Shitī Hantā

par Sugar

Shitī Hantā (シティーハン)

 

Ryo laissait infuser le doute.

D’une démarche nonchalante, mains dans les poches, Ryo commença sa promenade habituelle en prenant le soin d’observer son univers. Ce soir, la lune était étincelante, aveuglante, des lambeaux de nuages glissaient sur elle comme des êtres vivants. Pour concurrencer cette héroïne nocturne, le grand tori rouge s’illumina d’un rouge plus flamboyant qu’en temps ordinaire. Illusion d’optique ? Il prit le temps de l’admirer tant le contraste était magnifique. La noirceur de la nuit encadrant ce passage dans un monde parallèle mettait au devant de la scène ses terres ! Kabukichô !

Ce lieu si cher à son cœur semblait vouloir le consoler en lui offrant un accueil chaleureux et coloré. Cette générosité codée annonçait ainsi le début des festivités dans son QG attitré. Cette zone de non-droit lui tendait les bras à l’instar d’une femme enfiévrée à l’idée de frissonner entre ses mains. Cependant, l’étalon de Shinjuku n’était pas enclin aux amusements charnels.

Une page semblait s’être tournée, tout restait à être écrit et dessiné.

Le nettoyeur percevait les regards invisibles braqués sur lui comme des loups affamés, prêts à se jeter sur lui pour le déchiqueter. Ils s’abstenaient bien entendu, car malgré la tension extrême et pesante, il demeurait le héros incontesté de ces lieux.

Toutefois, la tâche lui apparaissait difficile ce soir car le regard de Kaori le hantait heure après heure, minute après minute. La fatigue lui offrait une accalmie par intermittence en lui anesthésiant les sens mais un coup violent le frappait en plein cœur pour lui rappeler ce qu’il avait fait. Il se réveillait en sursaut, prêt à se battre contre lui-même.

 

La douleur était piquante, acide et lui broyait la poitrine. La vision des yeux de couleur noisette de sa partenaire le perturbait plus qu’il ne l’aurait imaginé. D’ordinaire pétillants, remplis de vie, ils s’étaient éteints face à lui lorsqu’il lui avait annoncé son éviction temporaire. Ce regard-là… Il s’en souviendrait jusqu’à la fin de ses jours tant il avait été implorant, blessé, noyé d’incompréhension. Il était l’unique responsable de cette expression de douleur qui s’était dessinée sur son visage livide. Malgré la blessure qu’il lui avait infligée, son regard débordait encore d’Amour pour lui. « Idiote ! » Il aurait aimé y lire de la colère, pour avoir davantage la conscience tranquille. Or la réaction de sa partenaire l’avait désarçonné.

Il l’avait brisée.

Le petit filament délicat et argenté qui les unissait s’était déchiré. Il le sentait au plus profond de sa chair, il en avait perçu le craquement inaudible. Comprenant les dégâts énormes que cette décision avait causés, il était conscient que le futur s’annonçait sombre et pénible. Pour tempérer son inquiétude, il misait sur le calme après la tempête. Le temps, la patience, l’Amour aussi. Cela sonnait faux, cela ne paraissait pas être le bon tempo. Une voix provenant des tréfonds de son cœur lui lacérait ses projets en les barrant de traits épais. Néanmoins, la réaction de la jeune femme l’avait rassuré car elle ne s’était pas laissée faire, bien au contraire, dés le lendemain de l’annonce, Kaori était revenue à la charge bien décidée à le faire faillir et revenir sur sa décision. Sa volonté de sauver leur partenariat l’avait rassuré.

 « Non Ryo ! Shitī Hantā c’est toi... C’est moi ! » S’était-elle écriée en alliant le geste à la parole.

La nettoyeuse avait appuyé son index sur la poitrine du nettoyeur côté cœur et avait insisté à lui en faire mal tout en le regardant avec force et détermination. Certainement, elle avait tenté d’apercevoir une plaisanterie de mauvais goût. Une faille. Il n’avait pas réagi en restant stoïque. Il avait revêtu son masque d’impassibilité comme il en avait le secret.

 

À ce souvenir, Ryo ralentit sa marche tant sa chair l’étreignait, se contractait avec violence, comme si on l’avait plongé dans de l’acide. Comment pouvait-il parfois se montrer aussi insensible ? Il ressentait encore la pression de son index sur sa peau meurtrie.

Kaori avait raison.

Shitī Hantā (シティーハン)

C’était lui…

C’était elle.

C’était eux.

 

Personne ne pourrait jamais modifier ces données sauf les principaux concernés. Il demeurait d’ailleurs l’unique personnage qui pouvait changer la donne dans leur histoire qui durait depuis une décennie.

 

Dix ans.

Dix ans d’amour, de disputes et de complicité.

