Résignation et regard bleu.

par Nahrya

Mamori

 

         La jeune femme reposa son stylo sur la table du local – vide - en soupirant, après avoir apposé sa signature au bas de la feuille. Voilà. C’était fait, elle avait déversé toute sa colère, sa tristesse et sa rancœur à l’intérieur même de cette lettre. Ne restait plus qu’à ce qu’il la lise, et qu’il réponde.

         Ou pas.

         La brune plia consciencieusement la feuille, semblant s’attarder sur les plis pour les mémoriser, la rentrant ensuite très délicatement, ne faisant presque pas crisser le papier. Elle referma le tout correctement, puis ne nota absolument rien sur l’enveloppe. Il n’y en avait pas besoin. Au pire, il ne la lirait jamais de sa vie, sa lettre.

-      Oui, murmura-t-elle. Au pire – qu’est-ce que j’ai à perdre ? -, il ne la lira jamais…

Elle s’effondra sur le métal, à deux doigts de la crise de nerfs et de larmes. Elle n’en pouvait plus. Elle était tendue à l’extrême matin et soir et même ses rêves – quand elle parvenait enfin à s’endormir - ne lui laissaient aucun répit. Elle était constamment nerveuse et chaque instant trop silencieux l’étouffait et la compressait horriblement fort, de l’intérieur, semblant la consumer.

Ecrire la lettre ne l’avait pas soulagée. Au contraire, cela avait amplifié tous ses sentiments. Et là, aussi simple que cela pouvait paraître, c’était trop : elle craquait.

Mais, Hiruma, où était-il, lui qui était toujours le premier à arriver au local ? Eh bien, il n’était tout simplement pas encore arrivé, Mamori étant passée plus tôt pour pouvoir écrire sa lettre en paix et la laisser sur la table pour être certaine qu’il la trouverait.

Car oui, s’il ne la lisait pas, s’il ignorait tout ce que cette lettre contenait comme sentiments, elle ne saurait jamais ; au moins, s’il la jetait, ou la méprisait, il serait au courant. Elle voulait qu’il le soit. Qu’il prenne conscience de cette rage et de cette colère qui lui étreignait le cœur à l’en faire pleurer, à l’étouffer. Quoique, à présent, ce n’était plus la colère, qui lui contractait l’estomac, plutôt cette nervosité extrême et une pointe de tristesse…

         Mamori renifla une ou deux fois et laissa filtrer encore quelques sanglots ; après quoi, elle décida de se calmer – enfin, ce n’était pas une décision, c’était plutôt qu’elle se sentait expressément vide. Elle ne savait pas si elle pouvait le nommer sentiment, c’était trop neutre, trop indescriptible. Juste un vide. Ah, non… c’était la résignation… car on ne pouvait pas dire que toute cette histoire avait duré si peu, elle avait perduré des jours, incluant des heures passées dans son lit, la nuit, à réfléchir… alors, non, on ne pouvait dire que sa décision – résignation – n’avait pris que quelques pauvres minutes à s’installer : c’avait plutôt été l’affaire de plusieurs jours, voire semaines.

         Ainsi, la brune se retrouvait avec la tête au creux des bras, avec une magnifique vue sur la table de métal. Elle ne bougeait plus, étant désormais totalement inerte. Résignée…

-      Qu’est-ce tu fous, fuckin’ manager ? lâcha une voix qu’elle n’avait aucunement envie d’entendre pour l’instant. C’pas encore l’heure pour toi.

Elle secoua la tête, toujours dans ses bras, et essuya les quelques larmes étant tombée par la même occasion. Puis, elle leva son regard désormais impassible sur l’objet de ses insomnies.

-      Excuse-moi, dit-elle d’un ton clair et sans la moindre émotion. Je reviendrais plus tard.

Elle ne semblait pas si désolée que ça… enfin. Le démon la vit se lever sans hâte, toujours neutre, et remarqua un léger mouvement de sa main sur la table… ou sur une lettre. Elle l’avait effleurée, semblant calculer chaque mouvement qu’elle était en mesure de faire. Il reporta rapidement ses yeux sur la brune tandis qu’elle prenait mécaniquement ses affaires et sortait d’un pas machinal vers la sortie. Mais qu’est-ce qui s’était passé… ?

Le léger claquement de la porte du local ne lui apporta pas matière à réfléchir, ni à répondre à sa question… la seule chose qui pourrait sans doute le satisfaire, c’était cette enveloppe contenant une feuille de papier.

 

Deimon, le 18 Février

Hiruma,

 

         Sachez que cette lettre est peut-être bien la dernière que je vous enverrais. Vous êtes vraiment blessant, lorsque vous vous y mettez. Je n’ai même plus envie de tenter quoique ce soit avec vous – voyez dans ces mots ce que vous voulez voir.

         Je m’en doute, que vous observez chaque mouvement des joueurs de votre équipe, moi comprise ! Evidemment, connaissant vos manières, il serait impossible de ne pas y songer ! Mais franchement, vous êtes incapable de voir ce qui est sous votre nez. Réagissez, bon sang, ouvrez les yeux ! Il vous faut quoi ? Des flèches indicatrices, des points rouges, des loupes ?

         Entre autre, vous esquivez très bien les questions, monsieur le quaterback, vous êtes très fort pour cela. Moi je vais vous poser une autre contradiction : si vous éprouviez de la pitié et de l’agacement envers moi, je doute vraiment que vous m’auriez répondu ainsi, en colère, soucieux d’éviter toute question vous concernant, pour toujours vous rapatrier sur moi et de cette manière vous protéger. C’est votre droit, il est vrai. Mais fuyez encore plusieurs fois mes questions, retournez-les encore à votre avantage, et il se pourrait bien, qu’un jour, il y ait une fois de trop. Et il se pourrait bien, aussi, que ce jour ne soit pas si lointain que ça. 

