Sur la page d'un cahier

par Hel

-          Vous n’avez quasiment plus besoin de moi Mademoiselle Satan. Vos pansements étaient parfaits. Mais peut-être vaudrait-il mieux faire recoudre votre arcade, quand même.

 

Videl secoua la tête en signe de dénégation et se redressa sur le lit, enfilant rapidement son t-shirt. Elle jeta un coup d’œil à l’horloge : les cours commençaient dans quelques minutes. L’infirmière soupira en regardant disparaître sous le tissu les hématomes du ventre de la lycéenne :

 

-          Je sais bien que cela ne sert à rien, mais je vous le répète quand même : prenez soin de vous. Vous n’êtes pas invulnérable, loin de là. Vos entraînements….

-          En effet, cela ne sert à rien, coupa sèchement Videl.

 

Elle bondit sur ses pieds, retenant une grimace de douleur. L’infirmière du lycée secoua la tête et, abandonnant, commença à ramasser les pansements sales qu’elle venait de changer. Quand elle releva la tête, Videl avait déjà pris son sac et disparu dans le couloir.

 

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Erasa tendit un mouchoir en papier à Videl qui marmonna à peine un merci et s’empressa de tamponner la blessure de son arcade qui perlait à nouveau de quelques gouttes de sang. L’enseignant, qui avait interrompu la distribution des copies, demanda :

 

-          Mademoiselle Satan, vous êtes sûre de ne pas vouloir aller à l’infirmerie ?

-          Certaine. J’en viens. Merci, répondit-elle seulement.

 

Une voix goguenarde s’éleva dans les gradins :

 

-          Eh, si tu veux jouer à Saiyaman, fais comme lui, mets un casque !

 

Un éclat de rire agita quelques secondes la classe. Videl baissa la tête et ne prit même pas la peine de foudroyer l’insolent du regard. Le professeur s’exclama :

 

-          Bon, je vais continuer la distribution, cela va vous calmer !

 

Erasa soupira et s’adressa à regret à sa voisine :

 

-          Tu t’es fait cela pendant l’incendie d’hier ?

-          Oui, se contenta de répondre froidement Videl.

 

Voyant que son effort de communication restait vain, Erasa haussa les épaules et tourna à nouveau son attention vers le professeur. Gohan, à côté d’elle, jeta un regard surpris à Videl qui ne le vit pas. Il aurait juré que, la veille, lorsque la jeune fille avait sauté dans son jetcopter, elle ne portait aucune marque de blessure à l’arcade sourcilière.

 

-          Mademoiselle Satan, comme d’habitude c’est brillant. Félicitations.

 

Plus personne ne relevait, à présent, les remarques des professeurs. C’était de toute façon toujours ainsi. Videl descendit les quelques marches en tenant le mouchoir sur sa plaie qui ne saignait déjà quasiment plus, murmura un vague remerciement en récupérant sa copie et remonta à sa place. Voilà, la distribution était terminée et…

 

-          Et donc il me reste une copie, chose assez rare pour le faire remarquer !

 

Videl resta debout, figée, une main sur son pupitre alors qu’elle s’apprêtait à s’asseoir. Il ne pouvait pas rester d’autre copie. Les enseignants les classaient par ordre croissant et elle avait toujours, toujours, les meilleurs résultats. Le professeur continua, manifestement ravi :

 

-          Un devoir exceptionnel ! Pour être franc, j’y ai cherché une faille, une erreur, un détail dans la démonstration, mais rien ! Son Gohan, je vous ai donc mis vingt !

 

Un murmure admiratif s’éleva et tous les regards convergèrent vers le jeune homme qui se redressa pour aller récupérer sa copie. Quand il passa derrière Videl, celle-ci s’asseyait très lentement et un bref instant il croisa son regard. Il cessa de respirer, le souffle coupé par tant de haine dans les yeux pâles de la jeune fille. Il cligna des paupières puis, retrouvant ses esprits, dévala l’escalier pour aller prendre son devoir. Sous les applaudissements amusés de ses camarades, qui plus est. Quand il remonta et passa à nouveau au niveau de Videl, elle était plongée dans la contemplation de sa propre copie, le visage fermé.

