait. Si au départ il s’était simplement dit que cela ne devait pas être si grave que ça, les larmes de Cynéa et son apparent désespoir lui prouvait l’inverse. Même l’explosion d’émotions que Natsu avait laissé s’exprimer le matin même n’avait pu le persuader pleinement de ces changements et de la réelle tragédie qu’était la situation, la façon dont il s’en était remis lui ôtant tout soupçon, hormis cette désagréable impression de ne plus vraiment le connaître qui l’avait étreint depuis lors, même lorsqu’il avait ri le plus naturellement du monde avec eux. Il avait repoussé cette impression et voilà maintenant où il en était. Il était complètement paumé, et les pleurs de Cynéa ne l’aidaient pas vraiment à se retrouver dans ce dédale. Il la connaissait à peine mais il n’en était pas moins choqué par ce qu’elle exprimait, lui démontrant ce qu’il avait refusé de voir : Natsu allait plus que mal, et il n’y avait peut-être aucun moyen de soigner son corps et son cœur de toute cette souffrance. Cynéa semblait si désespérée, si abattue, que rester optimiste devenait en cet instant impossible. La situation était réellement critique, en douter ne lui était plus permis.

Il aurait voulu dire ou faire quelque chose pour la rassurer, mais il ne sut pas quoi dire, totalement impuissant face à ces larmes et trop ébranlé par ce que celles-ci lui faisaient comprendre pour réfléchir de manière sensée. Alors, se sachant inutile quant à lui remonter le moral, il ne put que demander sans une once de colère dans la voix :

- Q-Qu’est-ce que tu veux dire par... message ? Tu sais pourquoi il a laissé son écharpe ?

La question avait beau avoir été posée sans agressivité, la colère de Cynéa reprit soudainement vie, l’extirpant brutalement de ses propres apitoiements. Elle releva brusquement la tête, les larmes toujours vives, et vociféra en levant un doigt accusateur en direction du mage de glace :

- T’es débile ou quoi ?! Faut te faire un dessin pour que tu comprennes ?! Essaye seulement de te demander quelle serait la seule chose qui pourrait le pousser à vous léguer ce qu’il a de plus précieux !
- C-Comment ça, « léguer » ?

Gray craignait de comprendre, mais il préférait feindre l’ignorance jusqu’au bout, refusant d’accepter ce que son esprit avait déjà commencé à réaliser. Et bien que Cynéa le sût, elle n’en fut pas moins furieuse par son attitude fuyante.

- T'as cru qu'il l'avait oubliée ou quoi ? S'il vous l'a laissée c'est pour une raison, pour vous faire passer un message !

Devant la mine déconfite du mage de glace, alors que les larmes se faisaient plus abondantes et sa fureur plus puissante encore, elle lui exposa sans détour l’horrible réalité :

- C’est un adieu espèce d’abruti !

Et ainsi Gray ne fut plus capable de nier l’évidence : Natsu était parti pour de bon, avec la ferme intention de ne plus jamais revenir vers eux. Et pire encore, il serait bientôt totalement inaccessible, la mort le séparant à jamais d’eux. A sa manière, il leur avait fait ses adieux, avant de disparaître définitivement. Mais il avait beau le comprendre à présent et le réaliser pleinement, la phrase de Cynéa resta en suspens dans ses pensées engourdies par l’amère signification de ses mots, et il fut incapable de démêler le fouillis d’émotions qu’ils avaient fait naître et ne put que balbutier :

- Q-Quoi... ?

Alors que Cynéa pleurait de plus bel et baissait la tête, la porte s’ouvrit à la volée, laissant apparaître sur son seuil, les yeux embués d’avoir été aussi brusquement réveillée, une Erza pour le moins irritée.

- C’est pas un peu fini ce raffut ?! Y’en a qui veulent dormir !

Gray leva les yeux vers elle sans la moindre réaction face à son intervention brutale et Cynéa se retourna, le visage mouillé de larmes encore fraîches. Erza s'apaisa immédiatement, les pleurs de la jeune fille et le visible ébranlement de Gray la clouant sur place. Son regard pivota de l’un à l’autre, puis descendit sur l'objet que le mage de glace tenait à la main. D’abord pantelante face à ce que la présence de l’écharpe de Natsu en possession du mage de glace semblait signifier et le lien qu’elle fit aussitôt entre celle-ci, l’atonie du jeune homme et les larmes de Cynéa, elle finit par reprendre quelques contenances et s'avança vers lui d'un pas lourd. Elle le saisit violemment par les épaules et tonna :

- Gray ! Qu'est-ce qui s'est passé ?!

Elle le secoua comme un prunier, mais comme il ne réagissait pas et conservait son regard figé sur elle sans sembler la voir, elle ordonna avec plus d’assurance et d’autorité :

- Réponds, Gray !

Ce dernier ne prononça pas le moindre mot alors qu’il se faisait violemment secouer dans tous les sens, et se contenta de lui tendre la main qui tenait l'écharpe de Natsu. Erza se calma, le lâcha, et prit lentement l'objet d’une main mal assurée sans quitter des yeux le mage de glace, ébranlée. Elle lut dans son expression et dans son geste une telle confusion qu’elle ne sut d’abord pas comment réagir. Elle baissa la tête pour contempler le vêtement qu’elle tenait à présent fermement dans sa main droite puis la releva brusquement, plantant ses yeux perçants dans ceux de Gray.

- OÙ EST-IL ?!

Seul le silence lui répondit. Un silence glacial, triste, craintif. Prêt à s'enfuir au moindre mouvement, au moindre courant d'air. Gray ne réagit pas, incapable de se ressaisir face à l'horrible vérité évoquée par Cynéa qu’il fixait à présent comme s’il la suppliait silencieusement de démentir ce qu’elle venait d’affirmer. A la fois furieuse de ne rien comprendre et ébranlée par leur comportement respectif, Erza se retourna vivement vers la fillette, qui pressait ses yeux mouillés de ses poings telle une enfant fragile, et s’approcha d’elle en ordonnant :

- Dis-nous où il est allé ! Et ne cherche pas à le couvrir !

Toujours aucune réponse. Seuls les pleurs de la fillette perçaient le silence. Erza lui saisit les poignets, partagée entre la colère des réalisations qui germaient dans son esprit et le désarçonnement intense de les voir aussi perturbés dans leur caractère et leur attitude. Jamais elle n’avait vu Gray aussi absent, et aussi peu qu’elle la connaissait, Cynéa ne semblait pas être le genre de personne à se laisser ainsi envahir d’émotions de cette intensité. Elle ne voulait pas comprendre pourquoi ils agissaient de cette manière, même si sa raison, elle, s’était déjà représentée un schéma simple et indéniable de la situation et en avait analysé chaque détail, et elle préférait de loin laisser libre-court à son impulsivité et ne pas se laisser convaincre par ces larmes qui vraisemblablement coulaient pour Natsu. Elle était certaine que Cynéa saurait satisfaire ses doutes et ses questionnements, et elle ne réfléchissait plus à rien d’autre qu’à en connaitre les réponses, oubliant tout le reste. Et si la jeune fille était d’une manière ou d’une autre impliquée dans l’indéniable disparition de Natsu, elle ne la laisserait pas s’en tirer comme ça. Elle voulait des réponses, et elle les aurait, peu importe le moyen employé pour les obtenir.

L’obligeant à s’interrompre dans son geste empli de désespoir, les mains qui empoignaient fermement le bras de Cynéa s’écartèrent pour la forcer à la regarder dans les yeux, et ce qu’Erza y déchiffra l’apaisa légèrement, à défaut de son inquiétude et de ses angoisses qui ne firent que s’agiter exponentiellement à ses constatations quasi-inconscientes. Mais elle ne se laissa pas impressionner pour autant, et demeura tout aussi déterminée à connaître le fin mot de cette déstabilisante situation. Elle devait mettre un nom et établir une réelle explication sur ce sentiment qui l’étreignait depuis qu’elle avait réalisé que Natsu avait encore osé partir sans rien dire, et tant qu’elle n’aurait pas saisi toute l’ampleur de ce départ inopiné et répréhensible, elle ne pourrait mettre au clair les émotions qui l’étreignaient et agir en conséquence.

Malheureusement, ce ne fut pas en douceur qu’elle l’apprit. Peu encline à se laisser brusquer sans rouspéter, Cynéa se dégagea vivement de sa poigne et essuya ses larmes d’un geste brusque avant de répliquer, agressivement désespérée :

- C’est trop tard, beaucoup trop tard ! Il n’y a plus rien à faire depuis longtemps et même si vous le retrouvez avant la fin, vous ne pourrez rien y changer ! Je n’essaie pas de le couvrir, je veux juste qu’il ne souffre pas plus ! Pourquoi vous ne pouvez pas comprendre ça, bon sang ?! Je n’ai pas moins envie que vous de le sauver, mais y’a plus de retour en arrière possible maintenant, tout est fini ! Dès qu’il aura mis Happy hors de danger, et si tout se passe comme il l’a prévu, dans quelques jours...

Elle déglutit difficilement, et alors que la porte s’ouvrait à la volée sur Zexion et Lucy, Cynéa reprit, la voix brisée de chagrin :

- Dans quelques jours il sera mort !


* * *




Quelques minutes plus tôt...

Dans la chambre, Lucy amorçait un réveil difficile, marmonnant encore dans sa semi-conscience quelques bruitages incompréhensibles. Elle ouvrit doucement ses yeux encore embués de sommeil et leva fébrilement la tête en les frottant mollement, recouvrant peu à peu le minimum de ses capacités sensorielles et sensitives. Ce fut le froid qui perça d’abord la bulle brumeuse de ses sens tandis que la couverture glissait de ses épaules, et, frissonnante, elle rattrapa son bien juste à temps. L’esprit embrouillé, elle contempla le vide avec absence en se demandant vaguement qui avait bien pu la couvrir durant son sommeil, puis se leva d’un bond lorsque les souvenirs de la veille revinrent au galop, dissipant totalement sa confusion matinale en un clin d’œil alors que son esprit s’imprégnait enfin des images que ses prunelles ensommeillées lui renvoyaient.

A présent pleinement à l’écoute de son corps, elle ne mit pas plus d’une seconde pour percevoir les signaux de panique qu’il lui communiquait et toucha promptement les draps du bout des doigts, et leur tiédeur l’informa qu’ils n’étaient vides que depuis peu, cultivant son sentiment d’urgence. Les yeux agrandis de peur, elle fit volte-face et sortit en trombe de la petite pièce, réprimant du mieux possible l’angoisse grandissante qui affluait dans tout son organisme et les sueurs froides qui longeaient son échine. Elle avait un tel mauvais pressentiment que le moindre craquement se muait en fracas assourdissant et que les battements de son propre cœur pulsaient dans sa tête comme des roulements de tambours. Elle sentait, non elle savait que Natsu n’avait pas quitté sa chambre pour rien, qu’il était parti pour ne plus revenir, et cette simple pensée lui arracha des souvenirs cuisants et douloureux. Le souvenir de son précédent départ, de ses premiers adieux, et de sa propre tristesse, de tout ce qu’elle avait ressenti, si loin de lui. Elle ne voulait plus jamais revivre ça.

Tandis qu’elle courait, la jeune fille put tout de même remarquer que l’état de la maison déjà sens dessus dessous à cause des dégâts que le combat contre l’invocation avait occasionnés s’était sensiblement dégradé, ce qui entretint son impression que quelque chose était en train de se produire ou s’était déjà produit et la fit inconsciemment accélérer le rythme de ses foulées autant que l’étroitesse des couloirs le lui permettait. Alors qu’elle tournait à l’angle d’un mur, elle percuta quelque chose de plein fouet, l’arrêtant brutalement dans sa course. Elle allait tomber quand une main attrapa son poignet juste à temps, la maintenant sur ses pieds.

