Shin'yuu

par Sugar

Chapitre 11

Shin'yuu (しんゆう)

                                                                                  

Tic-tac

Tic-tac                

Tic-tac                                                             

Il s’agissait du seul rythme régulier qui  résonnait dans sa chambre. Ce métronome du temps l’accompagnait durant ces étranges instants. Il sommait  son cœur  de l’imiter afin de se calmer. Mais cet organe de vie paraissait intransigeant, souhaitant composer avec les aiguilles de l’horloge une polyphonie.  Il agonisait et l’exprimait en ayant une cadence irrégulière.

Ses paupières résistaient aux  nombreux assauts du sommeil. Allongée dans son lit, immergée dans l’obscurité, elle guettait. Malgré la déchirure, malgré la blessure…Bien malgré elle, Kaori Makimura attendait Ryo Saeba.

 Encore une fois.

Ses sentiments étaient bien trop profonds pour qu’elle puisse gommer ce lien invisible en quelques chapitres. La fibre de papier  en était imprégnée à tout jamais.  Ryo était et demeurait son premier et grand Amour, pour toujours. Alors qu’elle lâchait prise, prête à s’évanouir dans un décor vaporeux, un signal retentit dans les tréfonds de son âme engourdi. Elle rouvrit brusquement les yeux.

Il était là, à quelques mètres d’elle, derrière la cloison de bois.

Sa respiration se fit plus rapide. Kaori effectua des prières silencieuses afin qu’il perçoive ce cri  inaudible du cœur, son dernier appel :

XYZ

Ce soir, le rituel du nettoyeur semblait tarder en demeurant  plus qu’à son accoutumée devant le filtre de papier.  Le temps semblait s’être figé. L’horloge paraissait s’être arrêtée. Kaori en était convaincue, l’initiateur invisible de cette intrigue  attendait un signe de la part de ce héros de Tokyo.  

Un geste et l’histoire se modifierait.

 Le décor se déchirerait, l’atmosphère se dilaterait, le sol se mouvrait sous ses pieds pour l’absorber. À l’abri des regards indiscrets sauf des  lecteurs intéressés,  quelques coups de crayon bien dessinés,  quelques dialogues bien préparés le feraient apparaître devant son lit. Pour cette scène, un grand encadré aux traits épais  lui serait réservé. Elle divaguait bien entendu, mais la nettoyeuse rêverait que ce joli scénario se réalise dans ce onzième chapitre.  

Malgré la pénombre, le regard de Kaori ne se détachait pas de la porte, qui ne demandait qu’à s’ouvrir pour le faire apparaître  et qu’il pénètre son sanctuaire. Sa main l’aurait invité à prendre la sienne pour amorcer ce prélude à l’Amour. Certainement. Elle en oublierait sa pudeur et laisserait parler son cœur en l’embrassant avec ferveur.

Dix ans

Dix ans d’attente

Dix ans d’abstinence

Victime quelque part, victime de celui qu’elle aimait.

Rassasiée  par ses regards, ses caresses amicales, et ses mots codés, aujourd’hui, elle demandait beaucoup plus que de simples illusions. Son corps réclamait sa subsistance et  implorait à s’abreuver de son essence. Elle aussi souhaitait connaitre les affres du désir, perdre  sa respiration tant il la ferait gémir de plaisir. Elle s’assouvirait  de son corps non pas en l’imaginant nuit après nuit dans la tiédeur de ses draps  mais en le vivant intensément dans la chaleur de ses bras.  Ses mains le caresseraient avec une lenteur démesurée  pour connaitre le grain de sa peau avec exactitude. Elle prendrait le temps nécessaire pour découvrir son corps sous toutes ses latitudes. 

En temps ordinaire, ses pensées de luxure l’auraient fait rougir, mais à cet instant précis,  elles la firent frémir.  Frémir d’envie et de  frustration à en perdre la raison. Le  manque de cette drogue jamais consommée lui  envahit les veines  et son bas-ventre, sans parvenir à contrôler ce feu ardant. Elle n’était pas faite de papier mais bien de sentiments, de chaire et de sang.  

Comment pouvait-il l’ignorer ?

Une vague de colère vint s’abattre sur la nettoyeuse à  l’idée que lui, puisse savourer ce plaisir en s’emparant du corps d’Okuni.

Soudain, il lui sembla d’avoir perçu un frôlement de la poignée de la porte. Elle en était persuadée, Ryo hésitait à la rejoindre. Kaori se leva dans un mouvement  silencieux et rapide. Elle fit quelques pas en ayant la sensation de marcher dans le vide, tant la scène  semblait irréelle. D’une démarche mal assurée, elle se rapprocha de lui.

Seule la porte séparait leurs corps. Leurs cœurs battaient à l’unisson.

Aux aguets, elle osait à peine respirer tant l’instant paraissait décisif voir sacré. « Viens ! » supplia-t-elle intérieurement. Elle s’était faite la promesse de tout lui expliquer dans les moindres détails, s’il faisait un  effort.

Encore une fois, elle reculait sur son exigence en désirant seulement quelques mots. Elle ne demandait pas qu’il lui propose le Sansankudo (さんさんくど) Le mariage japonais traditionnel par excellence. Non, elle n’exigeait rien de tout cela. Juste son amour.

Elle lui avait accordée inconsciemment vingt-quatre heures. Ni plus, ni moins pour changer la trame de cette fanfiction consacrée à City Hunter.

Malgré les années écoulées, elle ne parvenait pas à se défaire de cette trame sentimentale tortueuse.  Elle espérait malgré tout, qu’il viendrait un jour, lui faire sa déclaration  d’amour, ici au milieu de sa chambre.

Cela n’était pas du tout réaliste !

 Ils étaient à Shinjuku, Ryo n’était pas un homme ordinaire mais  un nettoyeur des plus redoutés du Japon.  Il ne pouvait pas aimer ou seulement par intermittence.

Jamais il ne pourrait lui offrir  une vie de couple normale.

Jamais il ne pourrait lui faire un enfant.

Elle le savait tout cela et l’avait pleinement accepté.  Malgré ces faits très terre à terre, le soir, cachée sous ses draps immaculés, elle y croyait  en s’envolant  dans ses chimères teintés de rose et de vert. Son cerveau s’était imprégné de ces histoires d’Amour qu’on écrivait comme d’hypothétiques réalités.

 

Son pas s’éloigna, emmenant dans son sillage son dernier espoir. Son dernier XYZ lancé dans le silence de la nuit. Son écho n’avait-il pas percuté son cœur ? N’avait-il pas ressenti son état d’éveil ? Si bien-sûr que si…Mais cette fois-ci cela semblait bel et bien fini.   Le sol se déroba sous ses pieds. Kaori tenta de s’accrocher à son décor  blanc et de noir.

L’orage s’annonça.

La pluie se mit à chanter contre les vitres, les gouttes d’eau défilèrent, s’abattant à intervalle régulier. Une lumière surgit, illuminant sa chambre pour disparaitre aussitôt et devenir un  fugace souvenir.  Une lueur argentée, surannée à l’image de ces moments de tendresse qu’il lui offrait. Une lumineuse obscurité.

Le tonnerre gronda

La noirceur de la pièce semblait s’épaissir avec les  râles rauques qui se déversaient sur la ville. L’oxygène commençait à manquer.

 Son décor semblait se diluer sous chaque goutte de pluie. Les traits de son univers paraissaient se modifier et perdre de sa netteté. Kaori suffoqua.   L’air vint glacer chaque cellule de son corps.  Cette piqûre au cœur lui fit mal. Elle semblait qu’il se soit délogé laissant à la place à un trou béant dans la poitrine. Que se passait-il ? se demanda-t-elle en percevant ce clic bien spécifique.

 La grande vague d’Hokusai s’était abattue sur elle sans ménagement.

La réalité se mit à flotter devant elle.

Une page semblait s’être déchirée.

.

La foudre frappa

Figée devant la porte, Kaori mit quelques secondes avant de repartir dans sa natte refroidie. Ramenant son drap sur elle d’un geste mécanique, la nettoyeuse s’allongea pour mieux cacher la honte d’avoir espéré.

La pluie acide tomba

Des larmes firent leurs apparitions et roulèrent sur ses joues. Kaori se noyait dans sa douleur silencieuse. Comment avait-elle pu imaginer un tel scénario ? Elle passa sa main avec rage sur ces marques faiblesse. Les larmes paraissaient être de trop ! A cet instant,  une voix féminine venue d’un autre monde  lui ordonna de ne plus pleurer ! Elle avait assez souffert ! Tandis que Kaori écouta son conseil en se calmant  pour enterrer sa tristesse, un autre appel revint devant ses yeux.

XYZ

Celui apposé sur le tableau noir de la gare. Comme une apparition, il vint se coller à ses rétines. Etincelante, cette célèbre combinaison de trois lettres se mouvait en pivotant sur elle-même. Sa danse en était hypnotique.

L’étonnement avait agrippé la jeune nettoyeuse lorsqu’elle avait découvert ces inscriptions. Immobile devant cette planche en bois fissurée, elle mit quelques secondes avant de comprendre.

Bien qu’il n’ait pas noté son identité, elle en était persuadée ! C’était bien lui, Eiji Ijichi, ce Yakuza jusqu’alors inconnu des lecteurs,  venu dans l’histoire  lacérer le décor City Hunter.  Son cœur s’était affolé  et battit à tout rompre devant cette surprenante prise de contact. Il l’avait pourtant prévenu  à demi-mot qu’il la recontacterait. Toujours immobile devant le tableau noir, elle s’était remémorée leur course poursuite en vélo, leur surprenante conversation dans le parc, prés du Kyûjô.

Le regard insondable du Yakuza  revenait régulièrement la perturber. Qu’avait-il de différent ? Elle ne saurait le dire. L’éclat de ses yeux donnait l’impression qu’il l’examinait sans vraiment la percevoir physiquement. Il insufflait  ce malaise, cette sensation qu’il allait au delà de son enveloppe corporelle. Etait-elle si transparente ?  Face à lui, la jeune nettoyeuse s’était sentie mise à nue, sans défense. Ses joues s’empourprèrent.  Il n’y avait rien de plus dangereux  ne pas parvenir à cacher ses sentiments et ses pensées. On devenait vulnérable et manipulable face à l’ennemi. Ryo le lui avait appris.

 Jusqu’à présent, la nettoyeuse s’était toujours fiée à son intuition féminine. Malgré les doutes de son partenaire quant à la sincérité du Yakuza, Kaori percevait un signal chez lui, qui la poussait à le croire. Il ne paraissait pas  totalement corrompu.  « Perdu » était peut-être le terme approprié,  mais elle devait avoir la confirmation. Il était selon elle, l’élément en mesure de stopper cette histoire finale. La jeune nettoyeuse voulait comprendre sa motivation  à toujours intervenir, pour la secourir. Etait-elle trop naïve ? Il lui avait simplement affirmé qu’elle lui plaisait. Assez triviale comme explication. Se mettre en danger simplement parce qu’elle lui plaisait ne paraissait pas être crédible. Il n’y avait pas que cela. Aujourd’hui encore, elle allait agir seule, comme depuis le début de cette aventure. Un tournant ? Certainement.

Mal à l’aise, elle paraissait engluée dans une surprenante confusion à ne pas s’être confiée  à Ryo. Elle avait laissé volontairement des zones d’ombres.  Eiji le lui avait demandé de ne rien dévoiler. La jeune nettoyeuse avait hésité, là encore, à informer Ryo de ce XYZ.  La mise en lumière de sa relation avec Okuni et l’annonce de son éviction temporaire l’avait amenée à se taire. L’humiliation lui recouvrait le corps comme une seconde peau. Honteuse de ce qu’elle allait accomplir, Elle irait voir Eiji Ijichi.

 

Pourtant, la nettoyeuse aspirait à se libérer de ce poids infâme de la culpabilité et ne plus humer cette odeur  insupportable de trahison. Dans le passé, jamais un tel incident ne serait arrivé. Jamais. Pourquoi maintenant ? Son cœur se serra tant  il était livré à une véritable bataille sentimentale.  Peut-être avait-elle eu l’insolence d’imaginer qu’elle gagnerait en épaisseur si elle parvenait à résoudre cette histoire ? Elle devait  rester honnête envers elle-même pour comprendre sa réaction.

Était-elle sincère ? Oui

Était-elle orgueilleuse ? Non

Voulait-elle se venger de cet affront ? Peut-être

Le fait de l’avoir écartée du partenariat l’avait accablée. Elle lui en voulait. Son cœur s’était déchiré comme du papier.  Certes, le nettoyeur avait bien insisté en lui affirmant que cela était stratégique et temporaire. Mais le temps semblait s’être modifié lui aussi dans ce tome 36.

Chaque repère semblait être gommé un par un pour les déstabiliser.

