Elle est incompréhensible.

par Nahrya

 

Hiruma

 

Tic. Tac.

C’était le léger bruit qui résonnait dans la salle depuis presque deux heures déjà. Les élèves écrivaient minutieusement les réponses qu’ils estimaient justes, depuis un temps équivalent. Un seul s’autorisait à fixer d’un œil morne, mais aiguisé, l’horloge blanche accrochée au mur… se faisait royalement chier serait beaucoup plus juste.

Pour une fois, Hiruma Yoichi avait fait l’honneur à son professeur d’histoire d’écrire quelque chose pendant un devoir sur table. Comment ça, le contrôle ? Bien sûr que non, il fallait pas rêver, non plus. Franchement, une telle idée… totalement stupide. Non, il n’avait pas écrit une dissertation de deux pages doubles, ni répondu aux questions qu’il estimait, au passage, stupides. Evidemment, tout le monde sait que le séisme de Kobé a été matériellement plus destructeur que celui de Port au Prince, dont les bilans des morts humaines ont été catastrophiques… non ?

Le quaterback avait consacré ces deux heures à réfléchir – ce que d’ordinaire il ne faisait pas, ou en tout cas, pas en histoire – sur ce qu’il pourrait bien répondre à sa… la fuckin’ manager, et à rédiger le contenu d’une lettre… que finalement, il avait déchirée, avec un « tss » particulièrement significatif. Jamais. Oh non ! jamais il ne lui était arrivé une chose comme ça : ne pas savoir quoi répondre, exactement. Pour une fois, pour une toute petite fois, il avait été sérieusement pris au dépourvu.

Qu’est-ce qu’il lui restait, comme solution, alors ? S’excuser ? Totalement hors de question, jamais de la vie. Engueuler la fuckin’ manager, pour qu’elle se réveille ? Oui, c’était une alternative… plutôt intéressante, mais pas à son goût ; perdre la voix, non merci. Tenter d’écrire une autre lettre ? Non, ça l’avait fait chier. Quoi, alors ? Jouer avec les nerfs de Mamori pour l’énerver… ça, c’était quelque chose qui commençait à lui plaire. Et la fuckin’ manager étant plutôt… réactive, elle ne se ferait pas attendre. Eh bien, c’était magnifique, et tout trouvé !

         Satisfait, le blond sourit et se leva, plantant là le professeur et la classe pour se diriger vers un de ses endroits favoris : le toit. Non, ce n’était pas une envie de suicide… plutôt celle de réfléchir calmement. Et il ne pouvait le faire que se sachant complètement seul – ou presque.

         Il prit son temps car il savait pertinemment que toutes les personnes – ou plutôt, la personne – susceptibles de l’emmerder profondément étaient enfermées en cours. Il marchait donc tranquillement, les mains dans les poches, éclatant ses bulles de chewing-gum dans le vide. Tandis qu’il montait les marches, il se dit que tout était vraiment calme, presque serein… pas comme lui.

         Malgré l’expression neutre ou démoniaque qu’il affichait quasiment en permanence, il n’en restait pas moins… plutôt perdu… vraiment perdu, totalement même. Et c’est pour ça qu’il se dirigeait vers ce toit, à l’abri du regard des autres, là où il serait en paix… le dernier rempart n’était plus que sa fierté, qu’il avait du mal à… pour le dire franchement : qu’il n’arrivait pas à mettre de côté. Trop fier, un peu trop égoïste, aussi… voire un petit peu con. Enfin, qui ne l’était pas, con ? Même les plus grands avaient une part de connerie ! Et parfois pas des moindre.

         Ce fut sur cette pensée qu’il s’assit sur le carrelage gris, les mains derrière la tête qui s’appuyait sur un mur de béton armé et les yeux fermés. L’écho de la sonnerie stridente se fit entendre quelques secondes, et le blond soupira lorsqu’il sentit les secousses des lycéens se précipitant hors de leur classe. Il voulait avoir le silence, mais apparemment ce n’était pas compris dans le prix…

         Un claquement de porte. Métallique. Léger. Tout près de lui.

         Cela suffit pour l’alerter. Il maugréa quelques secondes contre le ou la concernée qui le perturbait dans sa réflexion, mais ne bougea pas pour autant. Il distingua également des pas, mais ne réagit toujours pas. Ce ne fut que lorsqu’il perçu un ton de voix qu’il connaissait bien, qu’il daigna enfin donner signe de vie ; un léger sursaut accompagné d’un arrière goût, un peu amer.