- Lucy-san ?

Elle leva les yeux et vit Zexion la fixer avec surprise et confusion. Les larmes affluèrent sans crier gare et le conteur la lâcha, troublé. Sans se rendre vraiment compte de ce qu’il faisait, uniquement guidé par les émotions du moment, il attira la jeune fille sanglotante vers lui et la serra dans ses bras dans un désir inconscient de la réconforter. Incapable de résister à cette marque d’affection, Lucy pleura de plus bel, le visage blotti contre son torse et les mains agrippées à ses vêtements, et Zexion, dans un élan de tendresse qu’il ne se reconnut pas, caressa affectueusement ses cheveux et attendit qu’elle aborde le sujet de ses larmes, paupières closes. Il ne savait pas lui-même pourquoi il avait réagi ainsi, mais avant qu’il n’ait pu se poser la question, il serrait déjà la jeune fille contre lui et tentait de la réconforter pour il ne savait quelle raison. Ses retrouvailles avec Natsu l’avaient adouci, lui avaient fait retrouver ses repères, et il était maintenant en paix avec ses émotions, comme jamais il ne l’avait été depuis longtemps. Le changement était brutal mais pas déplaisant, car il avait maintenant l’impression d’avoir le droit d’aimer et d’être aimé, et il se rendait compte combien l’amitié qui le liait à Natsu était nécessaire à son équilibre. Grâce à elle, il avait l’impression d’être de nouveau lui-même, d’avoir retrouvé ce qu’il avait perdu, même si ce n’était qu’une petite partie de tout ce que ses propres actes lui avaient fait perdre. Il s’autorisait à présent ce qu’il s’était toujours refusé : le droit de tisser des liens avec les autres et de les chérir. Celui qui l’unissait déjà à Lucy, Erza et même Gray lui paraissait alors inestimable et il ne souhaitait plus qu’une chose : le garder. Et tous ces bienveillants changements, il ne les devait qu’à Natsu, pour avoir toujours su faire resplendir la lumière qui subsistait dans son cœur envahi de ténèbres, et même si elle demeurait ternie par ce qu’il avait fait et vécu, celle-ci lui semblait pouvoir être source de foi et de volonté. Alors il n’avait pu résister à la tentation d’apaiser le cœur agité de la mage stellaire, en espérant que son propre cœur pourrait éclairer le sien de cette nouvelle lumière et le guider dans la brume de tristesse qui l’obscurcissait. Le premier pas vers ce qu’il avait toujours voulu être.

A la fois confus et adouci par ces émotions débonnaires, il rouvrit les paupières et demanda d’une voix douce et compréhensive :

- Qu'est-ce qui se passe, Lucy-san ?

La douceur dans ses mots poussa cette dernière dans la confidence, et elle répondit entre deux sanglots :

- Il... il est parti ! Il est parti, Zexion-san !

Réalisant instantanément tout ce qui signifiait cette simple phrase, le conteur la prit par les épaules et la sépara de lui sans la lâcher. Surprise, Lucy leva ses yeux embués de larmes vers lui et recula d'un pas. L'expression de Zexion s'était faite menaçante, son regard s'était assombri, dans lequel brûlait une flamme qu'elle ne lui avait jamais vue et qui l’hypnotisait. Ses prunelles passèrent par une multitude d’émotions qu’elle eut du mal à déchiffrer, et avant qu’aucun d’eux n’ait pu prononcer le moindre mot, la voix hurlante de Cynéa qui rugit dans le lointain les fit sursauter.

- C’est un adieu espèce d’abruti !

Ils se concertèrent brièvement du regard, et Zexion analysa rapidement la voix comme venant de l’extérieur et saisit Lucy par le poignet pour l’entrainer à sa suite dans les escaliers qui descendaient au rez-de-chaussée. La jeune fille fut contrainte de le suivre alors qu’elle se débattait encore avec les mots de Cynéa qui tambourinaient son crâne, et tandis qu’ils courraient, une seconde voix, qu’elle reconnut comme étant celle d’Erza, l’ébroua de l’intérieur :

- OÙ EST-IL ?!

Son cœur explosa d’angoisse à ce stade, et la panique se fit sentir jusqu’à l’âme. Entrainée par Zexion, elle dévala les marches à toute vitesse, manquant d’en rater plusieurs à chaque pas, bercée dans sa course par d’autres hurlements étouffés provenant de l’extérieur qu’elle ne put déchiffrer, assourdie par le sang battant dans ses tempes. Une fois en bas, Zexion ouvrit la porte à la volée, Lucy sur ses talons. A peine la mage stellaire eut-elle posée le pied dehors que des mots bondirent sur elle comme un coup de tonnerre à leur puissance maximale, la figeant sur place.

- Dans quelques jours il sera mort !

Une vague glaciale de stupeur et d’horreur se répandit comme une trainée de poudre sur tous ceux qui avaient eu le malheur d’entendre cette phrase, distribuant des frissons glacés à quiconque était entré en son contact. Le silence tomba sur eux comme un voile de ténèbres opaque alors que les cœurs qui y furent emprisonnés, eux, battaient à l’unisson dans un ballet funeste d’émotions désordonnées.

L’abrupte agression qu’avait été ces mots dans le cœur de Lucy l’empêcha d’organiser la moindre explication sur la scène qui se jouait sous ses yeux écarquillés. Hormis Cynéa qui continuait de sangloter en frottant ses yeux emplis de larmes, tout semblait s’être figé dans le temps, les êtres vivants, le vent, la nuit elle-même s’étaient tus, le miroitement de la lune sur les dunes de sable s’était sclérosé, les nuages dissimulant partiellement l’astre immortel comme pour le protéger de l’humanité même, pétrifiant le paysage dans une maladroite éternité.

Erza avait lâché Cynéa sans même s’en rendre compte depuis plusieurs minutes déjà, et derrière eux, Gray s’était immobilisé et ne quittait plus des yeux les lèvres de la fillette comme s’il espérait se fournir la preuve qu’elles ne s’étaient jamais ouvertes pour prononcer ce qu’il venait d’entendre. La mage rousse fut la première à reprendre ses esprits et recula d’un pas.

- Q-Quoi... ?

Les secondes s’entassèrent encore dans ce silence craintif pendant ce qui leur parut être une éternité, jusqu’à ce que, enfin, un mouvement soit esquissé. Lucy s’était avancé d’un unique pas, légèrement tremblante, puis ses lèvres s’entrouvrirent difficilement pour demander d’une voix lointaine :

- Qu’est-ce que... tu viens de dire ?

Cynéa se tourna vers elle, et l’exaspération se matérialisa lorsqu’elle vit les prunelles de la jeune fille la sonder avec absence. Elle put facilement lire le déni de la réalité au plus profond de son regard de cendre, et elle ne put s’empêcher de frissonner face à cette constatation. Elle ne sut même pas si elle était en colère ou chagrinée par ce qu’elle déchiffrait dans ces yeux sclérosés de scotomisation lorsqu’elle s’exclama en hurlant presque :

- Qu’est-ce que vous voulez m’entendre dire, à la fin ?! Que tout va bien, qu’il y a une chance d’empêcher tout ça d’arriver, qu’on va trouver une solution pour le sauver ?! Mais c’est faux ! Natsu est parti, et personne ne le reverra plus jamais ! C’est fini !

Ce dernier mot perça la bulle de déni dans laquelle chacun se trouvait enfermé, déliant de ce fait le nœud de leurs émotions que Lucy ne tenta pas de réfréner. Elle n’acceptait pas que le mot « fini » puisse être prononcé, pas lorsqu’il concernait Natsu, pas lorsque son énonciation scellait le destin de son ami le plus cher, et encore moins lorsqu’il s’agissait d’abandonner ce dernier. Elle n’accepterait que tout soit « fini » que le jour où ils auraient sauvé Natsu, ou dans le pire des cas qu’il serait mort. Tant qu’aucune de ces deux destinées n’aurait vu le jour, rien n’était terminé, et tout serait encore à faire. Elle refuserait jusqu’à la fin de laisser Cynéa la convaincre qu’il était mieux pour tout le monde de laisser Natsu mourir. Elle savait que la fillette ne souhaitait pas sa mort, loin de là, mais elle ne commettrait pas la même erreur qu’elle : abandonner. Quand bien même tout lui semblerait perdu, elle continuerait de se battre. Pour Natsu.

Elle avait l’étrange impression de devoir remettre Cynéa dans le droit chemin, de la forcer à revoir toutes ces convictions, et de retrouver celles qu’elle avait perdues. Elle ne prétendait pas ses propres décisions plus sages ou plus réfléchies, mais elle estimait que celles du cœur étaient les seules bonnes à prendre. Et en ce moment, son cœur lui criait de persister dans le but qu’elle s’était fixée, et de faire en sorte d’obtenir toute l’aide possible, Cynéa comprise. De laisser ses sentiments prendre le dessus comme elle le faisait toujours, et ne pas se laisser ralentir par de simples mots à ses yeux dépourvus de sens. Et elle ne se retint pas le moins du monde lorsqu’elle intervint sur un ton rude et dénué d’hésitation :

- Alors pourquoi tu n’as rien fait pour empêcher ça ?! Tu savais ce qu’il avait en tête, ce que signifiait son départ, et tu l’as laissé faire ?! Pourquoi ?!
- Parce que j’en ai pas le droit ! Même si sa vie pouvait être sauvée, qu’est-ce que ça changerait ?! Son cœur est déjà mort ! Vous ne pouvez pas le forcer à vivre dans la souffrance pour votre propre satisfaction ! Alors laissez-le tranquille et rentrez chez vous !

Lucy sentit aussitôt que leur discussion s’orientait dans une direction qui ne ferait que mettre sa volonté en péril, et n’osa pas répondre de peur que ses propres paroles n’engendrent tout ce qu’elle voulait éviter. Chaque réplique de Cynéa l’embourbait davantage dans une incompréhension et une confusion de plus en plus indélébile, et elle se perdait au fur et à mesure dans le labyrinthe insoluble qu’était la situation, la leur, celle de Cynéa et surtout celle de Natsu. Qu’avait-elle voulu dire par « son cœur est déjà mort » ? Cela signifiait-il que Natsu estimait que la vie n’avait rien d’autre à lui offrir que de la souffrance, et qu’il préférait alors mourir ? Si c’était le cas, que faisait-il d’eux, de la guilde ? Pourquoi ne leur faisait-il pas confiance pour apaiser ces douleurs, pour redonner à sa vie ses couleurs, sa saveur, tout ce qui faisait d’elle quelque chose qui méritait d’être protégée à tous les prix ? Jamais elle n’aurait pu se douter qu’elle se poserait cette question un jour. Il était presque inconcevable que Natsu puisse être au centre de ce genre de questionnements, et elle avait du mal à accepter que tout cela soit la réalité. Et pourtant les larmes de Cynéa ne mentaient pas, lui prouvaient bien plus efficacement que ses mots que les souffrances de Natsu étaient sans commune mesure, et assez inhumaines pour le persuader que sa vie ne valait plus rien. Car pour réussir à convaincre Natsu que son existence n’avait plus la moindre valeur, il fallait le confronter à un feu un million de fois plus brûlant que celui des Enfers eux-mêmes. Et pourtant elle continuait de croire que son ami pouvait encore être sauvé, que son cœur n’était pas mort comme elle le prétendait mais simplement affaibli, et qu’il avait besoin d’aide pour l’emplir à nouveau d’espoir, d’envie, et de chaleur. De vie. Qu’il avait besoin d’eux, tout simplement. Elle serait fière de s’acquitter de ce devoir, et ainsi devenir ce qu’elle avait toujours voulu être, et de faire pleinement partie du cœur de Natsu. Elle ne laisserait rien ni personne la détourner de ce but.

