Sur le toit du monde

par Hel

Une étoile glissa dans le firmament, appelant silencieusement son attention. Gohan la regarda s’éteindre sans réagir. Sans même songer à faire le moindre vœu, renonçant inconsciemment à la moindre chance de se voir exaucé.

Il y avait bien longtemps qu’il avait cessé de faire des vœux. Il jouait le jeu avec Goten quand leur mère les autorisait à rester tard le soir allongés dehors pour regarder les étoiles. Mais ce soir il était seul, et Chichi ignorait qu’il était en cet instant étendu sur le toit de la maison, au lieu de se trouver sagement endormi près de son jeune frère.

Il faisait partie des initiés, de ceux qui en ce monde savaient que les vœux pouvaient réellement se réaliser. Il savait aussi qu’une phrase, un souhait, un désir, quelques simples mots, pouvaient faire basculer plusieurs destins. Il savait également que, par un caprice de la destinée, les vœux les plus chers ne se réalisaient pas toujours. Souhaiter, c’était espérer encore, espérer à nouveau. Souhaiter, c’était ressentir à nouveau cette brûlure au fer rouge de la déception. C’était s’en vouloir à soi-même, encore, d’avoir osé espérer, de s’être laissé aller à cette faiblesse dont le prix n’était que souffrance.

 

S’il avait encore souhaité, il n’aurait plus souhaité pour lui. Il aurait souhaité pour Goten, pour leur mère, pour leurs amis. Non, en cet instant, si cette étoile déjà disparue avait du appeler un vœu, il l’aurait formulé pour elle.

 

Il l’aurait formulé pour Videl, pour qu’elle trouve la paix qu’elle semblait chercher en vain.

 

De nouvelles semaines s’étaient écoulées depuis que la jeune fille avait quitté leur maison, mais sa présence semblait imprégnée en cet endroit, comme celle de Goku. Sa gorge se serrait encore, parfois, quand entrouvrant les yeux au réveil il ne la trouvait plus allongée près de lui. Il s’attendait à la voir en train de discuter avec Chichi dans la cuisine ; à s’entraîner à voleter au-dessus de la forêt ; à rester assise devant le lac et froissant des brins d’herbe entre ses doigts.

Elle y était encore, parfois, le week-end. Ils l’invitaient souvent à passer leur dimanche avec eux et c’était soudain comme si tout était resté comme avant. La jeune fille arrivait tôt et passait sa journée à jouer avec Goten, à s’entraîner ou à travailler avec Gohan. Elle restait pour déjeuner et tout était simplement parfait. Comme si elle faisait partie de sa vie, comme si sa place était là, près de lui, dans les montagnes.

 

Il se fustigea d’avoir à nouveau laissé ses pensées glisser sur cette voie qui, il le savait, ne le mènerait à rien. Le sort lui jouait là encore un bien vilain tour.

 

Son Gohan soupira. Il n’était pas idiot, et s’il l’avait été tout le monde autour de lui dépensait assez d’énergie en réflexions diverses pour lui faire comprendre ce qui lui arrivait.

Il l’aimait. Elle. Videl Satan. Celle dont il avait brisé la vie.

Il aimait sa silhouette minuscule et cependant si forte, son regard bleu qui se voulait souvent glacial mais dans lequel, lui, lisait sans peine toutes les émotions qui habitaient la jeune fille. Elle était humaine, simplement humaine. Elle avait une grâce, une fragilité qu’elle laissait entrevoir à de très rares personnes. Une force de caractère étonnante, un courage hors du commun. Il adorait les rares moments où un sourire illuminait son visage grave, instants plus précieux que toutes les récompenses du monde.

Il aimait la façon dont elle s’était fondue dans son univers. Il aimait l’émerveillement dans son regard quand elle avait posé le pied sur la surface du Palais de Dendé. Il avait senti son propre cœur gonfler d’une joie immense quand elle avait rougi sous les compliments de Piccolo. Il s’était senti fier, si fier, alors qu’elle ne devait qu’à elle-même la force qu’elle avait acquise malgré tous ceux qui avaient tenté de s’y opposer. Il adorait la voir rire avec Goten et discuter avec Chichi, il adorait l’entraîner et la voir suivre sans se plaindre le moindre de ses conseils quand il la sentait à bout de forces.

Il adorait, par-dessus tout, voler avec elle dans les montagnes et entendre son rire quand ils glissaient dans l’air si pur qu’il leur brûlait presque les poumons.

 

Il chérissait chacun des instants magiques où leurs doigts s’effleuraient, où ses joues s’empourpraient malgré lui, où son cœur s’emballait et qu’il n’arrivait plus à trouver ses mots devant tant de grâce. Tous ces instants où il était si proche de la serrer contre lui, de s’enivrer du parfum de ses cheveux qui lui manquait tant le soir, dans sa chambre.

 

Qui lui manquait tant en cet instant où, seul sur le toit de la petite maison, il regardait la voûte céleste tourner en rythme avec la course des heures.

 

********************

 

Les paupières de Videl tremblèrent avant qu’elle parvienne à fixer les chiffres rouges du radioréveil : il n’était pas encore six heures du matin. La jeune fille s’étira doucement sous la couette, se blottissant dans sa propre chaleur, puis changea de côté pour se trouver face à la porte-fenêtre de sa chambre. Les étoiles se faisaient rares dans le ciel et déjà les toutes premières lueurs de l’aube s’infiltraient dans les rues de la ville, glissant une lueur pâle sur le côté des immeubles, faisant ça et là scintiller la vitre d’une fenêtre.

