Sur les gradins d'un stade

par Hel

Oulà ! Déjà 15 jours ! Mon Dieu, heureusement que Just My m’a rappelée à l’ordre… Moi j’étais perdue sur mon nuage après la lecture du chapitre de Tamia, alors bon, j’avais zappé. Voilà ! 15 jours pile ! Comme promis !

 

 

 

Les semaines qui suivirent s’apparentèrent à jouer au chat et à la souris pour Gohan et Videl. Elle le fuyait, s’arrangeait pour ne plus jamais croiser son regard. Elle avait changé ses habitudes et, quelque désagréable que cela soit pour elle, mangeait à présent dans l’enceinte du lycée afin de n’être jamais seule, afin qu’il ne puisse jamais venir lui parler. Car il n’attendait que cela, elle le savait, elle pouvait parfaitement sentir ses regards sur elle. Sans savoir vraiment ce qu’il pouvait lui vouloir elle était terrifiée à l’idée qu’il ait vu clair en elle. Elle ne comprenait pas comment il savait, mais il savait, c’était une évidence. Cela seul la déstabilisait totalement, elle se sentait incapable de gérer cette situation, en plus de toutes les autres.

 

Gohan l’observait, de loin, toujours. Ses notes avaient légèrement baissé, mais là il n’y était plus pour grand-chose, son esprit étant trop accaparé par Videl pour se concentrer exclusivement sur son travail. Il ne voulait pas la brusquer, mais il fallait qu’il lui parle, il fallait…. faire quelque chose. Il avait songé à aller trouver Satan, purement et simplement, mais doutait en fait que cela soit une bonne idée, que les conséquences n’en retombent pas sur Videl. Il s’était discrètement documenté, et les affaires de maltraitances étaient hélas des cas très délicats à appréhender. Surtout par un garçon de dix-huit ans totalement épargné par ce type de tragiques histoires de mœurs. Bref, il attendait, jusque là en vain, l’occasion de lui parler.

 

Sa patience fut enfin récompensée un matin, pendant un cours d’anglais pour lequel ils avaient une importante leçon à apprendre. Or Gohan avait bien remarqué que Videl était, depuis le début du cours, particulièrement nerveuse et mal à l’aise. Elle ne cessait de regarder sa montre, comme si elle espérait un appel. Quand l’enseignant appela Son Gohan pour venir réciter la première partie de la leçon, il se leva et obtempéra de bonne grâce, ne prêtant nulle attention aux soupirs envieux de ses camarades. Il reçut un énième vingt et l’autorisation de se rasseoir alors que le professeur, pointant du doigt au hasard un nom sur la liste, appela ensuite Videl. Celle-ci ne bougea pas, les yeux fixés sur la surface de sa table de travail. L’enseignant fronça les sourcils et l’appela à nouveau. La voix de la jeune fille retentit alors, étrangement calme :

 

-          Je n’ai pas appris.

 

Le professeur écarquilla les yeux et resta un instant immobile, le stylo en l’air, alors qu’un murmure étonné s’élevait peu à peu dans la classe. Videl ne bougeait toujours pas, le regard absent, la tête basse. L’enseignant, décontenancé, hésita sur l’attitude à tenir, mais en conclut rapidement qu’il n’avait pas le choix. Il annonça, gêné :

 

-          Mademoiselle Satan, ce comportement me surprend de vous. Vous ne nous avez vraiment pas habitués à cela. Bon, je vais dans ce cas me voir dans l’obligation de vous mettre un zéro en leçon, ce qui aura sans nul doute un impact déplorable sur votre excellente moyenne.

 

Un silence de mort régnait dans la salle où tous semblaient suspendus aux lèvres de la jeune fille qui ne bougeait toujours pas. Le professeur hésita, attendit encore quelques secondes, puis devant l’inertie de son élève inscrivit en soupirant sur son carnet la note tant redoutée.

