Juste Asuka

par Hel

La première impression qu’elle perçut fut la douceur, la chaleur, le confort. Et le bip régulier des appareils médicaux. Elle laissa ses sens s’éveiller doucement, puis, très lentement, entrouvrit les yeux. Une voix s’éleva près d’elle :

 

-             Venez vite, je crois qu’elle est réveillée !

 

Elle tenta de tourner la tête… mais une douleur vive arrêta son geste et elle gémit entre ses dents. Quand elle rouvrit les yeux, un visage doux était penché au-dessus d’elle et la regardait en souriant.

 

-             Salut.

 

Elle voulut répondre, mais sa voix mourut dans une toux sèche et désagréable.

 

-             Doucement ! N’essayez pas de parler pour l’instant.

 

Pan se contenta d’acquiescer lentement, sans lâcher du regard le visage de Trunks. Comme il lui avait manqué… Elle voulait profiter de cet instant, de ce bref instant où elle pouvait à nouveau laisser son corps se détendre dans un lit propre, et regarder un des visages de son passé. Un mince sourire passa sur ses lèvres pâles, et à sa grande stupéfaction le jeune homme détourna le regard, gêné. Il murmura :

 

-             Bon, je vais vous laisser, le médecin va arriver, je vais attendre dans le couloir.

 

Il se leva et quitta la chambre d’un pas rapide, laissant Pan stupéfaite, les yeux écarquillés dans le lit. Mais… C’était Trunks, pourquoi… Parce que, pour lui, elle n’était pas Pan. Elle ne pouvait pas être Pan, Pan était une petite fille de huit ans qui venait de mourir. Elle était désormais une jeune fille de vingt ans, seule, inconnue, et terriblement malheureuse.

 

Elle n’eut pas le temps de s’apitoyer sur son sort qu’un médecin et une infirmière entrèrent, vérifièrent ses constantes, se mirent à lui expliquer qu’elle était inconsciente depuis la veille, qu’elle avait été découverte et emmenée ici par Trunks Brief – Pan retint un sourire amusé quand elle vit soupirer l’infirmière à l’évocation du jeune héritier de Capsule Corporation. Elle souffrait d’une commotion cérébrale, de blessures assez superficielles et de déshydratation, mais maintenant tout rentrerait rapidement dans l’ordre. L’infirmière lui fit boire un peu d’eau, qu’elle avala difficilement. Puis le médecin demanda :

 

-             Alors jeune fille, peut-on savoir votre nom ? Vous n’aviez sur vous aucun papier.

 

La respiration de Pan s’accéléra. Son nom ? Mais… Que voulait-il qu’elle réponde ? Pan Son ? Impossible, c’était impossible… Elle tourna la tête, fuyant le regard du médecin qui fronça les sourcils.

 

-             Vous ne vous souvenez pas de votre nom ?

 

Elle ne répondit rien, le cœur battant à tout rompre, fixant le mur blanc à côté d’elle. Elle sentait sur elle les regards lourds de sous-entendus des deux personnes. Elle entendit les pas du médecin s’éloigner et sortir de la pièce, elle perçut sa voix :

 

-             Monsieur Brief ? Vous pourriez venir une minute ?

 

Elle ne tourna la tête que lorsqu’elle sentit à nouveau la présence rassurante de Trunks à côté d’elle. Il lui sourit doucement :

 

-             Alors comme ça vous n’avez pas de nom ? Ou vous ne vous en souvenez pas ? Écoutez, si vous ne voulez rien dire, je comprendrai. Mais…

 

Elle ne supportait pas l’inquiétude dans ses yeux pâles, elle ne l’avait jamais supportée. Alors, machinalement, elle murmura le premier prénom qui lui vint à l’esprit :

 

-             A.. Asuka. Je m’appelle Asuka.

 

Trunks sourit largement et, cette fois, ce fut au tour de l’infirmière de lever les yeux au ciel. Evidemment, quand c’était l’héritier des Brief qui posait la question, il obtenait une réponse, lui… Le jeune homme demanda doucement :

 

-             Très bien Asuka. Et Asuka comment ?

 

Elle resta un instant immobile, puis secoua la tête :

 

-             Juste… juste Asuka.

 

Trunks fronça les sourcils alors que le médecin et l’infirmière échangeaient un regard inquiet. Puis le jeune homme sourit à nouveau :

 

-             D’accord. Va pour « juste Asuka ». On discutera de cela plus tard.