 

Ce n’était qu’un accident. Elle avait fait deux erreurs, assez stupides. Elle reverrait la leçon, encore. Elle referait le devoir, trois, quatre fois. Cela ne se reproduirait plus, jamais.

 

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Ce qui devait ne jamais se reproduire devint une habitude.

 

Gohan excellait dans toutes les matières et faisait l’unanimité des enseignants. Videl était, là aussi, reléguée à la deuxième place. Gohan agissait en plus avec une modestie et une gentillesse qui avaient rapidement conquis tous ses camarades, trop habitués aux humeurs glacées de la fille de Satan. Là où elle avait toujours eu dix-huit, il restait à dix-neuf, voire vingt. Les professeurs se montraient ses copies, les distribuaient comme corrigés. Qui finissaient maintenant invariablement froissés avec rage dans le fond du sac de Videl qui ne comprenait pas, qui ne comprenait plus. Elle avait parcouru rapidement quelques uns des devoirs du jeune homme et en était restée démoralisée un moment. C’était parfait. Vraiment parfait. Ce qui était demandé par les enseignants étaient respecté, bien entendu, à la lettre. Mais il y avait quelque chose d’autre. Une maturité, une excellence, une facilité naturelle à aller au-delà, à ajouter le détail qui faisait la différence et auquel elle ne pensait jamais.

 

Il était la nouvelle coqueluche du lycée, même s’il s’en défendait farouchement et disparaissait à la fin des classes, refusant de se mêler à cette agitation adolescente.

 

À l’extérieur de l’enceinte d’Orange Star, Saiyaman régnait en maître. La télévision, la radio, les journaux ne titraient plus que sur les interventions du nouveau héros. Les exploits de Videl n’étaient quasiment plus mentionnés, elle apparaissait au mieux comme une citoyenne zélée qui aidait, parfois, l’idole de la ville. Même les apparitions de Satan à diverses manifestations étaient reléguées en troisième, quatrième titre.

 

Videl, impuissante, ne pouvait que regarder le trop précaire équilibre dans lequel elle parvenait à survivre s’effondrer lentement sous l’action combinée de Saiyaman et de Son Gohan.

 

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Gohan, lui, appréciait chacun des instants qu’il passait dans la grande cité. Il adorait son costume de Saiyaman et pouvoir se rendre utile au quotidien lui réchauffait le cœur. S’il prenait un plaisir non feint à effectuer ses enchaînements de super héros devant la presse, il n’en gardait cependant pas moins la tête froide quant à sa célébrité, et refusait de se laisser happer par toute cette hystérie médiatique. Chichi, de toutes façons, lui aurait vite remis les pendules à l’heure.

 

Sa mère était ravie. Son fils aîné s’épanouissait au contact des autres et, surtout, excellait au lycée. Quand il avait reconnu, le rouge aux joues, que oui, à priori c’était lui qui obtenait les meilleurs résultats d’Orange Star, Chichi avait dansé tout autour de la maison en chantant pendant une bonne heure, et avait ensuite préparé pour ses deux enfants un festin pantagruélique. Goten, au bord de verser des larmes de joie, avait supplié son grand frère de toujours aussi bien réussir en classe si cela avait un tel effet sur leur mère.

 

Le jour où Chichi reçut le bulletin trimestriel fut l’apothéose. Gohan avait dépassé les dix-huit de moyenne générale, les commentaires des enseignants étaient dithyrambiques, et le mot ému du principal ne tenait même pas dans la case prévue à cet effet tant il en avait rajouté. Les élèves, dans un lycée d’une telle réputation et d’une telle exigence, étaient bien entendu classés, et Chichi décida d’envoyer à tous leurs amis une copie du bulletin en entourant au marqueur écarlate le numéro « un » bien lisible en haut de la page. Elle haussa juste un sourcil surpris devant le seize de moyenne en sport ; ce à quoi Gohan, gêné, rétorqua qu’il avait encore du mal à doser ses efforts physiques pour ne pas dévoiler ses réelles capacités.

 

Chichi le serra dans ses bras en souriant et la montagne résonna longtemps, très longtemps, de ses rires et de ceux de ses deux fils.