 

Certains élèves s’entre-regardèrent, surpris et… amusés. La plupart des regards étaient toujours braqués sur Videl, comme autant de vautours attendant que la lionne s’effondre pour se jeter sur son cadavre et s’en repaître avec délectation. Gohan ne quittait pas Videl des yeux, terriblement désolé. Car lui savait, lui avait participé la veille au soir à l’arrestation des pirates de la route qui les avait tenus, elle et lui, en haleine un bon moment jusqu’à ce que les dernières dépositions soient enfin finies. Or Videl était dernièrement épuisée, et quand lui-même s’était couché fort tard dans la nuit pour apprendre cette maudite leçon, il doutait qu’elle ait pu tenir le choc. Il venait d’en avoir la confirmation : elle avait du tomber de sommeil, incapable de terminer son travail. Priant ce matin, en vain, pour ne pas être interrogée. Un élève siffla entre ses dents :

 

-          Waou…. C’est décidemment la fin d’un règne…

-          Son papa ne va pas être content…, enchaîna un autre.

 

Alors Videl se leva et, toujours sans regarder personne, dévala les gradins, abandonnant son sac de cours et sortant de la salle en courant. Le professeur, d’abord totalement pris au dépourvu, hurla bien trop tard :

 

-          Mademoiselle Satan ! Revenez ici immédiatement !

 

Un brouhaha s’éleva dans la classe alors que des éclats de voix fusaient :

 

-          Mais elle est cinglée ou quoi ?

-          Tout ça pour une leçon d’anglais ?!

-          Elle n’a pas reçu d’appel, sa montre n’a pas sonné !

-          Elle se croit tout permis parce qu’elle est la fille de Satan !

 

Son Gohan se leva à son tour, brusquement, et le silence se fit à nouveau. Il rangeait à toute allure ses affaires quand le professeur balbutia :

 

-          Monsieur Son….  Peut-on savoir ce que vous faites ?!

 

Il ne répondit pas, passa derrière le bureau de Videl, récupéra le sac de la jeune fille, le remplissant de ses cahiers, et le cala avec le sien sur son épaule.

 

-          Monsieur Son je vous parle ! aboya le professeur que la situation commençait à sérieusement horripiler.

-          Ah bah ça alors… murmura Erasa.

 

Gohan descendit à son tour les gradins quatre à quatre sous les regards effarés de tous ses camarades, s’arrêta un instant devant l’enseignant et débita à toute allure :

 

-          Je suis désolé, mais je dois y aller. Prenez toutes les mesures disciplinaires nécessaires, je les accepte. Je suis vraiment désolé.

 

Et sur ces mots, il sortit à son tour en courant de la salle de classe.

 

*****************

 

Elle avait pris son jetcopter, évidemment, et il se concentra sur son ki pour la suivre. Il la localisa enfin dans le dernier endroit où il se serait attendu à la trouver, mais Gohan s’y rendit néanmoins.

 

Le silence était total dans cette enceinte déserte. Le saiyen s’était posé sur une terrasse, au-dessus des vestiaires, d’où il pouvait distinguer tout le stade. Les gradins brillaient sous le soleil de cette chaude matinée, et il vit immédiatement la petite silhouette sombre, seule au milieu de cette immensité de pierre. Il descendit et partit la rejoindre. Videl, assise presqu’au milieu de la surface de combat, avait relevé ses jambes contre elle et posé le menton sur ses genoux. Quand elle entendit quelqu’un venir vers elle, elle releva la tête et écarquilla les yeux, regardant Gohan se hisser sur la surface et avancer vers elle. Elle balbutia finalement :

 

-          Mais…. Qu’est-ce que tu fais là… ?

 

Il répondit simplement :

 

-          Je suis encore venu te rapporter tes affaires de classe.

 

Il posa près d’elle son sac de cours et lui sourit. Elle sembla reprendre ses esprits et bondit sur ses pieds, attrapant Gohan par le col. Il se laissa attirer vers le bas, pour se retrouver à quels millimètres à peine du visage empourpré de la jeune fille qui grinça entre ses dents :

 

-          Mais tu vas me suivre longtemps ? Combien de temps vas-tu continuer à me pourrir l’existence ? À me narguer avec cet insupportable petit sourire supérieur de premier de la classe ?

-          Je ne te veux aucun mal Videl. Je te l’ai déjà dit, je suis inquiet pour toi.

-          En l’occurrence, c’est plutôt pour toi que tu devrais t’inquiéter, Son Gohan.

 

Videl avait dit cela avec un sourire mauvais qui ne lui ressemblait pas. Il était clair qu’elle tentait de l’impressionner, et Gohan devait bien s’avouer que le regard glacial de la jeune fille lui rappelait quelques désagréables démêlés avec sa propre mère…. Il avala sa salive et répondit cependant :

 

-          Tu es quelqu’un de droit, Videl. Tu ne frapperas pas quelqu’un sans raison.