 

Elle répondit doucement à son sourire alors qu’elle sentait le sommeil la gagner à nouveau. La voix du médecin retentit, déjà lointaine :

 

-             Elle doit se reposer encore un ou deux jours ici, elle était épuisée. Je la garde en observation. Pour son dossier…

-             Faites le nécessaire docteur, s’il vous plaît. Bien entendu nous prenons à notre charge tous les frais.

-             Comme vous voudrez, Monsieur Brief.

 

Pan sombra à nouveau dans un sommeil sans rêve. Elle ne se réveilla que le lendemain, et là encore passa quasiment toute la journée à dormir. Quand elle émergea enfin, le soleil se couchait déjà à l’horizon, baignant la chambre d’une lueur orangée qu’elle distingua en entrouvrant ses paupières. Des voix lui parvinrent :

 

-             Tu ne perds quand même pas le Nord toi, déclara la première d’un ton acerbe. T’es capable de dénicher une fille même aux funérailles de ma nièce.

-             Arrête, t’es vraiment pas drôle.

-             Désolé, c’était nul… C’est juste que j’ai du mal à…

-             Moi aussi, figure toi.

-             Oui, je sais Trunks.

 

Un tressaillement la parcourut. Cette voix… Cette autre voix…

 

-             Eh, elle se réveille je crois !

-             Elle s’appelle comment tu m’as dit ?

-             Asuka, elle n’a rien dit d’autre hier.

 

Elle distingua deux silhouettes masculines qui se penchèrent sur elle. Trunks d’un côté du lit et de l’autre… Ces cheveux courts, ce regard noir malicieux, ce physique athlétique et ce sourire enfantin…

 

-             Salut, moi c’est Goten. Je suis le meilleur ami de votre héros.

-             Eh oh, ça va hein ! coupa Trunks en rosissant légèrement.

 

Incapable de répondre, une boule coincée dans la gorge, elle se contenta d’écarquiller les yeux et de hocher la tête. Goten haussa les sourcils avec un large sourire :

 

-             Eh mais c’est vrai qu’elle est ravissante dis donc !

 

Pan aurait voulu disparaître sous terre.

 

-             Arrête, tu ne vois pas que tu la gênes, crétin ! Elle est écarlate !

-             Eh, c’est moi que tu traites de crétin ?

-             Quoi, tu n’en es pas un, peut-être ?

-             Si, mais c’est pour ça que tu m’aimes !

 

Les deux amis se regardèrent en rigolant par-dessus le lit. Le regard de Pan allait de l’un à l’autre, émerveillé et bouleversé. C’était comme un rêve, un merveilleux rêve… Un rêve où ceux qu’elle aimait étaient vivants, en bonne santé, un rêve où Trunks et Goten riaient comme les deux meilleurs amis du monde, un rêve où rien n’était jamais arrivé. Goten plongea les mains dans ses poches de jean et baissa à nouveau les yeux vers la jeune fille alitée :

 

-             Asuka, ravi de vous avoir rencontrée. Je suppose que nous serons amenés à nous revoir rapidement, en attendant reposez-vous bien. En tous cas, comme ange gardien, vous ne pouviez mieux tomber que sur Trunks !

-             Merci… Merci Goten, murmura-t-elle.

-             Waou, et elle parle ! siffla le jeune fils de Goku.

 

Pan pouffa de rire, et Trunks ajouta :

 

-             Oui, mais elle rit à tes blagues vaseuses. A mon avis, sa commotion cérébrale n’est pas guérie...

-             Ah ah, très drôle, railla Goten. Bon, allez, je refuse d’en entendre davantage, je vous laisse. A bientôt !

-             A bientôt, murmura Pan.

 

Trunks fit un petit signe de la main à Goten et celui-ci quitta la pièce avec un sourire. Le fils de Bulma demanda doucement :

 

-             Cela vous ennuie si je reste faire la conversation ?

-             Non, non, du tout, balbutia Pan.

 

Elle tenta de se redresser, mais une nouvelle douleur lui vrilla la tête et elle grimaça. L’instant d’après Trunks était à ses côtés :

 

-             Attendez, je vais vous aider.

 

Très doucement, il passa une main derrière la tête de la jeune fille et, posant l’autre sur sa taille, l’aida à se s’adosser contre les coussins du lit. Elle ferma les yeux un bref instant, inspirant son parfum, son odeur, savourant le fait d’être choyée, aidée. Il s’écarta en souriant et lui tendit un verre d’eau :

 

-             Buvez un peu, ce sera mieux pour parler.