Erza semblait en être venue à la même conclusion car contrairement à ce qu’espérait Cynéa, son expression se fit tout aussi dure et déterminée que celle de Lucy. Bien que ses raisons soient différentes, leur but demeurait le même, et aucune d’elles n’avait dans l’idée d’abandonner comme Cynéa le leur suggérait. Le « laisser tranquille » pour qu’il sombre encore plus profondément dans ce qui le torturait déjà ? Jamais. « Rentrer chez eux » et faire comme si Natsu n’avait jamais existé ? Plutôt mourir. Peu importe ce qui poussait Cynéa à croire que le cœur de Natsu ne pouvait être sauvé que dans la mort et qu’il n’y avait aucun moyen de le guérir, elle n’y croirait pas tant que l’avenir ne le lui aurait pas démontré. Alors jusqu’à preuve du contraire, elle essaierait de toutes ses forces d’y parvenir à n’importe quel prix.

Elle entrouvrit les lèvres pour exprimer verbalement la finalité de ses convictions, mais avant qu’elle n’ait pu dire quoi que ce soit, une voix masculine qu’elle aurait préféré ne pas entendre à ce moment la devança, envenimant la situation déjà agitée :

- C’est qu’un lâche ! Il a mal alors il veut mourir ?! C’est quoi ça ! Il fuit, c’est tout !
- Ta gueule, tu sais rien ! Tu ne tiendrais même pas un jour avec tout ce qu’il supporte ! Ne fais pas comme si tu savais ce qu’il endure !

Alors que Gray foudroyait Cynéa du regard et que cette dernière lui rendait sans détour son agressivité, Erza tenta d’interrompre leur conflit d’intérêt en posant une main sur l’épaule du mage de glace pour le calmer, mais son geste ne fut récompensé que par un brusque mouvement du jeune homme pour lui faire lâcher prise, se fichant totalement de son intervention et s’obstinant à lui tourner le dos et à l’ignorer. Erza fut prise au dépourvu par sa réaction bien qu’elle ne lui plut pas, et se retrouva démunie par tant de pétulance à son égard et forcée de le regarder se complaire dans une colère qui lui sembla inarrêtable sans savoir quoi faire.

- Je m’en fous ! Je ne le laisserai pas mourir ! Je ne le laisserai pas fuir ! Quel genre d’amie es-tu, pour accepter qu’il se sacrifie sans même essayer de le raisonner, pour être aussi incapable de lui donner envie de vivre ?! S’il veut mourir, il devra me passer sur le corps ! Je me fiche qu’il souffre, il a pas le droit de nous infliger ça !
- Et c’est lui que tu as traité d’égoïste ?! Je suis peut-être inutile, je ne suis peut-être qu’une simple amie de passage pour lui, mais au moins je ne ferme pas les yeux en espérant stupidement que tout va s’arranger juste parce que je l’ai décidé !
- Ta volonté est aussi fragile qu’un château de sable !
- Tu n’es qu’un égoïste ignorant et sans cœur !
- Et je deviendrai le diable en personne s’il le faut ! Même si je dois le rouer de coups, le ligoter et le traîner jusqu’à la guilde, il ne fera rien d’aussi stupide que de mourir délibérément !
- Même s’il doit en souffrir toute sa vie ?!
- Rien à foutre.
- Même si ça le détruit ?!
- Rien à foutre !
- Tu me dégoûtes... Vous me dégoûtez tous ! Vous ne comprenez rien !

L’agressivité des mots grimpa en intensité, fusant sur leur proie respective sans la moindre retenue, et lorsque Lucy entra dans la querelle avec encore plus de hargne que Gray lui-même, Erza se sentit plus oppressée et démunie que jamais.

- Oui on ne comprend rien ! On ne sait rien ! Tout ça parce que tu es trop butée et fière pour nous expliquer ! Qu’est-ce que ça t’apporte de nous cacher ce que tu sais, hein, si ta volonté est assez faible pour te persuader que y’a de toute façon plus d’espoir pour Natsu ?! De quoi t’as peur ?! Qu’on puisse réussir là où tu as minablement échoué ?!

La constellationniste se mettait rarement dans de tels états, jamais elle n’avait été aussi agressive et insultante envers qui que ce soit, elle qui était si sensible, compréhensive et compatissante, mais la situation était si écrasante que personne n’était plus capable de contenir ses émotions et tout le monde s’entredéchirait inconsciemment, laissant Erza pantelante entre les feux brûlants de leur folie acérée, sans savoir quoi faire pour calmer le jeu et les empêcher de se détruire mutuellement par des paroles incontrôlées. Elle jeta un coup d’œil agité à Zexion dans l’espoir de recevoir de l’aide de sa part, mais le conteur semblait aussi déstabilisé qu’elle, observant le spectacle infernal avec anxiété. Si elle les laissait continuer ainsi, se ruant verbalement comme des bêtes sanguinaires les uns sur les autres, les séquelles laissées sur chacun d’eux seraient sanglantes et douloureuses. Elle ne pouvait les laisser comme ça, elle devait faire quelque chose, mais la rixe était si meurtrière qu’elle avait peur de se brûler les ailes dans la bataille et d’aggraver les choses. Le pire de tout étant qu’ils se battaient et se tranchaient la gorge pour Natsu.

« Vois ce que tes actes font de nous, Natsu... Est-ce vraiment ce que tu voulais ? Crois-tu toujours qu’il était mieux que tu disparaisses à nouveau, pour tout le monde et pour toi ? Nous sommes complètement perdus... Cette histoire va nous rendre fous. »

La jeune femme serra le poing de désarroi, oppressée par les joutes verbales qui se poursuivaient, se heurtant à sa sensibilité à présent découverte de sa carapace d’autorité et de droiture, par tout ce que la situation les forçait à faire. Si Natsu pouvait les voir en ce moment-même se conduire comme des animaux sans foi ni loi à cause de lui, il en aurait été profondément affecté, encore bien plus qu’elle ne l’était elle-même. Et le simple fait d’imaginer leur comportement lui faire plus de mal qu’il n’en avait déjà lui serrait le cœur de honte et de culpabilité. Tout aurait été tellement plus simple s’il s’était confié à eux, mais il les avait laissés derrière, dans l’ignorance et la peur, se débattre avec leurs questions, leurs émotions et leurs craintes. Pourquoi ? Il savait pourtant que partir ne causerait que souffrance pour tous, alors pourquoi l’avait-il fait ? Le mal occasionné aurait-il vraiment été plus cruel s’il était resté ? Leur présence lui faisait-elle si mal que ça ?

« Bon sang, je ne te reconnais plus... que t’est-il arrivé ? »

Elle avait l’impression de revivre ce jour maudit où tout avait commencé, avec son même lot de questions, de tristesse et de peurs, amplifiées au centuple. La folie avait gagné le cœur même de leur être, le noyau de leur personnalité, la source de leur foi, et explosait telle une bombe à retardement à présent que la vérité éclatait au grand jour. Le sacrifice de Natsu n’était plus qu’une question de jours, il ne restait plus de temps. Même si le rattraper et l’empêcher d’agir ne suffirait pas à le sauver véritablement, ils n’avaient pour le moment pas d’autres choix que de se jeter dans la mêlée en ne pensant qu’à épargner sa vie et s’occuper du reste plus tard. Mais ils perdaient de précieuses minutes à se battre comme des bêtes de foire, à hurler leur peur et leur confusion sans même se soucier du mal qu’ils causaient aux autres et à eux-mêmes, sans réfléchir à leurs propres paroles, qu’ils vomissaient sans même en comprendre le sens. Ils laissaient libre-court à leur frénésie aliénée, et elle, l’inébranlable Titania, s’en trouvait profondément déstabilisée et impuissante, puisant incontestablement dans l’équilibre de ses propres émotions. Elle était devenue une boule de nerfs sur le point d’éclater, prête à déchaîner le tourbillon de lames de sa confusion sur ce spectacle qui lui était si suffocant. Heureusement, elle parvint à se retenir lorsque Lucy reprit, sa voix ayant pris une teinte légèrement suppliante qui lui fit comprendre qu’inconsciemment, la jeune fille regrettait déjà les paroles venimeuses adressées à Cynéa :

- Dis-nous, Cynéa ! Même si Natsu t’a demandé de ne rien nous dire, qu’est-ce que ça change si de toute façon tu es sûre qu’il est trop tard quoi qu’on puisse faire ? N’est-ce pas parce qu’au fond de toi tu sais qu’il doit y avoir une solution pour empêcher cette tragédie ?
- Tu insinues que je devrais briser ma promesse pour votre propre satisfaction ?! Que si je veux la tenir, c’est parce que je veux qu’il meure ?!
- Non, c’est pas ce que je veux dire et tu le sais ! Tu es indécise, alors tu fuis et tu te caches derrière cette promesse qui ne fait que nuire à tout le monde ! A toi-même, à nous, et même à Natsu ! Si tu es vraiment son amie, tu n’aurais pas dû baisser les bras ! Rien ne devrait se mettre sur ton chemin, pas même une promesse !
- Parce que tu crois que j’ai pas essayé ce que vous tentez vainement de faire ?! Ne crois pas souffrir plus que moi !
- Je sacrifierai n’importe quoi pour le sauver, et je continuerai de chercher jusqu’à la fin ! Jamais je ne baisserai les bras comme tu l’as fait pour rejeter ensuite la faute sur les autres !

Les prunelles de Cynéa devinrent deux points obscurs envahis d’une folie assassine, qui se rua sur Lucy avec une véhémence bestiale, et sans que quiconque n’ait pu réagir, la fillette s’était déjà jetée sur la constellationniste pour la plaquer à terre. La tête de Lucy heurta violemment le sol, lui brouillant la vue sous le choc, et avant qu’elle n’ait eu le temps de reprendre ses esprits, le poing de Cynéa entra en contact avec son visage, si violemment que sa marque imprégna sa joue.

- Qu’est-ce que tu crois connaître de moi, hein ?!

Elle leva son autre poing, qui s’abattit avec la même violence tandis qu’elle continuer de hurler :

- Tu crois que j’en avais envie ?! Que j’ai envie qu’il meure ?!

Lucy n’eut même pas l’occasion de se protéger ou de riposter, elle était de toute façon trop ébranlée, autant physiquement que moralement, pour tenter quoi que ce soit. Un autre coup la cueillit instantanément, la sonnant une fois de plus.

- Tu crois ta peine plus douloureuse que la mienne ?! Tu crois que j’ai pas essayé de le raisonner ?! Ça fait des mois ! Des mois que j’essaye de trouver une solution !

A ce stade, Erza et Gray s’étaient rués pour empêcher la fillette d’aller plus avant dans sa frénésie, ne supportant pas de voir leur amie se faire frapper de cette façon, qui plus est par une alliée. Ils allaient l’atteindre mais le poing de Cynéa fut plus rapide, apposant une nouvelle marque sur la peau déjà violacée de la mage stellaire.

- Tu me dégoûtes ! Vous me dégoûtez tous ! Si seulement vous n’étiez pas venus, il n’aurait pas souffert encore plus !