-      Hiruma-kun… ?

Il ne répondit pas, attendant une réaction. Est-ce qu’elle insisterait, ou bien… ? Têtue comme elle l’était, c’était quasiment certain. Vu les cernes qui étiraient ses grands yeux bleus et la lassitude qui l’habitait, ça l’était tout de suite un peu moins. Rien que le fait d’écouter l’appeler de cette manière, un peu suppliante, à moitié soupirante, résignée, ça lui donnait envie de gerber. Elle lui faisait atrocement pitié, et il n’aimait pas ça. Elle était où, la Mamori déterminée, dont la pêche et les sourires lumineux éclairaient quiconque croisait son chemin ? Elle était où, la Mamori qui répliquait, qui protestait, qui grondait sans cesse ? Partie ? Mais… pourquoi ? A cause de lui ? Bien sûr, et lui avait été saumon dans une vie antérieure.

-      Hiruma, s’il te plaît, soupira l’objet de ses pensées.

-      Fuckin’ manager…

Et puis d’abord, comment elle savait qu’il s’était réfugié là, hein ? Elle l’observait, l’épiait de loin ? De quel droit faisait-elle ça ? Il la vit se retourner et se tenir debout, face à lui, fatiguée, prête à s’écrouler, mais… autre chose brillait. Une petite lueur, mince, fine, presque indiscernable. Un brin de résistance à l’accablement, de la détermination. Juste un fil, quasiment transparent, fugitif, très fragile, mais présent.

-      Je dois parler, lâcha-t-elle.

« Je dois parler. »

Pas une phrase chiante comme « on doit parler », ou « je dois te parler ». Non : « je dois parler ». Comme s’il n’avait rien à voir avec elle, comme s’il était le confident idéal, comme s’il la connaissait bien et qu’il serait là pour la consoler quand elle pleurerait. Mais ça sonnait plus comme un besoin, une nécessité urgente à sa survie ; cela, Yoichi n’en doutait qu’à moitié vu son attitude des derniers jours et sa dernière lettre.

Il reporta son attention sur elle, la voyant souffler un grand coup.

-      Ça fait des jours, même plusieurs semaines… voire quelques mois que j’y réfléchis, commença-t-elle. Je m’en suis rendue compte déjà avant, mais là… ça me tourmente, ça me creuse.

Il fronça les sourcils, un peu inquiet d’une éventuelle connerie qu’elle allait sortir. Elle tournait autour du pot, comme si elle avait besoin d’une introduction pour se donner du courage, comme si elle voulait lui faire mieux comprendre… mais comprendre quoi, bordel !?

Malgré son envie de riposter et de la secouer, il respecta son vœu muet, celui de la laisser parler.

-      Je fais des cauchemars depuis… oh, je sais plus ! et je me sens mal… j’ai du mal à manger, et mon ventre est tout le temps noué. Je suis crevée, j’en peux plus, murmura-t-elle en s’affaissant.

Elle s’assit face à lui et baissa les yeux. Le blond avait l’impression de se retrouver devant une brindille trop fragile qu’on ne sait pas par quel bout prendre ; il se sentait encore plus… perdu !

-      Tu me rabroues tout le temps, tu m’engueules, tu cries, tu ne parles pas… « normalement », jamais. Tu ne me parles jamais. J’ai l’impression d’être une étrangère !

Ah ! On y était, le sujet principal, celui dont ils avaient tous les deux débattus dans les lettres qu’ils s’étaient envoyés. La parole qu’il n’accordait pas. Le blond fronça les sourcils, se braqua un peu : il sentait l’énervement remonter, lentement. Il avait envie de lui dire qu’elle lui parlait autant qu’il le faisait, qu’elle ne faisait rien pour arranger les choses !

-      Qu’est-ce que je dois faire, hein ? s’exclama-t-elle dans un murmure désespéré. Pour que tu…

-      Premièrement, coupa-t-il, je te signale, fuckin’ manager, que je n’ai jamais usé de chantage sur toi, ni même aucune menace quelconque.

-      Encore heur… !

-      Deuxièmement ! Je te ferais aussi remarquer, fuckin’ manager…

-      Laisse-m… 

-      …que je te considère quand même comme une personne à part entière, et que ce n’est pas rien, ok ?