-          En effet, mais avec toi j’ai toutes les raisons du monde.

-          Ok. Alors frappe-moi.

 

Ils se mesurèrent du regard et Gohan vit dans celui de Videl toute la tension nerveuse qui habitait la jeune fille. Ce qui se passa ensuite ne le surprit donc pas : elle lui envoya une claque qui lui aurait laissé une marque douloureuse sur la joue s’il n’avait emprisonné le poignet de Videl dans sa propre main. Elle regarda, soufflée, la main de Gohan et balbutia :

 

-          Mais…. Mais comment…

-          Tu n’es pas la seule à pratiquer les arts martiaux, Videl.

 

Ils se toisèrent quelques secondes, puis Videl siffla entre ses dents :

 

-          Pas ça. Tu ne me prendras pas ça en plus du reste.

-          Il est possible que si, répondit calmement Gohan. Tu vois, tu as bien toutes les raisons du monde de me frapper. Alors vas-y.

 

Et Son Gohan tomba en garde, le visage fermé. Videl serra les poings, ivre de rage, et se rua sur lui. Il paraît systématiquement, arrêtait ses coups, bloquait ses poings, ses coudes, ses jambes. Dans son rôle de Saiyaman, il l’avait souvent vue combattre et avait pu apprécier son excellente technique. À présent il mesurait toute la puissance de sa camarade, colossale pour une jeune terrienne. Gohan avait déjà cependant vu Videl se battre mieux : elle négligeait sa garde, ses attaques n’étaient pas aussi précises que d’habitude. Il comprenait hélas pourquoi : elle n’était habitée que par la colère, qui lui brouillait les sens et l’empêchait de varier intelligemment ses attaques.

Gohan parait, reculant légèrement, feignant d’encaisser avec difficulté là où il ne mettait pas le moindre effort. Il savait qu’elle risquait de faire le rapprochement avec Saiyaman, mais en cet instant rien ne lui importait d’autre que de permettre à la jeune fille de se vider, un peu, de toute sa rage contre lui et le monde.

 

Videl s’épuisait, moralement et physiquement. Elle ne comprenait pas ce qui arrivait, comment ce lycéen insipide parvenait à lui tenir tête sans même sembler réellement se battre. Furieuse elle hurla :

 

-          Mais bas-toi ! Bats-toi ! Frappe-moi bordel !

 

Le saiyen fronça les sourcils. L’instant suivant, Videl se retrouva clouée au sol, sur le dos, les mains maintenues au-dessus de sa tête, les pieds bloqués par une jambe de Gohan qui, penché sur elle, la regarda droit dans les yeux et déclara avec douceur et gravité :

 

-          Non. Jamais. Moi, je te ne frapperai jamais Videl.

 

Sur ce, il la relâcha et s’écarta, se relevant sans la quitter des yeux. Elle se redressa machinalement, livide, ses yeux transparents rivés à ceux, si noirs et pourtant si doux, de Gohan.

Il la vit se mordre la lèvre. Il la vit trembler, il vit ses yeux bleus se brouiller. Il la vit tenter de retenir ses larmes, et échouer. Il ne bougea pas, debout devant elle, le cœur serré et la gorge sèche.

Videl éclata tout à coup en sanglots et, à genoux, se recroquevilla sur elle-même, posant son front sur la pierre, faisant crisser ses ongles trop courts sur la surface de combat. Elle hoquetait, tout son corps agité de tremblements, les larmes ravageant son visage creusé, déformé par la douleur.

 

Elle pleura longtemps, et Gohan ne bougea pas. Il la laissa se vider de ce trop plein de souffrance. Quand, enfin, les sanglots se firent moins déchirants, que les larmes semblèrent se tarir d’elles-mêmes, que le corps de la jeune fille cessa de trembler sur le sol, alors Gohan mit un genou à terre et posa la main sur l’épaule de Videl. Elle releva lentement la tête vers lui et le regarda comme si elle le voyait pour la première fois, ses immenses yeux bleus encore brillants de larmes. Gohan lui sourit tristement :

 

-          Ça va aller ?