Essoufflée, Cynéa s'arrêta quelques secondes, le bras toujours levé et les muscles tremblants à la fois de fureur et de désespoir. Ce fut Zexion qui eut l’opportunité d’arrêter cette inutile effusion de colère et de coups en se saisissant du poing que la jeune fille s’apprêtait à abattre une cinquième fois sur sa victime. Les muscles de Cynéa se déraidirent instantanément alors que Gray et Erza s’immobilisaient à nouveau à quelques mètres de la scène, et, pantelante, elle laissa libre-court à toutes ses larmes, qui s’égouttèrent sur le visage choqué et ébranlé de Lucy. Celle-ci se contenta de la fixer, abasourdie, oubliant instantanément tout le mal qu’elle venait de lui causer et se sentant aussitôt horriblement coupable d’avoir rouvert les plaies du cœur de Cynéa avec ses affreuses paroles.

Zexion la releva par le poignet avec brusquerie, libérant Lucy de son poids, et Gray et Erza en profitèrent pour se ruer au chevet de leur amie et l’aider à se relever sans un mot, leur regard compatissant et coléreux rivé sur les marques bleutées qui altéraient son visage et sur son expression défaite et attristée. Alors que Lucy s’obstinait à garder les yeux baissés pour ne pas croiser les leurs et que Gray sentait la fureur l’inciter à se ruer sur celle qui avait osé la toucher, les trois mages de Fairy Tail s’intéressèrent brusquement à Zexion lorsqu’un claquement sonore retentit près d’eux et furent témoin de la claque magistrale du conteur que Cynéa dut encaisser de plein fouet, l’envoyant valdinguer au sol sous le choc. La fillette se retrouva assise par terre, une main sur sa joue endolorie, ses yeux vermeils pétillants de surprise et de confusion rivés sur le conteur, qui la toisait avec autorité et répréhension. Puis il soupira pour se détendre et s’accroupit devant elle avant de poser avec une extrême délicatesse sa main sur la sienne, toujours pressée contre son visage là où il l’avait frappée. Il l’obligea à la retirer avec douceur sans la lâcher, et déclara, compréhensif quant à sa douleur et son chagrin.

- Je sais à quel point ça doit être dur pour toi, mais déchaîner ta frustration sur Lucy n’aidera personne. Tu as veillé sur Natsu toute seule tout ce temps, et ça a dû être difficile de le voir souffrir sans pouvoir rien faire, mais c’est différent, maintenant. Tu n’es plus seule, Cynéa.

Des perles d’eau se matérialisèrent dans les prunelles de Cynéa alors qu’elle fixait l’expression bienveillante de Zexion, ses mots véhiculant dans son cœur le soulagement et l’espoir dont elle avait été si longtemps privée. Le conteur la lâcha et elle sanglota de plus bel, la vue brouillée par le torrent de larmes prêt à se déverser sur ses joues, le regard imprégné de la délivrance qu’évoquait celui de son interlocuteur. Puis elle se roula en boule en plaquant ses mains sur visage et hurla sous les regards à la fois compatissants et stupéfiés des spectateurs silencieux de la scène. Zexion ôta sa veste et la posa délicatement sur les frêles épaules de la fillette avant de se redresser, se tournant vers le trio et surtout vers Lucy. Encadrée par les deux silhouettes protectives de Gray et d’Erza, qui avaient perdu tout envie d’intervenir et de rendre justice dès lors que les mots du Dragon Slayer les avaient atteints, la constellationniste pinçait les lèvres de culpabilité en observant Cynéa déverser ainsi tout son désespoir sans retenue. L’attention de Zexion se porta sur son visage infecté de boursouflures et de bleus par les coups qu’elle avait reçus et se sentit désolé pour elle.

- Ça va, Lucy-san ?

Elle baissa les yeux et murmura un « oui » à peine audible. Elle regrettait tellement les mots cruels qu’elle avait décochés comme une flèche dans le cœur de Cynéa qu’elle n’osait plus regarder quiconque dans les yeux, honteuse. Elle ne comprenait pas les agissements de Cynéa, mais comme l’avait dit Zexion, elle avait veillée du mieux qu’elle le pouvait sur leur ami commun, l’avait soutenu pendant qu’elle était elle-même à des kilomètres de lui, et pour cela, elle se devait de lui témoigner de la gratitude. Mais au lieu de cela, au lieu de tenter de comprendre ses sentiments, elle avait insulté sa foi et son chagrin comme si elle n’avait pas de cœur qui pouvait saigner alors qu’elle tenait à Natsu au moins autant qu’elle, et jamais elle ne se pardonnerait d’avoir osé se complaire dans la colère, blessant ceux qui l’entouraient au passage. C’était la première fois qu’elle se déchaînait de cette manière sur autrui, et elle haïssait le goût amer laissé sur sa langue après s’être ainsi laissé anéantir par le départ de Natsu et avoir succombé à la terreur. Les hurlements de détresse de Cynéa lui déchiraient le cœur, et elle ne devait qu’à sa volonté de ne pas y joindre les siens.

Une légère pression sur ses épaules la fit relever la tête, et les visages bienveillants de Gray et Erza qui lui apparurent alors la réconfortèrent incroyablement, et elle se perdit dans une contemplation absente de ses deux amis qui lui souriaient avec encouragement, lui témoignant tout leur soutien et leur compréhension. La jeune fille baissa à nouveau la tête pour dissimuler les larmes qui lui montaient aux yeux, puis un sourire apaisé se dessina sur ses lèvres alors qu’elle essuyait promptement l’eau qui s’apprêtait à s’écouler. Elle ricana nerveusement, se moquant ouvertement de sa propre faiblesse émotionnelle.

- Héhé, j’ai l’air stupide à pleurer pour ça, hein ?

Erza et Gray sourirent à nouveau et le mage de glace cogna affectueusement son front de son poing, faisant légèrement basculer sa tête en arrière.

- Idiote. Tu n’es pas obligée de te retenir, pas devant nous.
- C’est dans les moments comme ça qu’il est important de pleurer si on en a envie, renchérit Erza. Pleurer n’est pas une faiblesse.
- Merci Gray, Erza.

Gray prit un air contrarié et réitéra son geste, causant une petite exclamation de protestation de Lucy qui le questionna du regard.

- Idiote. Pas la peine de nous remercier non plus. Les amis sont faits pour ça, non ?

La jeune fille sourit puis acquiesça d’un signe de tête, et le mage de glace arbora une attitude faussement décontractée alors qu’il serrait encore fortement l’écharpe de Natsu dans son autre main. Son poing enserrait si fort le vêtement que ses phalanges en devenaient blanches, et malgré ses efforts pour détourner ses pensées de l’objet et de son propriétaire, malgré son attitude nonchalante et son optimiste factice, il ne cessait de ruminer les paroles de Cynéa, qui tournaient en boucle dans son esprit sans qu’il ne puisse s’en défaire. Il savait bien que Lucy et Erza se trouvaient dans le même état que lui mais qu’aucun d’entre eux ne souhaitaient le montrer pour ne pas accabler les autres de leurs angoisses et de leurs peurs, et la lourde atmosphère que dissimulait leur relâchement respectif entamait progressivement son calme.

Il leva légèrement la main qui tenait l’écharpe comme pour s’assurer qu’elle était toujours là, et finit par la tendre à la constellationniste, qui se tourna à nouveau vers lui.

- Tiens.

Lucy fixa l'objet qu'il lui tendait, et elle crut presque que son cœur s’était arrêté lorsqu’elle vit de quoi il s’agissait.

- C-C’est...

Elle prit délicatement l’écharpe entre ses doigts et la contempla brièvement, luttant contre ses larmes, avant de relever la tête vers Gray qui prit soin d’éviter de la regarder dans les yeux de peur qu’elle ne puisse lire dans son regard le sentiment étrange qui l’étreignait à l’idée de se séparer de la dernière chose qui leur restait de Natsu. Il se sentait à la fois soulagé et chagriné de la confier à quelqu’un d’autre, comme si la posséder représentait à la fois un poids et une fierté, et pour rien au monde il ne voudrait que qui que ce soit se rendre compte du conflit qui le divisait. Il fut pourtant forcé de la regarder en face lorsqu’elle demanda :

- P-Pourquoi tu...
- Je pense que tu devrais la garder, s’empressa-t-il de la couper d’une voix qu’il voulut rassurante et assurée. Tu la lui donneras toi-même lorsqu’on l’aura retrouvé. Je risque plus de la perdre qu’autre chose si je la garde.

Lucy ne répondit pas, sachant très bien que c’était une excuse pour cacher à quel point il serait soulagé de se débarrasser de la culpabilité que lui rappelait la simple vue de l’objet le plus précieux de son rival, et accepta silencieusement son offre en lui adressant un regard entendu.

Erza fronça les sourcils pour se donner un air calculateur quant au comportement de Gray, mais en vérité se sentait profondément tiraillée par tout ce qu’ils avaient découverts depuis la veille et par la situation actuelle. La tension du mage de glace et la tristesse de la mage stellaire étaient palpables malgré leurs efforts pour le cacher, et l’empêchaient de détourner ses pensées de Natsu. Il était parti malgré l’état critique dans lequel la crise l’avait laissé en abandonnant derrière lui le seul souvenir qui lui restait d’Igneel, témoignage d’un adieu formel et définitif, et ces seuls faits lui provoquaient déjà une crainte et une inquiétude sans précédent. Alors imaginer qu’en plus de tout cela Happy était seul dans un territoire hostile et que Natsu avait tout laissé tomber pour le mettre hors de danger avant de se donner pleinement à la mort qui lui tendait les bras lui serrait le cœur. L’exceed savait-il qu’ils étaient là, et surtout, savait-il que Natsu arriverait bientôt au point de non-retour et qu’il le laisserait alors seul avec le vide causé par sa mort ? La seule pensée du petit être innocent qu’il était se forçant de rester joyeux et optimiste alors qu’il voyait son confident, son presque-père, son meilleur ami se rapprocher petit à petit de sa mort la brisait de chagrin. Il avait été témoin de tout ce que Natsu avait enduré et souffert, endurant et souffrant avec lui, avait vécu chaque étape déterminante qui avait fait de son compagnon de toujours un homme transformé, et avait dû désespérer jour après jour de trouver un moyen de le tirer des griffes de ce destin funeste. Ils devaient les retrouver, tous les deux. Et ils pourraient alors joindre leur force, leur volonté et leurs espoirs pour sauver Natsu. Happy et Cynéa n’étaient plus seuls à présent, et elle était impatiente de pouvoir réconforter le petit cœur sans doute fragilisé du chaton, et de rassembler toute leur détermination pour guérir le corps et le cœur du jeune homme. Grâce à tous leurs efforts réunis, ils parviendraient à changer le cours du temps, elle n’admettrait pas que les choses se passent autrement, et elle ferait tout pour que les pertes soient les plus minimes possible.

Se rendant compte qu’elle s’était incroyablement tendue au fil de ses réflexions, elle s’intéressa à l’instant présent et observa Cynéa, qui avait cessé de pleurer, se relever grâce à l’aide de Zexion. Sans même le remercier, elle essuya les bribes restantes de ses larmes et jeta un regard inquisiteur à l’adresse de Lucy, qui n’exprima rien de particulier à son égard hormis une quasi-imperceptible culpabilité, l’écharpe de Natsu pressée contre son cœur. Elle s’approcha d’elle d’un pas lourd et lui arracha l’objet des mains d’un geste désinvolte, la défiant du regard de protester.

- C’est à moi de la lui rendre, et à personne d’autre.