Au Manoir, Videl dormait avec les volets fermés, les épais doubles rideaux soigneusement clos, comme pour nier l’irrémédiable arrivée du jour suivant.

Il n’y avait pas de volets chez les Son, à peine de minces rideaux que les deux garçons ne pensaient jamais à tirer. Et Videl s’était habituée à dormir avec la lueur des étoiles et à se réveiller avec celle de l’aube. Quand l’ombre nocturne s’éclaircissait doucement, dessinant en silence les traits fins de Gohan endormi près d’elle.

Videl jeta un coup d’œil aux deux cadres posés sur sa table de nuit. Une photo de sa mère, souriante, tenant dans ses bras une minuscule Videl de quelques mois à peine. Et celle que Gohan lui avait offerte le jour de son emménagement. Le regard confiant de Chichi, le rire de Goten qu’elle parvenait presque à entendre, et le sourire de Gohan.

 

Il lui manquait, ils lui manquaient. Leur gentillesse, leur générosité, leur honnêteté, leur courage. Cette vie si simple et si parfaite sur le flan de la montagne. Videl aurait voulu y retourner, se blottir sur le petit matelas de la chambre des garçons, encore. Elle se sentait irrésistiblement attirée par cet endroit si éloigné, au propre comme au figuré, de son existence passée. Elle ignorait quand, comment, mais elle vivait depuis avec le désir profond d’y retourner, un jour. Vraiment. Cependant elle avait d’abord sa vie à mener, grâce à Bulma entres autres. Elle devait faire ses propres expériences, finir ses études, gagner sa vie. Elle aidait à nouveau la police et songeait à en faire son métier. Venir en aide à ses concitoyens était auparavant un devoir, maintenant il se doublait du plaisir d’avoir Gohan à ses côtés, dans son déguisement ridicule. Plus aucune tension entre eux, ils s’entendaient à la perfection et, si le jeune justicier était toujours attentif à sa sécurité à elle, il la laissait néanmoins participer comme elle l’entendait aux arrestations, respectant ses qualités de combattante. Elle lui en était infiniment reconnaissante, d’autant qu’elle était maintenant consciente de la puissance hallucinante qu’il possédait.

 

Gohan. S’ils avaient su, au lycée, eux qui ne comprenaient pas, qui ne comprenaient rien. S’ils avaient su ce que ce timide garçon un peu étrange avait traversé, s’ils avaient su ce qu’ils lui devaient, s’ils avaient su le prix qu’il avait du le payer… S’ils avaient été capables de se représenter le centième de la puissance qu’il possédait et qu’il mettait à leur service…

 

Gohan s’était battu, toute sa vie. Gohan l’avait incitée à se battre, enfin, pour la sienne.

Aujourd’hui était le jour où elle voulait se montrer digne de la confiance qu’il avait placée en elle ; aujourd’hui était le jour où Videl allait prendre en main son propre destin et venger ceux qui étaient restés si longtemps dans l’ombre de Satan.

 

Videl sourit au soleil levant et rejeta la couette.

 

*******************

 

-          Un soucis, Gohan ? demanda Chichi en mettant le couvert.

-          Hein ?

-          Tu t’es installé sur le canapé il y a plus de quinze minutes pour lire et depuis tu fixes la couverture de l’ouvrage sans bouger.

 

Le jeune saiyen réalisa qu’en effet, il n’avait toujours pas ouvert le roman qu’il souhaitait commencer. Il soupira :

 

-          Oui, je… C’est à propos de Videl. Elle est… bizarre depuis quelques jours.

 

Chichi fronça les sourcils tout en posant les baguettes sur la table :

 

-          Comment cela ?

-          Je ne sais pas, c’est étrange…. Elle est… à la fois nerveuse, et plus sûre d’elle. J’en ai un peu parlé à Erasa, tu sais, l’amie de Videl. Elle a ri et elle m’a dit qu’il fallait que je lève un peu le nez de mes livres. Je n’ai rien compris, mais elle n’a pas voulu m’expliquer, elle a encore plus ri.

-          Et Videl ?

-          Quand je lui ai demandé si tout allait bien, elle a juste souri, et elle a dit que tout n’allait pas encore bien, mais que très bientôt ce serait le cas.

 

Sa mère regarda le jeune homme quelques instants sans rien dire, puis sourit largement. Gohan écarquilla les yeux :

 

-          Quoi ? Toi aussi tu sais quelque chose ? Il se passe quelque chose ?

 

Chichi secoua la tête avec un léger rire :

 

-          Gohan, en l’occurrence je trouve que cette Erasa a raison. Il faudrait que tu lèves un peu la tête de tes livres et que, par exemple, tu regardes la télévision.

 

Gohan faillit se décrocher la mâchoire et se demanda un bref instant s’il avait bien entendu. Le désarroi de son fils ajoutant encore à l’amusement de Chichi, celle-ci se dirigea vers le petit meuble de télévision et continua :

 

-          Je pensais que tu n’y prêtais pas attention, que cela ne t’intéressait seulement pas ou que tu ne voulais pas en parler.. Mais en fait tu n’étais pas au courant.

 

Elle avait saisi la télécommande et alluma. Elle changea trois ou quatre fois de chaînes, le temps que le jeune sayien réalise que toutes retransmettaient le même programme. Il balbutia :

 

-          Mais…. C’est…. C’est le grand stade… C’est le championnat du monde des….