 

Elle acquiesça et s’essuya le visage contre les manches de son t-shirt. Le sourire de Gohan s’élargit et il dit :

 

-          Tant mieux. Car j’avoue que j’ai faim. On déjeune ?

-          Quoi ? balbutia-t-elle. Mais… quelle heure est-il ?

-          Près d’une heure.

-          Déjà ?!

 

Videl se redressa d’un bond et s’écria :

 

-          Gohan, je ne veux pas que tu rates les cours par ma faute, il faut que tu y retournes, je leur dirai que….

 

Une main sur son poignet l’arrêta. Le jeune homme rougit légèrement, comme surpris lui-même par sa propre audace, mais ne lâcha cependant pas :

 

-          Videl, tu n’y es pour rien, j’ai décidé moi-même de quitter le lycée ce matin, et je pourrais très bien y retourner si je le voulais. Mais là, honnêtement, ce que je voudrais, c’est manger, si tu es d’accord.

 

Elle ne répondit rien, abasourdie. Alors, sans lâcher la main de la jeune fille, récupérant de l’autre leurs sacs de cours, il guida Videl vers le bord de la surface, d’où ils sautèrent tous deux, et montèrent s’installer dans les gradins. Elle le suivait machinalement, trop ébranlée encore pour songer même à réagir. Elle réalisa qu’elle n’avait elle-même rien apporté pour manger, mais à cet instant elle vit Gohan enclencher une capsule et récupérer entre ses mains cinq énormes boîtes et deux thermos. La jeune fille, les yeux écarquillés, le regarda installer entre eux, sur les gradins, l’équivalent d’un festin. Elle n’avait pas encore repris ses esprits quand Gohan lui dit :

 

-          Sers-toi, c’est ma mère qui me prépare mes repas, et je peux t’assurer que tu ne seras pas déçue.

-          Mais… balbutia Videl, tout cela c’est pour un seul repas ?!

-          Oui, mais je veux bien partager, exceptionnellement, hein ! Allez, sers-toi !

 

Elle le regarda engloutir en à peine une minute une vingtaine de boulettes de viandes qu’il trempait dans une sauce manifestement délicieuse. Puis Videl soupira, haussa les épaules et mue par le pressentiment que, si elle ne mangeait pas immédiatement, il ne lui laisserait rien, elle piocha dans le déjeuner. Qui, en effet, s’avéra absolument succulent.

 

Récupérant petit à petit, elle demanda à Gohan entre deux bouchées :

 

-          Dis-moi, comment as-tu appris une telle technique de combat ?

-          Mes parents pratiquaient les arts martiaux, répondit-il simplement.

 

Videl fronça les sourcils, réfléchit quelques instants, puis écarquilla les yeux et demanda dans un souffle :

 

-          Attends…. Tu t’appelles Son Gohan… Ne me dis pas…. Ne me dis pas que Son Goku est ton père ?!

 

Il cligna des yeux, surpris, et répondit simplement :

 

-          Si.

 

Videl bondit sur ses pieds, dans un état d’excitation extrême :

 

-          Quoi ?! Mais ce type est une légende ! J’ai même entendu dire qu’il a gagné un tournoi, il y a longtemps, contre un démon ou je ne sais quoi ! Je n’ai pas pu en savoir plus, les infos sont assez confuses ! Et il aurait même fait partie de l’école de la Tortue ! Et il aurait épousé….

 

Elle cria  :

 

-          Oh mon dieu ! Mon déjeuner a été préparé par la fille du roi Ox ! C’est cela ? C’est bien cela ? Ta mère est la princesse Chichi ?!

 

Gohan rougit légèrement et acquiesça :

 

-          Euh…. oui…. Oui, c’est bien ma mère…. Mais comment sais-tu tout cela sur ma famille ?

-          Tu plaisantes !? s’exclama Videl. Mais de quelle planète viens-tu pour demander un truc pareil ? Tes parents sont une légende dans le monde des arts martiaux ! Ce sont de vrais guerriers, de l’école de la Tortue ! Bien entendu que j’en ai entendu parler !

-          Ah bon, bafouilla Gohan, je ne croyais pas que mes parents étaient célèbres. Tu sais, nous vivons très simplement.