Laissant derrière elle une Lucy stupéfaite, elle s’apprêta à passer le seuil de la maison mais fut aussitôt retenue par Gray, qui lui saisit fermement le poignet et la tira brusquement en arrière, furieux. Il pouvait fermer les yeux sur son agressivité et sa désinvolture à leur égard, mais il ne pouvait pardonner l’acte barbare qu’elle avait intenté sur Lucy, quand bien même ses mots ainsi que les siens avaient été les précurseurs de son comportement et qu’ils avaient une part de responsabilité dans tout ça, quand bien même il compatissait pour ce qu’elle avait enduré. Elle avait frappé son amie, et avait même osé se moquer de son chagrin en lui arrachant le précieux héritage que leur avait confié Natsu comme si elle ne méritait pas de pleurer la disparition du jeune homme, et il ne pouvait laisser passer ça sans réagir. Faisant abstraction de toute la compassion qui était née à son égard depuis qu’il avait été témoin de sa détresse et de ses souffrances, il lui cracha dédaigneusement :

- Ne crois pas t’en tirer comme ça ! La souffrance n’est pas un prétexte pour te croire tout permis ! Tu n’es pas la seule à pâtir de la situation, on est tous dans le même bateau ! On a peut-être été durs avec toi et j’en suis désolé, mais accepte au moins qu’on ait autant envie que toi de sauver la tête à flamme, et qu’on ait le droit de le vouloir !

Il l'obligea à se retourner et à le regarder dans les yeux d’un mouvement brusque. Il la toisa férocement du regard et Cynéa vacilla sous la détermination qu'elle y lisait.

- Erza te l'a dit. Il est notre ami depuis si longtemps que tu ne peux même pas t'imaginer tout ce qu’on a vécu ensemble. Deliora est le monstre qui a tué mes parents, et détruit mon village. Si Natsu n’avait pas été là, je serais mort depuis longtemps. Erza aurait déjà abandonné sa vie pour sauver la guilde, notre ville aurait été détruite par l’un de nos propres membres, tuant de nombreux innocents, et Lucy ne serait même plus là. C'est grâce à lui si on est encore en vie, alors on n’acceptera pas qu'il démente tous les propos qu'il nous a tenu. Il ne se sacrifiera pas. Pas tant que je serais en vie. Et rien de ce que tu pourras nous dire ne me fera changer d’avis !

La jeune fille n’eut cette fois pas le courage de répliquer, totalement écrasée par le regard inébranlable qui la transperçait. Elle savait pertinemment qu’elle avait dépassé les bornes et elle regrettait sincèrement les actes violents perpétrés sur Lucy, mais ses instincts et son caractère lui interdisaient de courber l’échine devant qui que ce soit et quels que soient ses torts. Elle préférait conserver son attitude désagréable et arrogante pour que jamais personne ne s’attache trop à elle. Même Natsu n’y avait échappé peu importe combien elle tenait à lui, même s’il avait été témoin plus souvent que d’autres de son véritable visage et qu’elle avait plus de mal à cacher ses sentiments devant lui. Il était trop spontané, trop sincère pour qu’elle puisse rester totalement indifférente à ses charmes. Sa franchise la prenait toujours au dépourvu et elle se retrouvait à chaque fois à court de mots et se surprenait à réagir comme jamais elle ne l’avait fait avec quiconque. Sans compter qu’elle était loin d’être insensible à ses souffrances, qui perçaient aisément la carapace établie autour de son cœur. Il était trop spécial, tout simplement.

Gray s’aperçut du conflit qui semblait s’opérer dans l’esprit de son interlocutrice et la lâcha sans la quitter des yeux, attendant une réponse ou une réaction de sa part. Refusant catégoriquement de se ratatiner devant eux mais reconnaissant tout de même que les paroles du mage de glace méritaient d’être prises au sérieux, Cynéa lui balança l’écharpe en pleine figure en tonnant :

- Très bien ! Gardez-la puisque vous le voulez tant !

Elle fit volte-face et franchit le seuil sans attendre de réponse tandis que l’écharpe d’Igneel se calait contre la nuque de Gray, mais fut interrompu par Lucy qui l’interpella.

- Attends, Cynéa-chan.

La fillette s’arrêta sans pour autant se retourner et Lucy s’empressa de poursuivre :

- Je suis désolée pour ce que je t’ai dit, je regrette d’avoir été aussi injuste avec toi. Alors... est-ce qu’on pourrait oublier ce qui s’est passé ? On veut toute les deux la même chose au fond, pas vrai ? Alors pourquoi ne pas unir nos forces plutôt que de nous battre ?

Toujours immobile, Cynéa laissa la proposition s’immiscer dans son esprit et se mélanger avec les mots de Zexion, fixant le vide devant elle. Elle aurait voulu être capable de la regarder, d’accepter sa proposition avec un sourire, de lui montrer à quel point elle avait besoin de se sentir soutenue dans l’épreuve qu’était de voir Natsu aller à la mort sans pouvoir rien faire, qu’elle serait ravie de pouvoir compter sur eux pour le sauver et qu’ensemble ils y arriveraient sûrement, mais ne put s’y résoudre. Elle était trop fière pour cela, et elle avait peur de retrouver trop d’espoir et de le voir se consumer ensuite. La chute n’en serait que plus dure si Natsu venait à mourir malgré leurs efforts, et elle ne pourrait le supporter. Alors elle préférait ne pas se bercer d’illusions, et de tenter d’accomplir leur but commun tout en gardant toujours à l’esprit qu’il y avait de grandes chances qu’ils échouent.

Oppressée par son silence, Lucy l’appela à nouveau, l’extirpant de ses pensées.

- Cynéa-chan ?

La fillette ne montra aucunement que son intervention l’avait surprise et répondit placidement, lui permettant de rester distante tout en acceptant implicitement sa proposition :

- Venez. Je vais vous dire où il est allé et comment le rattraper.

Elle pénétra à l’intérieur, rapidement suivie par Zexion qui s’était attendu à cette réaction. Gray et Erza se tournèrent vers Lucy et furent rassurés de voir ses lèvres esquisser un léger sourire, satisfaite de s’être fait une nouvelle alliée même si ce n’était pas de la manière la plus chaleureuse qui soit. Erza lui tapota affectueusement l’épaule pour l’encourager.

- Allons-y aussi. On a un imbécile à retrouver.

Lucy acquiesça et se tourna vers Gray, qui hocha simplement la tête pour exprimer son approbation. Ils entrèrent ensemble à la suite de Cynéa et pendant que cette dernière faisait un peu d’ordre pour la discussion à venir, Zexion intercepta Lucy alors qu’elle s’apprêtait à aller lui donner un coup de main.

- On devrait s’occuper de tes blessures, Lucy-san. Viens.

Il l’amena jusqu’à la salle de bain et lui fit signe de s’asseoir sur un tabouret, ce qu’elle fit sans protester. Le conteur rassembla le matériel de soin nécessaire et s’assit en face d’elle tout en lui adressant un sourire rassurant.

- Ne t’en fais pas, Lucy-san. Cynéa peut être dure, mais au fond elle est ravie de pouvoir vous compter parmi ses alliés. Elle a toujours été distante avec tout le monde, elle n’a rien contre toi personnellement.
- T-Tu crois ?
- J’en suis sûr. Ne te torture pas trop l’esprit avec ce qui s’est passé, et retrouvons Natsu, d’accord ?

La jeune fille acquiesça sans répondre et Zexion se tut. Lorsqu’il eut fini de la soigner, Lucy le remercia et sortit rejoindre le reste du groupe sous le regard anxieux du conteur, qui avait immanquablement remarqué que la constellationniste, malgré les airs qu’elle se donnait, était toujours profondément affectée par les événements. Mais il savait qu’il n’avait pas trop à s’en faire pour elle. C’était une mage de Fairy Tail, après tout. Elle était forte et saurait surmonter cette épreuve sans son aide.

Tout le monde se réunit dans le salon et Cynéa les invita à s’asseoir sur les quelques fauteuils qui avaient survécu à l’assaut de l’invocation et de Gray. Le groupe obtempéra, impatients d’obtenir des réponses à certaines de leurs questions. Lorsqu’ils furent tous installés, Cynéa prit la parole.

- Bon. Je vais vous dire où il est allé et comment le suivre, mais je ne vous accompagnerai pas. J'ai quelque chose d'important à faire de mon côté.
- Et c’est quoi ? Demanda Gray sans grande conviction, sachant pertinemment qu’elle refuserait de lui répondre.
- Ça ne vous re-
- Cynéa, intervint Zexion. Mets un peu ta fierté de côté et dis-nous.

La jeune fille soupira.

- Bon, ok ! Avant que vous vous réveilliez, Natsu et moi avons décidé de nous séparer, et je dois comme prévu découvrir où se trouve Zeref en suivant la trace de Xemnas et ensuite en informer Natsu. Cet enfoiré a dû aller le rejoindre après votre combat dans le désert, mais je n’en suis pas sûre.
- Pourquoi Natsu voudrait savoir où se trouve Zeref ? Xemnas avait dit que...
- Il ne vous a pas menti, Natsu l’a fui jusqu’à maintenant, mais c’est terminé. C’est pour ça que je vous ai dit que sa mort était proche.

Les réalisations que leur transmettaient ces mots fit aussitôt réagir Gray qui se leva d’un bond en abattant un poing sur la table.

- Q-Qu’est-ce que tu veux dire ?! Il ne va pas le trouver pour le vaincre ?!
- Oui et non.
- Sois plus claire ! Pourquoi est-ce que Natsu s’intéresse autant à Zeref ?!
- Parce que... parce que c’est lui qui doit le tuer. Pour que Zexion et les autres soient libérés de la malédiction et pour que Zeref puisse être vaincu.

Le mage de glace se rassit lourdement sur son siège, ses yeux écarquillés figés avec absence sur Cynéa.

- Il... il va voir Zeref pour qu’il le tue ?

Le choc fut impitoyable, soufflant au loin toutes leurs suppositions les plus optimistes. Depuis que Xemnas avait mentionné l’irrévocable lien entre Natsu et Zeref, ils n’avaient cessé de se demander quelle était son origine, mais ils ne s’attendaient certainement pas à ça. Si Natsu devait se faire tuer par Zeref pour libérer Zexion et tous les autres de la malédiction des fragments de Deliora et pour vaincre le mage noir, ce qui les unissait était alors bien plus profond que ce qu’ils s’étaient imaginés. Mais savoir cela ne les aidait en rien à comprendre ce qui se tramait, car ces révélations n’avaient à leurs yeux aucun sens. Mourir pour vaincre ? C’était aberrant et pourtant, il n’y avait aucun mensonge dans les yeux de Cynéa, et ils étaient forcés de le croire. D’autant plus qu’ils avaient pu se rendre compte par eux-mêmes que Zeref et ses alliés voulaient Natsu vivant, et ce qu’ils venaient d’apprendre expliquait pourquoi. D’une quelconque manière, par ils ne savaient quelle magie improbable, leurs deux vies étaient liées l’une à l’autre. Ils n’arrivaient pas à y croire mais au fond d’eux, ils savaient que c’était la vérité.

Mais pourquoi Natsu ? Pourquoi était-ce à lui qu’incombait l’horrible tâche de mourir pour d’autres ? Qu’est-ce que Zeref attendait de lui ? Avait-ce un rapport avec l’origine des Dragon Slayers évoquée par Xemnas ? Toutes ces questions leur embrouillaient l’esprit, et l’incompréhension couplée à leur ignorance les rendaient fous.

- Ça n’a pas de sens ! Tonna Gray, vaincu par sa confusion. Pourquoi lui ? En quoi se faire tuer par Zeref pourrait le vaincre ?! C’est complètement absurde !
- Je sais que c’est dur à admettre, mais c’est malheureusement la vérité.

Surpris, le trio se tourna vers Zexion qui, fermant les yeux afin d’éviter les regards qui se poseraient inévitablement sur lui, avait répondu à la place de Cynéa.

