Chapitre 1 : Résurrection

par Kurai-Shiiro

Chapitre 1 : Résurrection

Le ciel est sombre, non seulement obstrué par d'épais nuages, mais aussi lui-même teinté d'un pigment vieilli, et la terre agonise sous l'effet de multiples craquelures, dévoilant les profondeurs du gouffre. La végétation brûle dans les flammes qui hurlent, qui courent, qui bondissent, qui ricanent... Les débris des bâtiments déjà oubliés s'effondrent, deviennent poussière, et s'envolent finalement au gré de la tempête. Les cyclones virevoltent, et les éclairs s'acharnent, et les eaux se dressent. Est-ce une décision divine visant à l'extermination ? Non, mais quelle différence ? Seules dansent des centaines de milliers de millions de paires de cornes comme autour d'un feu de camp, sinon que ce feu est à l'échelle de la planète, et que celle-ci en est la victime.

              

Au beau milieu de tout cela se tient un être, accroupi, la tête entre les mains, tremblant imperceptiblement. Il ne pense pas, il est simplement désespéré, perdu dans un espace tout aussi infiniment grand qu'infiniment vide. Car c'est là qu'il se trouve. Son esprit est brisé, mais son corps est intact, apparemment protégé. Il n'a pas besoin de lever la tête pour distinguer tous ces filaments rosâtres, nid de deux cornes chacun. Accolés à lui il les ressent également, mais de façon différente, sans savoir s'ils couvent ces fameuses cornes ou pas. En dépit de la dangerosité extérieure, la sûreté règne à l'intérieur, mais malgré l'impitoyable tristesse de l'intérieur, une joie folle domine l'extérieur. Cet être, au fond, est tel qu'on le conçoit, froid et oisif envers ce qu'il considère comme indésirable. Mais est-il réellement l'être tel qu'il devrait demeurer ? Nouveau monde, nouvelles idéologies, nouveaux préjugés. Au sein de la famille à cornes, sa valeur est reconsidérée, son pouvoir dissipé. Et finalement, il se retrouve seul. Auparavant semblable, il devient différent. Sans se mouvoir il se dégage des fils roses, et se relâche. Ses pensées sont de retour accompagnées de son âme, et il se dresse sur ses deux jambes. Son regard ravivé scrute les alentours dévastés, et là, il se demande... Est-ce l'apocalypse ?...

 

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Kouta porta la main à sa tête. Elle était lourde et lui semblait emplie de plomb à la suite de ce réveil trop vif. Il observa ses mains et soupira.

– Quel rêve bizarre... l'imagination peut vraiment surprendre parfois...

Aussitôt après avoir prononcé cette phrase, il secoua la tête et poussa un autre soupir.

– Mais qu'est-ce que je dis... je n'ai aucune imagination...

Il se leva et s'étira longuement, comme après plusieurs années de sommeil. Il fit glisser la porte sur le côté et se retrouva dans un couloir sombre. Malgré cette obscurité, il discerna sans difficulté l'horloge ainsi que ses aiguilles. Dix heures moins le quart.

– Déjà ? Je ne pensais pas qu'il était si tard...

Soudain la plus longue des deux aiguilles se mit à décroître, entraînant avec elle la plus petite. Elle se stoppa après un tour complet. Neuf heures moins le quart.

– Ah, c'est bien ce que je pensais...

Il resta immobile un court instant et posa son regard sur l'horloge, fière d'elle.

– Merci.

Tout en décochant un bâillement il se mit à avancer lentement jusque dans la salle à manger, la pièce la plus spacieuse de la déjà grande demeure. Il se prépara un en-cas négligent et à peine en eût-il avalé la première bouchée que ses yeux parurent s'éveiller véritablement, pour s'ouvrir à l'espace qui l'entourait. Tout autour de la table apparurent alors de nombreuses silhouettes animées, qui s'étaient toutes regroupées dans cette salle à manger comme pour un moment en famille. Leur son était presque imperceptible, mais Kouta, installé au fond, réussit à l'entendre. Elles discutaient entre elles, en riant, gesticulant, chantonnant. Seule la silhouette à l'autre bout de la table, juste en face de lui, restait silencieuse. Intrigué, il l'observa et la vit se pencher légèrement en avant, et appuyer sa tête sur ses bras, eux-mêmes posés sur la surface de la table.

– Tu n'as aucune imagination, n'est-ce pas ? demanda-t-elle d'un ton bienveillant.

Se sentant étrangement soulagé, Kouta répondit avec un grand sourire :

– Non ! Aucune !

Et il resta ainsi, le sourire aux lèvres, au milieu de ces entités fantasmagoriques, et transparentes, qui se chamaillaient.