 

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Le crâne de Videl résonna longtemps du coup de poing qu’elle venait d’encaisser. Quand elle rouvrit les yeux, malgré sa vue brouillée elle discerna à nouveau le morceau de papier que son père brandissait devant elle en hurlant :

 

-          Deuxième ? Tu es deuxième ? Tu as décidé ma perte, sale garce, c’est ça ? Tu as décidé de traîner ton père et ton nom dans la boue ?

-          Je suis désolée, gémit-elle.

 

Le coup de pied l’atteignit dans les côtes et Satan grinça :

 

-          Je me fous que tu sois désolée. Il n’y a pas de place pour les perdants dans ce monde. Encore moins dans ma propre maison.

-          Cela ne se reproduira pas, je te promets !

-          Cela n’aurait jamais du se produire la première fois ! cria-t-il en se penchant sur elle.

 

Le poing de Satan lui écrasa la mâchoire et Videl cracha un peu de sang. Son père se redressa et fit une grimace de dégoût. Elle tenta d’en profiter pour se détourner et se pelotonner contre le mur, mais c’est cette fois dans son dos que le coup s’abattit. Elle hoqueta sous la douleur, tremblante, les larmes ruisselant sur son visage marbré.

 

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-          Euh…. Ça va ?

 

Videl releva la tête de son livre et se figea, bouche bée. Devant elle, dans le square où elle aimait s’isoler, droit comme un I, manifestement mal à l’aise, se tenait l’éternel premier de la classe, Son Gohan. Elle se crispa immédiatement et grinça entre ses dents :

 

-          Dégage.

 

Un instant décontenancé par une telle méchanceté, il décida de ne pas céder et demanda doucement :

 

-          Je ne veux pas t’ennuyer… C’est juste que… Je suis un peu inquiet pour toi.

 

Elle cligna des yeux, abasourdie, puis explosa, se redressant face à lui et lui hurlant au visage :

 

-          Mais quel connard tu fais sous tes airs de petit saint ! Je n’ai pas besoin de ta pitié ! Je te battrai, je redeviendrai la meilleure d’Orange Star, et tu n’y pourras rien !

-          Mais…. bredouilla-t-il. Je ne parlais pas des résultats scolaires… je ne suis pas inquiet pour ça…. Tes résultats sont excellents… Je…

 

Elle avança d’un pas et il recula d’autant. L’éclat de rage pure dans les yeux bleus de la jeune fille transperça Gohan de part en part. Elle répondit d’une voix presque suffocante de colère :

 

-          Excellents…. Non mais regardez-moi le premier du lycée qui n’a rien de mieux à faire que de venir me narguer… Qui s’inquiète pour mon avenir scolaire…. Si ce n’est pas touchant, une telle condescendance ! Comment oses-tu….

 

Gohan n’avait quasiment jamais vu une telle haine habiter quelqu’un, sauf peut-être Végéta, jadis. Mais le fait qu’elle lui soit destinée, que cette jeune fille frêle et courageuse le déteste ainsi, sans explication, sans même le connaître, était pour lui inconcevable. Paniqué, ne sachant plus que dire, que faire, il réagit à l’instinct et, saisissant le poignet bandé de Videl, le leva entre eux. Elle cria de douleur et Gohan répliqua :

 

-          C’est pour ça que je suis inquiet Videl ! Pour ton état physique !

 

Il lâcha son bras ; instinctivement elle le ramena contre sa poitrine et détourna le regard. Elle savait que cela se remarquerait, que tous les coups de ces dernières semaines finiraient par attirer l’attention. C’était seulement terriblement ironique que le premier à lui en parler fût celui qui, justement, en était en partie la cause. Elle débita d’un trait son excuse toute faite :

 

-          Un intello comme toi ne peut pas comprendre. Mais je me bats moi, j’aide la police. Et les malfrats ne sont pas des enfants de chœur comme toi !

 

Gohan écarquilla les yeux, ouvrit la bouche pour répondre, mais se tut.