- Explique-toi !
- Ce n’est pas à moi de vous le dire. Demandez-le-lui directement quand on l’aura retrouvé.
- Pourquoi ne pas nous le dire maintenant ?!
- Parce que c’est à lui de le faire. Je ne bafouerai pas son intimité quoi que vous puissiez dire, je ne trahirai pas sa confiance.
- Mais...

La main de Lucy sur l’épaule du mage de glace le dissuada de protester contre la décision du conteur. Les secrets que Zexion s’obstinait à garder l’agaçaient, mais il n’avait pas le cœur à le forcer à confier quelque chose d’aussi important après une réponse telle que celle-ci. Il comprenait son désir de laisser à Natsu le soin de leur ouvrir ses secrets et de se confier à eux lorsqu’il serait prêt et de respecter son intimité. Les forcer à la confidence ne ferait de bien à personne. Ils se devaient de prendre leur mal en patience.

- Je suis désolé, reprit Zexion. Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’il est le seul capable de vaincre Zeref. Personne d’autre ne le peut. Ni vous, ni moi, ni personne. Vous devrez découvrir le reste par vous-mêmes ou de Natsu lui-même.
- Dites, intervint Cynéa, passablement irritée par la déviation de la conversation. On n’a pas le temps de blablater trois heures de choses inutiles ! Alors gardez vos questions, vos excuses et vos remarques idiotes pour plus tard !

Ils n’apprécièrent pas vraiment son manque de tact, mais ils avaient conscience qu’elle avait raison. Le plus urgent pour le moment était de savoir où Natsu était parti et de le rattraper avant qu’il ne soit trop tard. Le reste importait peu pour le moment.

- Alors dis-nous, l’invita Erza. Est-ce que tu sais où est Happy ? Natsu est parti le chercher, n’est-ce pas ?
- Oui. Natsu et Happy se sont séparés il y a trois jours, peu après que Natsu vous ait rapatriés ici. Xemnas leur a appris comment rejoindre la base érésienne, et Happy a décidé d’y aller en reconnaissance. Heureusement Gajeel a proposé de l’accompagner, sinon Natsu ne l’aurait jamais laissé partir.
- Gajeel est parti avec Happy ?!
- Ouais, et Natsu a préféré attendre votre réveil pour les rejoindre. C’était d’ailleurs pas la meilleure idée qui soit... Cet abruti...

Réticents à l’idée de revenir sur le sujet qui avait causé tant de cris et de larmes quelques minutes auparavant, personne ne tenta d’en savoir plus et ils se contentèrent de revenir au sujet principal, que Lucy s’empressa d’évoquer avant que l’atmosphère ne s’alourdisse encore :

- Et quelle est cette base érésienne ? Pourquoi sont-ils allés là-bas ?
- Vous êtes passés par Lüditzen, je crois. Zexion a dû vous raconter la légende d’Yggdrasil, pas vrai ?
- Oui mais... quel rapport ?
- Comme son nom l’indique, la base érésienne se trouve en Erésie, l’un des trois mondes de la légende d’Yggdrasil.
- Ces trois mondes existent ?!
- Oui. Yggdrasil n’est pas une légende comme tout le monde le croit.

Personne ne fut véritablement surpris par cette découverte, car ils avaient tous profondément ressenti une présence étrange émaner du cerisier dès le premier regard. Il n’y avait pour eux rien d’étrange au fait que la légende n’en soit en vérité pas une. Ce qui l’était beaucoup plus en revanche, c’était d’apprendre que Natsu s’intéressait à ces autres mondes.

- L’histoire d’Yggdrasil a été déformée avec le temps, reprit Cynéa, et la vérité n’est pas aussi belle que la légende. Érésie et Niflheim étaient en guerre contre Sylvarant il y a quatre cent ans et faisaient des ravages à Lüditz. Yggdrasil n’a jamais été le lien qui unit les trois mondes, il est au contraire celui qui les a séparés pour faire cesser les combats.

Cynéa s’interrompit un instant, rassemblant mentalement toutes les informations qu’elle et Natsu avaient obtenues sur le sujet et soucieuse de bien séparer ce qu’elle pouvait révéler de ce qu’elle ne devait pas. Il y avait certains détails qui devaient être tus, pour le bien de Natsu autant que pour celui de ses interlocuteurs actuels. Lorsqu’elle eut fini de faire le point et avant qu’on ne la questionne, la fillette poursuivit :

- Les chevaliers saints ont vraiment existé et ont ramené la paix entre les trois mondes, mais ce n’est pas comme tout le monde le croit. Le pouvoir de voyager entre les mondes leur a été retiré, pas octroyé. Les chevaliers saints ont scellé l’accès à la demande de l’Arbre du Mana, mais ils sont morts pour y parvenir. Le seul moyen de fermer les passages reliant les différents mondes était de devenir eux-mêmes ce barrage. Alors un des cinq chevaliers est devenu Yggdrasil, et les quatre autres ont été sacrifiés pour le lui permettre. Ygdreel est le nom de l’un d’eux.

La mage stellaire comprenait à présent pourquoi elle avait ressenti cette incroyable puissance émaner d'Yggdrasil lorsqu'elle l’avait touché pour la première fois. Elle avait senti ce jour-là que ce n'était pas une forme de vie ordinaire, qu'il n'était pas la simple représentation matérielle et vivante d'une légende, et les propos de Cynéa ne faisaient que le confirmer. Yggdrasil avait été autrefois un être humain. C'était une forme de vie qui possédait une conscience, des sens, et une volonté propres. L'homme qu'il avait été s'était sacrifié pour devenir le nouvel Yggdrasil, au prix de la vie de ses compagnons d'armes. Malgré la tristesse qui se dégageait de son histoire, elle n'en était pas moins fascinée.

- Qu’est-ce qu’Ygdreel a de particulier ?
- D’après ce que j’en sais, en plus d’être un chevalier saint, Ygdreel serait avant tout une création de Zeref qui se veut ressembler à un être humain.
- Alors Ygdreel est un démon de Zeref ?

Cynéa baissa les yeux, en proie à un chagrin si soudain et intense que personne n’osa rompre le silence provoqué par la constatation de Lucy. Heureusement, la fillette reprit avant que la moindre question ne puisse lui être posée :

- Oui, c’en est un. Et c’est aussi la seule de ses créations à avoir été appelée par l’Arbre du Mana pour devenir un chevalier saint. 
- Pourquoi choisir une créature même pas humaine pour une tâche aussi importante que sauver le monde ? C’est un peu bizarre, non ?
- Peut-être parce qu’elle était plus juste et plus pure que n’importe quel humain ?
- Pff, n’importe quoi, intervint Gray, l’image de Deliora pulsant dans son esprit. Les créations de Zeref sont toutes des monstres sanguinaires bons qu’à tout détruire sur leur passage, cet Ygdreel ne fait sûrement pas exception. Il doit forcément y avoir une autre explication. 

Le poing de Cynéa se serra sur ses genoux, si fort qu’elle en tremblait de colère. Personne ne remarqua sa crispation à l’entente des mots de Gray ni son air bouleversé, hormis Zexion qui courba l’échine avec tristesse. Il comprenait ce qu’elle ressentait, mais il ne pouvait la laisser s’enliser dans ses émotions devant leurs compagnons, et s’enquit donc d’intervenir pour la calmer.

- Cynéa...
- Je sais, je sais... Bref, dans tous les cas Ygdreel est le seul chevalier saint encore en vie aujourd’hui. L’arbre du Mana lui avait confié le pouvoir de voyager entre les mondes pour qu’une fois l’accès verrouillé il soit le seul à pouvoir le faire et de cette façon s’assurer que la paix se maintienne. C’est par accident qu’il s’est retrouvé sur le point d’être sacrifié avec les autres, si Zeref ne l’avait pas sauvé in-extremis il serait mort.
- Zeref a fait ça ? Demanda Erza, surprise. Pourquoi sauver une simple créature qu’il a fabriquée alors qu’il peut sûrement la recréer quand il le souhaite ?

Le léger rictus qui rida les traits de Cynéa à cette déclaration n’échappa à personne. La fillette semblait se retenir, mais le rappel à l’ordre que lui décocha le regard de Zexion l’encouragea à se reprendre et elle continua, non sans un grain de contrariété dans la voix :

- D’après ce que j’en sais, avant que Zeref soit scellé il y a des centaines d’années il a séparé son âme en quatre parties afin de devenir immortel, et les a implantées dans des êtres vivants qu’il avait créés. Apparemment deux de ces réceptacles n’ont pas résisté à l’âme de Zeref et sont morts, et Ygdreel fait partie des deux restants. Je n’en suis pas sûre mais il est fort probable que Zeref l’ait sauvé pour éviter que son âme ne soit détruite ou récupéré par quelqu’un. La seule chose qui soit certaine, c’est que Zeref voulait récupérer le pouvoir de voyager entre les mondes d’Ygdreel, et qu’il a réussi. Après ça Zeref aurait lui-même scellé Ygdreel pendant plusieurs siècles ici, dans notre monde, jusqu’à ce qu’il soit sorti de son sommeil il y a une vingtaine d’années environ.

Lucy buvait littéralement ses paroles, fascinée. Elle ne prenait pas à la légère les répercussions de cette histoire sur le présent, mais son imagination d’écrivain était trop mise à contribution pour l’empêcher d’être séduite par tant de surnaturel. De plus, si Ygdreel existait vraiment comme Cynéa le supposait, qu’il était encore en vie quelque part en ce moment même et qu’il possédait un fragment d’âme de Zeref, peut-être était-il impératif pour se débarrasser de l’obstacle qu’était Zeref et améliorer la situation actuelle de le détruire. Après tout il n’était même pas humain et était un démon du mage noir de surcroît, un monstre, alors le tuer ne pourrait pas vraiment être considéré comme tel, n’est-ce pas ? Si cela permettait d’affaiblir le mage noir et par extension aider Natsu dans sa tâche sans qu’il n’ait à mourir, il n’y avait pas à hésiter. 

Elle jeta un coup d’œil à Gray et sut qu’il n’en pensait pas moins qu’elle lorsqu’elle vit à quel point il était tendu et une lueur haineuse briller dans son regard. Il s’était juré au nom d’Ul et de Natsu de détruire Zeref et Deliora, mais aussi toutes les autres créations du mage noir, pour que jamais plus elles ne causent d’autres tragédies comme celle qu’il avait vécue et que Natsu vivait en ce moment même. Ygdreel n’échapperait pas à sa vengeance peu importe à quel point il pouvait ressembler à un être humain, car au fond il était forcément ce que Zeref avait fait de lui en le créant : une bête cruelle et assoiffée de sang sans qui le monde se porterait mieux. Un nom s’était rajouté à la liste pour l’instant trop courte des démons de Zeref qu’il connaissait et qu’il devait détruire, et il comptait bien la compléter avec tous les autres. C’était un devoir envers Natsu et Ul autant qu’envers lui-même.

La constellationniste rompit sa contemplation du mage de glace, un peu chagrinée par l’irrépressible désir de vengeance qui l’animait même si sa détermination à se débarrasser du fléau qu’étaient les créatures de Zeref la confortait dans son objectif. Elle n’aimait pas le voir ainsi rongé de haine, penser à Deliora et à ce qu’il lui avait arraché, et sombrer dans sa culpabilité à l’égard de Natsu. Elle préféra donc détourner la conversation d’Ygdreel et poser la question qui s’imposait :

- Et le second fragment restant ? Son réceptacle est aussi une créature de Zeref ?
- J’en sais très peu à son sujet, mais il serait logique que ce soit le cas. Je sais juste que son nom est Ash, et d’après Zeref, il se trouverait en Erésie. C’est pour ça que Natsu y est allé, et il doit absolument le trouver avant lui ou Xemnas.
- Xemnas et Zeref le cherchent aussi ?
- Oui, mais pas pour la même raison. Le plus compliqué reste le fait que Zeref et Xemnas ne peuvent trouver Ash par eux-mêmes, et que leur plan consiste donc à utiliser Natsu pour ça. Même en ayant une bonne raison de trouver Ash aussi, Natsu se met en danger en y allant, parce qu’il fait ainsi exactement ce que Zeref attend de lui. L’ennui c’est qu’on n’a pas d’autres options... 

