Chapitre 4 : Insouciance

par Kurai-Shiiro


Chapitre 4 : Insouciance


Dans cette nuit sans lune, les arbres pliaient, les herbes s'arrachaient, un sifflement strident retentissait. Le vent. Aucun nuage pourtant n'était visible même dans la lointaine horizon, mais il répondait présent, et avec lui de nombreuses conséquences. L'ambiance de la petite ville s'en voyait mortifiée, d'autant plus que quelques fils électriques avaient cédé sous sa puissance. C'est pourquoi la demeure où s'impatientait une jeune brune assise sur un tatami ne disposait que d'une flamme dansante sur une tige de cire pour chasser les ténèbres. La porte de l'autre côté du jardinet claqua alors, il avait suffi d'une infime pression sur la poignée pour que le vent la fasse cogner sans retenue sur le mur. Dans l'encadrement apparut une silhouette qui peinait dans l'intempérie, une main protégeant son visage et l'autre portant quelque chose d'encombrant.

– Eh bien ! lâcha Yuka, excédée. C'est maintenant que tu rentres ? Tu n'as pas vu l'heure ou quoi ?

Comme la forme que Kouta transportait se précisait, elle remarqua qu'il s'agissait d'un corps nu de jeune fille, tremblotant dans le froid qui l'agressait. Sans avoir le temps de dire quoi que ce soit, elle se fit entraîner par Kouta à l'intérieur de la pièce de vie. Là, Yuka enroula la jeune fille dans un drap épais avant de se tourner vers son ami.

– Dis donc, c'est qui elle ? gronda-t-elle. Tu peux m'expliquer pourquoi elle est nue par ce temps ? J'espère que tu n'as pas eu d'idée obscène en la ramenant ici !

– Mais enfin de quoi tu parles ? protesta Kouta. Si tu veux tout savoir, je suis tombé nez à nez avec elle sur la plage, et quand elle s'est évanouie je me suis dit que je ne pouvais pas la laisser là-bas !

Yuka le dévisagea d'un air suspicieux, puis elle haussa les épaules.

– Tout de même, quelle coïncidence de la retrouver dans ces conditions...

– Comment ça ? dit Kouta. Tu l'as déjà rencontrée ?

– Enfin, soupira Yuka, tu ne vas pas me dire que tu ne la reconnais pas ? C'est la fille qui se trouvait dans la maison qui s'est effondrée !

À ces mots, Kouta écarquilla les yeux. La taille, le visage, les cheveux surtout, en effet elle était identique en tous points à la mystérieuse fillette que Yuka avait délicatement réveillée. Il crut même apercevoir au travers l'opacité de ses cheveux deux protubérances.

– La fille à cornes... murmura-t-il.

Surmontant son appréhension, il s'approcha du crâne de la jeune fille. Alors qu'il levait la main pour tâter sa tête, sa paume fut bloquée par une entité invisible. Il ne chercha pas à forcer, mais son regard l'alerta d'un changement. Il s'aperçut qu'elle venait d'ouvrir ses grands yeux clairs, et qu'elle l'observait fixement. Surpris, il s'écarta et glissa sur une couche rosâtre de cheveux. À terre face à l'inconnue il la vit cligner plusieurs fois des yeux et se lever, toujours en l'observant d'une manière étrange. Elle avança d'un pas et s'accroupit de façon à se retrouver à sa hauteur, et alors qu'il ne savait comment réagir devant ce corps frêle à l'odeur si particulière, elle approcha ses lèvres des siennes et l'embrassa. Kouta ne bougeait toujours pas, emporté par la douceur de celle dont le contact lui réchauffait soudainement le cœur. Il sentit déferler en lui l'innocence de la jeune fille, et même si elle lui laissait un arrière-goût qu'il ne pouvait apprécier ni déprécier, il crut un instant se tenir debout au pic d'une falaise, humant à pleins poumons un air frais et délicieux. Jamais il n'avait ressenti de sensation aussi intense, pourtant une inopportune impression de déjà-vu le dérangeait. Soudain, il fut entraîné en arrière et s'étala de tout son long sur le sol.