-          Non. C’est son anniversaire. Satan a organisé un immense show pour ses cinquante ans. Cela fait des jours qu’on ne parle que de cela aux informations.

 

Chichi regarda son fils qui fixait l’écran avec ahurissement. Elle leva les yeux au ciel :

 

-          Heureusement que je t’ai obligé à aller au lycée pour que tu ne sois plus coupé du monde. Qu’est-ce que ce serait sinon !

 

Reprenant enfin ses esprits, Gohan bondit du canapé :

 

-          Je dois y aller ! Elle y est, je suis sûr qu’elle y est !

 

Le sourire de Chichi s’effaça :

 

-          Gohan, si c’est vrai, alors tu ne dois pas…

-          Je sais.

 

La mère et le fils se regardèrent un instant, puis Chichi dit :

 

-          Allez, vas-y, tu nous raconteras !

 

**********************

 

Il ralentit en arrivant à proximité du grand stade, stupéfait. La cité entière résonnait de la clameur qui s’en élevait, des milliers de voix qui scandaient le nom du héros de la Terre. Les hélicoptères des médias tournaient au-dessus de l’édifice, retransmettant en continu les images dont s’abreuvaient tous ceux qui, hélas, n’avaient pu obtenir le précieux sésame qui permettait d’avoir une place dans les gradins pleins à craquer ; les derniers billets avaient atteint des sommes astronomiques au marché noir.

 

Gohan hésita un instant, puis finit sa course en super vitesse pour ne pas se faire repérer et se posa sur un des immenses murs d’enceinte du stade, juste à côté d’un imposant projecteur, protégé par la lumière aveuglante que celui-ci envoyait vers l’aire centrale.

 

L’aire centrale où se pavanait Satan.

 

Les bras levés vers le ciel, un sourire conquérant sur le visage, sa ceinture de champion lui ceignant la taille, il parcourait la surface à pas lents, buvant avec délectation le calice de la ferveur populaire. D’immenses écrans, sur les murs du stade comme un peu partout dans le monde, retransmettaient en direct son visage extatique. Des feux d’artifice se succédaient, des montages passaient en boucle pour retracer la carrière du champion, des banderoles sublimes claquaient dans le vent du soir. Satan portait un minuscule micro, et sa voix résonnait à intervalle régulier, relançant les acclamations du public, se glorifiant mieux que personne n’aurait pu le faire à sa place, jouant faussement les modestes pour mieux rappeler la seconde suivante ce que le monde lui devait…

 

Gohan observait ce spectacle avec un détachement froid et distant. Elle était là, il le sentait. Son énergie rayonnait, vers le haut des gradins, mais le saiyen ne parvenait pas à la situer précisément au milieu d’une foule aussi dense. Gohan savait qu’elle devait être là dans un but précis, que tout tendait pour Videl dans cette soirée, dans cette célébration, mais il ne savait pas bien pourquoi, ni comment. Il doutait qu’on autorisât la jeune fille à accéder à son père, Satan devait avoir expressément demandé à ce qu’elle reste éloignée de lui. Ce soir plus que jamais. Alors comment…

 

Il sut. Gohan sut quelques instants à peine avant que cela se produise. Il réalisa d’un coup ce qui allait se passer, il réalisa ce que Satan allait dire, entraîné dans la logorrhée verbale que Gohan ne suivait que d’une oreille.

 

L’orgueil. Toujours l’orgueil. L’orgueil qui l’avait entraîné, lui, sept ans auparavant, à commettre l’irréparable. L’orgueil qui allait, cette fois, peut-être sauver Videl.

 

Gohan tourna soudain toute son attention vers Satan. Vers le héros qui, entraîné irrémédiablement par son triomphe, par les acclamations de la foule, hurla :

 

-          Je suis toujours là pour vous ! Je serai toujours là ! Vous pouvez vous appuyer sur moi, je suis toujours le même ! Je reste invincible, invaincu ! Je peux battre n’importe qui ! Là, maintenant ! Allez, venez, n’hésitez pas !

 

Gohan plissa les yeux : Satan venait de s’interrompre, réalisant lui-même sa propre audace, se souvenant tout à coup qu’il avait tort, que d’autres pouvaient venir et l’anéantir. Mais ce ne fut pas la voix de Gohan qui retentit. Ni celle de Goku, de Végéta, de Piccolo, de Krilin, de Yamcha… de tous ceux qui s’étaient réellement battus ce jour-là.

 

-          Moi !

 

Ce fut une voix claire, juvénile, féminine. Une voix qui se fit parfaitement entendre malgré la liesse ambiante qui, immédiatement, se tut. Les milliers de voix s’éteignirent instantanément alors que tous les visages se tournaient pour tenter d’apercevoir celui – ou plutôt celle – qui osait l’impossible. Les images sur les écrans balayaient la foule, les équipes techniques cherchant désespérément à repérer l’origine de cet appel insensé. Petit à petit les yeux des hommes et des caméras se fixèrent sur une travée du stade. Tous les projecteurs convergèrent en un instant vers la mince silhouette qui descendait l’escalier menant à l’aire de combat et, lentement, un murmure s’éleva, scandant un nouveau nom.

 

Videl.