 

Quelque chose n’était pas logique. Bien sûr qu’elle se battait, fort bien même. Exceptionnellement bien pour une terrienne de cet âge. Elle combattait si bien que, le plus souvent, il l’avait vue envoyer au tapis de rudes gaillards sans qu’ils aient pu même l’effleurer. Gohan s’était mis à guetter son ki, pour savoir quand elle concentrait ses forces, quand donc elle intervenait auprès des forces de l’ordre, pour pouvoir la rejoindre. Même s’il ne récoltait à chaque fois que sa colère, que son mépris, que sa haine.

Après cette blessure à l’arcade sourcilière quelques semaines plus tôt, le jeune homme s’était efforcé de se montrer plus attentif aux éventuels coups que Videl pouvait recevoir lors de leurs interventions. Mais voilà, elle n’en recevait quasiment aucun…. Pourtant ses blessures se multipliaient ces derniers temps, marques manifestes de violence. Peut-être était-ce des blessures d’entraînement ? Non, elles étaient trop marquées, trop profondes. L’entraînement était censé augmenter la force d’un combattant, pas la diminuer, toute personne intelligente savait cela. Or Videl était quelqu’un d’intelligent, c’était une évidence.

 

Gohan la regarda : son teint diaphane, dont la pâleur était encore accentuée par les sombres hématomes qui s’étaient multipliés sur son visage, son cou ; ses yeux bleus cernés, mais dont la flamme ne vacillait pas. Cette énergie qu’il sentait bouillonner en elle, qui ne s’extériorisait que dans le combat ou la colère.

 

Il ne pouvait rien dire, il n’était pas censé savoir. Il devait accepter cette justification, cette excuse. Alors il baissa les yeux et murmura :

 

-          Pardon. Excuse-moi de t’avoir importunée. Prends soin de toi.

 

Bouche bée elle le vit se détourner et s’éloigner vers la sortie du square. Les épaules de la jeune fille s’affaissèrent et elle laissa aller un instant sa tête douloureuse contre le dossier du banc.

 

******************

 

Gohan jeta un coup d’œil derrière lui et sourit : Goten, étalé en travers de son matelas, exhalait un puissant ronflement et une bulle translucide se gonflait sous sa narine à chaque respiration. Son grand frère s’étira et jeta un dernier coup d’œil sur le difficile devoir de maths qu’il avait à rendre pour le lendemain et qu’il venait de relire une ultime fois, bien qu’il l’eût terminé depuis une semaine. Il avait tout revérifié et pensait avoir répondu au mieux aux attentes de leur professeur.

Il s’apprêtait à éteindre sa lampe de bureau quand la vision de Videl s’imprima à nouveau dans son esprit ; son visage émacié et blessé ; ses yeux pleins de colère… et d’autre chose. Autre chose que Gohan avait du mal à discerner mais qui, parfois, à de fugaces moments, pouvait s’apparenter à une certaine forme de peur. C’était ridicule, Gohan en était conscient. De quoi aurait-elle peur ? Elle était jeune, forte, brillante. La fille du soi-disant héros de la Terre. Son avenir était assuré et pavé d’or. Alors qu’aurait-elle pu craindre ?

 

À bien y songer, c’était même quand elle semblait triompher que cette lueur était la plus présente. Quand Saiyaman et elle venaient de mettre fin à la prise d’otage du maire ; quand elle recevait des mains d’un enseignant une très bonne note. Elle aurait du se réjouir, sourire. Or c’était à ce moment là qu’elle semblait la plus fragile, et qu’elle paraissait le haïr le plus, qu’il soit lycéen ou héros.

 

Gohan baissa à nouveau les yeux vers son devoir. Mu par une intuition, presque machinalement, il effaça une partie de sa démonstration de la dernière question.

 

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-          Tu te fous de moi ?

 

Cette fois, c’est Gohan qui leva les yeux, surpris. Totalement concentré sur l’excellent déjeuner que sa mère lui avait préparé, il ne l’avait même pas sentie venir, alors qu’elle se tenait à présent devant lui. Irradiant de colère, encore. Il soupira et demanda :

 

-          Qu’ai-je encore fait, Videl ?

-          Je n’ai pas besoin de ta pitié, je te l’ai déjà dit !

 

Il cligna des yeux :

 

-          Hein ? Mais de quoi parles-tu ?

-          De tes résultats ! Tu le fais exprès, je le sais ! Ne me prends pas pour une conne !