– T'as pas bientôt fini, espèce de profiteur ? maugréa Yuka.

Kouta se releva et se planta devant la brune, les sourcils froncés.

– Enfin, Yuka ! rétorqua-t-il. Tu ne vas pas dire que c'est de ma faute ?

L'intéressée tourna la tête et haussa les épaules, de façon presque hautaine. Néanmoins, elle vit tout de même la fillette se lever à son tour, et esquisser un très léger sourire. Kouta, la voyant pour la première fois donner un signe de joie, sourit également.

– Tu vois ? Elle a enfin un visage d'enfant de son âge, c'est rassurant !

– Tant mieux pour vous deux, ironisa Yuka, puisque tu t'entends si bien avec elle, tu devrais l'inviter à vivre avec toi, mais seulement avec toi !

Cette phrase terminée, elle se dirigea vers l'extérieur de la pièce, d'une démarche feignant l'indifférence et la résignation.

– Allons Yuka, soupira Kouta, ne sois pas jalouse !

– Je ne suis pas jalouse ! répondit-elle immédiatement. Mais vous êtes faits l'un pour l'autre, alors je n'ai pas le droit d'interférer dans votre relation.

– C'est une amie ! dit-il tout aussi rapidement. Et tu en es une aussi, alors ne te vexe pas s'il te plaît...

Devant la véranda menant au jardinet, Yuka stoppa ses pas. Ses poings se serrèrent légèrement, et en se retournant vivement, elle pointa du doigt un coin sombre du couloir.

– Tu veux que je reste ici ? dit-elle en haussant quelque peu la voix. Alors tu vas devoir faire un effort pour rendre cet endroit plus accueillant et chaleureux, comme en réparant cette horloge par exemple !

Kouta resta sans voix. Il se tourna lentement vers l'horloge plaquée au mur et l'observa. Il remarqua qu'elle était bloquée sur dix heures moins cinq minutes.

– C'est pas vrai ! râla-t-il. Tu es sûre que ce n'est pas la bonne heure ?

– Certaine, affirma Yuka, j'ai plus de onze heures à ma montre.

Il poussa un léger soupir inaudible et fixa sa conjointe dans les yeux.

– Bien, répondit-il en souriant largement. C'est d'accord, je vais faire tout mon possible.

– Merci Kouta, rougit-elle. Tu sais, moi aussi je préfère rester avec toi.

– Tout va bien alors, et n'oublie pas qu'on a besoin de toi pour certaines tâches, comme le ménage ou...

– Tu voulais me garder pour que je te fasse le ménage ?! s'emporta-t-elle.

Devant les deux jeunes gens qui poursuivaient leurs chamailleries, le sourire de la fillette avait laissé place à une expression inquiète, ressemblant même à de la colère. Mais elle-même n'interprétait pas son sentiment de cette manière, elle se contentait pour le moment d'observer.


Après avoir fait avaler à la fillette un modeste repas, auquel elle porta plus d'intérêt à en humer l'odeur qu'à en tester le goût, ils s'installèrent tous trois dans leur futon respectif. Songeant à cette journée riche en événements, Kouta tentait de percer l'obscurité de la nuit, qui s'était approprié la maison depuis que Yuka avait soufflé sur la flamme de la bougie.

– Maintenant que j'y pense, dit-il calmement à l'attention de la fillette, on ne t'a pas demandé ton nom...

La jeune fille aux cheveux roses n'émit pas un son, quoique consciente que Kouta s'adressait à elle.

– Peut-être ne peut-elle pas parler, conjectura Yuka, elle n'a rien dit de la soirée...

– Ah vraiment ? fit Kouta. Dans ce cas je vais te choisir un nom. Yûchou, ça te va ? ( NDA : en japonais, yuuchou peut signifier ''insouciant'' )

Elle frotta doucement son drap, ce geste faisant office d'approbation.

– Pourquoi ce nom ? questionna Yuka avec curiosité.

– Eh bien, tu ne trouves pas qu'elle est pleine d'insouciance ?

– C'est le moins qu'on puisse dire... dit-elle en haussant les sourcils.