         Et la raison de ces lettres ? Oui, c’est bien ma colère ! J’en ai plus qu’assez de vos manies. Cela commence à devenir étouffant. Je ne sais jamais ce que vous pensez, je ne sais jamais ce que vous planifiez, je ne sais jamais ce que votre esprit échafaude chaque jour. Vous êtes comme une forteresse imprenable, aux briques trop épaisses pour être percées, aux remparts trop hauts pour être escaladés. Mais votre forteresse a été assiégée, et vous mourrez de faim depuis des années, vous voulez voir autre chose, vous voulez ouvrir les portes, cela se voit dans vos yeux, cela se reflète dans vos gestes. Mais non. Chaque fois que je sens quelque chose en plus, une infime particule de sentiment qui prend le dessus, les murs se referment immédiatement. Et cela devient de plus en plus insupportable… alors je vous remets en garde. Pesez vos mots. Réfléchissez à vos réponses. Personne ne sait ce qui pourrait arriver, la prochaine fois.

         Et puis… il est fort possible que, finalement, j’aie écrit cette lettre pour attirer votre attention. Il est fort possible que, finalement, j’aie écrit cette lettre pour tenter de vous faire exprimer quelque chose. N’importe quoi pouvait convenir. Juste quelque chose qui me certifiait que, en fin de compte, vous n’étiez pas inexistant. Juste quelque chose qui me montait que vous étiez, malgré tout, humain.

Je ne sais pas si je suis entièrement satisfaite : j’ai bien suscité un sentiment, chez vous, même plusieurs : la pitié, l’agacement. Dans vos lettres, l’exaspération, la colère. Et vous m’avez vous-mêmes certifié votre nature humaine. Mais, je ne sais pas si j’espérais autre chose, ou si, au contraire, j’ai trop eu. Je ne sais plus ; tout s’embrouille, tout s’emmêle, je n’arrive plus à interpréter les choses du tout.

         Dans tous les cas, vous pourrez compter sur une chose : j’arrêterais désormais de vous importuner. Soyez-en certain.

          En espérant que cela satisfera vos questions et vos attentes. 

 

         Mamori.

 

Le quaterback reposa la lettre de la manager en lançant un « tch… » très significatif. Il avait raison depuis le début. Mais en plus de ça, elle avait réussi à le faire tourner en bourrique et à le mener par le bout du nez. Et voilà qu’elle lui laissait cette dernière lettre – furieuse, la lettre, il fallait bien l’avouer – qui cachait à peine ses sentiments…

Quoi, elle voulait qu’il la traite différemment ? Mais que faisait-il, depuis tout ce temps ? Pas une seule fois il n’avait utilisé de chantage sur elle ! Pas une seule fois il n’avait eu recours à Cerberos sur elle, pas une fois il ne l’avait prise comme « esclave » ! Quoi, elle voulait en plus qu’il lui fasse des faveurs ? Lui parler gentiment, être poli avec elle !? Mais… elle avait fumé quoi, la manager !?

Il rangea la lettre en soupirant. Il n’avait qu’une envie, c’était de dire à cette fille de malheur qu’elle n’était pas la seule à faire des efforts… enfin. Depuis le temps que… bref. Pas envie d’y penser, encore moins d’en parler ; elle lui foutait juste les boules. Merde, quoi.

         Avec une sensation de colère au creux de l’estomac, il sortit son ordinateur et commença son travail habituel, tentant d’oublier un peu ces mots qui lui transperçaient le crâne. Elle avait fait fort, très fort…

 

         Lorsque plus tard, l’équipe toute entière arriva, le blond n’avait pas changé de position, mâchant un pauvre chewing-gum sur lequel il se défoulait depuis au moins une bonne heure. Il pensait, voyait une touffe de cheveux brun-roux passer sans cesse devant lui, s’affairer. Il réfléchissait, entendait les cris et rires discontinus de l’équipe et malgré cela, il ne parvenait qu’à se concentrer sur ces mots. Ses mots. A cette fuckin’ manager.

         Bordel, elle avait vraiment le don de le faire réfléchir et tourner en bourrique. Elle était fatigante, mais fatigante… pourquoi il l’avait engagée, hein ?

         Lui-même ne le savait pas. Pas pour ses beaux yeux, en tout cas. Il repensait juste à ses mots, à ses lettres, continuellement, jusqu’à en faire des nuits blanches. Et à chaque réponse qu’il lui donnait, de la colère. Oui, c’était bien ça qu’il ressentait envers elle, de la colère et de l’exaspération, comme elle l’avait si bien écrit.

         Pourtant, ce matin-là, même en étant passablement énervé contre elle, il ne pouvait s’empêcher de ressentir autre chose. Indéfinissable, jamais il n’avait ressenti ça. Amertume ? Non, il connaissait assez ce sentiment pour pouvoir mettre le doigt dessus. Quoi, alors… ? Pas la tristesse, non. Ce n’était pas assez  fort pour pouvoir être ce genre de chose.

-      ‘fait chier, murmura-t-il.

Il éclata une bulle de chewing-gum devant son nez et lâcha un soupir. Il avait bien peur de savoir ce qu’il éprouvait, là, en ce moment même.

-      Putain, si j’commence à regretter c’que j’dis… On va aller loin…

C’était tout simplement du remord.

Peut-être que si, finalement. Peut-être qu’il l’avait bien prise comme manager pour ses beaux yeux bleus… trop envoûtants, ce regard. Trop pour lui, en tout cas, et bien assez pour le faire chier.

Cette fuckin’, fuckin’ manager.