Son entretien rapide avec Mick l’avait  d’ailleurs troublée. Osant à peine le regarder droit dans les yeux tant elle avait honte de sa situation, Kaori avait bien remarqué  sa volonté de la rassurer et de la consoler. Elle restait la moitié de  Shitī Hantā. (シティーハンター )

 Son insistance à l’apaiser  lui avait caressé le cœur et embrasser l’âme  cette fois-là. Avec fougue,  le poing levé vers le ciel, Angel avait insisté sur un fait indéniable. Elle avait progressé et paraissait avoir trouvé sa spécialité au sein de ce duo de légende, celle de poser des pièges élaborés. Mick avait également souligné sa surprenante facilité à dissimuler son aura.

L’américain  lui avait rappelé le fameux volume 18 dans lequel elle était parvenue à surprendre Umibozu.  En le lui remémorant, Il l’avait prise par les épaules et s’était écrié :

_ Te rends-tu compte de cet exploit  Kaori? Prendre par surprise Umibozu ! Lui le maître de la détection !

 

Malgré le temps qui s’écoulait au fil des pages de leur histoire, l’américain demeurait  toujours attentionné. Au moindre signe de faiblesse, ou à une baisse d’énergie significative, il accourait prés d’elle pour lui remonter le moral en buvant un shawan de thé, mais pas n’importe lequel, du thé vert japonais. Un véritable rituel aussi codifié qu’une cérémonie du thé.

 Mick était parfaitement au courant de l’état de son cœur et l’incitait à garder espoir. Avec lui aucun filtre n’était nécessaire lors de leur conversation, elle pouvait se confier sans peur. Cet homme lui apaisait le cœur.

 Il existait un terme japonais bien spécifique pour désigner cet homme originaire de la consœur Tokyoïte, New-York City.  Elle le lui avait expliqué.

Cet instant surprenant, suspendu dans les méandres du temps, lui revint en mémoire.

Occupée à préparer du thé, elle s’était emparée de son chasen, un fouet de bambou , et débuta la subtile danse. L’eau bouillante vint fusionner avec la poudre de Matcha. Ce bruissement de l’eau, cette vapeur  s’échappant du bol à son contact conféraient une ambiance particulière issue d’un autre univers.  Une autre cérémonie, un Gishikino 儀式 à la douce saveur du passé. L’américain semblait envouté pour le rythme du brassage du liquide et du solide.  Fasciné par cette mousse qui prenait vie devant lui, il semblait vouloir plonger dans cette boisson devenue symbolique.

_ Mick tu n’es pas un ami pour moi ! Déclara-t-elle avec sérieux les yeux rivés à l’hydromel vert qui prenait consistance.

Etonné, l’américain s’était redressé sur sa chaise et la regarda d’un air incrédule.

_ Comment cela je ne suis pas ton ami ?      

Kaori stoppa sa danse. Elle leva les yeux vers lui et sourit face à sa mine déconfite.

_ Non Mick tu es bien plus qu’un simple ami pour moi. Tu es mon Shin'yuu (しんゆう) !

_  Ton quoi ? Shin’yuu ?

_ Oui tu es mon Shin’yuu, mon ami des plus intimes, mon confident avec lequel je n’ai rien à cacher. Merci d’être venu pour me remonter le moral Mick, expliqua Kaori  surprise d’elle-même de ne pas avoir éprouvé la moindre gêne.

L’américain était resté immobile quelques instants, sans réaction. Son regard bleu déferla sur elle comme une vague paisible  mais suffisamment forte pour l’emporter dans son sillage. Le  bruit du chasen reprit et vint rompre le silence devenu plus lourd soudainement. Une fois la mousse de Jade prête, elle la lui présenta avec un demi-sourire. L’américain lui prit des mains en hochant de la tête en guise de remerciement. Ils étaient restés silencieux durant leur dégustation, plongés dans leurs pensées respectives mais, prisonniers de l’encadré. Ce traçage graphique les retenait sur cette page de papier mais il  ne demandait qu’à s’effacer pour les libérer.

A une époque, Mick Angel semblait l’avoir véritablement aimée. Mais par respect pour l’amour qu’elle vouait à Ryo, son grand Amour,  il avait gommé la flamme pour la croquer en  une étincelle beaucoup plus douce, une véritable amitié digne d’un conte de fée. 

Ce mécanisme était-il d’ailleurs possible ? Devenir amis en ayant eu l’envie d’être amants ? Le cœur possédait une mémoire. Un souvenir, une sensation pouvaient réveiller son battement bien spécifique et trahir ce désir étouffé du passé. Tant de réflexions inutiles, pesta-t-elle en ayant l’impression de se diluer dans ce liquide invisible qu’était l’esprit. Peut-être était ce due à la moiteur orageuse qui régnait dans sa chambre, mais la jeune nettoyeuse ne sentait pas à son aise face à ces souvenirs.

Surprenant ! Décidément l’ambiance paraissait inaccoutumée et lui conférait une impression d’être dans un décor qui n’était pas le sien.

Elle perçut un frôlement, une caresse de réconfort sur ses cheveux. A son contact surprenant, Kaori se releva avec précipitation et crut apercevoir une ombre féminine s’évanouir à travers les interstices de son store. Elle ne savait ce qui  la déroutait le plus  à cet instant, le fait d’avoir vu et senti une présence ? Ou d’avoir laissé échapper ses pensées ? La jeune nettoyeuse secoua la tête afin d’être sûre et certaine de ne pas avoir rêvé. Mais, ce fut  avec stupéfaction qu’elle observa de la lumière s’échapper de la fenêtre. Elle regarda  automatiquement l’heure.

7:30

Quel étrange rêve ! S’exclama-t-elle en passant le bras sur son front détrempé. Déstabilisée, Kaori ne sentait pas dans le meilleur de sa forme.  Ce n’était  vraiment pas le bon jour pour être malade. Résignée par la réalité qui l’appelait, elle soupira et se leva pour commencer son rituel.

Comme chaque matin, son frère lui offrit un bonjour silencieux. D’un geste délicat, elle prit le cadre afin de l’examiner, encore une fois. Jamais elle ne se lassait de l’observer dans les moindres détails pour imprégner son image  d’une manière indélébile, dans son esprit.

 La peur de l’effacement était toujours aussi terrifiante après une décennie. Dans les profondeurs de sa mémoire, sa voix perdait son timbre, les traits de son visage devenaient flous avec le temps. Le cerveau semblait cruel en souhaitant absolument l’effacer. Aussi, elle entretenait cette habitude pour l’empêcher d’effectuer cette funeste besogne. La sensation la plus déstabilisante et  effrayante après un décès demeurait bien celle de l’oubli de l’image de l’être perdu. Heureusement le cœur était là pour tempérer le processus. Lui, n’oublierait jamais.

 _ kon'nitchiwa (こんにち)  frérot ! Murmura Kaori en inclinant la tête sur le côté,  pendue à ses lèvres figées  sur le papier glacé. Qu’imaginait-elle ? Qu’Hideyuki allait véritablement lui répondre alors qu’il était parti dans l’autre monde ? Oui…Toujours !  Elle le désirait ardemment. Elle se remémora ses salutations  lorsqu’elle le rejoignait pour le petit déjeuner. Hide avait toujours la même intonation. En espérant très fort, elle se disait parfois qu’elle l’entendrait  juste une dernière fois.

Pathétique ! Se dit-elle en haussant les épaules devant son propre entêtement à rêver de l’impossible.

 Son regard  balaya la chambre comme-ci c’était la première fois qu’elle l’observait. Sa vision, sa luminosité, ses dimensions paraissaient différentes. Etrange ! Elle se sentait perdue ce matin en examinant son univers intime. Ses yeux s’accrochèrent à une porte, mais pas n’importe laquelle, celle qui renfermait un des plus grands symboles de Shitī Hantā.

Après quelques instants d’hésitation, elle ouvrit cette porte et  observa sa panoplie de massues. Chacune sa fonction ! Celle qu’elle utilisait le plus souvent  était bien-sûr celle sur laquelle était inscrit son poids non négligeable de  cent tonnes. Avec les années, et les volumes de leurs aventures, Kaori  avait enrichi sa collection en y ajoutant d’autres massues. La seule différence qui résidait entre-elles était un simple détail. Les descriptions.  « Au nom du ciel » « Réserve personnelle de Kaori » ou encore des numéros désignant les volumes du manga ou ceux de l’animé.

Y aurait-il une massue arborant le nombre 36 ? Elle en doutait.

Elle prit sa préférée entre les mains, celle qui l’accompagnait chaque matin pour extirper Ryo de son sommeil. Une brise de nostalgie vint s’inviter en elle en ayant l’intuition qu’il n’y aurait plus ces situations cocasses. Un soupir de tristesse s’échappa malgré elle en ayant l’envie de pleurer.

 Ses mains se serrèrent de colère sur le manche de bois. Une onde de jalousie se diffusa aussi. Okuni. Cette obsession de cette femme la heurtait et devenait de plus en plus pesante, lancinante, obsédante. Mille et une questions s’entrechoquaient dans son crâne pour se heurter violemment sur le cœur. A quoi ressemblait-elle ? Cette femme devait être certainement très belle. C’était certain.  Mais qu’avait-elle de différents de toutes les autres pour qu’il soit autant perturbé ? Des sentiments ? La jalousie était un feu puissant, brûlant tout sur son passage. Elle la haïssait.

La nettoyeuse resta un long moment à contempler sa célèbre massue, puis elle la rangea avec soin et ferma la porte comme elle fermerait un tombeau.

Le tic-tac la rappela à l’ordre, elle ne devait pas tarder à se préparer. Le couloir qui menait entre autre, à la chambre de Ryo semblait s’être rétréci. Problème de vision ? La jeune nettoyeuse passa devant sa porte. Elle s’arrêta. Devant l’antre du nettoyeur, Kaori resta immobile, puis d’un geste hésitant,  toucha la poignée. Kaori n’avait qu’une envie : le rejoindre, fondre en lui. Dans quelques heures, elle irait au parc pour voir un Yakuza. Pas n’importe lequel, celui recherché par son partenaire, Eiji Ichiji. Cette réflexion la ravisa dans son envie. Ce fut d’un pas discret qu’elle reprit sa marche, emmenant dans son sillage l’aura du nettoyeur qui la guettait derrière le filtre de papier.

                                                 

Lorsque Kaori sortit de l’appartement, elle inspira l’oxygène avec force pour se donner du courage. L’air humide en raison de l’orage de la nuit passée octroya une fraicheur tonifiante, qui la fit grelotter. Sans perdre une minute, la nettoyeuse se dirigea vers la gare. Contrairement à son habitude, ce n’était pas pour consulter le tableau noir, mais pour prendre la ligne rouge en direction de l’arrondissement de Chiyoda (千代田区 )

Malgré l’heure d’affluence, elle ne fut pas perturbée par le monde qui s’engouffrait dans les wagons.  Elle semblait s’être dédoublée. Celle qui agissait et  celle qui observait ses propres agissements. Sa conscience n’était pas du tout tranquille, en ayant le cœur tiraillé à l’idée  de cacher son rendez-vous à Ryo. Elle mentait. Pourtant, à peine admettait-elle ce honteux ressenti, une vague de colère s’emparait d’elle en se remémorant les agissements de son partenaire. Lui aussi mentait  et pas qu’une fois. Il la trompait bien qu’ils ne soient pas ensemble. Nuit après nuit, il se noyait dans la chaleur des bras de femme et revenait au petit matin pour s’assoupir encore imprégné de leur parfum. Mais cette fois-ci c’était différent car cette ombre portait désormais un nom. La colère remonta en elle. La lave coula sur son cœur, brûlant  toute trace de culpabilité. Les cendres prenaient la forme de revanche, voir de vengeance. Au-delà de l’éruption sentimentale qui se déchainait dans son âme, elle affirmait qu’elle agissait ainsi pour comprendre cette fanfiction. Rien d’autre.

 

Durant le trajet, la nettoyeuse se laissa bercer par la cadence du métro, tout en réfléchissant à ce qu’elle allait dire, affirmer,  demander à Eiji. Elle devait cette fois-ci se montrer beaucoup plus incisive. Peut-être utiliserait-elle cette carte qu’elle semblait posséder. Il n’était pas indifférent, insensible à son égard.  Ainsi parviendrait-elle à attendrir son cœur pour qu’il divulgue des informations. Certes, il n’était qu’un simple homme de main, selon ses dires, mais elle était persuadée qu’il en savait davantage.  

Ce yakuza était différent.

Malgré la sensation affreuse de trahison, elle se persuadait d’un fait : Elle pouvait aider Ryo  empêtré dans son propre statut de nettoyeur numéro du Japon. Peut-être avait elle la possibilité de lui ouvrir une brèche afin qu’il s’y infiltre pour  stopper toute cette tourmente. Elle ne savait pas vraiment à quoi s’attendre dans ce rendez-vous avec le Yakuza, mais, elle souhaitait comprendre le tenant et les aboutissants.

Une fois arrivée à la station Ōtemachi (大手町 ), elle sortit des entrailles du métro et emprunta les escaliers. Durant son ascension, elle leva les yeux au ciel, il paraissait contenir l’eau qui ne demandait qu’à se déverser. Le mauvais temps pouvait perturber le déroulement de sa rencontre songea-t-elle avec inquiétude.  Avec un peu de chance,  la pluie patienterait le temps de cette séquence inédite.