La fillette soupira de déception à ses propres mots, le stress de ne pas savoir ce que Zeref avait prévu prenant de plus en plus d’ascendant sur son calme, attisant son inquiétude pour le mage de feu qui allait inévitablement le découvrir d’une façon brutale et dangereuse.

- Alors c’est de ça dont Xemnas voulait parler...

Cynéa se redressa sur son siège pour poser les yeux sur Erza qui, songeuse, l’observait du coin de l’œil. L’appréhension vint se juxtaposer à l’affirmation qui venait d’être évoquée, anxieuse de ce que Xemnas eût pu leur avouer de compromettant pour Natsu.

- Comment ça ? Qu’est-ce qu’il vous a dit ?

Alors que Lucy et Gray semblaient en être venus à la même conclusion que leur amie et se muraient dans les souvenirs de ce combat désastreux qui avait bien failli leur coûter la vie ainsi que des paroles qui avaient été prononcées au sujet de Natsu, Erza s’efforça de rester objective et imperturbable afin de lui répondre sans que sa voix ne trahisse ses émotions :

- Qu’il voulait nous utiliser pour forcer Natsu à faire quelque chose. Ils voulaient qu’il aille en Erésie pour trouver Ash à leur place, n’est-ce pas ?
- Oui... Ils savent pertinemment que Natsu n’a de toute façon pas d’autres choix que de trouver Ash s’il veut atteindre son objectif, et pourtant ça ne les a pas empêchés de s’en prendre à tout ce à quoi il tient pour le forcer à faire quelque chose qu’il avait de toute façon déjà décidé de faire...

Son poing s’était serré au fur et à mesure qu’elle parlait, et elle pinçait à présent les lèvres de rage, furieuse contre l’ennemi d’ainsi jouer avec la santé et le cœur du mage de feu pour leur propre satisfaction, se régalant de le voir souffrir encore et encore. Elle ne se rendit pas compte combien ses émotions étaient dénudées de la moindre retenue lorsqu’elle reprit, attirant sur elle de nombreux regards peinés :

- Ils ne voulaient de toute évidence pas attendre qu’il ait récupéré ses forces, autant physiques que morales. C’est pour ça qu’ils vous ont attaqués, qu’ils lui ont donné que cinq jours pour partir après vous avoir sauvés, et qu’ils ont envoyé cette invocation sur lui. Je pense qu’ils ont voulu l’affaiblir le plus possible sans qu’il n’ait l’occasion de se rétablir, pour pouvoir le piéger plus facilement si besoin... Je vais les tuer...
- Cynéa...

Ses interlocuteurs, Zexion compris, se murèrent dans un silence douloureux, chacun se retirant dans ses pensées respectives, plus tendus que jamais. La colère de Cynéa s’était aisément propagée aux trois mages de Fairy Tail, qui affichaient tous, avec plus ou moins de retenue, un rictus furieux. Même s’ils avaient su que Zeref et Xemnas avaient besoin de Natsu et avaient fait de lui leur ennemi, ils avaient refusé d’imaginer qu’ils se soient acharnés sur lui à ce point dans l’unique but de le faire tomber plus bas que terre, de le briser, et ainsi réduire la menace qu’il représentait pour eux. Ils s’en étaient pris à ses valeurs les plus honorables en attaquant le village de Besaid et en tuant tous ses habitants, faisant lourdement peser sur ses épaules le poids de la culpabilité, puis aux personnes proches de lui en tentant de les tuer, avaient même utilisé son amour pour Happy, et qui savait quoi d’autre encore. Ils avaient l’impression de comprendre pourquoi Natsu avait tellement changé, pourquoi il souffrait tant, et pourtant ils ne savaient qu’une infime partie de ce que ces monstres lui avaient fait subir. Quelles horribles vérités les attendaient encore, maintenant ?

Cette pensée commune leur glaça l’échine, faisant perdurer le silence encore plusieurs interminables secondes que personne ne vint perturber. Leurs sentiments pulsaient à l’unisson en une entité unique, caractérisée par une multitude d’émotions différentes réunies en un seul et unique désir : la vengeance. Ils n’avaient pas l’intention de se rabaisser à leur niveau, mais Xemnas, Zeref et tous ceux qui avaient participé à cette injustice cruelle allaient payer la moindre goutte de sang et la moindre larme que Natsu avait versée par leur faute, allaient regretter la moindre cicatrice que leurs assauts barbares avaient gravée dans son cœur et dans son corps, et ils ne s’arrêteraient que lorsque chaque coupable se serait repenti de ses crimes, aurait supplié leur pardon. Ils avaient conscience que rien de tout cela ne serait à la hauteur des souffrances qu’ils avaient infligés à Natsu et n’effacerait pas ses nombreuses cicatrices pour autant, mais ils ne pouvaient tolérer que quiconque puisse se montrer aussi cruel sans jamais en subir les conséquences.

Malgré la virulence de leurs pensées, ils se contraignirent à se focaliser sur la conversation laissée en suspens et sur les informations qu’ils leur restaient encore à apprendre. Remarquant le contrôle qu’ils avaient réussi à récupérer sur leurs émotions, Cynéa s’efforça d’en faire de même, un peu honteuse de s’être montrée aussi affectée par la situation, et remercia intérieurement ses interlocuteurs de s’abstenir de la moindre remarque lorsqu’Erza demanda soudainement, consciente de l’inévitable explosion de rage qui se produirait bientôt si elle laissait leurs pensées continuer sur cette voie :

- Tu es sûre qu’ils ne peuvent pas trouver Ash sans Natsu ?
- Certaine. Si c’était le cas ils l’auraient trouvé depuis longtemps. Il n’y a que Natsu qui puisse le trouver.
- Pourquoi ?
- J-Je ne sais pas...

Son léger balbutiement trahissait son malaise mieux que n’importe quelle expression, mais personne ne tenta de forcer cette information, ce qui la soulagea plus qu’elle ne l’aurait cru. Elle était capable de leur expliquer bon nombre de vérités sans ciller, mais celle-ci n’en faisait très clairement pas partie, et elle était plus que satisfaite de ne pas y être obligée. Son regard oscilla discrètement vers Zexion, qui lui exprima son approbation d’un faible signe de tête, intimement persuadé qu’il valait mieux taire cette information pour le moment. Cynéa lui rendit son geste et se redressa sur siège pour se donner de l’assurance avant de poursuivre :

- Le seul avantage que nous ayons c’est de savoir que l’ennemi a les mêmes objectifs que nous et qu’en le sachant, on peut rester sur nos gardes. Mais le danger n’en reste pas moins réel, ce n’est pas comme si on pouvait trouver Ash sans qu’ils n’en sachent rien, et on ne peut pas savoir ce qu’ils ont prévu de faire lorsque Natsu l’aura trouvé. Mais les connaissant...

Le frisson qui la parcourut et le voilage d’effroi tapissant ses prunelles n’échappèrent à personne, et elle s’efforça de ne pas penser à ce que ces monstres feraient encore au mage de feu s’ils parvenaient à le capturer à nouveau ni à tout ce que Natsu avait déjà subi entre leurs mains, qui suffisait déjà à hanter ses nuits alors qu’elle n’avait même pas connaissance de la moitié de ce qui lui avait été fait ni été témoin en personne des tortures perpétrées sur le Dragon Slayer lors des incalculables jours de captivité dont il avait souffert. Elle n’avait aucune idée de la façon dont Zeref allait s’y prendre pour capturer le mage de feu tout en sachant que celui-ci était parfaitement conscient de ses projets, mais elle n’avait aucun doute qu’il était capable d’imaginer le plus lâche et cruel plan qui soit pour y parvenir, et c’était bien ce qui lui faisait peur. En envoyant ses amis à sa suite, elle faisait rentrer des pions supplémentaires sur l’immense échiquier de Zeref, et celui-ci allait inévitablement se faire un malin plaisir à les exploiter au maximum, mettant Natsu dans une dangereuse posture. Elle en venait presque à espérer qu’Ash demeurerait introuvable, pour assurer le retour sain et sauf de tout le monde. En vérité, elle avait toujours gardé cet espoir qu’Ash resterait dans l’ombre éternellement, pour que jamais Natsu n’ait l’occasion de se sacrifier, mais elle avait conscience que son désir était irréalisable. C’était elle qui s’était toujours occupée de réunir les informations nécessaires à Natsu pour continuer d’avancer vers son destin, mais chaque fois que le moment venait de les lui fournir, son cœur s’emplissait d’hésitations, tentant inconsciemment de ralentir le mage de feu dans son objectif sinistre. Puis petit à petit, en voyant à quel point Natsu s’épuisait jour après jour de vivre ainsi, elle avait fini par se faire une raison et par accepter ses choix, et ses indécisions s’étaient faites de moins en moins insistantes. Son cœur refusait toujours autant de le voir continuer à se détruire de cette manière, mais elle avait compris que rien au monde ne pouvait soigner son cœur et son corps agonisant, et que sauver uniquement sa vie ne suffisait plus. Et depuis cette terrible réalisation, elle n’avait jamais plus tenté de lui cacher quoi que ce soit.

Elle soupira d’exaspération contre elle-même lorsqu’elle se rendit du compte du chemin douloureux qu’avaient emprunté ses pensées, et s’empressa de secouer la tête pour les chasser de son esprit avant de poursuivre :

- Ils feront tout pour les capturer dès lors qu’ils se seront rencontrés, et même en le sachant, on reste en position de faiblesse. Je ne pense pas que Ash veuille vraiment du mal à Natsu, mais personne ne sait vraiment dans quel camp il joue non plus, même s’il n’est vraisemblablement pas du côté de Zeref. Il faut également prendre cela en compte avant d’accorder trop facilement notre confiance à cet homme.

Méditant ces dernières paroles, le groupe demeura silencieux quelques secondes. Ils n’avaient de toute façon eu aucunement l’intention, Gray encore moins, de faire confiance à un potentiel démon de Zeref. La conviction de devoir le tuer si c’était le cas occupait au contraire la plupart des esprits, même si la pensée de tuer un être ressemblant à un être humain leur donnait des frissons de dégoût. Une telle décision ne pouvait être prise tout de suite, mais ils gardaient bien à l’esprit la potentielle menace que Ash pourrait représenter pour eux et ils ne comptaient aucunement baisser leur garde.

Bien qu’énervé par le simple fait de voir les autres ne serait-ce qu’envisager de laisser un démon de Zeref en vie, Gray échangea un regard entendu avec ses compagnons. Si ses amis avaient des doutes sur ce qu’ils feraient lorsqu’ils auraient la confirmation que cet Ash était une de ces créatures créées par le mage noir, lui n’en avait pas le moindre. Il n’avait pas l’intention d’en épargner un seul et il espérait que son rival en ferait de même. S’agrippant à cet espoir comme à une bouée, il ne put s’empêcher de demander :

- Que compte faire Natsu quand il aura trouvé Ash ?