Ce fut le mot de trop pour la brune. Ses poings se serrèrent, ses sourcils se froncèrent, une grimace amère tordit son visage, la colère montait, montait… Elle se redressa un peu, s’avança vers le quaterback. Elle remplit ses poumons d’air, mais se dit brusquement qu’elle allait regretter les mots qui allaient sortir… et se reprit de justesse. Sa bouche se referma. Lentement, elle se releva.

Elle se sentait mal. Déçue. Elle ne pensait vraiment pas que le blond puisse être autant aveugle, borné et con. Elle l’avait vraiment cru. Espoir. Malheureusement pour elle, cette lueur qui était née avait rapidement été tournée en une grande désillusion. Très grande désillusion.

Elle s’approcha du blond et le fixa de ses yeux perçants, désormais acide. Elle marqua ses traits longs et fins dans sa mémoire. Son regard vif, ses oreilles d’elfe, ses cheveux décolorés constamment « décoiffés », son nez un peu pointu, ce sourire en coin qu’il n’avait que rarement. Elle amoindrit encore la distance qu’il restait entre lui et elle, effleura sa joue, sentit ses mèches blondes lui chatouiller agréablement la bouche et le bout du nez. Alors, près de son oreille, elle inspira une maigre quantité d’air, juste assez pour lâcher ces mots :

-      Espèce de couillon…

Il était encore temps pour s’arrêter et limiter les dégâts.

-      …borné…

Aller, encore une seconde, c’était largement suffisant pour fermer sa bouche.

-      … et aveugle…

Oh non, un dixième ! On pouvait toujours cesser le massacre ! Prolonger, prolonger la rupture finale, vite !

-      …pourquoi est-ce que…

Plissement d’yeux, sa voix parlerait pour elle, elle la devancerait… mais le retour en arrière était peut-être… !

-      …je t’aime ?

Trop tard.

C’était dit, c’était sorti. Finie, elle était finie. Son ventre le lui montra d’une très agréable façon : il se comprima, se ferma… hermétiquement, à voir. Manger ? Pas la peine, les choux à la crème ne décoinceraient rien non plus. En plus, son crâne lui faisait un mal de chien et la suite de la journée ne serait pas de tout repos. Aspirine… plus envie de rien. Rentrer chez soi, et dormir. Oublier. Tout effacer. C’est ce qu’elle aurait voulu faire.

Elle se leva avec ce qu’il lui restait de conscience et de corps, et disparut de la vue du quaterback, qui discerna le très léger bruit de la porte, à côté. Il ne bougeait plus. Son souffle était irrégulier, mais silencieux, imperceptible.

Alors… c’était ça ? C’était pour ça qu’elle avait exécuté toute cette mise en scène ? C’était pour ça qu’elle lui avait fait perdre son temps à écrire des lettres de merde ? C’était pour ça qu’elle lui avait fait perdre son temps à réfléchir !? Parce qu’elle l’AIMAIT !?

La vache. Elle l’aimait. Merde. Elle l’aimait. Bordel. Elle. Cette fille… belle, intelligente, souriante, jolie, lumineuse, audacieuse, déterminée, réactive, farouche, autoritaire, désagréable, tranchante, énervante, criarde, irritante, exaspérante, putain de chiante, fuckin’, fuckin’ manager !! Combien de temps elle allait encore le faire tourner en bourrique !? Il en avait marre ! Oui, d’accord, il voulait bien en prendre conscience, elle l’aimait ! C’était pas bien compliqué à comprendre ! Ça crevait les yeux depuis le début, et il ne l’avait pas vu. Et alors ? Et puis en plus, que devait-il répondre à ça, à ces mots ? « Va crever la bouche ouverte sur le macadam ? » (Nda : cette expression appartient purement et simplement à ma meilleure amie !) Et après ? Rien. Rien !

Mais, comment réagir, là n’était pas la question… enfin, si, mais elle était reléguée au second plan. Le problème c’était : lui, là, il en pensait quoi, lui, de ces trois mots, hein ? Lui, ce type, ce quaterback un peu fou, ce démon à qui ces paroles n’avaient jamais été destinées – ou très rarement – que devait il en faire, de ça ? De ces trois mots ?

Vous savez quoi ? Il n’en avait aucune idée. Il ne savait pas. Personne ne lui avait jamais dit. Personne ne lui avait jamais appris. Lui-même, avec son cerveau de dégénéré, capable d’inventer des tactiques, des plans foireux qui fonctionnaient, nageait complètement dans le brouillard. Cette fille était pour lui pire qu’une véritable purée de poix. Totalement opaque. Pire même…

Illisible.