Les touristes ne semblaient guère inquiétés par la météo capricieuse, ils affluaient de toute part pour admirer un pan d’histoire. L’appréhension de  rejoindre le Yakuza, l’influença en ne pressant pas le pas. Elle prit le temps d’observer cet édifice spécial que tout touriste devait admirer. A force de passer régulièrement prés de ce vestige du passé, elle n’y prêtait plus vraiment attention. Kaori traversa le pont pour s’approcher de la résidence officielle des empereurs japonais, le Kyûjô (宮城) .

 Entouré de sa douve, affluant de la célèbre rivière Kanda gawa (神田), le palais japonais semblait flotter dans les airs. Son apparence était d’ailleurs singulière. Sa parure blanche tranchait avec la noirceur de sa toiture,  ce contraste de couleur donnait l’effet manganesque.

Son attention fut attirée par un couple  arrêté non loin de là. La nettoyeuse se permit d’examiner le duo comme lui avait appris Ryo Saeba. En tant que nettoyeur, l’observation était une qualité essentielle voir vitale. L’homme, la trentaine, semblait absorbé  par les explications qu’il donnait à  la jeune fille qui l’accompagnait.  Cette dernière paraissait guère intéressée par le sujet. Ses bâillement discrets qu’elle tentait de dissimuler en étaient la preuve incontestée.  La nettoyeuse sourit en la voyant se ressaisir lorsque le japonais  redirigea son attention vers sa compagne d’un regard suspect.

_ Tu m’écoutes ?

La brune opina de la tête d’une manière excessive, pour lui prouver son vif intérêt quant aux détails architecturaux du Kyûjô 宮城

_ C’est parfait…Donc je disais …

Alliant la parole aux gestes, l’homme toute évidence passionné par l’histoire s’écria « Tu vois la forme des toits ? »  en pointant du doigt la toiture noire, en pentes douces légèrement courbés à ses extrémités. Le charisme de cet inconnu obligea  Kaori  à suivre du regard la main levée vers cette âme de pierre. Les gens apercevaient un toit arqué, lui voyait bien plus que cela, un trésor sacré. La jeune nettoyeuse écouta son explication avec grand intérêt.

_ C’est un détail d’architecture japonaise très important. Il est du style xieshan (入母屋   ), on l’appelle aussi  irimoya-zukuri入母屋

_ Iromoya ? Se demanda intérieurement Kaori honteuse de ne pas connaitre cet élément culturel.

Le regard noir de ce simple figurant se posa sur la nettoyeuse, comme-ci il avait perçu sa question silencieuse.  Il observa avec insistance les lecteurs et la nettoyeuse suspendus à ses lèvres.

_ L’ irimoya-zukuri入母屋 désigne en architecture japonaise un toit à quatre versants aux pentes réunies sur deux côtés opposés avec un pignon, expliqua-t-il avec une fougue communicative. « Mais,  l'angle des pentes est plus grand sur le pignon, le toit est alors appelé shikoro-buki (錣葺)  . As-tu saisi l’importance de ce lieu ? »

_ Hai はい !  Répondit-elle en hochant positivement de la tête, les yeux rivés sur le palais impérial.

Puis, elle le prit par le bras pour  l’inciter à partir  «  on y va maintenant ? »  Supplia-t-elle encore inconsciente du cadeau culturel qu’il lui offrait.

_ Mais attend ! Je n’ai pas fini !, je dois te parler kyûden dit-il en l’entrainant avec entrain un peu plus loin. La nettoyeuse entendit les soupirs d’exaspération de la jeune femme qui se laissa guider sans grande conviction. A cet instant, Kaori  se remémora de ses nombreuses discussions avec son frère  qu’elle trouvait à l’époque  ennuyeuses. Elle aurait aimé  murmurer à cette jeune fille  d’apprécier ces moments car il y mettait de toute évidence, son cœur dans son envie de lui apprendre l’histoire du Japon.

La mort d’Hideyuki l’avait fait basculer dans une autre vision du monde. Le regard  qu’elle portait sur la vie n’était plus du tout le même en ayant perdu un bout d’elle-même. Plus rien n’aurait la même saveur. Cette fêlure avait abimé son cœur.  Un peu bancal, un peu disloqué,  il pulsait dans la douleur mais doté d’une nouvelle ferveur, celle de vivre et de savourer chaque instant de bonheur.

 Il avait fallu qu’on lui arrache son frère pour  mesurer avec exactitude l’amplitude de l’affliction et de la valeur de l’être perdu. Les regrets des mots de trop, des silences inutiles, pesaient sur sa conscience. Cela en était lancinent. Dans ces moments de chagrin, elle était prête à tout donner pour obtenir quelques secondes pour leur dire, non lui hurler tout l’amour qu’elle lui portait    Elle le serrait dans ses bras avec force  une dernière fois avant d’être  séparé. Pas pour toujours. Elle se refusait cette idée. Elle le reverrait ailleurs, au paradis ou dans une autre vie  peu importe. Elle le retrouverait... C’était certain.  Malgré son absence apparente, Il était là. Kaori sentait sa présence invisible à veiller sur elle.  Elle entendait  les murmures inaudibles  d’Hideyuki qui lui ordonnait de persévérer dans les moments de difficulté et de patienter avec cet étrange nettoyeur japonais.

Ryo…                       

Un tremblement de cœur se déclara sans prévenir dans la terre de son corps. Le séisme se propagea dans sa chaire. L’idée de perdre l’homme qu’elle aimait la fit trembler de tout son âme. Le vide ressemblerait à de sombres abysses.  Le vertige la saisit à l’idée de devoir revivre cette douleur insupportable. La secousse serait meurtrière car elle en était persuadée, son cœur n’y survivrait pas. Elle souffla doucement pour évacuer cet amas d’angoisse inutile. Ryo Saeba était en vie. En se remémorant ce couple ordinaire qu’elle venait de croiser, l’envie de vivre ces séquences de vie banale la happa avec brutalité. La nettoyeuse aimerait elle aussi découvrir les secrets du Kyûjô  en  compagnie de Ryo.

 

 Ce héros de Tokyo  ne connaissait guère l’histoire, en n’ayant pas eu une véritable instruction. Il s’était juste adapté tel un caméléon à son retour au Japon. Ses dernières années défilèrent sous les yeux de Kaori à la vitesse de la lumière.  Ils avaient encore tant de choses à vivre au pays du soleil levant. Sa détermination s’effrita à chaque pas au point qu’elle s’arrêta à mi-chemin. Soudain, un nom lui revint en mémoire « Okuni ». Une nouvelle secousse la fit chavirer, emportant sa nostalgie, ses envies et son hésitation. La colère resurgit après la propagation des ondes.

 Dans un élan rageur, elle reprit sa route qui  l’emmenait dans un univers inconnu. L’atmosphère semblait lourde avec ce ciel  chargé de nuages provocants qui suppliaient à déverser leur acidité. Elle leur implorait d’attendre la fin de son entretien avec Eiji pour se répandre sur Tokyo. La nettoyeuse reprit sa route. Mais sa démarche semblait de nouveau ralentir tandis que les battements cardiaques  s’accélérer avec force au fur et à mesure qu’elle se rapprochait du point de rendez-vous.   Soudain,  son cœur interrompit sa rythmique inquiétante, ses jambes s’immobilisèrent lorsqu’elle aperçut son sourire, son regard trouble.   

Eiji Ichiji l’attendait.

 

Département de la Police métropolitaine de Tokyo

2 Chome-1-1 Kasumigaseki, Chiyoda City, Tokyo 100-8929,

10 :00

Le claquement de ses talons s’apparentait à un avertissement pour toutes personnes qui  croiseraient son chemin. La tête haute, café tenu dans une main aux ongles parfaitement  manucurés,  Saeko marchait avec détermination. La seule personne qui avait tenté de l’interpeler regretta amèrement en recevant  son regard meurtrier.  Mise en valeur par sa robe épousant ses formes à la perfection, le soupçon de provocation était  tempéré par sa veste de tailleur d’un grand couturier. Elle savait très bien doser les effets  auprès de la gente masculine.

Le lieutenant Nagomi semblait partir au combat, bien décidée de gagner cette partie se déroulant au Keishichō (警視庁) lieu historique et symbolique pour les autorités car c’est ici  que la police japonaise y était née. Cette fois-ci la séduction serait d’une toute autre nature pour Saeko car elle allait parler du Kabukichô !

Habituée à ces types d’entretien, elle ne redoutait d’aucune manière ses joutes verbales possédant elle-même une très bonne répartie. Durant ces échanges professionnels,  une excitation toute singulière apparaissait lorsqu’elle avançait ses  arguments pour contrecarrer son interlocuteur. Cette jubilation devait certainement venir de son côté dominateur voir manipulateur.

 Toutefois, ce matin elle devait adapter son comportement, les vides qui jalonnaient son analyse l’obligeaient à arrondir les angles, pour s’en sortir avec brio et protéger Ryo.  Beaucoup d’éléments se modifiaient depuis quelques temps, l’insécurité semblait s’installer sur Shinjuku dans le quartier du Kabukichô. Même elle, pourtant habituée au milieu avait du mal à saisir cet étrange tempo.

Après avoir capté un peu d’oxygène supplémentaire pour se préparer mentalement, elle toqua à la porte avec énergie.

« Entrez ! »

Rien qu’au ton employé, Saeko comprit que la discussion n’allait pas être de tout repos. Malgré sa crainte, elle afficha un visage serein, rehaussé par une allure confiante et franchit  le bureau du préfet de police.

Celui-ci était avachi sur son siège, tête incliné sur le côté calant ainsi le téléphone tandis que sa main gauche s’amusait avec la cuillère en plastique du distributeur. Il lui fit un mouvement de la tête pour l’inviter à venir s’assoir tandis qu’il termina sa conversation avec une irritation appuyée en raccrochant  le combiné avec brutalité. Il regarda le téléphone avec insistance comme pour y écouter une réponse silencieuse. Un soupir vint lui faire revenir à la réalité fanfictionnelle. Son regard se posa enfin sur sa fille d’un air contrarié. Les traits de son visage étaient tendus, le rictus de nervosité s’empara de sa bouche pour contenir ses dires. De toute évidence, il cherchait ses mots pour débuter cette conversation avec une tranquillité toute relative.

_ Du nouveau ? Lança-t-il sans le moindre préambule de politesse.

« Oui » Répondit-elle en posant son café sur le bureau. C’est d’un ton assuré qu’elle lui relata les faits. Heureusement que Ryo lui avait informé des dernières informations qu’il avait obtenues, suite à son entretien avec le tigre de Ginza. Il y avait tant de choses à dire sur cette fiction. L’alliance des deux familles, l’apparition du  protégé de Watanabe, dénommé Eiji qui se faisait remarquer.

_ En voilà une autre ! S’exclama le préfet stupéfait de cette nouvelle. Pourquoi diable ces deux familles se seraient alliées, cela est insensé ! S’exclama-t-il avec irritation.

_  Je ne fais que vous relater ce que nous avons en notre possession. De source sûre  indiqua le lieutenant Nagomi.

_ Eiji Ichiji…? Il est fiché ce type ? Questionna le supérieur, les yeux braqués sur la jeune femme.

_  Il a effectué un séjour en prison après une descente policière pour des jeux clandestins...Mais depuis, plus rien. Répliqua Saeko

L’homme soupira longuement tout en s’affaissant dans son siège de cuir. A la vue de son père aussi soucieux, Saeko se sentit perturbée car il était rare de le voir ainsi. Il passa sa main charnue dans ses cheveux avec nervosité puis, il prit  quelques feuilles et le tendit à la jeune femme.

_ Lisez ! …Cela pourra certainement vous servir à aiguiller vos recherches. dit-il en les lui tendant.

Curieuse, Saeko le lui prit et observa tout de suite le tampon faisant office  de signature. « Celui nous est parvenu cette nuit «  ajouta-t-il  en reprenant son jeu avec sa cuillère de plastique.

Saeko Nagomi se mit à lire les deux documents officiels.

 

Tic-tac

Tic-tac

Tic-tac

Ce fut le seul son qui rythma ces instants suspendus dans le temps. Elle ne put réprimander une expression de surprise en terminant sa lecture. Elle leva les yeux vers son père : Deux faits majeurs étaient à retenir. Une provenait d’Osaka, l’autre des USA.

_ Le premier lieutenant Masaru Takumi a été assassiné à Osaka. Décréta Saeko troublée par cette information très importante.

Il opina de la tête « Oui...Il y a quelques heures…Vous savez ce que cela veut dire ? »

_  Watanabe va devoir trouver un nouvel wakagashira et tout porte à croire, que ce sera ce fameux Eiji Ichiji qui deviendra le premier lieutenant de la famille Yamaguchi-gumi , assura Saeko

« Watanabe et Nishiguchi …Ces deux oyabuns »  murmura le préfet pour lui même   excédé par cette histoire digne d’un roman japonais. « Il manquait plus que ça ! »

 _ Oui cette alliance est troublante. De plus d’après ce document officiel provenant de New-York, des mouvements anormaux sont aussi  à souligner. Indiqua Saeko en analysant cette deuxième donnée

_ Certains yakuzas fichés sur notre sol  sont partis pour les usa et d’autres quittent Tokyo pour rejoindre Osaka,  expliqua Saeko aux lecteurs suivant cette histoire de Yakuza.