Les pupilles de Cynéa se voilèrent lorsqu’elle répondit :

- J-Je ne sais pas... En fait il ne le sait même pas lui-même. Ce qui est sûr c’est qu’il doit à tout prix empêcher Zeref de lui mettre la main dessus.

Le trio fronça les sourcils, sans comprendre. Natsu cherchait quelqu’un sans savoir ce qu’il ferait après l’avoir trouvé ? Empêcher Zeref d’accomplir ses sombres desseins était sans doute une très bonne raison d’agir, mais il trouvait leur ami un peu trop téméraire et inconscient sur ce coup-là. D’autant que si Ash était un démon de Zeref, il ne serait sans doute pas bien conciliant et Natsu allait sûrement devoir l’affronter. Et il savait combien ces monstres pouvaient être puissants, et surtout combien le mage de feu était affaibli par son corps pourrissant et ses crises fréquentes de douleur. Dans son état, sa victoire si un combat devait avoir lieu entre lui et Ash était loin d’être garantie, et ils avaient peur que les choses tournent mal. Il fallait qu’ils soient là pour l’aider, le laisser s’occuper de ça tout seul relevait presque du suicide.

Gray se sentit à la fois revigoré par la perspective de bientôt pouvoir débarrasser le monde d’un démon de Zeref - même s’il n’était pour l’instant pas sûr que cet Ash en soit un - et furieux à l’idée que Natsu n’ait pas eu la présence d’esprit de comprendre qu’il n’y avait qu’une seule chose à faire lorsqu’il l’aurait trouvé. Tapant du poing sur la table, il ne put s’empêcher de se révolter face à la stupidité de son rival.

- C’est évident non ?! Si Ash est un démon de Zeref et en plus un hôte d’un fragment de son âme, il faut le détruire, c’est tout ! Il est con ou quoi ?
- La ferme, tu me tapes sur les nerfs à toujours gueuler avant même d’essayer de comprendre !
- Répète ça, morveuse ?!

Les deux furies se foudroyèrent du regard, faisant soupirer Erza qui ne tarda pas à abattre son poing sur le crâne de son camarade, récoltant au passage un grognement mécontent de sa part. Elle allait expliquer son geste, mais l’intervention de Zexion la coupa dans son élan en plus d’avoir le mérite de faire taire l’assemblée qui se tourna vers lui alors qu’il croisait les bras et fermait les yeux avec une expression impénétrable.

- Natsu le sait très bien, Gray-kun. Mais il ne peut pas se résoudre à le tuer, c’est tout.
- Il sait qu’il faudrait le tuer, mais ne veut pas le faire juste pour satisfaire son égo ?!

Zexion releva les paupières et sonda Gray du regard avec une telle dureté que le mage de glace ne put qu’esquisser un geste de recul en se confrontant à la lueur de menace qui luisait dans ses prunelles glaciales.

- Je t’interdis d’insulter ses valeurs, Gray-kun, ou je me ferais une joie de te faire ravaler tes paroles.

Le conteur continua de le défier du regard quelques secondes, puis soupira en réalisant que Gray avait compris le message et regrettait de s’être laissé emporter par sa haine envers Zeref et Deliora.

- Il a toujours été comme ça, et tu le sais très bien. Ash et Ygdreel sont très différents de tous les démons de Zeref que tu as pu voir, ils ressemblent en tout point à un être humain, hormis la naissance. Comment pourrait-il les tuer de sang-froid en sachant ça ?
- Et comment tu peux en être aussi sûr ? Un monstre reste un monstre, quelle que soit son apparence. Il faut pas que Natsu se laisse berner par les apparences, même si c’est difficile.
- C’est ce que je pensais aussi, mais tu rêves en couleurs si tu crois pouvoir le faire changer d’avis. S’il trouve un moyen de lui soutirer le fragment d’âme de Zeref sans le tuer, il le fera sans hésiter peu importe les risques, tu le connais.

Gray ne répondit pas, approuvant ses affirmations, et personne d’autre ne se risqua à briser le silence qui suivit les mots de Zexion. Tous les regards s’étaient baissés alors que le groupe se murait dans ses pensées, hormis celui de Cynéa qui considérait ses interlocuteurs avec une angoisse mêlée de tristesse. Elle n’aimait pas du tout la tournure que prenait la conversation, car elle savait que s’ils continuaient dans cette voie, elle ne pourrait plus contenir tout ce qu’elle avait sur le cœur en les entendant juger ainsi ce qu’ils ne connaissaient pas. Elle ne pouvait pas vraiment les blâmer pour leur ignorance puisqu’elle l’entretenait volontairement, mais son cœur se serrait douloureusement à chaque mot prononcé et elle devait à tout prix changer le sujet de la discussion pour ne pas craquer.

- Dis, Zexion, tu crois pas que c’est pas le moment de parler de ça ?

Le conteur s’intéressa à elle et, comprenant ce qu’elle ressentait mieux que quiconque, répondit, un peu honteux d’avoir entretenu un dialogue aussi douloureux pour elle et même pour lui, au fond.

- Désolé Cynéa, tu as raison. On verra ça en temps voulu.
- Ouais bon, s’impatienta Gray. Comment on rattrape l’autre abruti alors ?
- Il doit déjà être en Erésie maintenant, répondit Cynéa en s’efforçant de ne pas s’énerver. Xemnas lui a dit comment s’y rendre lorsqu’il est allé vous sauver et Happy et Gajeel se sont séparés de Natsu peu après. Ça fait trois jours qu’ils auraient dû revenir et de toute façon, Natsu devait se dépêcher de s’y rendre, alors il est parti dès qu’il l’a pu.

Avec ceci, ils savaient tout ce qui importait pour le moment. Toute cette histoire les dépassait totalement, et les véritables intentions de Natsu leur paraissaient de plus en plus obscures, car elles semblaient aller bien au-delà de la simple recherche de ses souvenirs ou de l’origine des Dragon Slayers. L’implication de Zeref classait la situation bien au-dessus de tout ça, et l’éventuel lien qui unissait ce monstre de cruauté à Natsu leur nouait l’estomac d’angoisse. Pourquoi se faire tuer par Zeref lui permettrait-il de le vaincre, et ainsi de libérer Zexion, Gajeel et tous les autres de la malédiction des fragments ? La réponse à cette question satisferait sans doute toutes les autres si seulement ils pouvaient l’obtenir, mais ils étaient pressés par le temps et ils ne pouvaient se permettre de perdre la moindre seconde, ou Natsu s’éloignerait hors de leur portée et il n’y aurait alors plus rien à faire pour empêcher le pire d’arriver. Ils n’avaient d’autre choix que d’attendre que la vérité ne vienne à eux, et de faire tout leur possible pour rattraper Natsu avant qu’il ne commette l’irréparable.

Alors malgré leurs doutes, ils avanceraient sans se laisser freiner par ceux-ci, la tête haute et l’esprit clair. Si ce fameux Ash que cherchait Natsu se trouvait en Erésie, le trouver serait alors leur priorité une fois leur ami retrouvé, tout en faisant constamment attention de ne jamais laisser Natsu agir seul quelle que soit la situation. Ils avaient peur de ce qu’il serait capable de faire s’il se trouvait sans eux face à Ash ou si Zeref s’en mêlait alors qu’ils n’étaient pas là pour le protéger.

A présent, ils ne leur restaient plus qu’à savoir comment se rendre dans cet autre monde, et ils pourraient enfin entamer le voyage qui s’imposait.

- Comment on va là-bas ? Demanda Erza avec empressement, impatiente de partir.
- Il faut que vous alliez aux ruines d’Ishnal, c’est très près d’ici. Il y a une tour, la tour de Guismar, dans laquelle vous trouverez l’un de ce que Zeref a appelé les « Calices du néant ». Ce sont des reliques qu’il a créées pour lui permettre de se rendre dans n’importe quel monde et qu’il a placées à deux endroits spécifiques de Lüditz, chacune dans une tour différente. Celle de Guismar mène en Erésie.
- C’est tout ? Et jamais personne n’a trouvé une de ces tours ?!
- Bien sûr que si, mais ils ne sont plus là pour en parler, si tu vois ce que je veux dire. Tous ceux qui pénètrent dans la tour sont soumis à une épreuve que seuls quelques élus, dont Zeref, peuvent réussir. Ceux qui échouent sont réduits en poussière.
- Euh, je suis pas très rassurée, moi, intervint Lucy avec une mine déconfite. Ça m’étonnerait qu’on fasse partie des « élus » si tu veux mon avis !
- Et alors tu veux faire demi-tour ?
- Bien sûr que non mais...
- Alors vous n'avez qu’à réussir l’épreuve. Je suis sûre que Natsu l’a passée en à peine trois minutes, lui.
- Si cet abruti l’a fait en trois minutes, je la réussirai en deux ! S’encouragea Gray en se levant d’un bond, défiant son rival invisible du doigt.
- Ouais, c’est ça c’est ça... Soupira Cynéa, irritée. Et pendant que t’y es essaye de la faire les yeux fermés et tombe dans un trou, ça nous fera de l’air.
- Répète ça p-

Le poing d’Erza sur son crâne le fit taire, tandis que Cynéa souriait narquoisement, se moquant ouvertement de lui.

- Juste une dernière chose : Si Natsu est allé à la tour avant nous, il a dû prendre le calice, non ?
- Oui, mais un autre a été créé dès qu’il a franchi le portail menant en Erésie. Vous n’avez pas à vous préoccuper de ça.
- Très bien.

Cynéa se leva et balaya le tour de la table du regard, s’arrêtant sur chacun de ses interlocuteurs devenus silencieux. Elle avait un peu peur de la réaction de Natsu lorsqu’il apprendrait qu’elle avait trahi sa confiance en envoyant les amis qu’il s’était acharné à éloigner à sa poursuite, mais au fond d’elle était rassurée de savoir qu’il ne serait plus seul et satisfaite d’avoir de nouveaux alliés sur qui compter. Ce n’était pas une garantie de réussite, elle le savait pertinemment, mais leurs chances, même infimes, n’en étaient que plus grandes. Il y avait maintenant de l’espoir là où il n’y en avait auparavant aucun, et cela ne pouvait qu’être positif.

Elle espérait juste que leur présence ne mettrait pas Natsu et les autres plus en danger qu’ils ne l’étaient déjà.

- C’est tout ce que j’avais à dire, finit-elle par déclarer. Si vous voulez vraiment le suivre et risquer votre vie, ce n’est pas mon problème. Mais si votre présence venait à mettre sa vie ou celle de Happy encore plus en danger, je ne vous le pardonnerais jamais. Il prend déjà de gros risques en y allant, alors n’agissez pas n’importe comment. Je suis censée contacter Natsu dans deux jours pour échanger nos infos, ne faites rien de stupide d’ici là et gardez-le sauf quoi qu’il arrive. S’il meure je vous tue.
- Tu peux compter sur nous, Cynéa-chan, s’exclama Lucy en se levant à son tour. On le retrouvera, je te le promets. On ne le laissera pas mourir même si on doit risquer nos vies pour ça ! Pas vrai tout le monde ?
- Evidemment, renchérit Erza en croisant les bras, l’air solennel. On reviendra avec Natsu, Happy et Gajeel et pas avant.
- On les ramènera par la peau des fesses sains et saufs, termina Gray avec une mine faussement irritée. On n’échouera pas.

La fillette fut émue par leur discours respectif, mais se contenta d’un « tss » arrogant avant de sortir, laissant les quatre amis seuls avec leur détermination. Ils se concertèrent brièvement du regard puis esquissèrent un signe de tête entendu. Le lendemain, ils voyageraient entre les mondes et ramèneraient tous leurs amis sains et saufs. C’était une promesse.




A suivre...

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