Le silence qui suivit plongea Kouta dans une courte réflexion mêlée à la fatigue qui l'empoignait. Il étendit tous ses membres et ferma les yeux afin d'entamer sa nuit.

– En tout cas, je l'espère... murmura-t-il, pensant que ces mots étaient restés au plus profond de son esprit.

Échappant à sa volonté, ils s'élevèrent cependant, et, obtenant une consistance incongrue, se retournèrent vers leur géniteur. Le lien qui les unissait à cet inconscient ne pesant pas suffisamment ses mots les fit glousser, d'un gloussement ne pouvant appartenir qu'à eux. Puis ils s'extirpèrent de la bâtisse comme s'ils y eussent étouffés, pour gagner l'immensité infinie du monde. Mais ils n'avaient pas pris en compte la tempête qui faisait toujours rage, bien que semblant s'atténuer petit à petit, et sous son jugement sévère et irréversible s'effacèrent.


Kouta se leva avant le soleil, c'est-à-dire à une heure relativement précoce. Mais à peine eut-il ouvert les yeux qu'il se dressa dans son lit, en sortit et s'habilla dans le même temps. Il s'aperçut que ni Yuka ni Yûchou ne se trouvait dans la chambre, ce qui l'encouragea encore à se hâter. Étrangement pressé, il déboula en trombe dans le salon, où l'accueillirent ses deux colocataires avec des yeux ronds.

– Qu'est-ce qui ne va pas, Kouta ? demanda Yuka après un instant d'attente.

Le jeune homme dévisagea Yûchou des pieds à la tête. Assise de façon maladroite en face d'une table en bois, ses cheveux roses reposant sur le sol, ses grands yeux brillant d'une même couleur. Il secoua la tête et, allant les rejoindre, sourit timidement.

– Rien, rien du tout. Tu lui as fait enfiler mes vêtements ? dit-il sans conviction, désirant simplement changer de sujet.

– Oui, répondit Yuka, je les ai trouvé dans un tiroir, en vrac et tout froissés.

Kouta rit d'un ton quelque peu sarcastique.

– Mais elle a tenu à les mettre elle-même, reprit Yuka d'un air songeur, elle m'a repoussée quand j'ai voulu l'aider...

– Peut-être qu'elle n'aime pas qu'on s'occupe d'elle...

Ses yeux se posèrent sur la bougie qui trônait au milieu de la table, et dont la consomption éclairait la pièce dans l'attente du jour.

– Le courant n'est toujours pas revenu ?

– Non, répondit Yuka, et je n'ai pas trouvé de lampe à huile, encore une chose qui manque dans cette maison !

– Excuse-moi, je viens d'emménager, tu sais...

– Ah ! C'est pour ça... je suppose qu'il faut te laisser un peu de temps alors...

Se rappelant de l'heure, Kouta s'étonna qu'elle se soit levée avant l'aube, mais ne posa pas la question, comme il avait lui aussi cessé sa nuit assez tôt. En dépit de l'obscurité encore présente, il discerna le changement subtil d'expression de sa conjointe, paraissant soudainement prise d'une sorte de gêne.

– Dis, Kouta... commença-t-elle avec lenteur. On ne s'est pas rencontré il y a longtemps, et les circonstances étaient un peu spéciales alors... je voulais savoir... ce que tu penses de moi...

Yûchou tourna brusquement la tête vers elle, sans cependant bouger ne serait-ce que d'un millimètre le reste de son corps.

– Ce n'est pas évident ? répondit Kouta après un bref moment de surprise. Je t'aime beaucoup, tu es la première personne que j'ai rencontrée ici, après tout...

– C'est vrai ? s'écria Yuka. Ça me fait plaisir, je n'étais pas sûre d'avoir fait bonne impression...

– Les événements particuliers renforcent toujours les liens entre les gens.

Yuka sourit d'une timidité qui ne lui correspondait pas. Kouta, plus franc, affichait un sourire bien plus large qui ne manquait pas de sincérité.

– On va se serrer les coudes, ajouta Kouta en accentuant son sourire.