 

Pareillement à chaque matinée, Kouta se dirigea ensuite vers la source chaude miniature, et sur le chemin se retrouva à nouveau devant l'horloge. Neuf heures et vingt minutes. Sans attendre il pénétra dans l'eau bouillante qui le recouvrit entièrement. Pris d'un sentiment de bien-être il s'enfonça encore un peu plus dans l'eau et vit alors d'autres silhouettes dans le bain. Bien qu'immobiles, elles discutaient elles aussi et les voix qu'il perçut lui apparurent comme féminines.

– Eh ! Que faites-vous là ?

Personne ne lui répondit, mais il demeura simplement gêné, et non pas étonné de ce silence. Il remarqua qu'une silhouette se dégageait une nouvelle fois des autres, assise à l'extérieur du bain, et empoignant ses genoux de ses bras, d'un air mélancolique. Cette fois elle ne dit rien, et Kouta s'efforça de sourire à son attention. Quelques minutes après, Kouta entreprit de sortir de l'eau. Il se sécha, s'habilla et se dirigea vers la salle à manger, sans aucun but particulier. Ses pas l'amenèrent à passer devant l'horloge. Dix heures moins cinq. Tout à coup il fut saisi d'une sorte de malaise. Un poids lui écrasa l'estomac, et, oppressé, son cerveau fit abstraction de toutes les informations dont il disposait, puisqu'elles étaient inutiles. Il ne se concentra que sur un seul besoin : prendre l'air, ou plutôt sortir d'ici, ou plutôt s'échapper. Précipitamment il franchit la porte de sortie et se retrouva devant la demeure. Là, il soupira, et après quelques instants il se remit à marcher d'un même pas frénétique pour une destination inconnue. Sa course se stoppa finalement lorsqu'il fut arrivé à une étrange plage. Observant silencieusement le reflet bleuté et enivrant du matin, Kouta se perdit dans ses pensées. Il avait l'impression de devoir rechercher quelque chose dans sa mémoire, alors il la fouilla, en vain. Il ne prêta aucune importance au temps qui se déroulait pendant qu'il se tenait ainsi debout, mais il crut vivre une courte éternité.

 

La porte principale se trouvant juste en face de lui, Kouta hésita cependant à en ouvrir le battant. Comme s'il devait attendre un moment précis pour entrer, il ne se décida que plusieurs minutes après. Mais la notion du temps s'était réellement envolée de son esprit telle une ridicule poussière sous l'effet d'un coup de vent. Il ne restait de lui que son enveloppe physique quand il pénétra finalement dans le long corridor. Il ressentit une désagréable sensation sur son côté gauche, et pivota vivement sur ses pieds. Seule l'horloge se trouvait là, adossée au mur, et indiquant précisément dix heures moins cinq. Il tourna nonchalamment la tête et s'apprêta à...

– Dix heures... moins cinq ...?

Sa voix était rauque quand il prononça cette phrase, la parole semblait être un usage nouveau pour lui. Il savait que quelque chose clochait mais son état l'empêchait de trouver quoi exactement. Son cerveau renouvelé se remuait en tous sens. Le mélange de la certitude et de l'incompréhension provoqua une sorte de folie à laquelle il succomba. Malgré lui des milliers d'images défilèrent dans sa tête, et ce en une fraction de seconde. Il s'empoigna violemment le crâne, et poussa des grognements de souffrance. On eût dit qu'il agonisait piteusement. Tout à coup le son sec d'un bruit de pas résonna dans l'étroit couloir, et il se tut immédiatement. Il s'attendait à en ouïr un second s'approchant, mais le silence qui suivit le perdit dans une interruption de l'espace et du temps. Il leva légèrement les yeux. Une forme imprécise et floue. Il leva timidement les yeux. Une ombre indistincte mais néanmoins connue. Il leva subitement les yeux. Il aperçut alors la fameuse silhouette du bout de la table, et du bord du bain. Avant même qu'il puisse s'en rendre compte, elle sembla gagner en consistance, et se vit attribuer un corps. Se formèrent les os, les organes, les muscles, les vaisseaux sanguins, les articulations, et la chair finalement. Devant ce spectacle Kouta s'effondra sur son fessier, et les yeux écarquillés sembla se remémorer certains événements. Des images confuses lui traversèrent l'esprit sans qu'il puisse en saisir la signification. Seul un élément le marqua particulièrement : chaque cliché contenait un fond de couleur écarlate. Le visage de la silhouette prit forme en dernier, et au fur et à mesure qu'il naissait, Kouta était en proie à un sentiment de plus en plus malsain. Il crut discerner une main invisible s'approcher de lui, tendue et menaçante, jusqu'au moment où les dernières parcelles du corps achevèrent leur formation. Silence. La terreur retombée, il demeura ainsi sur le sol, retenant sa respiration. L'humain qui venait de naître sous ses yeux effarés chuta à ses pieds. Il remarqua un corps nu aux formes fines, et un véritable océan de cheveux bruns.