 

Gohan s’efforça de prendre un air totalement innocent :

 

-          Comment ? Quel est le problème avec mes résultats ?

-          Ne joue pas à cela avec moi, grinça-t-elle en se baissant vers lui, mains sur les hanches.

 

Instinctivement il se recula contre le tronc d’arbre qui lui servait de dossier pendant cette pause déjeuner. Il profita de ce qu’elle n’était qu’à quelques centimètres de lui pour vérifier ce qu’il avait déjà cru remarquer : elle portait moins de traces de coups, ses blessures guérissaient petit à petit et elle en avait peu de nouvelles. Il sourit maladroitement :

 

-          Vraiment, je ne vois pas….

-          Tu le fais exprès, c’est évident. Tes notes ont baissé, légèrement, juste assez pour repasser sous les miennes.

 

Il se sentit rougir et balbutia sans conviction :

 

-          Ah, non, mais bon, ce deuxième trimestre est plus dur, hein, alors….

-          Tu es incapable de mentir, je lis en toi comme dans un livre ouvert, et n’attends de ma part aucun remerciement.

 

« Cela, je m’en serais douté… » soupira Gohan en son fort intérieur. Désireux de se sortir de ce mauvais pas au plus vite, il choisit de détourner la conversation et déclara d’un ton faussement enjoué :

 

-          En tous cas, toi tu as fait des super progrès, et cela semble te réussir ! Je trouve que tu vas mieux, tu as moins de traces de coups ! C’est inversement proportionnel à tes notes ou quoi ?

 

Il avait sorti cela sans réfléchir, sans chercher vraiment de rapport de cause à effet. Mais à cet instant Videl vacilla. Ses yeux bleus s’agrandirent de terreur – oui, de terreur, et ses lèvres tremblèrent violemment. Ses jambes parurent la lâcher et, la seconde suivante, Gohan était debout devant elle, la maintenant par les épaules. Elle leva machinalement le visage vers lui et ce qu’elle lut dans ses prunelles noires l’affola : la réalisation. Elle se dégagea à toute allure, s’écartant vivement de lui, et répliqua d’une voix qu’elle aurait voulue sèche :

 

-          Ne dis pas n’importe quoi ! C’est ridicule ! Et laisse-moi, ne t’occupe pas de moi ! Je ne le redirai pas, fous moi la paix !

 

Gohan avança la main pour la retenir et balbutia :

 

-          Videl, attends, pardonne-moi, je….

-          Fous moi la paix ! Foutez-moi tous la paix ! hurla-t-elle en s’éloignant de cette main tendue vers elle.

 

Elle se détourna et partit en courant, laissant Gohan seul, bouleversé par ce qu’il venait d’entrevoir.

 

********************

 

Une semaine avait passé depuis cet échange. À présent Videl le fuyait, plus désagréable que jamais lorsqu’il tentait de l’approcher. Cette attitude ne faisait que renforcer ses doutes ; car Gohan avait tourné le problème dans son esprit cent, deux cents fois. La conclusion était toujours aussi effroyablement évidente, malgré toute son invraisemblance.

Il fallait qu’il sache. Pour elle, pour lui, il fallait qu’il sache. Qu’il en ait le cœur net. Après, il aviserait. Il était parfaitement conscient qu’il ne devait rien faire qui pût nuire à Videl, d’une façon ou d’une autre. Mais il fallait qu’il sache.

 

Il se répéta cela alors que, debout sur le trottoir en ce samedi après-midi, il regardait les hautes grilles du Manoir Satan. Respirant profondément, il leva la main et appuya sur l’interphone. Un grésillement se fit entendre et une voix lointaine lui demanda son identité et la raison de sa venue.

 

-          Je m’appelle Son Gohan. Je suis un camarade de classe de Mademoiselle Videl. Je viens lui rapporter un livre qu’elle a oublié hier.

-          Attendez un moment.

 

Il patienta quelques minutes puis les grilles s’ouvrirent automatiquement. La demeure était impressionnante, nichée dans un parc superbe. Au loin on devinait le scintillement d’une piscine. L’endroit était un peu moins vaste que Capsule Corp, mais pour Gohan cela ne faisait aucune différence. Il traversa l’allée qui menait à la porte principale où l’attendait un homme en costume sombre, l’air patibulaire :

 

-          Avez-vous un moyen de prouver votre identité ?