 

Gohan ne bougea pas. Il jeta un coup d’œil à Satan que tout le monde semblait avoir oublié et qui, sur la surface, avait pâli sous son maquillage de star. Satan qui, comme la majorité des terriens en cet instant, fixait sa fille qui s’avançait vers lui. Elle avait revêtu son éternelle tenue de justicière, les poings serrés dans ses mitaines noires, son buste disparaissant sous son t-shirt blanc. Son pas était assuré, rapide. Son visage était fermé, sérieux comme à l’accoutumée. Elle semblait ne rien voir, ne rien entendre de toute cette foule autour d’elle. Elle gardait son regard fixé sur son but, sur son père.

 

Gohan se demanda un instant ce que ce dernier allait faire, mais réalisa qu’il n’avait pas vraiment le choix : la foule en liesse hurlait joyeusement le prénom de la jeune fille, croyant que la présence de celle-ci était, évidemment, orchestrée par le champion… Une surprise de plus préparée par leur héros pour son public adoré…

 

Une voix affolée retentit dans l’oreillette de Satan :

 

-          Monsieur, que devons-nous faire ?

-          Laissez-la venir, nous n’avons pas le choix, grinça le champion.

 

Le service de sécurité, instantanément prévenu, s’effaça donc de devant la surface et Videl, sans leur accorder un regard, monta lestement sur l’aire de combat. Elle avança de quelques pas pour finalement se retrouver debout, immobile, face à son père.

 

Ils échangèrent un regard glacial avant que, soudain, Satan  retrouve toute sa superbe et arbore à nouveau un sourire de circonstance, saluant la foule. Il rejoignit Videl et posa la main sur son épaule, feignant une accolade affectueuse alors qu’il murmurait tout bas :

 

-          Que fais-tu ici petite peste ?

-          Je veux me battre. Contre toi.

 

La réponse était simple. Satan sentit un frisson lui parcourir l’échine alors que les pensées se bousculaient à toute allure dans sa tête. Il ne savait pas quel était le niveau en arts martiaux de sa fille. Voilà des années qu’il se désintéressait de son entraînement. Mais il savait qu’elle aidait les autorités, assez efficacement pour être devenue une véritable héroïne aux yeux de la population. Il savait aussi qu’elle les fréquentait, eux, ces monstres surpuissants. Quelle influence cela avait-il eue sur elle ? Quelles modifications génétiques ou autres cette Bulma Brief avait pu faire subir à Videl ? Satan se souvint soudain du soir où Videl était partie : elle avait bloqué ses coups, facilement, bien trop facilement… Un filet de sueur coula sur la tempe du champion : cette petite garce risquait de le mettre en difficulté, voire… de le battre. Là. Sous les regarda avides du monde entier. Elle voulait se battre, contre lui…

 

Une étincelle brilla soudain dans le regard sombre de Satan et son sourire s’élargit ; Videl fronça les sourcils, mais n’eut le temps de rien dire alors que Satan clamait déjà à l’attention de tous :

 

-          Faites un triomphe pour ma fille adorée qui est venue faire une petite démonstration de son talent ! Elle va pour vous affronter ici mes meilleurs élèves !

 

Videl écarquilla les yeux et rétorqua, furieuse :

 

-          Non ! C’est à toi que je veux me mesurer, les autres je m’en fous !

 

Sa voix fut engloutie dans le tumulte ambiant de la foule en délire alors que Satan, d’un geste vers les coulisses, appelait à lui le fleuron de son école d’arts martiaux. Quatre hommes les rejoignirent sur la surface et vinrent se placer près du champion. Celui-ci bloqua de la main son micro, le temps de leur ordonner, sans quitter Videl du regard :

 

-          Attaquez-la tous les quatre en même temps. Donnez-vous à fond. Faites-lui mal, mais ne la tuez pas, ce serait du plus mauvais effet.

 

Videl, qui avait parfaitement entendu, blêmit. Elle n’avait pas prévu cela, du tout. Les quatre hommes, surpris un instant, ne songèrent pourtant pas à répliquer et se tournèrent vers la mince lycéenne qui se tenait immobile à quelques pas. Ils se séparèrent, contournant lentement la jeune fille sans la lâcher du regard, se plaçant autour d’elle avant de tomber en garde, ce qu’elle fit également.

 

Elle n’entendit même pas le cri de Satan dans son micro :

 

-          Pour votre plus grand plaisir, ma file insiste pour se mesurer à mes quatre meilleurs élèves en même temps ! Encouragez-la !

 

Gohan, toujours immobile en hauteur, grinça des dents alors que la foule en transe hurlait sa joie. Il respira profondément, refreinant sa colère et son envie de rejoindre Videl sur la surface. Elle ne le lui pardonnerait pas. Elle devait régler cela, seule, même s’il était évident qu’elle faisait là face à une difficulté inattendue. Le saiyen, inquiet, regarda le visage de la jeune fille qui apparut simultanément sur tous les écrans : elle était tendue, concentrée, décidée. Plus un muscle de son visage ne bougeait, seules ses longues couettes sombres frémissaient sous la brise nocturne qui parcourait le stade de sa fraicheur bienfaitrice.

Elle passa les yeux sur les quatre hommes qui attendaient pour se jeter sur elle. Celui qui s’était placé derrière elle, sur la gauche, avait davantage la morphologie d’un sumo : très grand, imposant, vêtu d’une sorte de caleçon argenté ridicule, il gardait son visage poupin fermé et ses petits yeux de fouines dardés sur sa proie. À côté de lui, sur la droite, se trouvait un homme mince en tunique vert sombre serrée à la taille, pieds nus. Sa longue chevelure sombre était retenue par un catogan ; entre ses doigts agiles tournait un nunchaku. Devant Videl se tenaient deux hommes de taille moyenne. Le premier possédait une musculature impressionnante et faisait craquer les articulations de ses mains en toisant Videl avec un mauvais sourire. Le dernier était un superbe jeune homme blond qui ne portait qu’un pantalon de combat noir. Le clin d’œil qu’il adressa à Videl évoqua immédiatement dans l’esprit de la jeune fille l’image de Sharpner.