– Une fille ...?

À première vue, son âge était à peu près semblable au sien, mais il restait incapable de le quantifier. Il s'approcha, et souleva légèrement la masse de cheveux qui la recouvrait, afin de dégager son visage, mais à ce moment elle se mut et se leva vivement. De ses yeux noisette elle observa Kouta d'un air dubitatif.

– Vous habitez seul ici ? Bizarre... c'est une grande maison pourtant... fit-elle.

Elle parut réfléchir quelques secondes, puis Kouta voulut à son tour lui adresser la parole.

– Quoi qu'il en soit, reprit-elle sans lui en laisser le temps, je vous prie de m'excuser pour cette intrusion, je retourne tout de suite chez moi.

Elle s'élança vers la porte de sortie, et Kouta la saisit par le bras.

– Attends ! Dis-moi au moins comment tu as fait pour apparaître comme ça !

– Mais qu'est-ce que vous racontez ? Je revenais juste de votre bain, et d'ailleurs c'était très agréable, répondit-elle en regrettant ce bon moment.

– Mais non ! Je te demande comment tu as fait pour te transformer, et pourquoi tu ressemblais à une ombre aussi !

Le sourire de la jeune femme s'effaça aussitôt de son visage. D'un geste vif et agacé elle s'extirpa de l'emprise de Kouta.

– Écoutez, je ne suis pas responsable si votre imagination vous joue des tours et...

– Je te dis que je t'ai vue !

Coupée dans son élan, elle marqua un temps d'arrêt.

– Sauf votre respect, je vous demanderai de ne pas prendre un ton si familier avec moi, et de me laisser partir, poursuivit-elle de façon posée. Ou sinon je pourrais très bien porter plainte pour agression sexuelle !

Sans attendre une seconde de plus elle tourna les talons et s'en alla, laissant Kouta seul au pas de sa porte, perdu dans ses indécises pensées.

 

Après un instant il se mit à la suivre discrètement, et il s'engagea dans une filature à l'aboutissement incertain. Il aurait pu tout simplement oublier ce qu'il venait de se passer, mais poussé par bien plus que de la curiosité, il ressentait le besoin d'en connaître le fin mot. Il était convaincu que ce choix l'expédierai à jamais hors de sa vie quotidienne, à une fin pire ou meilleure, et cela même l'effrayait et le fascinait. Il se cachait par prudence, mais il avait le sentiment qu'elle ne pouvait de toutes façons pas le remarquer, ou qu'elle n'en avait pas la volonté. La demeure devant laquelle il parvint le lâcha dans un étonnement absolu. Elle était identique en tous points à la maison Kaede, sa propre résidence. Attiré dans l'incompréhension, il oublia alors toute discrétion et s'élança vers l'étrange adolescente, qui se rapprochait de la porte. Son pied se coinça dans une racine, et il tomba lourdement au sol. Alors qu'elle s'apprêtait à entrer, Kouta resta impuissant et ne put l'empêcher de franchir le battant, qui les sépara d'un mur haut comme les cieux en un instant. Résigné, il s'assit en tailleur et se mit à attendre. Là, un cri d'horreur retentit, et il se leva subitement, portant son regard sur ce qu'il ne pouvait s'empêcher de considérer comme sa maison de par la ressemblance avec celle-ci. Aussitôt, la jeune fille s'extirpa de la demeure comme d'une grotte hostile. Visiblement affolée, elle trébucha plusieurs fois avant d'arriver devant Kouta.

– Que... que se passe-t-il ?

Sans répondre elle se blottit contre Kouta, et resta immobile. Ce dernier ressentit sa respiration, et il lui sembla que par rapport au moment où elle l'avait quitté, cette jeune fille avait changé. Après quelques instants, Kouta reposa sa question.

– Alors, que se passe-t-il ?

– Une fille, dit-elle en reprenant son souffle. Une fille est apparue devant moi en surgissant de nulle part !