Yuka ne répondit pas, mais sur ses joues apparurent quelques rougeurs qu'elle tenta de dissimuler en baissant la tête. Obnubilée par le regard de Kouta, elle ne s'aperçut pas de celui que lui portait la petite fille à la chevelure rose. Cette dernière semblait crispée, ne laissant néanmoins rien transparaître sur son visage à l'allure toujours aussi infantile. L'instant qui suivit, dépourvu de toute interruption, l'engagea à se tendre de plus en plus, jusqu'au paroxysme du raidissement. Ses pupilles se substituaient maintenant à Kouta, puis à Yuka, et encore à Kouta. Mais malgré ce lapsus qu'elle ne pouvait contrôler, elle ne sourcillait pas, et sa peau ne perdit pas la teinte fruitée qui la faisait ressembler à une enfant de son âge. Il n'aurait pas été étonnant d'apercevoir la folie l'enlacer tendrement. Entre les branches malmenées des grands arbres, le vent redoubla d'efforts, soucieux d'accomplir son inconnue mission. Et sans doute une rafale s'infiltrât à travers le portillon, puisqu'un frisson glacial glissa sur le corps de Kouta et de Yuka. Réaction immédiate, il frottèrent énergiquement leurs bras, mais cette friction n'empêcha pas le courant d'air de se faufiler jusqu'au sommet de la bougie, pour en souffler la flamme incandescente. Plongés subitement dans l'obscurité ils demeurèrent immobiles et impuissants, quand le hasard leur apporta son aide. La ligne venant d'être réparée par des électriciens intrépides, le courant revint, ainsi qu'une lumière éblouissante. Mais la fillette avait été emportée, par les ténèbres ou par la tempête, peut-être par les deux à la fois, qui l'avaient incitée à disparaître.


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Le vent me fouette le visage. Sa douce blessure s'ajoute à celle que je viens de subir, bien que je ne puisse dire d'où elle provient précisément. Il s'immisce en moi, gonfle mes poumons, et s'échappe en de fins filets par mon nez. Son action se révèle non seulement protectrice, mais aussi véritablement thérapeutique. La fusion entre moi et ce souffle indistinct s'opère naturellement, révélant l'osmose parfaite qui nous unit. Et alors qu'il me revient comme s'il m'avait toujours appartenu, son déchaînement au-dehors se calme légèrement. Je stoppe mes pas au milieu d'une allée dégagée. Le soleil est sur le point de prendre son envol dans le ciel, mais ses rayons ne percent pas encore l'obscurité qui règne. Puisqu'il me reste du temps, je voudrais repartir ne serait-ce que pour quelques instants, mais il est trop tard à présent que je me suis arrêtée. Alors mes pensées replongent dans le passé, proche ou lointain, et le contraste qui s'y dessine m'effraie. Première phase, haine, meurtre, folie assouvie ; seconde phase, le contraire, ou une différence infime. Et maintenant, la repentance. L'odeur du sang persiste sur mes mains, sur mon visage, m'emplissant toute entière telle une faute que l'on ne peut expier. Elle me poursuit sans relâche, me refusant tout instant de paix ou de pureté. Cependant, le vent tente petit à petit de l'effacer, l'exilant dans son emprise ferme jusqu'à l'autre bout de la planète. Il veille sur moi, il m'a empêché de sombrer à nouveau dans le pêché, en soufflant la flamme d'une certaine tige de cire. Pourtant, j'ai bien failli teinter à nouveau le monde du rouge amer du déchaînement. Mais mes coups ont été suspendus dans un élan de volonté, à l'image de la brise caressante qui chatouille maintenant mon corps. Résultant de cet apaisement, un sentiment de béatitude me fait pousser un soupir, qui aussitôt me stupéfie. La paix est-elle donc accessible pour moi ? La voie y menant m'est-elle soudainement apparue grâce au nom que j'ai reçu en héritage ? Puis-je à présent me considérer comme existant ? Ce nom m'a été donné par un autre, il me reste à accomplir quelque chose par moi-même pour l'espérer. Et finalement, le vent s'estompe pour laisser place à la nudité d'antan.