-             Oui, merci, répondit-elle avant d’avaler quelques gorgées.

 

Trunks approcha une chaise et s’assit près d’elle. Il lui prit doucement le verre des mains, le reposa sur la table de chevet, et demanda :

 

-             Bon, alors… C’est toujours juste Asuka ?

-             Oui, c’est toujours juste Asuka. Je suis désolée. Je ne veux pas vous causer d’ennuis, je…

-             Ce n’est pas grave, ne vous excusez pas. J’aurais seulement voulu savoir…

 

Il détourna les yeux et son regard se voila de tristesse :

 

-             Que faisiez-vous à la cérémonie hier ? Je veux dire… Vous connaissiez Pan ? Vous aviez l’air… bouleversée, comme nous tous. Presque davantage, en fait.

 

Elle se mordit la lèvre et murmura en baissant les yeux :

 

-             Non, je ne connaissais personne, je n’aurais… je n’avais rien à faire là. Cela m’a rappelé… de très mauvais souvenirs, c’est tout.

-             Ah, d’accord, je comprends.

 

Il resta silencieux un instant, puis dit en souriant :

 

-             Je ne me suis jamais présenté. Je m’appelle Trunks Brief.

-             Enchantée, Trunks. Et moi je ne t’ai… euh pardon, corrigea-t-elle, je ne vous ai pas encore remercié de m’avoir amenée ici, et de vous être occupé de moi.

-             Non, attendez, vous… tu as raison, le tutoiement sera nettement plus indiqué. Tu as quel âge, Asuka ?

-             J’ai vingt ans.

-             Moi vingt-deux. Oui, ce serait ridicule de se vouvoyer ! Et ne me remercie pas, c’est normal, je n’allais pas t’abandonner dans cet état sur le trottoir, sous une pluie battante.

 

Elle sourit, sachant pertinemment que jamais quelqu’un d’aussi gentil que lui n’aurait pu, en effet, ne pas courir au secours de quelqu’un en danger. C’est elle qui aurait du être plus discrète. Il continua :

 

-             Dis, tu as de la famille, quelque part où aller quand tu sortiras d’ici ?

 

« De la famille… Pour la première fois depuis tant d’années, j’ai toute ma famille… »

 

Elle secoua la tête :

 

-             Non, mais je trouverai bien un endroit où aller.

-             Ecoute, je voulais te dire… J’ai parlé avec ma mère, et…

 

Trunks détourna le regard, cherchant soudain ses mots, et acheva dans un souffle :

 

-             Tu peux rester chez nous un moment si tu veux. Notre maison est… assez grande en fait…

 

« Tu m’étonnes ! » ne put s’empêcher de penser Pan, qui gardait le souvenir des heures passées en parties de cache-cache dans l’immense propriété des Brief. Un sourire passa sur ses lèvres, mais le jeune homme ne le vit pas et continua :

 

-             Et bon, comme tu n’avais pas d’argent sur toi, pas de papiers… que tu es blessée, tout ça, je me disais… Bref, si tu le souhaites, ça ne pause pas de problème.

 

Il releva ses yeux bleus vers elle et sourit doucement, presque timidement.

Elle sentit les battements de son propre cœur accélérer dangereusement.

Elle devait dire « non », c’était l’évidence même. Elle devait refuser toute proximité avec eux, elle risquait d’être reconnue, elle risquait d’empirer les choses. Elle ne devait pas rester avec eux, auprès d’eux, elle ne devait pas risquer de croiser ses parents, sa famille, tous ceux qu’elle avait tant aimés et perdus depuis si longtemps.

Elle ne devait pas.

Elle s’entendit murmurer :

 

-             Je veux bien, merci beaucoup.

 

Le visage de Trunks s’illumina et elle sentit son cœur se serrer dans sa poitrine. C’était une catastrophe… Tout lui échappait… Le jeune homme enchaîna :

 

-             Parfait ! Tu verras, tu seras très bien à la maison, tu pourras y rester le temps que tu voudras. Ma mère passera te chercher demain, elle était impatiente de te connaître. Là, elle était trop épuisée, elle a quasiment dormi autant que toi depuis deux jours.

-             Ah bon ? Pourquoi ? demanda Pan, surprise.