 

Videl renforça sa garde et respira profondément quand la voix de Satan résonna dans tous les haut-parleurs :

 

-          C’est parti !

 

Comme elle l’avait anticipé, le premier à se ruer sur elle fut la brute musclée ; elle évita d’un mouvement souple le poing qu’il lança vers elle et se laissa glisser à terre dans une fente gracieuse pour balayer la jambe d’appui de son adversaire. L’homme perdit l’équilibre mais, alors que Videl allait se redresser pour lui décocher un puissant coup de pied, elle perçut un mouvement derrière elle et roula sur le côté. Le nunchaku frappa la surface de combat dans un bruit mat qui arracha un cri d’inquiétude à l’assemblée pétrifiée. La jeune fille tenta d’attraper l’objet tout en se relevant d’un bond, mais son possesseur fut plus prompt à récupérer l’arme. Videl n’eut pas le temps de souffler que déjà le blond se présentait près d’elle pour lui décocher un magistral coup de genou au niveau de la tempe ; Videl bloqua l’attaque de son avant-bras et envoya immédiatement son autre main dans l’estomac de son adversaire qui tomba à genoux, le souffle coupé. La jeune fille ne vit pas le geste de la brute qui parvint à saisir le poignet de la lycéenne avec une rapidité qu’elle n’avait pas anticipée. Il lui tordit le bras derrière le dos dans une clé redoutable qui l’obligea à mettre un genou à terre. Déjà le blondinet s’était relevé et, manifestement furieux, voulut utiliser la position de faiblesse de Videl pour lui envoyer son genou en plein visage. Sans se préoccuper de la douleur qui vrilla son bras, elle se jeta sur le côté et le coup qui lui était destiné atteignit l’homme musclé qui la maintenait au sol. Celui-ci resta un instant en suspend alors que le genou de son camarade venait de le frapper à l’endroit le plus sensible de son anatomie masculine ; puis il se plia en deux dans un râle lamentable, lâchant le bras de Videl qui se redressa immédiatement et le balaya d’un magnifique coup de pied. L’homme alla s’écraser hors de la surface de combat et resta prostré alors que retentissait le rire du public.

 

Un mince sourire passa sur le visage de Gohan dont l’attention resta cependant toute tournée vers la surface de combat.

 

Videl était retombée en garde alors que, lentement, les trois combattants restants tournaient autour d’elle en la toisant avec une concentration redoublée. Cette fois-ci, elle décida de ne pas attendre et lança son attaque vers le blond, enchaînant les coups qu’il parait avec beaucoup de difficulté. Elle parvint à le faire reculer de plusieurs pas quand le bruit du nunchaku siffla à ses oreilles ; elle sauta sur le côté, l’évitant de justesse. Hélas, elle avait oublié son troisième adversaire, qui n’avait pas encore attaqué depuis le début du combat. La jeune fille se retrouva soudain le dos plaqué contre le ventre énorme de l’homme alors qu’un bras puissant se resserrait sur sa gorge. D’instinct elle lança le coude de toutes ses forces dans l’abdomen de son adversaire mais celui-ci encaissa, non sans pousser un léger râle. La respiration bloquée, Videl ne parvenait plus à retrouver son souffle et sentit son cœur s’emballer. Elle distingua le sourire cruel du blond qui s’avançait vers elle et lança le poing dans le ventre de Videl. Elle parvint à bloquer de ses deux mains mais savait que le prochain coup marquerait certainement la fin du combat. Sa vue se brouillait et elle ne parvenait plus à canaliser son énergie.

Elle entrevit tout à coup une solution et, rassemblant ses forces, concentra son ki dans un ultime effort pour décoller du sol. Le sumo, qui la maintenait toujours, se sentit soudain irrémédiablement entraîné vers le haut dans un mouvement qu’il n’expliquait pas. Déstabilisé, ses pieds décollant du sol, il relâcha son étreinte et Videl profita de cet instant pour saisir ses mains grasses et le faire basculer par-dessus son propre corps. Il alla s’effondrer sur le blond qui poussa un couinement en disparaissant définitivement sous la masse imposante de son compagnon. Sans perdre un instant Videl sauta sur le ventre rebondi du sumo et lui décocha un violent coup de poing en plein visage ; les os de la mâchoire du colosse craquèrent sinistrement et sa tête retomba, inerte.

La jeune fille avait à peine eu le temps de retrouver son souffle quand le nunchaku l’atteignit à la tempe.

 

Le public se leva d’un bond, poussant un cri unique, alors que Videl allait s’écraser à terre, son corps immobile étendu sur le côté comme une poupée désarticulée.

 

Satan se retint in extremis de sourire.

 

Gohan cessa de respirer et les jointures de ses poings crispés blanchirent. Il ferma un bref instant les yeux, se concentrant sur sa propre énergie pour l’empêcher d’exploser. Il grinça entre ses dents :

 

-          Relève-toi. Videl, relève-toi.