Un partage d’aventures composé de trente-cinq volumes illustrés.

Et pourtant, lui seul avait décidé de modifier les grandes lignes dans ce chapitre, en les estompant temporairement. Il avait gommé les traits de sa partenaire pour dessiner un autre visage prenant l’apparence de Mick Angel.

« Pardonne-moi, Kaori » Murmura-t-il pour lui-même.

Cette étrange illusion graphique le déstabilisait lui-même en lui donna la sensation de mettre le pied dans un univers qu’il ne connaissait pas et, surtout, qu’il ne maîtrisait pas.

Un japonais. Un américain.

Saeba et Angel, le nouveau visage de City Hunter pour cet épisode intermédiaire mais qui annonçait une ère nouvelle.

Il devait se montrer patient malgré les vagues violentes qui détruisaient tout sur leur passage. Le début de diversion semblait fonctionner car le milieu s’agitait, parlait plus fort en tentant par tous les moyens de savoir si la nouvelle rumeur était fondée. Il baissait sa garde. Mick Angel se débrouillait à la perfection, en se montrant discret et n’apparaissant en sa compagnie que durant ses rondes de nuit.

 

Malgré les remords d’avoir blessé Kaori, Ryo ressentit une excitation singulière qu’il qualifierait d’enivrante voire dévorante : il ne l’avait plus ressentie depuis des années. Comme une drogue douce qui s’infiltrait dans chacune de ses veines, il percevait son instinct animal se réactiver avec fougue. Cette sensation, il l’avait goutée dans le passé en consommant de la poussière d’Ange.

Senyoku (せいよく)

 

Un côté bestial, sauvage dansait en lui dés qu’il pensait à ce Yakuza qui se jouait de lui et qui montrait une attitude ambiguë avec Kaori.

Eiji Ichiji.

 

Ses yeux de chasseurs scrutaient le moindre recoin de son territoire pour mettre la main sur ce yakuza qu’on disait différent. Le nettoyeur voulait le voir en face de lui, l’analyser, le sonder pour savoir si les informations sur sa particularité étaient fondées.

Un électron libre assoiffé de liberté, c’est ce qu’il en avait déduit de ses nombreuses analyses. Haussant les épaules à cette spécificité, il n’en n’était nullement impressionné car lui aussi avait un passé bien rempli et une facilité d’adaptation à toutes les situations. Un caméléon. Peut-être avait-il trouvé un ennemi de son envergure ? Un névrosé, comme lui.

À ce constat peu reluisant, un rire nerveux s’échappa bien malgré lui. Un sourire se dessina et contrasta avec la gravité de ses dires. L’analyse psychologique des adversaires était souvent négligée, pourtant elle paraissait essentielle.

Sans s’en rendre compte ses pas le menèrent vers la ruelle où se tenait le Kabuki blessé. Par chance, Okuni était sortie définitivement d’affaire, Ryo en était soulagé. Il respirait un peu mieux. Depuis l’incendie, il ne s’était pas décidé à retourner la voir, pour lui apporter son soutien. Pourtant, cette visite lui permettrait d’effacer la vision cauchemardesque qu’il avait eue d’elle et de faire disparaître l’odeur de la mort rôdant prés d’elle… Beaucoup trop près d’elle. Il avait l’odorat surdéveloppé pour détecter ces genres d’odeurs imperceptibles.

 

Malgré l’envie de la revoir, le nettoyeur effaçait l’idée par crainte, par doute aussi, mais il ne s’inquiétait pas de la réaction de la jeune femme car il était persuadé qu’Okuni le comprendrait. Il n’y avait pas besoin d’explication, elle parvenait à comprendre ses silences et à en déduire les conclusions. Cette spécificité lui reposait le cœur car il devait bien avouer que l’expression de ses sentiments n’était pas son fort. La vie ne le lui avait appris, c’était ainsi. Avec Okuni, les paroles semblaient inutiles car un étrange langage s’était instauré entre eux sans vraiment en comprendre l’origine. Sourcillant à ce fait logique et implacable, son cœur rata un battement et se serra de culpabilité. Cette piqûre de rappel lui fit lever la tête vers la devanture calcinée. De la colère mêlée d’amertume naquit en lui et ne demandait qu’à jaillir. Comment avaient-ils osé s’en prendre à elle ? Comment allait-elle reconstruire son univers dans lequel il s’était immiscé avec discrétion ?

Une petite voix souhaitait lui percer ses tympans afin de se faire entendre. Il le refusait mais le vide qu’il ressentait ce soir lui était pénible et trahissait ses pensées refoulées. Secouant légèrement la tête, il étouffa cette chaleur aride en apposant l’image de Kaori pour faire naître de la fraîcheur et apaiser son cœur. La douleur physique n’était rien à côté d’une telle torture mentale et sentimentale procurant des meurtrissures indélébiles à l’âme.