 

Le sourire du jeune homme disparut et il soupira :

 

-             A cause… de la petite fille que tu as vue, Pan. Elle est morte il y a quelques jours, d’un virus au cœur, une maladie très rare. Goten et son frère, le père de Pan, avaient contracté la maladie, mais ont pu être sauvés…

 

« Par Shenron, par les deux vœux des Boules de Cristal de Dendé. Gohan a été soigné in extremis, et Goten a été ressuscité alors qu’il venait juste de mourir. … » pensa Pan.

 

-             … mais ensuite, la petite fille l’a attrapé à son tour, quelques semaines plus tard, et personne n’a rien pu faire.

 

«… parce qu’il faut attendre un an avant de refaire appel au dragon… » 

 

-             Ma mère a travaillé comme une folle sur un vaccin, un médicament, quelque chose qui puisse la sauver. Elle y a passé ses journées, ses nuits, depuis des semaines, elle a mis toutes ses équipes dessus.

-             Ta mère… répéta Pan, ébahie.

-             Oui, Bulma Brief est ma mère, expliqua Trunks qui croyait que la jeune fille ne comprenait pas.

-             Oh… murmura-t-elle.

 

Pan était bouleversée. Elle n’avait jamais rien su de tout cela, en fait. Petite, elle s’était réveillée sans aucun souvenir de ce qui était arrivé. On lui avait rapidement expliqué qu’elle avait été très malade, et elle avait assisté, ébahie, au défilé de tous ses amis qui semblaient si heureux de la voir, tout à coup. Ce n’est que plus tard qu’elle avait vraiment compris, qu’elle avait réalisé qu’elle était restée morte pendant près d’un an. Videl le lui avait appris avec douceur, pour tâcher d’épargner au maximum cette petite fille de huit ans confrontée à l’inimaginable. Mais sa mère ne lui avait donné aucun détail, tout le monde avait voulu oublier à jamais ces mois d’attente terribles. Et, de toutes façons, peu après, tout s’était déclenché…

Jamais elle n’avait vraiment réfléchi à la façon dont tous avaient vécu sa disparition. Et là elle était aux premières loges pour le vivre, pour ressentir leur tristesse à tous, qui l’avait atteinte de plein fouet quand elle avait vu ces visages décomposés devant sa dépouille.

Bulma avait en effet du tout tenter, la pauvre… L’impuissance avait du rendre folle cette femme si brillante, à qui rien ne résistait. Pan déglutit difficilement et hocha la tête :

 

-             Je comprends… Je suis désolée.

-             C’est moi qui suis désolé. Tu arrives à un moment… assez douloureux pour nous tous en fait. Pan n’était pas directement de notre famille, mais c’est tout comme, nous avons tous grandi ensemble, nous sommes… très liés, sa famille et la mienne, depuis toujours. Sa mort est un drame terrible, pour nous tous.

-             Je ne devrais peut-être pas dans ces conditions…

-             Si ! s’exclama Trunks.

 

Pan sentit son estomac se serrer devant le désespoir du jeune homme. Il posa à nouveau sur elle des yeux presque suppliants et répéta doucement :

 

-             Si. Il est hors de question que je te laisse repartir si tu n’as nulle part où aller, et au contraire ta présence sera un apaisement pour nous tous. Ne t’inquiète pas, nous sommes… assez forts je crois, on n’est pas tout le temps entrain de pleurer, loin de là. On ne te fera pas porter nos propres fardeaux, je crois comprendre que tu as assez des tiens.

 

Elle se contenta d’acquiescer. Trunks sourit à nouveau et se leva de la chaise :

 

-             Bon, je vais y aller, l’heure des visites est même dépassée. Le médecin a donné son feu vert pour que tu sortes demain, et de toutes façons tu auras tout le loisir de te reposer chez nous. Ma mère passera te chercher, sûrement avec ma petite sœur.

 

Il lui lança un dernier sourire, et se dirigea vers la porte de la chambre.

 

-             Trunks !

-             Oui ? demanda-t-il en se retournant.

 

Pan le regardait, ses grands yeux noirs pleins de gratitude… et d’une certaine mélancolie.

 

-             Merci, merci pour tout, vraiment. Tu n’imagines pas… ce que tout cela signifie pour moi.

 

Incapable de prononcer une parole, il se contenta d’acquiescer, puis sortit rapidement. Dès que la porte se fut refermée sur lui, Pan ramena ses jambes contre sa poitrine et, enserrant ses genoux entre ses bras, se mit à pleurer doucement.