Devant mon esprit se forma une image de ma propre personne. L'observant la bouche presque béante, elle se révéla à moi comme un gigantesque flot naturel de pureté. Tout en elle m'inspirait la douceur, le bien-être, et l'ataraxie. Il me sembla que le vent s'était regroupé et, se mêlant de bribes terreuses ainsi que de de billes aqueuses, avait formé ce corps tranquille. Il paraissait même flotter délicatement, tant son âme était légère et exempte de tout poids indésirable. Sur les épaules de mon si différent reflet trônait une tête ronde dont l'expression traduisait bel et bien sa félicité. Ce visage angélique m'adressa un large sourire, ses yeux s'imprégnèrent à la fois de compassion et d'aimable moquerie.

– Je m'appelle Yûchou, et je suis toi tu sais ?

Mes pupilles se figèrent dans l'incrédulité. J'en étais consciente pourtant, mais les trop nombreuses divergences m'empêchaient de le croire pleinement. Un doute me bloquait, en moi était ancrée la volonté égoïste du châtiment pour moi-même, et elle s'aperçut de cette hésitation.

– N'as-tu pas remarqué le vent qui soufflait tout à l'heure ? reprit-elle pour me convaincre. Tu vois, il s'est calmé.

Je laissai échapper un léger soupir de résignation, avant de détendre mon corps. Quoique timidement, je souris à mon tour. N'était-ce pas mon plus profond besoin depuis que je m'étais rendue compte de mes exactions ? N'espérais-je pas un retour à l'innocence, un pardon divin ? Et par-delà mes propres aspirations, ne devais-je pas être fidèle à ce nom offert par le ciel ? Moi aussi je me nommais Yûchou, et si je n'étais pas la représentation exacte de l'insouciance, il ne me restait qu'à le devenir.


La voie à suivre m'apparaissait clairement à présent. Seule elle s'éclaira de la lumière de l'évidence, au détriment des multiples autres qui sombrèrent dans l'oubli. Mais ce sentiment de certitude ne subsista qu'un court instant. Lorsque je sentis un mouvement d'air plus glacé que jamais frôler ma peau, je me figeai. Je ne demeurais plus seule dans l'allée déserte, un compagnon indésirable s'était immiscé dans mon espace. Un sifflement s'éleva, une force invisible sur moi s'exerça. Le vent. Et au fur et à mesure qu'il emplissait l'avenue, j'étais de même soumise à un tumulte de vives émotions. Puis une silhouette se dessinant entre deux rafales vint m'apporter la raison de cet emportement soudain, une raison qui prit la forme d'un visage aux traits crispés, aux yeux durs, et aux lèvres rétractées. Le personnage se tenait raide, à peine affecté par la folie du vent qui paraissait presque le contourner. La nuit touchant à sa fin, quelques rayons de soleil perlèrent à l'horizon, sans pour autant envahir le ciel obscur.

– L'aube d'un nouveau jour est parfaite pour annoncer l'aube d'un nouveau monde, déclara l'humain mâle en avançant d'un pas vers moi.

Un étrange rictus s'était formé sur son visage sec, qui ne faillait pas devant les coups incessants du vent. Parvenu à ma portée, il m'empoigna le bras d'un geste rapide et franc, et un léger rire sarcastique se fit entendre. Dans son regard terne que me laissaient apercevoir ses cheveux mi-longs brillait une pointe de démence.

– Je me permets, mademoiselle... fit-il d'une voix grinçante.

Il enfonça sa main libre dans une des poches de sa longue veste de cuir, et la fouilla énergiquement. Pendant qu'il menait ainsi ses recherches, son visage flasque et son expression sournoise m'oppressèrent tels une menace indéchiffrable. Je sentis peu à peu une frayeur répulsive m'envahir. La peur de cet énergumène ? La peur de ce qu'il me réservait, la peur de mon sort ? Absolument pas. La peur de moi-même. La crainte de perdre la maîtrise de mes propres actions, de trahir celui qui m'avait fait exister. Les tremblements qui s'emparèrent alors de moi firent sourire l'individu jusqu'à creuser ses rides. Il sortit de sa poche une large seringue, qui déclencha en moi en frisson, aggravant encore ce rictus abominable.