Le préfet de police grimaça à l’attente de l’information retranscrite par sa fille

_ Cela ne sent pas bon!

Saeko ne pouvait qu’acquiescer. L’histoire la dépassait.

_  La femme du kabuki ? A-t-elle dit quelque chose par rapport à ses clients, son agresseur ? Il semblait venir d’Osaka non ?  Questionna le supérieur.

_ Non rien. Pas un mot, avoua Saeko avec agacement en songeant à cette femme qui lui avait limite ri au nez à l’écoute de ses questions. Pourtant, elle ne voulait que l’aider pour trouver le responsable de son agression et qu’il paie cher pour ce qu’il avait osé faire.

La réponse ne plut guère au préfet qui expira longuement avant de reprendre la parole d’une manière beaucoup plus tranchante avec elle.

_ Lieutenant Nagomi la situation dégénère nous avons désormais quatre morts sur les bras, un incendie ! Le tout en quelques jours ! Il faut que cela cesse rapidement !

Elle n’apprécia pas la remarque de son supérieur  en sachant qu’elle avait mis tout Tokyo sur le pied d’œuvre. Ayant reçu ces nouvelles données, elle comprit qu’elle devait élargir son champs d’action en contactant les autorités d’Osaka. « Je fais le nécessaire pour avancer dans ce dossier »

_ Pas assez vite. On m’appelle tout les jours  De même que les autorités américaines ! Sachez le lieutenant ! Ils voient d’un très mauvais œil cette migration sur leur sol ! Pesta le préfet en tapant du poing sur son bureau encombré de dossier.

Nullement impressionnée par ce geste de colère, Saeko replaça sa mèche rebelle derrière l’oreille avant de lui rétorquer avec aplomb.

 

_ Je trouve cela déplacé  que les autorités américaines  vous contactent alors que nous savons pertinemment que la  loi  vient d’être promulguée  et qu’elle a été justement  faite en partie pour rassurer les États-Unis !  

_ Lieutenant Nogami ! Veuillez garder vos analyses personnelles pour vous ! S’écria le préfet en remuant un dossier débordant de feuilles pour évacuer sa nervosité.

_ Nous  avançons...Peut-être pas à la vitesse souhaitée mais ils doivent prendre en considération les répercussions que cette loi a actuellement sur le milieu. Affirma le lieutenant bien décidée à calmer l’impatience des lecteurs.

Le préfet de police ne put qu’approuver les dires de sa fille. Avec cette loi, l’équilibre avec la police avait été rompu, la méfiance était de mise. Cela pouvait sembler invraisemblable mais ils étaient au Japon. Pays des contradictions. Cette pression internationale avait fracturé leur système qui était efficace sous certains aspects mais terriblement immoral par d’autres côtés.

Saeko fut peinée par l’attitude son père submergée d’angoisse. La pression qu’il avait sur ses épaules demeurait terrible. Elle le savait. Pourtant, elle ne put s’empêcher de lancer une dernière fléchette pour s’assurer d’avoir l’ensemble des faits. Le travail restait le travail au-delà du lien familial.

_ Le Jiyūtō le parti libéral du pays doit également vous mettre la pression n’est-ce pas ? Vu le scandale qui a éclaboussé son parti adversaire, il doit profiter de l’occasion pour savoir si il y est mêlé. Après tout, la loi a été également créée à cause de ces arrangements politiques avec les yakuzas.

_ Saeko ! S’écria son père piqué au vif. Oubliant les distanciations  personnelles. Elle dépassait les limites. Il détestait par-dessus tout aller dans les chemins hasardeux de la politique.

_ Je me trompe ? Insista la jeune femme,  en affichant un sourire victorieux.

Face à la ténacité de sa fille, il ne savait pas s’il devait en être fier ou en colère. Il  soupira. La cuillère qui lui servait de défouloir se brisa en deux. Il lui sourit pour enterrer son once de colère et la barrière professionnelle.

_  Tu as vu juste. Pour toutes ces raisons, je veux le fin mot de cette fanfiction Saeko. Nous avons une pression politique et par-dessus le marché   les autorités américaines ont les yeux braqués sur nous ! Tu as carte blanche !  En temps normal le nettoyage se fait rapidement ! Y aurait-il un problème ?

_ Non ! Répondit-elle pour clôturer cet entretien sans devoir parler à de mi-mot de Ryo. Elle reprit son café refroidi et se leva. Saeko prit congé auprès de son père sans perdre une minute. Elle devait prévenir le nettoyeur japonais . Ce mouvement de Yakuzas paraissait surprenant.

 Une action semblait se dessiner à 501,9 km d’ici. Le scepticisme s’empara d’elle en émettant l’idée que Ryo se déplace jusqu’à Osaka. Ce n’était pas vraiment son territoire bien qu’il soit le nettoyeur numéro un du Japon. Ce fut avec fébrilité que la jeune femme s’enferma dans son bureau pour appeler le japonais.   

Après trois sonneries, la voix de Ryo se fit entendre. 

_ Je veux te voir Ryo, au plus vite ! Je vais avoir besoin de toi ! Déclara-t-elle sans préambule. « Je réglerai mes dettes » enchaîna-t-elle bien consciente que cette fois-ci elle devrait agir avec davantage de finesse

Le ricanement du nettoyeur lui confirma sa crainte de ne pas être prise au sérieux.

_ A d’autre ! Cela ne prend plus Saeko ! S’écria Ryo d’un ton rempli de reproche.

_ Ryo ! Je suis sérieuse. L’heure est grave tu sais...Je suis en mauvaise posture. Susurra-t-elle d’un ton implorant.

_ Manipulatrice ! N’emplois pas ce ton là, avec moi ! Tu dis cela pour m’attendrir !  Assena le nettoyeur bien décidé à ce qu’elle honore ses dettes.

Levant les yeux au ciel, Saeko ne savait pas ce qui l’agaçait le plus à cet instant. Ce jeu qui durait depuis des années, ou l’entêtement du nettoyeur à persévérer en sachant que l’unique fois où elle était prête à coucher avec lui, il s’était volatilisé, la laissant seule dans la chambre d’hôtel. Petit joueur.

_   J’ai envie de te parler . Rajouta-t-elle d’un ton inhabituel, comme un code  secret pour lui faire comprendre que les téléphones avaient des oreilles. «  Alors ! On peut se voir ?  Insista-t-elle d’une voix toujours aussi douce.

Un silence se fit entendre. Le nettoyeur comprit

_ Où cela ? Questionna le nettoyeur intrigué.

_ Chez moi ? Proposa-t-elle, sourire aux lèvres, bien décidée à le pousser dans ses derniers retranchements dans ce petit jeu amical.

Malgré la distance, elle percevait les réflexions du nettoyeur, déjà en bien mauvaise posture vis-à-vis de Kaori. Le cas d’Okuni le poussait à rester raisonnable.

Le nettoyeur soupira.

_ Non…au port !

_ Dans la voiture ? C’est entendu ! Insista-t-elle en se mordillant la lèvre inférieure bien consciente qu’elle jouait avec le feu des sous-entendus.

_ Tsss ! A ce soir ! 19 heures ! Conclut-il en raccrochant

 

                                                                         ***            

Hôpital Seibo  

2 Chome-5-1 Nakaochiai  

Shinjuku- Tokyo.  

Arrivé sur le parking depuis dix minutes, il  observait les vas et vient des voitures, tout en levant de temps en temps les yeux vers la fenêtre de la chambre d’Okuni. Il l’avait mémorisée.  L’envie de fumer une cigarette l’avait obligé à sortir de son Austin rouge, 

Adossé au véhicule, le nettoyeur prenait le temps nécessaire pour la consommer. Il la savourait à chaque bouffée en laissant pénétrer la fumée dans son organisme avec une lenteur démesurée. Une sensation d’humidité le fit lever les yeux au ciel. Le papier gris qui recouvrait la ville semblait compact et menaçant. Le temps paraissait sinistre aujourd’hui à l’image de son réveil sans saveur acidulée. Ce matin, Kaori n’était pas venue le réveiller comme à son habitude. Attentif, il avait perçu son agitation, son attente nocturne. Son besoin d’elle l’avait poussé, lui aussi à hésiter  durant cette nuit. Il avait envie….Envie d’elle, envie de  lui confier ce que son cœur s’interdisait à prononcer. Son Amour, sa torture, ses doutes  mais aussi sa culpabilité.

 Une étrange froideur s’était diffusée durant ces dernières heures dans leur appartement, imprégnant les murs. Désormais ils étaient imbibés de ces tensions oppressantes, les dimensions de la pièce en semblaient différentes. Pouvait-il lui en vouloir ? Non, il en était responsable.

Il songea à ce réveil étrange.

Une once de tiédeur s’était malgré tout ressentie, lorsqu’il avait entendu ses pas s’arrêter devant sa porte.  Comment aurait-il réagi si elle avait osé franchir la cloison de papier?  En temps normal,  des mots assassins auraient résonné dans la chambre pour réveiller sa colère et  faire apparaitre sa massue préférée. Ce matin, il n’en n’avait pas la force tant  des sentiments énigmatiques le secouaient.  Même si il ne se l’avouait pas, le nettoyeur avait besoin de réconfort et de tendresse Son corps  lui réclamait des baisers et des caresses. Malgré son statut d’étalon de Shinjuku, il n’en demeurait pas moins un être pétri de sentiments.

Tic-tac

Tic-tac

Tic-tac

Ce fut la seule voix  familière qui lui adressa la parole durant cette matinée particulière. Caché sous son drap, il peinait à trouver le sommeil repassant en boucle ces derniers chapitres. Des questions se bousculaient dans son esprit l’amenant dans un néant indescriptible. Un effleurement à peine perceptible vient lui caresser les cheveux.  Il le ressentit comme un frôlement de réconfort. A son contact, il se releva tout en percevant  le claquement de la porte. Il avait du rêver songea-t-il tout en regardant par automatisme, l’heure d’un air décontenancé.

9 :  00

Fronçant des sourcils, Ryo se demandait où Kaori partait en sachant qu’elle ne devait plus se rendre devant le tableau noir. Elle devait certainement se rendre au  Cat’s émit-il en se relevant pour se placer prés de la fenêtre. Il l’observa marcher et s’éloigner loin de lui. A la vue de la distance qui se creusait entre elle et lui, son cœur s’essora avec violence.  A cet instant précis, il avait envie d’ hurler  son prénom pour la faire revenir, tant il se sentait seul. En descendant dans la cuisine, il fut encore plus désorienté en découvrant qu’elle  lui avait préparé son petit déjeuner, malgré le mal qu’il lui avait fait.

Il ne la méritait pas.

Ce fut un constat aussi tranchant et douloureux qu’un shuriken  se logeant dans sa gorge. Son souffle en fut coupé tant  le coup était violent.

                                            

Ce fait lancinant le poursuivait et le ramena à la réalité dessinée.

Bien conscient de la douleur qu’il lui faisait depuis des années, il se retrouvait  dans une situation des plus délicates. Ses yeux se levèrent une nouvelle fois vers la fenêtre de l’hôpital  avec un  maigre espoir.  La déception se dessina sur son visage, en constatant que rien n’avait changé au  décor ni  au script de l’histoire de Sugar.

Son cœur était tiraillé, prisonnier en sachant qu’affliger la souffrance était bien la dernière chose qu’il souhaitait. Kaori, Okuni  par sa faute.  Il passa avec nervosité la main dans ses cheveux d’ébène pour mieux effacer ses pensées qui lui broyait l’esprit.

 

Maintenant, il était là,  hésitant quant à ce qu’il s’apprêtait à accomplir. Sa simple présence, ici à l’hôpital  était une preuve de ses sentiments ambigües pour cette femme.  Il allait voir Okuni pour se rassurer mais aussi pour lui apporter son soutien et son aide. Jamais il ne pourrait la laisser naviguer en eaux troubles au vu de ce qu’il savait de son parcours. Responsable de la destruction de son dernier recours pour obtenir une vie normale, le nettoyeur devait l’aider et le mieux qu’il pouvait pour la faire sortir de ce monde  sordide. Il connaissait trop bien les névroses, les fêlures que cela généraient pour ignorer la situation de la condamnée.

Soupirant discrètement pour évacuer l’amas de tension qui s’accumulait dans son cœur, il écrasa son mégot pour  gommer sa nervosité mais constata avec agacement que sa cigarette ne lui avait fait aucun effet.

Malgré ses doutes, malgré sa peur non avouée,  c’est avec sa nonchalance habituelle, la démarche typique d’un Yakuza (やくざ), que Ryo  franchit le hall. Il s’assura bien entendu  qu’aucune aura meurtrière ne rodait aux alentours.