Abasourdi, Kouta demeura muet, bien que fertile dans ses pensées en songeant à ce dont il avait lui-même assisté auparavant. Il s'apprêta à la questionner plus profondément, lorsqu'un vacarme assourdissant se fit entendre. Se tournant à nouveau vers la maison, il vit les fenêtres se briser, les murs se fissurer, le toit s'effondrer. Et alors que rien ne paraissait en être la cause, la demeure toute entière chuta et se brisa au sol telle un château de cartes sous un vent invisible. Interloqués et traversés de multiples questions, ni Kouta, ni la jeune fille ne bougea d'un pouce. Ils n'esquissèrent un mouvement de recul qu'au moment où, parmi les débris, une forme s'éleva comme rescapée d'une épouvantable catastrophe. La forme se tint debout, la tête vers le sol. En l'observant mieux, Kouta se rendit compte qu'il s'agissait d'une jeune fille, dévêtue, et dont la masse de cheveux rosâtres traînait par terre en absolu désordre. D'un geste lent elle se redressa, et son impressionnante chevelure se mit petit à petit à glisser dans son dos. Pour mieux l'apercevoir, Kouta plissa les yeux et découvrit aussi lentement son visage, entre deux mèches. Quand elle stoppa son mouvement, son œil droit, à l'inverse du gauche encore dissimulé par ses cheveux roses et presque rouges, était visible, bien que fermé. Le regard de Kouta y fut immédiatement attiré, et ce dernier vit l'œil s'ouvrir d'un millième, et marquer une pause comme pour observer ce qui l'attendait autour de lui. Soudain ses paupières se retirèrent en un instant pour découvrir cet œil. De surprise autant que de frayeur, Kouta sursauta et recula d'un pas. L'œil écarquillé de la jeune fille était aussi noir qu'une nuit sans lune, à l'exception de sa pupille, dont la blancheur était la même que celle d'une neige immaculée. A nouveau Kouta se mit à trembler devant l'aura malsaine qui se dégageait de la fillette. Même si de taille elle lui était de loin inférieure, son immensité lui apparut telle une flèche en plein cœur. Il l'aperçut même, durant une seconde, grande comme une montagne, et puissante comme un torrent. Il aurait sûrement couru à toutes jambes s'il n'était pas paralysé, avec à ses pieds la jeune adolescente qui s'agrippait à lui. Et puis l'œil se referma, et avec lui la monstrueuse aura s'estompa, les jambes de la jeune fille se dérobèrent et elle s'effondra. Kouta recouvra alors ses esprits, et ayant l'impression de sortir d'une cacophonie infernale, resta indécis. Lui et la jeune femme se concertèrent, et d'un pas prudent il se décida à se rapprocher de la fillette à terre. Enjambant les décombres, il parvint à côté d'elle et, toujours aussi méfiant, l'effleura du bout du doigt.

– Tu... tu dors ?

Comme il n'obtenait pas de réponse, il se retourna vers la jeune femme qui l'avait suivi.

– Il faut te réveiller petite, tu vas attraper froid, dit-elle en lui caressant la joue.

La petite fille bougea alors légèrement, et cligna plusieurs fois des yeux. Elle regarda celle qui venait de l'éveiller, penchée sur elle comme une mère, et poussa un gémissement. Kouta, attendrit, observa ce visage harmonieux et calme. Il n'était pas certain d'avoir devant lui la même personne que quelques instants auparavant, d'autant plus que ses cheveux étaient roses très clairs, et ses yeux de cette même teinte. Mais alors que quelque chose attirait son attention, le regard de la jeune fille se porta sur lui, et son expression changea. En un éclair elle se dressa, et d'un air terrifié défigura Kouta. Se mordant la lèvre, et reculant lentement, elle pointa son index sur lui. La jeune femme se leva à son tour et, inquiète, se mit à regarder tour à tour Kouta et la fillette. Cette dernière, visiblement affolée, secoua vivement la tête et prit ses jambes à son coup. L'adolescente, piégée, hésita à la suivre, mais fut retenue par Kouta, qui affichait une mine sombre.

– Tu as vu ...?

Alors que la petite fille disparaissait dans la ville, il serra la jambe de la jeune femme.

– Cette fille... elle a des cornes !

 

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Je marche. Ou du moins, je me contente d'avancer successivement mes deux pieds. Ou en tout cas, je bouge dans l'espace. Autour de moi sont érigées des structures aux diverses formes, tantôt longues, tantôt hautes, d'où sortent des sons aux fréquences inégales. Je remarque que d'autres objets sont en mouvement, des boîtes aux formes arrondies, des clones dont seule l'apparence diffère, puisque leur attitude est la même. Une vibration phonique me parvient, émanant de l'un d'eux. C'est un alignement de sons qui forme un langage... ''quelle belle petite ville''. La zone dans mon crâne bouillonne sous l'effet des informations qui s'y amoncellent. Une interprétation, une pensée se génère. Je me trouve dans une ville, où sont bâties des constructions, et des chemins, il s'agit d'un espace entier rempli par cet être, l'humain. Lui qui se tient devant moi, sans m'apercevoir, je me rends compte que c'est de sa main que tout ce qui m'entoure est né. Il me ressemble, mais il doit être tenu à l'écart de moi, ou plutôt moi à l'écart de lui. Si je peux voir tout cela, c'est donc que j'existe, et si j'existe, c'est donc que je suis quelqu'un... je présume. L'humain n'a pas besoin d'aspirer à une identité, il en déjà empli comme déborde l'espace dans lequel il vit. Mais moi, qui suis-je au juste ? Je suis... vide.