 

Videl se laissa à nouveau tomber assise sur le gradin, comme hébétée. Gohan lui tendit un morceau de gâteau qu’elle prit mécaniquement. La fierté avait gonflé de joie le cœur du jeune homme : enfin quelqu’un qui reconnaissait ses parents à leur juste valeur. Enfin, pas vraiment, car fort peu de monde connaissait la véritable valeur de Goku… Mais Videl les admirait sans les connaître et les considérait comme des maîtres. Cela seul attirait encore un peu plus Gohan vers cette fragile jeune fille. Celle-ci répéta :

 

-          Eh ben dis donc… En tous cas cela explique tes connaissances en arts martiaux, avec des parents pareils… Mais où vivez-vous ?

-          Au 439ème département Est, dans une petite maison à flan de montagne.

-          C’est loin, non ?

-          Oui, très. Je dois m’organiser pour venir au lycée.

 

Il jeta un regard en biais à Videl mais elle ne sembla pas faire le rapprochement avec Saiyaman, elle mangeait sans gâteau d’un air absent. Il enchaîna rapidement en regardant la surface de combat :

 

-          Je n’étais jamais venu ici. C’est impressionnant.

 

Videl observa à son tour quelques secondes le profil régulier du jeune homme. Elle répondit simplement :

 

-          Moi j’y suis venue, souvent, trop souvent. J’y ai trop de souvenirs.

-          Pourtant ce n’est pas ici qu’a eu lieu le combat contre Cell.

 

Videl se crispa et Gohan regretta immédiatement d’avoir dit cela ; mais elle murmura :

 

-          Non, ce n’est pas ici. Le combat contre Cell a eu lieu très loin d’ici, et l’endroit a été totalement détruit. Il n’en reste rien.

 

Le saiyen ne fit aucun commentaire. Elle continua :

 

-          Ce stade est bien plus ancien. C’est là qu’ont eu lieu les autres tournois. C’est là que j’ai gagné.

-          Tu as gagné un tournoi ? demanda Gohan, surpris.

-          Oui, tu es bien le seul à ne pas le savoir. Tant mieux, remarque. J’ai gagné dans la section junior, j’avais sept ans. C’était bien avant le Cell Game.

 

Gohan avait tourné la tête vers la jeune fille qui, elle, gardait ses yeux fixés sur la surface de combat. Et, pour la première fois depuis qu’il la connaissait, il la vit sourire. Elle semblait soudain presque détendue, perdue dans la contemplation non d’un stade vide, mais d’un passé lointain. Il demanda avec douceur :

 

-          Tu étais heureuse ?

-          Oui. Oui, à cette époque j’étais vraiment très heureuse. Je m’entraînais avec mon père qui travaillait dur pour gagner des titres, des combats. Ma mère était un peu notre impresario, elle suivait nos progrès, nous encourageait tout en nous obligeant à garder la tête froide quand nous remportions des victoires. Mon père commençait à bien gagner sa vie, nous avions une belle maison, pas très grande, mais parfaite pour nous trois.

 

Et Videl, souriant dans le vide, raconta. Elle raconta le bonheur familial, les jours de vache maigre, l’ivresse des victoires, le début de la célébrité. Elle aurait été incapable d’expliquer pourquoi là, dans ce stade vide, elle avait décidé de relater à ce quasi inconnu ce qu’elle avait tu à tout le monde pendant tant d’années. Peut-être, tout simplement, parce que c’était depuis très longtemps la première personne à l’écouter vraiment, sincèrement, parler d’elle.  Elle parla, longtemps, avec une douceur et un sourire que Gohan ne connaissait pas et qu’il découvrait avec émerveillement. Pour rien au monde il n’aurait voulu rompre ce moment magique. Mais il se brisa de lui-même, quand Videl murmura :

 

-          C’est à cette période que nous avons appris que ma mère était malade, et qu’il était trop tard pour faire quoi que ce soit.

 

Elle se tut et Gohan continua doucement :

 

-          Oui, je, sais, elle est morte d’un cancer, c’est cela ? Un an avant le Cell Game.

-          Ah oui, c’est vrai, soupira Videl. J’ai tendance à oublier que le monde entier se passionne pour la vie de mon père.

-          Non, moi c’est pour la tienne.

 

Videl se figea alors que Gohan, conscient trop tard du double sens de sa phrase, s’empourprait furieusement en se grattant la nuque. Il bredouilla :

 

-          Enfin je veux dire…. Toi je te connais… Enfin….