L’étalon de Shinjuku n’avait plus aussi fier allure, en éprouvant de l’embarras  à l’idée de rendre visite à une femme en détresse.  Cette nuit lui avait été difficile en ayant ce mécanisme destructeur d’apposer le visage de Kaori sur celui d’Okuni. L’épuisement avait eu raison de lui. A force d’avoir joué avec le feu, de toute évidence il s’était brûlé. Cette image paraissait bien indécente  au vu de l’incendie  du  Kabuki et pourtant ! Il avait joué comme Eiji, mais pas avec des cartes mais avec une  femme.

Les débuts  de la partie s’étaient déroulés comme il avait l’habitude  d’effectuer auprès des femmes sans visage qu’il fréquentait au Kabukichô. Il adorait ces parties d’Hanafuda revisitées. Son appétit  s’était plus que renforcé en voyant la résistance de la créatrice du Kabuki. Le jeu lui était alors apparu plus complexe. Le jeu avait pris des  proportions de toute autre nature avec cette étrange créature. La réplique ne semblait plus aussi rodée, les dialogues préparés ne lui faisaient aucun effet.

Il avait du redoubler d’ingéniosité pour éveiller cette petite flamme de réel intérêt  dans les yeux de la tenancière.  Peut-être s’agissait-il d’une fierté démesurée, mais son besoin de plaire l’avait mené à sa perte en le poussant sur l’échafaud des condamnés. Lui…Ryo Saeba. Le pire était certainement le fait qu’il ne se rende pas compte de l’évolution de la partie qui lui fit éprouver des sentiments. Erreur de débutant.

Lorsque le nettoyeur  arriva devant la chambre de la jeune femme, il constata que la porte était entrouverte, deux  voix féminines s’en y échappaient. Bien entendu, il reconnut tout de suite celle de la tenancière mais l’autre lui était étrangère. La discussion semblait agitée. Après quelques instants d’hésitation, il s’avança et regarda à travers la fente de la porte. Une femme assez corpulente lui faisait le dos. Son regard se précipita sur l’objet de ses pensées : Okuni, debout, penchée sur la table, afférée à ranger  ses affaires dans son sac avec fébrilité.  Par respect, le nettoyeur émit trois coups sur la porte, pour prévenir de son arrivée. En percevant sa présence, Okuni  stoppa son rangement et parut décontenancée.

L’infirmière demanda par un regard l’accord de la jeune femme  quant à la présence de ce nouveau visiteur. Okuni acquiesça de la tête, mais son visage trahissait son agacement à l’égard de cette femme.

 _ Et bien monsieur, peut-être lui entendrez-vous raison !  S’écria-t-elle en posant les mains sur les hanches comme pour donner davantage de poids à ses dires.

Etonné de l’accueil, le nettoyeur cherchait à comprendre en posant un regard interrogateur envers l’infirmière.

_ Elle souhaite partir !

Entêtée, Okuni lança un regard assassin en direction de l’infirmière.

_ C’est mon droit !  Je veux partir… Maintenant ! Se défendit-elle en tapant du pied et reprit  son rangement tant bien que mal. Dans la précipitation, elle fit  tomber  la moitié  de ses vêtements par terre en raison des blessures qui lui paralysaient les mouvements

_ Vous tenez à peine debout mademoiselle ! Ce n’est pas du tout raisonnable… Rajouta l’infirmière dans un soupir d’exaspération.

Le regard d’Okuni devenait animal, sauvage.

_ Donnez-moi cette décharge que je la signe ! Lui ordonna-t-elle en ramassant ses affaires tout en refaisant tomber la moitié.

L’infirmière soupira devant une telle obstination et lança un regard suppliant au nettoyeur. Elle battit en retraite en secouant légèrement la tête. Le nettoyeur paraissait hésitant en l’observant à s’agiter ainsi. Le contraste était saisissant entre sa dernière image d’elle et de la voir déjà prête à tout déchirer.  « Salut » lui adressa le nettoyeur en toute simplicité.  

Se rendant compte de son impolitesse, elle s’interrompit  et lui accorda un sourire. « Salut » répondit-elle avec la même intonation.  Aussi confus l’un que l’autre, les deux personnages cherchaient leur place respective, ici dans ce décor aseptisé loin de l’univers du Kabuki (歌舞 )

Bien consciente de la mine stupéfaite du nettoyeur, Okuni perdit en assurance mais bien décidée à partir loin d’ici.

_ Tu as l’air d’aller beaucoup mieux, décréta-t-il avec amusement, en la voyant de nouveau  s’activer avec rapidité. Il n’avait pas trouvé de meilleure introduction pour lui montrer son  soulagement de la voir vivante. Ce fut une petite bouffée d’oxygène qui lui fait l’effet d’une douce caresse. Loin d’être totalement apaisé, il était néanmoins rassuré.

_ Je vais mieux, confirma-t- elle en riant doucement  « il faut que je parte » Se justifia Okuni en tentant d’insérer son magazine préféré dans son sac prêt  à exploser.  « Tout ira bien » murmura-t-elle à  plusieurs reprises pour mieux s’en convaincre.  Ses gestes étaient brusques, saccadés, démontrant qu’elle perdait le contrôle de la réalité. Voulant stopper ce dérapage comportemental, il apposa sa main sur la sienne pour la calmer.

_ Ne me touche pas Ryo ! Ordonna-t-elle.

 Son visage s’était totalement fermé, plus aucune expression de vie ne transparaissait. En remarquant l’absence de lumière dans ses yeux, le nettoyeur eut la confirmation qu’elle était dans un état secondaire.

_ Excuse-moi, lui adressa-t-il comprenant  son reflexe de protection.

« On peut tout de même discuter un peu non ? » Lui proposa-t-il comme une invitation à temporiser. Il devait la calmer.

L’examinant du coin d’œil, Okuni fit une inspection rapide du nettoyeur. Il semblait égal à lui-même, venu les mains dans les poches.  Elle préférait le voir ainsi plutôt qu’accompagné de ces présents ordinaires tel qu’un bouquet ou tout autre symbole formaté. Il était brut mais authentique. La tension descendit aussitôt à cette constatation : elle l’avait véritablement reconnu. Son soupir fut sa réponse. Elle partit s’assoir tant bien que mal sur son lit. Chaque mouvement lui semblait pénible, la douleur dans les cotes donnait cette sensation de perforation.  A chaque inspiration, ses poumons semblaient  s’enflammer. Mais comment  s’empêcher de respirer ? Elle vivait en apnée depuis une éternité.

Ryo l’examinait  tout en lui renvoyant une attitude paisible. Il cherchait ses mots pour  comprendre sa soudaine volonté de partir  et de parler du sujet redouté, mais la culpabilité le paralysait.

_  Okuni, pour le kabuki...

_ Je suis au courant Ryo,  coupa la tenancière, abrégeant ainsi sa souffrance. « Junko m’a tout raconté…Il ne reste rien.  »

_ Je suis désolé

_ Tu n’y es pour rien….Cela faisait parti des risques de t’accepter dans mon établissement, décréta-t-elle avec froideur.

_ Je retrouverai  le responsable  mais pour cela ..

_ Je ne dirai rien Ryo !  interrompit la tenancière, comprenant aussi le but de sa venue.

_ Je ne te demande rien Okuni, tiqua Ryo, appréciant moyennement la position de la jeune femme et sa manière de l’avoir coupé dans son explication.

_ Je sais mais je préfère te devancer sur tes intentions ! Précisa Okuni avec fermeté. « Daisuke est venu » Rajouta-t-elle, les yeux rivés aux pétales rougeâtres.

Les yeux du nettoyeur se dirigèrent vers la table où trônait un bouquet de coquelicots.

_  Je veux rentrer chez moi Ryo, murmura Okuni dans un souffle douloureux.

_ Tu veux le fuir  ce serait plus exact non ? précisa le nettoyeur soucieux de cette visite mais comprenant son envie de partir. Mal à l’aise, il savait que cette relation avec ce yakuza l’avait détruite, mais ne se permettait pas de juger.

_Peut-être ! Admit- elle en contrôlant cette montée acide qui ne demandait qu’à jaillir  « Je n’aime pas cette cellule blanche, je  n’apprécie pas les regards des infirmières. Je suis persuadée qu’elles sont de mèche avec la police » expliqua-t-elle, dotée d’un sourire gêné pour désamorcer la tension naissante.

Le visage du nettoyeur se dérida à l’écoute de sa confidence «  Ne voit pas le mal partout  tu es à l’hôpital, pas en prison Okuni ! Tu n’as rien à craindre ici. »

_ Je sais que des ordres ont été donnés par le lieutenant Nogami pour qu’on me surveille. Je ne suis pas une idiote, affirma la tenancière avec assurance.

_ Je n’ai jamais insinué cela…Mais le lieutenant Nogami est quelqu’un fiable. Tu ne dois avoir  aucune crainte avec elle.

Le haussement des épaules de la jeune femme trahit ses doutes quant aux affirmations du nettoyeur. « Si tu le dis » se contenta-t-elle de dire, d’un air peu convaincue.

_ Comment vas-tu faire ? Tu sais à peine marcher,  demanda le nettoyeur tracassé à l’idée de son départ précipité.

_ Junko m’aidera,  ne t’inquiète pas, j’ai tout organisé à ce niveau là, expliqua Okuni.

_ Ton agresseur court toujours …Tu ne peux pas rester sans protection, rajouta le nettoyeur avec un regard perçant.

_ Je suppose que tu prendras les dispositions nécessaires, argumenta-elle en laissant jouer ses doigts sur le drap de coton. «  J’étouffe ici…Tu peux le comprendre non ? »Demanda-t-elle en avançant sa dernière carte.

Le nettoyeur opina de la tête.

_ C’est vrai ce qui est dit Ryo…Tu t’es séparé de ta partenaire pour former un nouveau duo ? Tu as conclu une alliance avec des Yakuzas ? Questionna-t-elle  avec inquiétude, comme-ci ce fait lui était revenu soudainement en mémoire.

_ Je ne dirai rien Okuni , rétorqua le nettoyeur lui rendant la pareille à son mutisme.

_ Bien joué ! S’exclama-t- elle, appréciant la tacle que le nettoyeur lui avait envoyé.  Sans le regarder une seule fois, elle lui adressa « Ryo...Peux-tu me raccompagner chez moi s’il te plait ? »

_ Entendu…Murmura-t-il sans grande conviction mais décidé à respecter sa volonté.

 

Ce fut dans une concentration absolue qu’Okuni gomma les traces de sa présence dans cette chambre impersonnelle. Une fois sa mission terminée, elle décida enfin à considérer Ryo, resté jusqu’alors  silencieux. Malgré sa bonne volonté, la jeune femme eut du mal à prendre son sac car les brûlures lui tiraillaient la peau. Les traces de douleur sur son visage incitèrent  le nettoyeur  à l’aider. Mais, d’un mouvement brusque, elle l’en empêcha et lui lança un regard sévère. « Je sais me débrouiller toute seule ! » informa-t-elle bien décidée à lui démontrer ses dires. Elle retira  des mains du nettoyeur, la sangle de son sac d’un mouvement sec.  Ryo ne put réprimer un soupir d’exaspération devant sa brusquerie inutile. Le nettoyeur décocha un dernier regard dans la pièce et s’accrocha au bouquet. Le contraste rouge et blanc paraissait saisissant voir provocant.

_ Tu ne le prends pas ?

Se retournant à sa question, Okuni eut un mouvement d’hésitation puis revint prés du présent du yakuza. Son regard se radoucit en apposant son ongle sur le pétale d’un coquelicot.

_  Sais-tu comment les coquelicots tiennent en bouquet ?

Le nettoyeur répondit négativement de la tête

_ On brûle ses racines, sa tige, chuchota-t-elle en fronçant des sourcils face à cette torture végétale. «  La place d’un coquelicot est dans un champs, pas emprisonné dans un vase pour la satisfaction d’un être humain » Affirma-t-elle avec difficulté. La moue douloureuse qui s’empara de ses lèvres blessées démontra son émotion face à ses propres propos. Le nettoyeur comprit l’allusion. La situation de la tenancière restait plus que précaire en demeurant prisonnière de ce monde sordide à cause de son amour pour un Yakuza.

_ Okuni...Je te promets qu’on trouvera une solution. Tout s’arrangera, rassura Ryo tant bien que mal, embarrassé d’être en parti responsable de sa tristesse.

Okuni opina de la tête.  « Tout ira bien» répéta-t-elle encore une fois pour donner consistance à ses dires.

Contre toute attente et avec difficulté, elle prit le bouquet et le déposa prés de la fenêtre pour qu’il puisse bénéficier d’un peu de lumière. Après quelques instants à contempler  avec affection les fleurs sacrifiées, elle se dirigea vers la sortie. «  Les coquelicots ne tiendraient pas durant le trajet ! Inutile de leur affliger une torture  supplémentaire. »

Le nettoyeur regarda quelques secondes ce feux d’artifice végétal rougeâtre, il ne savait pas exactement ce qu’il y cherchait, peut-être une réponse.

Après avoir  bataillé  à coup d’esclandres, le personnel se résigna devant sa hargne, Okuni put sortir. Resté en retrait durant la confrontation, le nettoyeur fut soulagé de s’échapper du bâtiment sans se faire trop remarqué. Ils avaient pris  une sortie secondaire pour éviter d’être aperçu et s’engouffrèrent dans la voiture sans tarder.