-          Euh…. balbutia Gohan, oui, attendez….

 

Il sortit de sa poche arrière sa carte d’identité et sa carte d’étudiant du lycée. L’homme les vérifia, observant alternativement Gohan et les photos officielles. Il lui rendit finalement ses papiers :

 

-          C’est bon, attendez dans l’entrée.

 

Gohan pénétra dans un vaste hall dallé de marbre, d’où partaient deux larges escaliers somptueusement travaillés. La pièce desservait les deux ailes de la maison de chaque côté et, en face, s’ouvrait sur une série de salons puis sur l’arrière du parc. L’homme avait disparu dans un des couloirs et Gohan resta planté là, mal à l’aise sous l’œil attentif des caméras de surveillance. Quelques minutes plus tard, des pas se firent entendre et il se retourna pour voir s’avancer vers lui le champion lui-même.

 

Satan avait physiquement peu changé. Il portait sa même tenue marron, avec une serviette jetée autour du cou, signe qu’il devait être en train de s’entraîner. Gohan nota que son ki, lui, n’avait pas bougé, à savoir qu’il était pour ainsi dire quasi nul. L’homme le toisa fièrement, bombant le torse. Gohan inclina respectueusement la tête pour le saluer et Satan sourit :

 

-          Alors petit, comme ça tu es au lycée avec ma fille ?

-          Oui Monsieur, je m’appelle Gohan Son. Je suis dans la même classe que Videl, et je suis passé lui rendre un livre qu’elle a oublié hier. Avec votre permission, bien entendu.

 

Le visage de Satan s’assombrit un instant et il grommela d’un ton badin :

 

-          Cette petite écervelée n’est même pas capable de penser à ses affaires. Cela ne m’étonne pas d’elle.

 

Gohan serra les mâchoires, voyant le visage du champion se durcir et par là même conforter ses craintes. Satan se retourna vers les escaliers et hurla un tonitruant :

 

-          Videl ! Viens ici immédiatement !

 

Dans les secondes qui suivirent, Gohan vit la jeune fille arriver en courant sur la mezzanine de l’étage et dévaler les escaliers. Elle ralentit en découvrant Gohan, écarquillant les yeux de surprise avant de se placer près de son père. Elle inclina la tête doucement :

 

-          Bonjour Gohan…. Que viens-tu faire ici ?

 

Elle releva le visage et il décela facilement la peur dans ses yeux bleus. Le cœur du jeune homme se serra douloureusement mais il s’efforça de sourire pour la rassurer sur ses intentions. Satan répondit à sa place en jetant un coup d’œil glacial à sa fille :

 

-          Ce jeune homme vient réparer tes bêtises. Tu as oublié un livre en classe, à priori.

 

Videl avait pâli sous le ton de reproche et rentra inconsciemment légèrement la tête dans les épaules. Un bruit fit sursauter le père et la fille qui se retournèrent : sur une console d’acajou, un vase de cristal précieux semblait avoir éclaté. Les fleurs étaient éparpillées au milieu des éclats et de l’eau qui s’écoulait sur le marbre du sol. Satan fronça les sourcils :

 

-          Des vases qui tombent tous seuls, maintenant ? On aura tout vu !

-          Il y a eu un courant d’air, coupa Gohan.

 

Videl pivota vers lui et, l’espace d’un instant, elle crut déceler une lueur d’un vert intense dans son regard tout à coup si froid. Satan se tourna lui aussi vers le jeune homme dont les cheveux noirs lui semblèrent voleter très légèrement autour de son visage aux traits soudain plus durs. Le champion plissa les yeux, se demandant s’il n’avait pas déjà rencontré ce garçon. Mais Gohan interrompit le cours de ses pensées en déclarant d’une voix à nouveau douce :

 

-          Tout est de ma faute, c’est pourquoi j’ai voulu rapporter moi-même son livre à Videl. Je l’ai trouvé dans mon sac de cours, et comme elle et moi sommes assis côte à côte, j’en conclus que je l’ai pris en croyant qu’il était à moi. Je suis navré.