 

L’homme au catogan s’avança posément vers sa proie et jeta un coup d’œil vers Satan ; celui-ci acquiesça et son élève leva le poing pour achever sa victime. Les paupières de Videl frémirent à cet instant et l’homme distingua le bleu des yeux de la jeune fille qui, réalisant la situation, ne put que rouler à nouveau sur le côté pour éviter le coup. L’instant d’après elle était à nouveau debout, haletante, en garde malgré la douleur qui lui vrillait à présent le crâne. Le sang battait dans ses oreilles et elle n’entendait plus la foule en délire qui scandait son prénom. Son adversaire faisait tourner à toute allure le nunchaku entre ses mains sans quitter la lycéenne du regard et ils se tournaient autour sur l’aire de combat dans une tension extrême. Peu nombreux furent ceux qui parvinrent à saisir l’échange qui suivit : l’homme lança son attaque, enchaînant les coups de nunchaku avec une précision chirurgicale. Videl évitait chaque attaque, chaque geste avec une agilité féline et une extrême rapidité. Plongeant pour éviter le nunchaku, elle en profita pour asséner à son adversaire un magistral coup de poing dans la rotule. L’homme poussa un cri et laissa malgré lui échapper son arme. Cependant Videl était en position de faiblesse, à moitié penchée en avant, et il voulut en profiter  pour lui décocher à son tour un coup de poing au visage. Il ne réalisa son erreur que trop tard : Videl avait anticipé la chute du nunchaku et placé son pied au poing d’impact, juste pour donner à l’arme l’impulsion nécessaire pour remonter. Elle attrapa l’arme au vol et, d’une simple rotation du poignet, envoya l’une des barres de l’arme dans le bras qui allait l’atteindre. L’homme hurla de douleur, son avant-bras certainement brisé par le coup. Mais Videl récupéra dans sa main les deux parties de l’arme et en frappa d’un coup sec le crâne de son adversaire qui s’effondra au sol.

 

Alors, seulement, elle respira profondément et lâcha le nunchaku. Celui-ci tomba au sol avec un bruit mat qui résonna dans l’absolu silence du stade.

 

Videl retrouva une respiration plus calme et, lentement, leva la tête vers celui qui se trouvait toujours immobile au bord de la surface. Vers son père. Ils échangèrent un regard de haine pure alors que tout autour d’eux, le stade hurlait son admiration pour la jeune fille mince qui, seule, restait debout au milieu des corps inertes de ses quatre adversaires.

 

Videl essuya d’un revers de main le sang qu’elle sentait couler de sa bouche et fronça les sourcils quand Satan s’avança vers elle en souriant. Il s’adressa au public en levant les bras vers le ciel :

 

-          Voici l’unique personne qui soit digne de votre héros !

 

Personne ne prêta attention à la grimace de dégoût qui passa sur le visage de la jeune fille alors que l’euphorie redoublait dans le stade. Satan bloqua son micro et dit à Videl avec un sourire qui n’augurait rien de bon :

 

-          Pas mal, tu te débrouilles bien, j’ai donc bien fait de prendre mes précautions.

-          Quoi ? Comment ça ?

-          Pas trop fatiguée j’espère ? Tu ne souffres pas trop ?

 

Videl sentit malgré elle son cœur s’emballer et grinça :

 

-          Va te faire foutre.

 

Satan sourit alors de plus belle et clama dans son micro :

 

-          Chers amis, ma fille est vraiment extraordinaire, car après avoir vaincu si facilement mes meilleurs élèves, elle n’a même pas envie de faire la moindre pause avant de se mesurer à son cher père ! Quel courage ! Applaudissez-la !

 

Une sueur glacée parcourut Videl dont les lèvres tremblèrent : face à elle, tranquillement, Satan ôta la superbe cape blanche qui flottait autour de lui et posa sa ceinture dorée de champion du monde. Les corps des quatre hommes avaient disparu, emportés à l’infirmerie.

Gohan étouffa un cri de rage en réalisant la fourberie du père de Videl : il avait fait en sorte qu’elle soit épuisée, blessée, pour se mesurer à elle. Or il était, malgré tout, le champion du monde des arts martiaux. Son niveau était pathétique en comparaison de celui-ci de Gohan et ses amis, mais il avait acquis ses titres en reportant des combats, de vrais combats. De nombreux combats. En temps normal, Videl était bien plus forte, bien plus rapide, bien plus agile, sa technique était incomparable. Mais là…

 

Videl en aurait pleuré de rage mais se refusa à rien laisser paraître. Le combat l’avait rudement affectée, et sa tempe douloureuse la lançait violemment. Elle se mit en garde et se concentra néanmoins sur le combat à venir.

 

Le combat pour lequel elle était là. Le combat qu’elle ne pouvait pas perdre.

Tout lui revint soudain en mémoire : les années de douleur, d’humiliation, d’obéissance. Les coups, d’autant plus redoutables qu’elle ne pouvait les rendre, parce qu’il était le vainqueur de Cell, parce qu’il était son père. Mais tout avait changé, Gohan avait tout changé. Chichi, Goten, Bulma… Ils avaient tout changé. Ils lui avaient montré la voie, ils avaient eu confiance en elle, lui avaient livré leurs secrets et ouvert leur porte.

 

Satan n’était plus le vainqueur de Cell, il ne l’avait jamais été. Il était humain, il était faillible.