_ Peux-tu me passer  ton adresse ? Demanda le nettoyeur en démarrant la voiture. A  l’entente de la question, Okuni écarquilla les yeux devant ce fait incongru.  Liés d’une manière des plus intimes, il ne  connaissait pas ces détails pourtant essentiels de sa vie.

_  Le quartier Azabu (麻布)  Chrome, chuchota-t-elle comme ayant peur d’être entendue. « Minato-ku 1-17-9 Annex Higashiazabu »

_ C’est un coin tranquille, déclara-t-il d’une manière admirative.

_ J’ai travaillé pour cela ! Se contenta-t-elle de lui dire.

Ryo approuva de la tête.

 

Le trajet se fit dans un calme surprenant tant la confusion  les imprégnait. Ils n’étaient plus au Kabukichô étreignant leurs corps  avec passion pour soigner leur âme et oublier un temps soit peu leur fardeau.  

Ici, il n y avait plus le Hanamichi ,  cet élément du Kabuki  dissimulant par son décor magnifique  la dérangeante vérité.  Il paraissait s’être déchiré en étant ainsi  exposé à la réalité. La  sensation était inédite  vue les circonstances  de leur relation. Etre amants, mais ne se connaitre que par intermittence, lovés dans un théâtre japonais. Cette projection au devant de la scène  était brutale, les obligeant à analyser le nouveau visage du Kabuki. Les dialogues, les répliques restaient à être écrites, ainsi que les danses rythmant ce théâtre que constituait  la  vie.

 Lançant de temps en temps un coup d’œil furtif en direction de la tenancière, Ryo fut ému de la voir dans une telle posture.  Sac posé sur ses genoux, elle l’enserrait  de ses bras avec force comme elle s’accrocherait à un rocher  pour ne pas sombrer. Instinct de survie.  Au-delà d’un simple accessoire, il était devenu une cuirasse dans laquelle ses doigts s’enfoncer pour contenir son angoisse.

A sa vue, elle n’était plus la femme séduisante et conquérante mais  semblait être redevenue une petite fille livrée à elle-même, perdue dans les rue de Tokyo, à la recherche d’une faille dans le décor pour sortir de ce cauchemar japonais.

Okuni avait raison. Contrairement à elle qui était tombé amoureuse d’un homme peu fréquentable,  Ryo avait eu de la chance en rencontrant Kaori Makimura. Elle avait été sa bouffée d’oxygène. Elle lui avait permis de s’extraire de son océan de noirceur et voir l’avenir sous un angle meilleur. Mais elle ?  Qui la sortirait des couleurs sombres dans lesquelles elle était emprisonnée ? Elle possédait son Kabuki  qu’elle avait peint avec application  de ses couleurs préférées mais aujourd’hui il était parti en fumée. Il se sentit ingrat et égoïste.

Il n’apercevait pas son visage, légèrement décliné vers la fenêtre, une mèche de cheveux  recouvrait sa joue devenue une barrière symbolique entre elle et lui.  Pourtant, il avait du réfléchir trop fort en percevant  sa voix  retentir et happer l’attention des lecteurs.

 «Fais attention Ryo ! »

 

_ Comment cela ? Soit plus explicite… Rajouta le nettoyeur en se préparant mentalement à ce qu’Okuni allait lui annoncer.

Okuni haussa les épaules. « Ne perd pas ta dernière chance  pour finir ce manga avec un happy-end » lança-t-elle d’un ton neutre, absorbée par l’observation de l’univers tokyoïte qui défilait à vive allure sous une pluie diluvienne. Chaque goutte s’abattant sur la vitre  délayait  le décor comme de l’eau qu’on déversait sur une feuille de papier. Les dessins disparaissaient. Les traits devenaient imprécis, les bâtiments et la nature devenaient troubles, sans contour.

_ Ne t’inquiète pas, je sais ce que je fais ! Affirma Ryo avec assurance, les yeux rivés sur la route.

_ Je n’en suis pas aussi sûre, tu es fébrile, répliqua-t-elle d’une voix atone.

_ Etre fébrile ne veut pas dire que j’agis sans prudence, se défendit Ryo, perturbé par l’analyse soudaine et affirmée qu’elle était en train d’effectuer.

En une fraction de seconde  il effaça son hésitation et son aura pour gommer toute trace de son trouble. Aucune fissure. L’air se raréfia dans l’habitacle rouge vif.

_ Hum…débuta-t-elle  laissant ses paroles prendre vie, avant de les laisser s’échapper comme  des bulles d’oxygène remontant à la surface de l’eau agitée.

_ « Tu es surtout perdu dans tes sentiments Ryo. Ce n’est pas très prudent d’écarter ta moitié du scénario. » Décréta-t-elle toujours concentrée par le décor qui se redessinait.

Ses paroles atteignirent la  poitrine  du nettoyeur  comme une vague s’engouffrant avec violence,  dans son organisme. Il ressentit la sensation périlleuse qu’elle l’avait immergée sans l’ombre d’une hésitation. Nette et précise.  Il avait perdu toute trace d’oxygène dans ses poumons. Il s’était noyé.

Son intuition ne l’avait pas trompé lorsqu’elle avait pris la parole. Ce picotement spécifique au cœur avait prévenu le nettoyeur de son intrusion invisible: Elle s’était insérée en  lui, en ce creux vide sans fond, ses sombres abysses  et y analysait son mystérieux écho.

Ryo accusa la vague sans broncher. Pas même un battement de cil ne vint le trahir. Quelques secondes s’écoulèrent avant qu’il ose de nouveau  lancer un coup d’œil rapide sur ce personnage singulier. Immobile, le visage  sans l’ombre d’une expression telle une poupée de cire, elle ne paraissait pas humaine. Une étrange envie tactile lui saisit la main, en éprouvant le besoin de la toucher pour s’assurer qu’elle était bien réelle. Ayant pris le soin d’effacer son aura elle aussi, Okuni contrôlait ses ressentis et les battements de son cœur  à la perfection. Au kabuki,  n’était-elle pas la reine des illusions ? 

Le nettoyeur retrouva la parole.

_  Qu’est-ce qui te fait dire cela Okuni ?  Demanda-t-il d’une voix qui se voulait enjouée.

_ Je le sais. C’est tout, répondit-elle en se  décidant enfin à l’observer. Son regard plongea en lui, à la recherche de ces vides séquentiels jalonnant la personnalité du nettoyeur.  Elle pêchait dans le tréfonds de son cœur le moindre de ses frissons, la moindre once de fragilité cachée.

 

Concentré sur la route, le nettoyeur fit en sorte de ne plus sentir le poids de son regard  absorbant. « Je t’en veux un peu » avoua-t-elle sans aucune transition dans cette conversation décousue. Décontenancé par son aveu abrupt, il dévia un peu de la route, ce fut infime, imperceptible, mais suffisant pour lui faire comprendre que cet être parvenait à le déstabiliser en toute tranquillité.

_ Je suis désolé Okuni…Sincèrement désolé de t’avoir mêlée dans cette fanfiction.  Ce n’était pas du tout mon intention.

_ Je sais ! rétorqua-t-elle en reprenant sa contemplation de l’extérieur qui apparaissait maintenant sans frontière. « J’avais besoin de te le dire » se justifia-t-elle en laissant de nouveau sa mèche de cheveux retomber sur son visage comme une parenthèse qui se refermait sur cette séquence de l’histoire.

_ Tu as bien fait.

Le silence s’infiltra de nouveau dans la voiture après cet épisode qui semblait provenir d’un autre univers. Pourtant, ils étaient bien à Tokyo, traversant  l’arrondissement de Shinkuku pour se diriger vers l’arrondissement de Minato ()

Ryo Saeba connaissait son décor par cœur. Aucune route, aucun immeuble ne lui était inconnu, ayant enregistré dans son esprit son territoire attitré.  Or, en conduisant vers le quartier d’Azabu   il avait cette sensation de sortir de la page de son histoire en compagnie d’Okuni et partir vers une destination inconnue

Il fallut une bonne demi-heure pour arriver à destination. Le nettoyeur prit le temps d’analyser l’environnement du quartier dans lequel Okuni vivait.

 

Tout semblait normal et paisible ici. Niché au troisième étage, l’appartement d’Okuni s’imbriquait avec discrétion dans un décor citadin de gens ordinaires. Après avoir coupé le contact de la voiture, ils restèrent quelques instants à regarder l’extérieur où la vie se déroulait dans sa normalité. Cachés dans leur bulle métallique, ils ne savaient pas vraiment comment réagir.

_ Je ne veux pas tout perdre, affirma-t- elle en examinant l’immeuble comme pour y chercher une solution face à cet avenir qui s’annonçait sombre

_ Je t’aiderai, répliqua-t-il sans l’ombre d’une hésitation.

_ Comme un Shin'yuu ?  Demanda-t-elle en faisant volte face au nettoyeur.

La question résonna et se percuta sur les faces métalliques de la mini rouge. L’écho du silence était parfois la réponse la plus probante. Les mots devenaient  inutiles voir de trop dans certains Gishikinos.  Pour stopper la propagation des ondes,  elle sourit pour les absorber et les savourer avec une lenteur démesurée.  Elle lui  dit « Je peux te taxer d’une cigarette  Ryo? » Le nettoyeur fronça les sourcils au vu de son état de santé, lui envoyant ainsi un message de réprobation. « Je ne vais pas la fumer ! C’est psychologique, je dois en avoir une. » Se justifia-t-elle d’une voix devenue  tremblante en percevant l’irritation douloureuse de ses poumons imbibés de l’âme du kabuki calciné.

Bien conscient de la dépendance physique et psychologique, le nettoyeur palpa la poche intérieure de sa veste en soupirant.

_ Je n’ai que des Short Hope, informa-t-il en lui présentant le paquet noir et blanc.

Grimaçant à l’entente de la marque de cette drogue banalisée, elle l’accepta avec résignation « Tu m’en dois encore deux «  précisa-t-elle en lui adressant un clin d’œil avant de sortir du véhicule. « Peut-être que mes archives sont brulées, mais tout est enregistré ici  »informa-t-elle en tapotant son index sur son front.

Le nettoyeur rit doucement. « Je n’en doute pas une seule seconde »

La tenancière referma la porte tant bien que mal, encombrée de son sac et des présents de ses salariées. Le nettoyeur s’abstient de lui proposer son aide bien que l’envie ne lui manquait pas .Cela semblait pourtant naturel mais ce reflexe de galanterie ou de romantisme s’avérait être hors contexte. Loin d’être rustre, le nettoyeur ne suivait que les codes du milieu. Pour le comprendre, il fallait analyser l’envers du décor dessiné, l’univers  de ces hommes de main,  bien qu’il soit un nettoyeur.

Ryo Saeba détenait des relations particulières et intimes  qu’il le veuille ou non  avec un  nom. Il résonnait aujourd’hui en lui, avec un nouveau tempo

 

« Yakuza (やくざ) ».

 

 La jeune femme avait été la compagne de l’un de ces hommes et son comportement en était imprégnée à tout jamais. Ils n’étaient pas des personnes, possédant une vie  régie par des codes ordinaires. La voir en difficulté sans agir pouvait paraitre grossier, mais intervenir serait un manque de respect. Elle lui en voudrait.  A l’hôpital, il avait fauté, en voulant l’aider, il avait écouté son cœur en apercevant sa douleur. Peut-être la comprenait-il mieux que n’importe qui, car ils étaient tout les deux des victimes de destin lourd à porter ici à Tokyo.

 

 Bien qu’il ne connaissait pas entièrement sa vie, il savait qu’elle s’était reconstruite seule d’une manière totalement bancale, certes, mais elle s’était malgré tout  relevée  fortifiée dans sa fragilité. Son côté borderline conférait un malaise pour  les personnes qui ne voyait que la surface visible des êtres humains. Le résultat paraissait  peu convainquant, déstabilisant voir  surprenant. Leur environnement était dangereux détruisant toute tentative d’équilibre.  

Ils étaient bien loin des caricatures écrites dans lesquelles leurs personnages vivaient et assumaient magnifiquement leur vie marginale. Cela était un leurre ou un déni de la part des lecteurs. Ils souffraient et survivaient en s’offrant du bonheur par intermittence. Telle était la nuance…Et le tout en silence.

 La jeune femme peina à marcher jusqu’au hall d’entrée de son immeuble, elle tentait de conserver une démarche assurée pour ne pas attirer le regard de ses voisins. Elle y était arrivée.

Elle s’arrêta.

Sans comprendre le mécanisme du cœur, le nettoyeur retint son souffle en la voyant ainsi immobile, peut-être attendait-il un signe de sa part pour soulager sa conscience à l’idée qu’elle ne lui en veuille encore ? Il ne saurait le dire. Ces quelques secondes pouvaient paraitre anodines mais certainement  pas pour lui.  Sans se retourner, elle le salua avec rapidité,  en  levant et agitant les doigts de la main, avant de s’évaporer dans l’interstice de la porte codée. Le nettoyeur soupira, il était soulagé.