 

Ce qu’omit de préciser le jeune saiyen, c’est qu’il avait agi sciemment et en super vitesse, pour avoir un prétexte de rendre visite à la jeune fille chez elle. Satan haussa un sourcil et jeta un coup d’œil peu convaincu vers sa fille qui n’avait pas bougé, les yeux fixés sur ses petites baskets blanches.

 

-          Hmm, bon, mettons. Mais elle aurait du vérifier qu’elle avait bien son matériel.

 

Gohan sourit de son air le plus innocent. Son aisance soudaine à mentir le surprenait lui-même :

 

-          Bah, de toute façon elle n’en aurait pas eu besoin, nous n’avons aucun devoir de prévu dans cette matière avant un long moment. Mais je voulais tout de même lui rapporter, pour être sûre qu’elle n’ait pas de problème.

 

En disant ces derniers mots, le regard de Gohan glissa sur Videl. Leurs yeux se croisèrent avant qu’elle pâlisse à nouveau et détourne la tête. Satan n’avait rien vu de cet échange imperceptible et se rengorgea, croisant les bras sur sa poitrine :

 

-          Bon, et bien merci, jeune homme, mais maintenant tu vas devoir nous laisser, car j’étais moi-même en plein entraînement, et Videl doit retourner travailler.

-          Bien sûr Monsieur. Tiens Videl, voici le livre.

 

Il tendit à la jeune fille l’ouvrage qu’il venait de sortir de sa fine sacoche et elle le prit sans croiser son regard, revenant se placer immédiatement près de son père. Satan plongea sa main dans la poche de son kimono et en sortit un bout de papier qu’il tendit à Gohan :

 

-          Tiens, pour ta peine, voici un autographe. Allez, au revoir petit.

 

Gohan, un instant décontenancé, resta figé devant la photo ridicule du héros sur fond doré, agrémentée d’un paraphe dans une écriture grossière. Puis il releva la tête et balbutia le plus sincèrement possible :

 

-          Je… Oh merci Monsieur ! C’est très aimable !

 

Le héros sourit fièrement et lui indiqua la porte d’un geste de la main. Gohan s’inclina rapidement et murmura en s’éloignant :

 

-          Au revoir Videl, à lundi alors.

 

Elle se contenta de hocher la tête sans le regarder, toujours figée, debout dans ce hall immense, serrant son livre contre sa poitrine. Le jeune saiyen se détourna et la lourde porte se referma sur lui. Il traversa à nouveau l’allée sous l’œil des caméras, s’efforçant de ne pas jeter un regard en arrière.

 

Quand il eut passé plusieurs pâtés de maison, profitant d’une ruelle plus sombre, sans même prendre la peine de se transformer, il décolla à toute allure.

 

Il avait vu juste, alors qu’il aurait tellement donné pour avoir tort. La scène en apparence anodine qu’ils venaient de jouer avait achevé de lever le voile sur ses derniers doutes. Il avait été sidéré de l’attitude de Videl devant son père : elle si fière, si agressive, si combative, semblait éteinte. Une petite fille fragile, terrifiée. Elle n’avait quasiment rien dit, n’avait pas osé croiser son regard.

Gohan grinça des dents, auréolé d’énergie et s’apprêtait à accélérer à nouveau quand il perçut un ki gigantesque qui venait à lui. Il freina brutalement, se retrouvant devant Végéta qui se tenait face à lui, immobile dans le ciel clair. Le prince demanda sèchement :

 

-          Que se passe-t-il ?

-          Quoi ? demanda Gohan.

-          Ton ki ! grogna Végéta. Il a augmenté deux fois en très peu de temps. Alors je repose ma question : que se passe-t-il ?

 

Gohan plongea dans le regard noir du Prince et répliqua froidement :

 

-          Rien qui puisse t’intéresser, il n’y a pas de sang à verser.

 

Végéta fronça encore davantage les sourcils, surpris par le ton étrangement glacé du jeune homme. Il hésita un instant à répliquer, mais préféra finalement laisser tomber et se contenta de répondre avec un sourire narquois :

 

-          Ah, dommage.

 

L’instant d’après, il avait disparu, laissant Gohan seul avec ses sombres pensées.