-          C’est bon, coupa-t-elle en souriant. Laisse tomber.

 

Videl, amusée, le regarda mordre à pleins dents dans une cinquième part de gâteau alors que, toujours rougissant, il n’osait plus croiser le regard de sa camarade. À cet instant, elle réalisa quelque chose qui lui coupa le souffle : pour la première fois depuis des années, elle se sentait…. bien. Assise dans ce stade vide, à finir de déguster ce délicieux déjeuner avec ce garçon qu’elle connaissait à peine, elle avait soudain l’impression d’être plus légère. Qu’un poids immense qu’elle portait depuis bien trop longtemps s’était enfin, pour quelques heures, évanoui de ses épaules. Elle ferma les yeux un bref instant, juste pour savourer cette sensation, ces minutes si précieuses parce qu’elles ne dureraient pas. Videl but une dernière gorgée de thé et rendit le thermos à Gohan qui le referma soigneusement et recapsula les boites vides. La jeune fille dit alors :

 

-          Je serais honorée si, un jour, je pouvais rencontrer tes parents.

 

Le regard de Gohan se reporta sur le centre de la surface de combat et il répondit simplement :

 

-          Pour ma mère, ce sera facile. Mais mon père est décédé.

-          Ah bon ? balbutia Videl. Je suis… je suis désolée Gohan.

-          Ne le sois pas. C’était il y a longtemps, lors d’un combat qui a… très mal tourné.

-          Je ne savais pas. J’allais te demander, justement, ce que tes parents étaient devenus. Je suis navrée.

-          Peu de monde est au courant, à part ceux qui l’ont bien connu. Nous n’avons jamais voulu être…. célèbres.

 

La jeune fille se rembrunit et murmura :

 

-          Et vous avez eu raison. C’est ce qui a fichu ma vie en l’air.

 

La gorge de Gohan se serra. Videl continua, les yeux dans le vide :

 

-          Tout le monde était si heureux le jour de sa victoire contre Cell…. Mais moi ce jour a marqué le début du cauchemar. Mon père avait déjà changé au moment de la mort de ma mère. Il avait cédé à toute cette médiatisation, ces mises en scène ridicules. Mais après le Cell Game, il n’a plus jamais été le même. Il répétait à longueur de journée qu’il était le champion du monde, le sauveur de l’humanité, comme s’il avait besoin de s’en convaincre lui-même ! Il est devenu obnubilé par son image, son argent, sa notoriété. Il lui en fallait toujours plus. Et il fallait que je me montre digne du fait d’être sa fille, toujours, partout. Je dois être la numéro un, parce qu’il l’est. Sinon….

 

Les mots s’étranglèrent dans sa gorge et elle se mordit la lèvre. Gohan ne bougea pas ; ses yeux noirs voilés d’une douleur insondable étaient rivés sur la jeune fille à nouveau tremblante assise près de lui. Elle murmura pour elle-même :

 

-          Quelque fois…. Quelque fois j’ai l’impression que mon vrai père, celui que j’aimais, est mort ce jour-là, au Cell Game. Qu’il nous a sauvés, tous, mais que pour moi, il est mort.

 

Gohan ferma les yeux, crispant les paupières sur les larmes qui le brûlaient. Le poids sur sa poitrine, le poids qu’il portait depuis tant d’années, lui semblait plus atrocement lourd que jamais. Lui coupait le souffle, lui broyait les entrailles. Il ne dit rien, ne bougea pas. Il en aurait été physiquement incapable.

 

Videl et lui restèrent de longues minutes murés dans ce silence coupable, côte à côte, les yeux également perdus sur la surface de combat qui, en contrebas, luisait sous les rayons du soleil.

 

Ce fut finalement Gohan qui rompit le silence. Il avait longuement hésité, mais il fallait qu’il sache. Il fallait qu’elle le lui dise, qu’il comprenne. Alors il dit doucement :

 

-          Tu te bas vraiment très bien, tu sais.

-          Heureusement, sinon les malfrats que je poursuis auraient eu ma peau depuis longtemps !

-          Dis-moi, Videl….

 

Il hésita à nouveau et elle fronça les sourcils. Gohan plongea son regard dans celui de Videl :

 

-          Pourquoi le laisses-tu te frapper ? Pourquoi ne répliques-tu pas ? Car j’ai raison, n’est-ce pas ? Tu ne fais rien, tu ne tentes rien ?