Il était cependant toujours son père ; et, malgré tout ce qu’elle avait enduré de sa main, cela aussi avait empêché Videl, toutes ces années, de rendre les coups. La jeune fille ferma alors les yeux un instant et se concentra sur la voix, douce et triste, de Son Gohan. Elle revit le scintillement du lac alors que le jeune homme, une fin d’après-midi, lui avait raconté le palais de Dendé, l’entraînement. Cette année passée dans un huit clos étouffant avec ce père qu’il avait perdu. Ce jour où, enfin, il était devenu super saiyen. Gohan et Goku s’étaient battus de toutes leurs forces, des heures, des jours, des mois durant. Et ce moment était presque le plus intense que le jeune homme ait passé avec ce père qu’il adorait. C’est en renonçant, en s’économisant, en perdant que Gohan aurait déçu son père ; pas en le dépassant.

 

Videl rouvrit lentement les yeux et sourit : elle pouvait le faire, même si c’était son père. Elle pouvait le frapper, elle pouvait le battre. Parce que c’était un combat, parce qu’ils étaient dans ce stade, parce que, pour une fois, ils se mesureraient loyalement et qu’elle n’aurait plus à avoir honte de sa victoire ou de sa défaite, du moment qu’elle y mettait toute sa force et son courage.

 

Un silence total régnait à nouveau dans le stade quand le père et la fille se mirent en garde. Alors Videl remercia silencieusement Son Gohan et s’élança vers Satan.

 

Le champion parait les attaques, bloquait les coups, mais reculait, inexorablement. Il l’avait vue se battre, contre ses meilleurs élèves. Il avait apprécié sa technique, mais là c’était différent : Videl semblait habitée par une flamme, une énergie nouvelles. Son regard était clair, décidé, étrangement calme. Ses gestes précis, rapides, parfaits. Il s’attendait à ce qu’elle soit épuisée, diminuée, mais les combats précédents semblaient au contraire avoir galvanisé sa puissance. Satan poussa un rugissement de rage et lança une offensive, tentant de frapper sa fille à la mâchoire ; elle para le coup du bras et plongea son regard dans celui de son père :

 

-          Tu as déjà fait mieux, je crois. Non ?

 

Un étrange mélange de peur et de colère noua l’estomac de Satan : non, il n’avait pas fait mieux. Non, il n’avait jamais mis autant de force à la frapper, il n’en avait jamais eu besoin. Et pourtant elle bloquait ses attaques avec, semblait-il, moins de difficulté que lors de son précédent combat. Il se remit à frapper, mais de façon plus désordonnée, gagné par la panique, par la conscience aigue du fait qu’il était en train de se faire battre.

 

Là, dans son propre stade, devant son propre public. Par sa propre fille.

 

Elle évita avec grâce un coup de pied qui ne fit que balayer l’air ; le champion faillit perdre l’équilibre et se rattrapa in extremis, pour se trouver presque nez à nez avec Videl qui lui envoya un magnifique coup de poing dans l’estomac. Satan se plia en deux, la respiration coupée, et s’effondra à genoux.

 

Toute l’assemblée retint son souffle et, les yeux écarquillés, les terriens découvrirent le visage tordu par la douleur de celui qu’ils croyaient invulnérable.

 

-          Relève-toi. Continue.

 

La voix de Videl était calme, inexpressive. Satan releva la tête et découvrit la jeune fille en garde à un mètre de lui. Il se redressa, furieux, et se rua à nouveau vers elle.

 

Plus haut, dans la pénombre, Gohan souriait. Il ne prêtait plus attention à l’agitation de la foule, aux cris et aux encouragements divers des dizaines de milliers d’hommes et femmes qui suivaient avec passion ce combat extraordinaire. Il ne suivait même pas les mouvements de plus en plus désordonnés de Satan, ses attaques lentes et imprécises. Là haut, dans la pénombre, Gohan ne regardait que Videl. Lui seul mesurait sa fatigue, lui seul savait ce que le précédent combat lui avait coûté d’énergie et de puissance. Et pourtant elle était là, à se battre comme jamais, avec une facilité qui n’avait d’égal que la sublime fluidité de ses mouvements. Elle évitait les coups sans presque bouger, se décalant légèrement, anticipant chaque attaque avec une aisance déconcertante. Minuscule et magnifique sur la surface immaculée, face à celui qui ne serait plus jamais son bourreau, elle semblait danser.

 

Videl sentit, soudain, que c’en était fini. Comme une évidence qui s’imposa à elle au beau milieu du combat, au moment de bloquer une énième tentative d’attaque de Satan. Le poids venait, tout à coup, de s’envoler de sa poitrine et l’air lui parut instantanément plus pur. Comme s’éveillant d’une longue nuit, elle regarda pour la première fois depuis trop longtemps cet être misérable qui ne pourrait plus jamais l’atteindre et qui, le visage déformé par la colère, tentait l’impossible.

Alors Videl sourit et baissa sa garde.

Le coup de pied de Satan l’atteignit à la hanche, mais l’attaque manquait de force et de précision et Videl aurait pu l’encaisser. Cependant, elle se laissa emporter par l’élan du choc et glissa sur le côté, s’affalant au sol, roulant à quelques mètres.

Son père resta immobile, stupéfait de la réaction de Videl. Il vit d’un air ahuri sa fille se relever et, un sourire aux lèvres, hurler vers le ciel :

 

-          J’abandonne !

 

Il y eut un instant de complet silence, tous les spectateurs laissant les paroles de la jeune fille s’imprégner dans leur esprit. Satan cligna des yeux sans comprendre, sans entendre la gigantesque clameur qui s’élevait à présent autour d’eux.