Se fondre dans la masse…Elle y était parvenue dans une certaine mesure au vu de son logement, loin du Kabukichô. Il s’agissait du premier pas pour franchir un  monde plus stable et  serein.  Or à cause d’un Yakuza, on avait encore modifié son destin. Il sentait que sa flamme qui l’animait n’était plus aussi vive et déterminée. Par sa faute.  Il occultait par moment son métier de prostituée, tant il en était embarrassé de savoir que de nombreux hommes en avaient profité. Comme lui. Sourcillant à ce fait dérangeant, il perçut une brulure dans le ventre et jaillit comme une remontée acide dans son cœur. Sous les paillettes, les strasses, l’air festif du Kabukichô se dissimilait une misère humaine répugnante dont il en avait profité pleinement.

Okuni l’avait perturbé dans ses habitudes de luxure. Il avait prit conscience de sa part de responsabilité dans ce système corrompu. Comment un héros de manga pouvait-il s’en vanter ? Se montrer ainsi dans  les animations  voir même les fanfictions sans aucune  remise en question ? Cela en devenait normal, voir banal.

Soupirant  face à ces questions sans réponse, il reprit la route pour retourner sur Shinjuku pour donner des instructions à ses indics pour la protection d’Okuni et reprendre la partie. Il devait retrouver Nezumi.

 

 

Tic-tac

Tic-tac

Tic-tac

Le rythme régulier de l’horloge était perturbé par les bâillements intempestifs de l’américain affalé sur le canapé. Livre en main, le nettoyeur tentait de se concentrer sur l’histoire bien que son esprit vagabondait du côté de l’immeuble aux  briques rouges. Il tourna avec nervosité la page comme pour balayer ses pensées, et  bailla à gorge déployée.

_ Quel manga grotesque ! S’écria-t-il en feuillant les pages dessinées avec nervosité. Le scepticisme envahit son visage en analysant le corps de cette  héroïne se présentant sous le nom de Xiang Ying (香瑩). « Faut vraiment être un japonais pour imaginer une histoire pareille » Murmura-t-il en sourcillant avec exagération.

Il  ferma le manga et regarda la pochette sous toutes les coutures. « Angel Heart » Marmonna-t-il, en plissant des yeux avec insistance. Ce n’est vraiment pas la meilleure histoire de Tsukasa Hōjō (北条 ! Ajouta-t-il. « Toute de même ! Voler le cœur d’une infirmière pour l’implanter dans le corps d’une jeune tueuse à gage !  Il faut vraiment avoir l’esprit tordu » conclut-il en abandonnant définitivement sa lecture.

_ Comment Kazue peut-elle aimer une histoire aussi invraisemblable ? S’insurgea Mick, après avoir lancé le manga sur la table sans ménagement.

Dans un élan, il se leva et s’étira de tout son corps pour réveiller ses muscles ankylosés  tout en émettant un grognement quasi-animal. Le nettoyeur regarda une nouvelle fois l’heure avec exaspération.  Il soupira de désespoir. Décidément, sa matinée ne se dessinait pas comme il l’avait imaginée. La contrariété ne l’avait pas lâché des lors qu’il avait ouvert les yeux. Le réveil avait sonné sous le signe de la fadeur avec le refus de Kazue  de se donner à lui lorsqu’il avait tenté un rapprochement. Celle-ci l’avait repoussé  en prétextant qu’elle travaillait tôt.  Ha la fougue des débuts ! Elle semblait s’éteindre elle aussi ! . admit-il en se grattant la tête. A cette constatation, ses épaules s’affaissèrent sous le poids de l’ennui. Fatigué, vexé et de mauvaise humeur, il s’était remis le baume au cœur en ayant une mission bien particulière : Allez voir Kaori, pour boire un thé vert.

Comme à son habitude, Kaori était sortie à 9 heures pile et prit la direction de la gare de Shinjuku. Aux yeux de tous, elle n’était plus la partenaire de Ryo Saeba, la tâche  de consulter les messages n’était plus la sienne. Etonné de sa direction, il avait émis l’hypothèse, qu’elle devait se rendre au Cat’s . Il aurait pu la rejoindre dans le célèbre café, mais il souhaitait voir Kaori en aparté. Une heure après le départ de la nettoyeuse, ce fut au tour de Ryo de sortir en voiture.

Embarrassé d’être un témoin oculaire privilégié de leurs aventures, Mick se percevait par moment, comme un véritable voyeur, à connaitre ainsi les habitudes de City Hunter. A force d’examiner ses célèbres voisins, il pouvait affirmer que la devanture de l’immeuble comportait exactement 8975 briques rouges…Pathétique conclut-il devant un tel détail insignifiant en apparence, mais lorsqu’on approfondissait le sujet, on en apercevait toute son importance.  Depuis quelques temps, le nettoyeur américain réfléchissait quant au sens de sa vie,  et son rôle ici à Tokyo city.

 Plus nettoyeur, ni travailleur, il observait sa propre vie se crayonner sans véritablement maitriser le tracé. Voir Kazue partir travailler, tandis que lui, patientait. Cela commençait à lui peser.  Il s’était d’ailleurs mis à l’écriture d’un journal, mais l’inspiration se faisait attendre.

Aujourd’hui, en lui attribuant temporairement la place au sein de Shiti Hanta une flamme s’était ranimée, ses interrogations aussi.

En réfléchissant dans le détail de l’histoire, le manga naquit aux Etats-Unis, dans les entrailles de sa ville d’origine.  C’était bien à New-York que City Hunter avait vu le jour lorsque lui et Ryo Saeba s’étaient associés. Le japonais avait pris son âme avec lui  lorsqu’il était reparti sur sa terre natale : le Japon.

Ce retour dans le passé déstabilisa l’américain car  Il avait débarqué au Japon avec une mission bien précise, commandité par Kaibera : tuer Ryo.

 

Mais, il fut pris à son propre piège avec Kaori en tombant amoureux d’elle. Cette technique de séduire les petites amies de ses victimes possédait des risques et des dangers, aujourd’hui il en était condamné. Il aimait. Mick connaissait désormais la douleur lancinante d’éteindre jour après jour ce feu qui ne demandait qu’à vivre. Pour Amour, il avait même aidé la nettoyeuse à s’améliorer en tir pour devenir une partenaire  digne de porter le nom de City Hunter. Oui, il pouvait affirmer d’une manière des plus fermes que  son rôle  avait été déterminant dans la survie de leurs aventures.

Aujourd’hui,  quelle était sa place  dans leurs péripéties ? Jour après jour, New-York lui revenait régulièrement en tête comme une mystérieuse litanie. Des ressentis, des odeurs, des vibrations lui revenaient en plein cœur. Jusqu’à présent, les appels de  Darren Hawkins l’apaisaient en écoutant les tumultes new-yorkais  mais aujourd’hui, cela ne semblait plus suffisant. Mick Angel éprouvait  le manque.  Les comparaisons étaient inutiles et pourtant sa ville n’avait rien à envier à Tokyo City. Différentes certes, mais la sienne était aussi puissante et animée. Il voulait y replonger.

Bien que Ryo soit son ami, il ne pouvait s’empêcher d’éprouver de la colère à son encontre quant à sa situation amoureuse. Du gâchis. L’exaspération s’abattit sur lui comme une vague. Il ne pouvait pas rester ainsi. Le bleu de ses yeux rentrait en concurrence directe avec le temps capricieux. La météo  ne paraissait pas promettre des jours heureux.

La pluie devenait constante et épaisse. Mick avait l’impression qu’elle allait déchirer leur décor tant chaque goutte semblait peser lourd. La luminosité déclinait. Une aura. Il sentit une présence  chez lui. Cela le fit sortir de sa torpeur.  Se retournant avec rapidité, il scruta son appartement à sa recherche et crut apercevoir une ombre féminine se faufiler à travers l’entrebâillement de la porte du salon.

_ Je suis vraiment fatigué ! Conclut-il en passant le bras sur son front.

Néanmoins, son cœur s’affola à l’idée qu’on l’ait pris en flagrant délit d’aveux inaudibles. Par intuition, il regarda de nouveau par la fenêtre et ce qu’il vit le fit tressaillir.

Kaori                         

Malgré l’averse destructrice, elle revenait à pas lents, tête baissée, elle ne semblait pas faire attention à la pluie.

Son regard azur se dirigea vers l’heure

14 :00.

L’inquiétude fit son apparition.  Où avait-elle été pour s’absenter aussi longtemps? Elle ne restait pas plus de deux heures au Cat’s en temps normal. Les battements de son cœur lui donnèrent l’alerte. Sans réfléchir davantage, il s’élança vers la porte d’entrée,  et d’un pas précipité, il traversa les mètres qui les séparaient. Mick l’aperçut  à l’entrée de son immeuble de briques rouges, prête à le franchir.

_ Kaori ! L’interpela-t-il avec force sans comprendre l’origine de ses palpitations

A l’entente de son prénom, la jeune nettoyeuse se retourna doucement vers la voix qu’elle connaissait si bien. Mick fut décontenancé en remarquant le regard éteint de la jeune femme, mais fut rassurée en voyant la petite flamme se rallumer «  Mick ! » Murmura-t-elle en affichant un sourire sincère.

_ Je m’inquiétais Kaori, Je…Je t’attends depuis tout à l’heure, lui confia sans détour l’américain

_ Tu m’attendais ? demanda-t-elle avec étonnement.

_ Oui...Je souhaitai te parler, répondit  l’américain.

Le nettoyeur éprouvait une impression étrange en observant Kaori. Il semblait l’avoir dérangée. De toute évidence, elle était troublée de son attente et de son souhait de discuter. Il la connaissait suffisamment pour comprendre que quelque chose n’allait pas

_ Je suis désolée Mick, j’étais partie me promener, expliqua la nettoyeuse pressant contre elle une enveloppe pour éviter que la pluie ne l’efface.

_ Promener ?  Tout va bien Kaori ? Demanda l’américain, étonné qu’elle ne lui dise pas qu’elle était restée la matinée avec Miki au Cat’s.

 

De toute évidence, La jeune nettoyeuse  n’était pas à son aise, « oui, oui , tout va bien! » se pressa-t-elle de lui répondre,  et l’invita à le suivre dans l’appartement pour poursuivre cette conversation à l’abri de la pluie. L’américain quant à lui s’aperçut qu’il s‘était élancé bêtement sans veste, se retrouvant  trempé. Il soupira.

 Un détail interpela l’américain.  Après s’être défaite de sa veste détrempée, la nettoyeuse hésita à poser l’enveloppe volumineuse sur la table. Sourcillant face à sa propre hésitation, elle détourna son regard en direction de Mick pour s’assurer qu’il n’ait rien vu. La déception apparut  sur son visage en comprenant qu’il avait remarqué son embarras.

_ C’est pour Ryo, se justifia-t-elle en  se décidant à la lâcher sur la table du salon.

« Un thé ? » Demanda-t-elle prête à s’enfuir dans la cuisine. De toute évidence,  cela s’apparentait à une diversion. Mais c’était sans compter la volonté de l’américain à stopper cette  mystérieuse machination.

_ Kaori tu peux mentir à n’importe qui, mais certainement pas à moi. Je vois bien que cela ne va pas ! C’est à cause de ta fausse destitution ? Questionna Mick en percevant ces ondes lourdes, étouffantes. « Je m’inquiète pour toi » ajouta-t-il avec douceur et douleur.

Devant la sincérité de l’américain, Kaori  se noya dans le bleu de son regard. Il semblait lumineux, empli de vagues  d’affection non dissimulées. Elle perdit de son flegme apparent.

_  Pourquoi n’est-il pas comme toi ?  Kazue a beaucoup de chance, chuchota la nettoyeuse.  Sa voix s’éteint face à cet aveu fâcheux emprunt d’une note de jalousie.

L’orage s’annonça

Hésitant, embarrassé par cette réflexion intime, Mick se sentit perdu, en ne sachant pas quelle attitude adopter. Il entendait  en son for intérieur deux petites voix  se confronter. Le duel qui s’y livrait, était terrible. La collision brutale entre une émotion chaude et une froide provoqua un violent orage des sens. Une envie de la prendre dans ses bras et de lui offrir tout ce que le japonais  lui refusait, s’éveilla avec férocité. Malgré la froideur humide de ses vêtements, la chaleur qui se dégageait de son corps prit le dessus.

_ Kaori, murmura-t-il en s’approchant d’elle d’un pas hésitant 

 _ Merci d’être là Mick, confia la jeune femme.

_ C’est normal…Je suis ton Shin'yuu  n’est-ce pas ? Rassura-t-il en lui adressant le sourire le plus doux et sincère qu’il puisse lui offrir à défaut du baiser fougueux qui ne demandait qu’à vivre.

_ Oui tu es mon Shin'yuu !  Affirma-t- elle en le fixant avec intensité en effectuant  trois pas vers lui.

Le tonnerre gronda

Le regard de Kaori était doté d’un éclat différent à cet instant. Il semblait beaucoup plus opaque et suppliant.