 

Videl se figea et blêmit, mais Gohan continua ; il devait aller jusqu’au bout.

 

-          Je sais bien que malgré tout…. Il reste ton père. Mais pourquoi, au moins, ne l’immobilises-tu pas ?

 

Ils restèrent, de longues secondes, figés. Puis les lèvres de Videl se remirent à trembler de colère. Ses yeux bleus se voilèrent d’une rage noire et ses traits se déformèrent lentement pour n’être plus que fureur. Gohan, stupéfait et inquiet, la regarda se lever lentement. Elle parvint à articuler :

 

-          Mais… Mais tu es stupide ou quoi ? Tu veux qu’il me tue, c’est ça ?!

-          Mais tu pourrais contrer, bloquer ses coups….

-          Bloquer ses coups ?! hurla-t-elle soudain. Pour qu’il arrête de les retenir et laisse éclater sa puissance ?

-          Quoi ? balbutia Gohan qui commençait à paniquer. Mais…. Mais comment…. Tu sais parfaitement te déf….

-          Mon père est Satan, pauvre abruti ! Mon père est le putain de sauveur du monde ! Il faudrait être aussi stupide que toi pour même songer à tenter de porter la main sur lui ! Mais mon pauvre Gohan, réveille-toi ! Mon père est celui qui a vaincu Cell !

 

Le jeune saiyen ne bougea pas, bouche ouverte, ses yeux noirs immenses fixés sur l’adolescente qui, debout, le regardait avec plus de haine que jamais. Elle secoua lentement la tête, son regard à nouveau glacial plein d’une déception qui vrilla le cœur de Gohan d’une douleur quasi insoutenable.

 

Videl glissa sa main dans la petite poche de son pantalon de combat et en sortit un billet de mille zenis qu’elle jeta à la figure de Gohan en sifflant :

 

-          Tiens, voilà pour la séance de psy.

 

Le jeune homme ne bougea pas. Il suivit machinalement Videl du regard quand elle dévala les gradins et partit en courant vers la sortie du stade. Il baissa alors les yeux vers le papier qui, doucement, glissait sur la pierre, mu par une très légère brise. Gohan fit apparaître une étincelle de ki au bout de son index et consuma le billet qui disparut dans un grésillement.

 

*************************

 

Elle avait envoyé Goten se coucher depuis un moment et l’enfant dormait à présent, même s’il avait eu du mal à trouver le sommeil sans la présence de son frère. Chichi, elle, remuait doucement le contenu de l’énorme faitout de sauce préparée pour les repas du lendemain.

 

Elle soupira à nouveau : Gohan n’avait jamais agi ainsi. Jamais. Voilà des heures qu’elle l’attendait, sans la moindre nouvelle. Goten l’avait rassurée en confirmant qu’il sentait son ki, qu’il allait bien, mais qu’il était très loin.

Loin. Que faisait son fils, loin, en pleine nuit un soir de semaine ? À quoi pensait-il ? Chichi soupira : il importait peu, à vrai dire, que cela fût un soir de semaine. Les études de Gohan ne la tracassaient plus vraiment, et depuis longtemps en fait. Mais elle avait bien senti que depuis quelques semaines, quelque chose accaparait l’esprit de Gohan. Qu’il était soucieux, triste même. Devant Goten et elle il faisait comme si de rien était, mais Chichi avait bien vu que quelque chose n’allait pas.

 

Plongée dans ses pensées, elle sursauta quand elle entendit enfin la porte d’entrée s’ouvrir derrière elle. Chichi se retourna, sa cuillère à la main, déterminée néanmoins à dire à ce jeune homme ce qu’elle pensait de sa façon d’agir.

 

Elle se figea.

 

Dans l’encadrement de la porte se tenait Son Gohan, son fils aîné. Le digne héritier de son père, un jeune homme adorable, calme, intelligent. Un guerrier hors pair et peut-être, désormais, l’être vivant le plus puissant de l’univers.

 

Dont les joues étaient striées de larmes. Dont le corps était secoué par des sanglots terribles.

 

La cuillère de Chichi tomba sur le sol de la cuisine, constellant de sauce écarlate le carrelage immaculé.