 

Videl, debout, immobile, le regardait avec sur ses traits une paix qui lui noua l’estomac. De peur, de honte. De sentiments qu’il découvrait et qui lui coupèrent à nouveau le souffle.

 

La jeune fille entendit tout à coup le hurlement de joie redoublé des spectateurs et leva les yeux vers le ciel. Se découpant sur la lumière aveuglante des projecteurs, une forme descendait doucement vers eux et Videl sourit. Satan recula d’un pas quand le héros de Satan City se posa à côté de sa fille et, instantanément, instinctivement, il sut qui se cachait derrière le masque sombre. Gohan ne le regarda même pas mais baissa la tête vers Videl et murmura :

 

-          On y va ?

 

Elle acquiesça et répéta :

 

-          On y va.

 

La jeune fille posa une dernière fois les yeux sur son père et dit simplement :

 

-          Adieu.

 

Alors, sous les regards sidérés de millions de spectateurs, Videl Satan et Great Saiyaman décollèrent de la surface de combat et, s’envolant dans le ciel sombre, disparurent.

 

*************************

 

Gohan suivait silencieusement Videl qui glissait devant lui dans l’air frais du soir. Les lumières de la ville avaient enfin disparu et il ne distinguait plus que sa forme mince, sombre, qui volait à faible vitesse. Mais il percevait parfaitement la fatigue qui gagnait rapidement la jeune fille. Aussi ne fut-il pas étonné quand son ki chuta brutalement et que sa trajectoire s’incurva dangereusement vers le sol. Videl n’eut même pas le temps de réaliser le danger qu’elle se retrouva blottie dans les bras de Gohan, sa tête douloureuse reposant contre la poitrine du jeune homme. Videl ferma les yeux et murmura :

 

-          Merci.

-          Je te ramène chez toi.

-          Non.

 

Gohan baissa les yeux vers la lycéenne lovée dans ses bras et demanda, surpris :

 

-          Où veux-tu aller ?

-          Sur la montagne. Là haut. Là où tu m’as emmenée.

-          Videl, tu es épuisée, tu devrais…

-          S’il te plaît Gohan.

 

Le saiyen sourit et acquiesça :

 

-          Bien, comme tu veux. Cela va prendre un petit moment, dors.

 

Videl, déjà gagnée par le sommeil, murmura :

 

-          Et enlève ce costume ridicule.

 

Gohan sourit en sentant la main tremblante de Videl glisser sur son poignet et appuyer sur sa montre. Instantanément son costume de justicier disparut et c’est contre son simple t-shirt blanc que la jeune fille se blottit encore davantage avant de sombrer, vaincue par l’épuisement.

 

Elle s’éveilla un peu plus d’une heure après et ses paupières s’entrouvrirent sur le merveilleux spectacle de la vallée endormie à leurs pieds. Videl tourna la tête pour découvrir le visage souriant de Gohan qui, installé sur un promontoire rocheux, la tenait toujours assise contre lui, dans un havre de chaleur. Elle cligna des yeux et demanda :

 

-          Alors… Alors c’est fini ? Vraiment fini ?

 

Il acquiesça simplement, puis son visage redevint étrangement grave. Videl sentit son cœur se serrer et crispa ses doigts sur le tissu du t-shirt de Gohan qui ne sembla pas s’en apercevoir, perdu dans la contemplation du visage de Videl. Dans ce qu’il lisait dans l’éclat de ses pupilles pâles, qui allait peut-être à l’encontre de ce qu’elle aurait du éprouver pour lui mais qui était, pourtant, une évidence aussi limpide que le bleu de ses yeux.

La jeune fille entrouvrit les lèvres pour le remercier. Pour lui exprimer, en termes forcément imparfaits, toute la gratitude qu’elle ressentait pour cet être hors du commun qui lui avait permis de prendre enfin le contrôle de sa propre vie. Pour sa gentillesse, sa patience, sa fidélité, sa générosité, pour chacun de ses gestes et de ses paroles au cours de tous ces mois. Pour la confiance qu’il avait placée en elle et qui l’avait poussée à ne pas le décevoir.

Mais les mots moururent dans sa gorge quand Gohan posa la main sur la joue de la jeune fille ; le visage d’habitude si grave du jeune homme s’éclaira d’un sourire et il murmura dans un souffle :

 

-          Merci, Videl.

 

Les paupières de la jeune fille se fermèrent instantanément à la caresse des lèvres de Gohan sur les siennes. Videl refreina un sanglot sous l’émotion avant de ce répondre à ce baiser. Inconsciemment, les bras du saiyen se refermèrent délicatement sur le corps de Videl et celle-ci glissa une main tremblante dans les mèches noires de Gohan. Ils se reculèrent un bref instant et se regardèrent en souriant. Videl ne put retenir plus longtemps les larmes de joie et d’épuisement qui se mirent lentement à couler sur ses joues, immédiatement arrêtées par la caresse des doigts de Gohan. Ils échangèrent un léger rire avant de sceller à nouveau leurs bouches dans un baiser.

 

Ils demeurèrent longtemps assis là, sur ce toit du monde qui n’appartenait qu’à eux, sans autre témoin que le ciel étoilé pour entendre leurs murmures et leurs rires, pour les voir partager leur souffle et leur espoir.

 

Ils demeurèrent là jusqu’à ce qu’une aube nouvelle perce sous la surface de l’horizon.