Les yeux étaient des livres codés possédant un langage secret.  Ils trahissaient de nombreuses pensées emprisonnées dans les esprits torturés. L’américain comprit  l’envie de Kaori. Elle était demandeuse d’Amour depuis une décennie. Jamais, elle ne prononcerait  les mots par pudeur, mais ses yeux  trahissaient son cœur.

Il la connaissait si bien ! Rien de plus normal, il était son meilleur ami. C’était certain. Une tornade émotionnelle s’empara de l’esprit, du cœur de l’américain, l’embarquant au large de l’océan de sentiments emmêlés. Mick se détacha de son propre corps, devint spectateur de ses mouvements lorsque  ses mains  se déposèrent sur les épaules de Kaori pour l’inciter à se lover contre lui bien qu’il soit trempé.

 

La foudre frappa

Au contact  de sa peau, une chaleur naquit entre leurs  corps et les enveloppa  d’une protection douce mais puissante.  Un Soupir de plaisir s’échappa de ses lèvres frémissantes. A cet instant, ce héros de New-York se sentit invincible, indestructible malgré la trame imposée.

En absorbant la tiédeur du corps de la nettoyeuse, il se sentit rassasié et l’incita  à nicher sa tête contre son épaule solide.

 Ses épaules étaient suffisamment robustes pour contenir son malheur mais également le sien. Il pouvait les prendre à bout de bras et les faire disparaitre hors des pages de cette histoire. Il en possédait le pouvoir. Mick en était persuadé. Sa main plongea dans sa chevelure acajou et huma l’humidité mélangée au parfum de son shampoing. Rien de  capiteux mais assez subtil pour qu’il s’en enivre et qu’il en soit heureux.

Je suis son Shin'yuu 

Je suis son Shin'yuu 

Je suis son Shin'yuu 

Répéta-t-il intérieurement pour l’irriger comme un rempart contre  son cœur qui lui hurlait de le gommer de l’histoire. Il lui ordonnait de s’infiltrer dans la faille et l’emplir de sa présence et de son Amour. 

_ J’ai menti Mick, avoua-t-elle en passant ses bras autour de son cou et l’étreignit avec force « j’ai menti »  Répéta-t-elle  en laissant les vagues de  sanglots semblables à des aveux silencieux se déverser sur le corps du nettoyeur.

 

Le décor se déchira

Décontenancé par l’attitude de Kaori, Mick  resserra son étreinte en percevant toute la souffrance de cette femme. Mais pas n’importe laquelle, celle qui avait aimé pour la première fois  d’un amour pur et sans fioriture.

Parfois,  il était dépassé par l’intensité de ses sentiments à son égard. Il  laissait alors  libre cours à ses élucubrations. Peut-être s’agissait-il d’un Amour issu d’une  vie passée ? Leurs âmes s’étaient reconnues malgré les siècles écoulés. Il en était persuadé. Il en avait perçu les vibrations dés les premières secondes.

 Il stoppa l’élan des pensées sentimentales pour se concentrer sur le moment présent. Mick répéta la phrase de Kaori comme-ci il soupesait ses paroles dans la paume de sa main. Elle avait menti.

 

_ explique moi Kaori…

_ Je ne peux pas, répondit-t-elle entre deux sanglots nerveux, remplis de frustration.

Le décor s’était tailladé pour mettre en avant le fait qu’ils demeuraient de véritables entités pétris d’angoisse, de maladresse. Ils n’étaient pas de simples personnages de papier mais des morceaux de chair dotés d’un squelette, d’un cerveau d’un cœur et d’un sexe.

La pluie salée tomba

 

Au contact de cette pression de son corps contre le sien, Mick perdit en sa détermination de Shin'yuu .  Kaori pleura. Il entoura son  dos de ses larges mains. A ce contact tactile, le corps de Kaori lui répondit en  ayant le reflexe naturel d’appuyer sa poitrine contre son torse protecteur. Ce contact étroit le mit en supplice mais le lui redonna vie.

Un nouveau soupir de soulagement s’échappa de ses lèvres en ressentant sa réelle présence entre ses bras. Mick la possédait à sa manière en lui offrant un cocon de protection.  Ils restèrent un long moment sans rien dire, enlacés en plein milieu du salon. Sans savoir  d’où vint cette réflexion, Mick avait l’impression que Kaori rechargeait son énergie en absorbant son amour.

 Il sentit son souffle doux et léger se diffuser sur  la peau comme une brise chaude  venue tout droit d’Okinawa (沖縄本島  )

Immobile, la respiration  de la jeune femme paraissait être le seul signe de son existence. Son cœur semblait s’être calmé durant cet instant magique. Oui il était féérique par sa simplicité inondant de sa douceur et de ses couleurs opalines le monde de noirceur dans lequel ils étaient prisonniers.

Une fougue jaillit des entrailles du nettoyeur en éprouvant une folle envie de l’aimer, ici à même le parquet. Il observa ses propres mains  s’immiscer sous son chemisier et lui caresser le dos avec volupté, et descendre vers ses hanches prêtes à initier au fusionnement ancestral.

La course semblait être lancée au rythme de l’écho du tic-tac entêtant. Mais, le Mick observateur, ordonna à ses deux missionnaires archéennes de stopper la conquête.

Pas comme ça.

Leur histoire méritait mieux qu’un rapprochement prévisible dans un moment de fragilité et de confusion et certainement pas ici.

Tic-tac

Tic-tac

Tic-tac

 

L’horloge du salon semblait lui offrir une recommandation temporelle : Tout était question de temps, de patience et de persévérance. Bien qu’il ne le s’était jamais admis, avait-il réellement renoncé à Kaori ?  Non, jamais.

Si tel avait été le cas, il serait parti loin d’ici.

 Il se serait éloigné physiquement d’elle, pour pouvoir éteindre le feu immortel. Or, il s’était installé en face de l’immeuble aux briques rouge. De son logement, il pouvait la voir en toute discrétion et la posséder un peu, à sa manière.  Il s’agissait d’un petit jeu malsain. Aujourd’hui, il se l’avouait : les faux semblants se détruisaient sous ses yeux. Les non-dits semblaient être effacés par la pluie.

En percevant l’arrêt de ses sanglots, Mick l’incita à relever la tête et le regarder. Son index vint lui caresser sa lèvre supérieure, puis stoppa sur sa joue humide, puis remonter  vers ses reflets d’âme détrempés : ses yeux avaient repris l’éclat habituel

 

                                                          XYZ avait disparu

 A cette constatation, il lui sourit rassuré, de retrouver sa Kaori.  Il voulait qu’elle l’embrasse non pas par désespoir mais bien par amour et envie de lui.

                                                                                                               

Mick Angel ne souhaitait pas être un remplaçant, mais le véritable gagnant.

 

Alors, après quelques instants d’hésitation, il commanda à ses lèvres de se déposer sur le front de Kaori  comme ferait un  Shin'yuu. Mais cette fois-ci son insistance trahit à demi-mot sa véritable intention. Il pensa à Kazue et fut peiné de s’être caché la vérité en se refugiant dans  ses bras pour oublier. Il aimait Kaori Makimura. Un amour intense, pur, profond issu d’un autre monde.

 Il dut mettre toute sa force pour se séparer de ce corps à corps naissant. Il serra les dents pour s’y obliger,  mais ce fut la présence d’une aura qui l’aida à se détacher de cet étau corporel. Ryo Saeba était là.

A peine le temps de se faire à cette idée que le héros de Tokyo apparut sous les yeux des lecteurs. Arrivé avec la discrétion d’un Shinobi, le regard noir que le lui lança le japonais eut pour effet de faire disparaitre toute trace de chaleur.

Ryo examina sa partenaire avec attention et remarqua que son chemisier s’était imprégné de l’humidité du corps de  l’américain. Loin de ne pas ressentir la colère du japonais, Mick n’éprouva aucun regret. Peut-être s’était-il effacé, mais jamais il n’accepterait que Kaori soit blessée.

_ Je vous dérange ?

_ Pas du tout, Kaori  s’apprêtait à me faire du thé. Expliqua en toute simplicité le nettoyeur américain.

La jeune nettoyeuse se reprit, bien décidée à faire taire toute trace d’embarras inutile. Ryo aperçut l’enveloppe. Kaori paraissait décontenancée mais lui informa «  C’est pour toi. »

_ Pour moi ? Qui l’a envoyé ? Demanda le nettoyeur, dissimulant sa surprise.

Un éclair ressemblant à un flash temporel illumina l’appartement.

L’américain  tressaillit.                                                      

Un détail.

Il se souvint d’avoir vu la nettoyeuse tenir cette enveloppe avec précaution, cachée sous sa veste. Lançant un coup d’œil en sa direction, il eut la confirmation de ce qu’il craignait. Kaori cachait des éléments depuis un moment. Son aveu dans ses bras prenait tout son sens. Mick comprit à cet instant que  sa présence avait perturbé le programme de la nettoyeuse. Il ne comprenait pas les tenants, les aboutissants, mais il décida d’entrer pleinement dans la danse, bien résolue à prendre sa place qui lui était  du dans cette fanfiction.

Un coup de tonnerre retentit.

L’auteur y  consentit.

_ Un coursier l’a  déposé devant notre porte, expliqua Kaori en n’osant pas le regarder dans les yeux.

La  suspicion fit son apparition «  Devant la porte ? Elle n’est même pas mouillée »  répliqua Ryo  en dirigeant son regard vers la fenêtre recouverte de pluie.

Un détail.

Une faille.

_ Normal...J’étais là !  Je l’ai récupéré. J’attendais Kaori. Avança Mick d’une manière affirmée mais totalement détendue.

La jeune nettoyeuse observa l’américain avec étonnement. La mine peu convaincue du nettoyeur  troublait Kaori, tandis que Mick restait impassible face aux  tentatives d’intimidation du japonais. Il connaissait Ryo mieux qui quiconque pour comprendre qu’il le sondait pour démêler le vrai du faux. Tout était question de tempo. Il en connaissait parfaitement la mesure.

_ Tu es tellement en manque de thé, pour attendre le retour de Kaori, sous la pluie ? Insinua Ryo avec ironie.

_ Certainement, il est délicieux. Répondit l’américain sans l’ombre d’une hésitation.

Souhaitant mettre fin à ce duel inutile, Ryo entreprit d’ouvrir l’étrange missive. Elle contenait un objet volumineux au vu de son apparence en trois dimensions. Les mains du nettoyeur tâtèrent un moment les formes, sourcillant  à ce détail. Son nom était bien apposé dessus.  Il ne  perdit plus une seule seconde en déchirant le papier kraft.

 Kaori sursauta en laissant échapper un cri de frayeur.

Mick eut un mouvement de recul lui aussi

Ryo, quant à lui resta stoïque face à ce doigt immergé dans le formole

Un mot accompagnait ce cadeau s’apparentant à un symbole.

Ryo le lut à voix haute.

« En réponse, de l’incendie qui a couté la vie du kabuki.

Signé : Eiji  Ichiji »

 

 A l’entente du nom du célèbre Yakuza, Mick ne put effacer son effarement. Prudent aux signaux qu’il envoyait au nettoyeur japonais,  ses yeux bleus azur se posèrent avec discrétion sur la jeune nettoyeuse pour obtenir des explications.

XYZ

C’était la seule réponse qu’il obtint d’elle, en la distinguant sans réaction. Un sourire rassurant  fut sa réponse pour lui montrer qu’il avait compris son message de détresse.  Il mit de côté les questions qui affluaient. Son cœur lui sommait de la protéger. Les explications seraient pour un peu plus tard.

Il demeurait toujours son Shin'yuu 

_  C’est un beau geste de sa part !  Déclara Angel d’une manière ironique.

Un sourire carnassier apparut sur le visage du nettoyeur japonais jusqu’alors inexpressif. De toute évidence, il semblait satisfait du cadeau et de la situation pourtant dérangeante. Un feu inaccoutumé dansait dans ses yeux. Son aura s’était ravivée.

_ J’espère que tu n’as rien prévu de spécial ce soir Angel ! Avertit Ryo en observant l’auriculaire tangué sous l’effet du mouvement de bercement qu’il effectuait. Son œil perçant fondit sur l’américain quelques secondes, puis il déposa le petit bocal  sur la table avec précaution.

L’américain répondit d’une manière négative.

D’un air triomphant, Ryo sortit de la poche intérieure de sa veste, une feuille arrachée d’un calepin.

_ Nous sommes invités à une partie d’Hanafuda ! Annonça le japonais avec un air de triomphe.

Au vu de la feuille, Mick pensa à l’indic Nezumi et à son carnet de notes.

_ Queue de rat a réussi à trouver la localisation! s’exclama Mick ravi de cette information.

 

_ Je ne m’entoure que des meilleurs Angel, précisa le japonais excité à l’idée de rencontrer et de jouer avec ce Yakuza qui semblait avoir fait justice dans sa ville,  en lui offrant le doigt de l’agresseur d’Okuni.

L’américain et le japonais se sondèrent du regard.     

La nettoyeuse semblait de trop dans cette séquence s’apparentant à un duel entre New-York et Tokyo.

Un nouveau coup de tonnerre retentit annonçant  aux lecteurs qu’ils étaient également conviés à la partie.