– Tu n'as tout de même pas peur dis-moi... ricana-t-il. Ce serait la pire des ironies, ne crois- tu pas ? Presque du cynisme ! D'ailleurs qu'attends-tu pour m'attaquer ?

Dans une moue d'indifférence, il entoura l'énorme seringue de son poing et la planta dans mon bras. Comme une fissure brisant en deux mon corps tout entier, une douleur lancinante m'assaillit. L'aiguille avait même pénétré mon biceps, me faisant promptement gémir. Mes sens aux abois hurlèrent contre ma volonté, mais je résistais dans la fixité. En dépit de la souffrance qui poussait mon instinct jusqu'à son paroxysme, je restais inactive. Tirant sèchement sur le piston, mon bourreau aspira des lambeaux de muscle mélangés à du sang, qui remplirent le réservoir d'un liquide opaque. Sans se soucier des giclures peu convenantes, il extirpa son arme de ma chair et considéra son travail de façon satisfaite. De mon côté je plaquai ma main gauche contre la plaie, n'empêchant pas son picotement affreux, et sentant ma paume chauffer au-dessus de l'afflux de sang. À nouveau mes pulsions tentèrent d'enfoncer la porte de ma résolution, de manière on ne peut plus puissante et agressive. Mais je demeurais toujours pétrifiée, de temps à autres secouée de soubresauts faisant vibrer cette carapace de pierre. Étalant sa stature répugnante, l'abâtardi tint entre deux doigts son instrument de torture, où le liquide rougeâtre grouillait.

– Un grand merci pour ton précieux ADN, déclara-t-il de sa voix sèche. Mais j'avais espéré un peu plus de réaction de ta part, je suis déçu tu sais ? Enfin... je suppose que ce sera pour la prochaine fois.

Telle une mécanique rouillée, sa mâchoire édentée restait encore et encore bloquée sur la même expression démoniaque. Ses globes oculaires luisants observaient d'un air amusé ma putréfaction.

– Je ne pense pas que tu sois devenue pacifique, reprit-il en engageant un demi-tour. L'avenir radieux qui s'annonce me le dira, alors à plus tard, Fay. Ou peut-être es-tu plutôt... Lucy ?

Il partit dans un rire de pure folie et commença à s'éloigner. Mes yeux silencieusement brouillés le virent petit à petit disparaître. Il me dérobait mon sang, mes entrailles, un fragment de mon être, mais en conflit perpétuel avec moi-même, je ne faisais que regarder de loin sa silhouette. Quand il ne fut véritablement plus, l'atmosphère s'adoucit, au contraire de mon for intérieur. Je ressentis du soulagement et de la peine, de la force et de l'éreintement. Et pourtant, le soleil se lève...


Les commerçants débutent l'installation de leur boutique en bâillant. Quelques passants matinaux commencent déjà à s'intéresser aux marchandises. L'astre matinal dessine sur mon visage un contraste, puis élargit ses rayons pour homogénéifier la rue entière. Un visage ovale se penche sur moi, interrogateur. Après tout, l'aurore est là, mais pour moi ce n'est pas fini. D'autres bustes s'approchent de moi, inquiets et sans idée négative. Je me rends compte qu'ils me prennent pour ce que je devrais être, une fillette dont le nom est le mien. Je veux le respecter, mais la souffrance et la lassitude me pèsent horriblement. Il est normal qu'après l'action vienne la réaction, et cette dernière ne se préoccupe pas des conséquences. Devant leurs orbites vides mes vecteurs ne voient que la repoussante face du démon qui les a tenu en échec. Cette fois leur folie m'emporte au milieu d'un torrent de déchaînement, ralentissant le temps pour mieux savourer sa victoire. Je ne peux que penser à mon impuissance, qui me révolte. Mais je ne peux plus rien. Malgré moi, je ne tiens plus. Je voudrais hurler mon désespoir, pour que retentisse mon pardon sincère. Je brise mes liens, je m'abandonne. Et furieusement je m'élance, avec la larme à l’œil.