 

Depuis son entrevue avec Machii, Ryo avait modifié son attitude pour brouiller davantage les éléments « manganesques » et perturber les fans les plus assidus de ses aventures.

 

Toutefois, il reprenait le contrôle en imposant son propre rythme. Il en était certain. Tout était question de stratégie dans ce monde de noirceur. Pour survivre dans le milieu, il fallait être intelligent, ne pas s’attacher aux faits et mener la danse. La danse, la passion d’Okuni, elle lui chantonnait en l’invitant à la suivre dans cette communion des corps.

« Danse Ryo… Danse le mieux que tu peux, sans casser le tempo, ralentir reviendrait à mourir alors danse ! »

 

La brise froide et humide s’engouffra dans les rues étroites, emmena tout sur son passage, accompagnée de ce bruissement sourd et inquiétant. Le souffle s’invita dans les cheveux de jais du nettoyeur pour lui conter les dernières nouvelles du quartier. À son contact, Ryo le trouva différent.

En effet, son tempo paraissait saccadé. L’air paraissait s’être cristallisé trahissant la présence des lecteurs retenant leur souffle face aux confidences qu’il avait susurrées à demi-mots.

Son regard s’attarda sur la porte d’entrée close, condamnée par de larges rubans adhésifs de sécurité. Ce fut l’image d’Okuni sur le lit d’hôpital qui s’imposa à sa conscience agitée pour lui rappeler sa part de responsabilité dans ce drame.

« Pardonne-moi Okuni » murmura-t-il pour lui-même.

Sans le vouloir, il avait brisé son rêve, son unique moyen de sortir de son cauchemar éveillé. Décidément, il détruisait la vie de toute personne s’approchant trop prés de lui.

Kaori. Okuni.

Retenant son souffle à son tour, Ryo était devenu lecteur lui aussi face à certains faits qui lui échappaient. Il ne pouvait que le constater. Un jour quand tout se serait mélangé et aurait macéré et fermenté en silence tout exploserait. Il le savait. Question de temps. Il était condamné.

 

Après Falcon et Angel, Okuni l’avait prévenu à son tour en lui affirmant que cette petite intrigue de non-dits n’allait pas durer pour l’éternité et qu’un jour, il devrait affronter la réalité. Etait-il arrivé ? Un souvenir lui revint en mémoire. Il se figea et sourcilla à la douceur de cette séquence interdite.

 

_ Quand vas-tu te décider? Demanda-t-elle en s’enveloppant de son déshabillé de soie.

Haussant les épaules à cette question, Ryo remit son célèbre tee-shirt rouge vif puis se mit devant le miroir afin de remettre de l’ordre dans ses cheveux. Ses traits étaient détendus mais cette question lui faisait autant réagir les sens.

_ Tu sais bien que cela n’est pas aussi simple. Se contenta-t-il de lui répondre en observant son reflet dans le miroir.

_ Je sais ça. Répliqua-t-elle en s’approchant de lui tout en faisant un chignon de fortune d’un geste rapide et habile.

Posant son menton sur l’épaule du nettoyeur, Okuni observa à son tour leurs reflets dans le miroir

_ Tu serais pourtant libéré de ce poids qui te paralyse le cœur depuis si longtemps lui souffla-t-elle à l’oreille.

Frissonnant au léger contact de ses lèvres, le nettoyeur analysa l’hologramme de cette femme avec sérieux.

_ Je ne savais pas que tu excellais aussi dans les affaires sentimentales. Lança t-il en affichant un sourire mutin.

La jeune femme sourit à son tour à sa remarque.

_ Cela dépend avec qui. Rétorqua-t-elle en lui adressant un clin d’œil.

Le sourire du nettoyeur se figea en percevant le reflet métallique du regard de la jeune femme fondre, se liquéfier et se déverser sur lui comme un miel doux et apaisant. Contraste saisissant.

 

Ryo connaissait sa réputation qui la dessinait comme une femme caractérielle, orgueilleuse, hautaine dans un milieu sordide où il fallait sortir les dents pour s’en sortir. Il n’en était rien. Les apparences étaient souvent trompeuses pour les personnes tombées dans les bas-fonds de Tokyo. Il fallait juste un peu s’attarder pour obtenir la vérité. Okuni possédait simplement un double visage. Dure, froide à l’attitude peu sympathique, mais terriblement tendre et affectueuse lorsque la situation le lui permettait.

Comme lui.

Le mot névrosé lui revint en mémoire tant cet élément était déterminant pour comprendre leurs attitudes respectives.

Okuni souffrait d’amour. Voilà peut- être ce qui les liait d’une manière aussi intense. La souffrance d’un amour impossible et d’une vie hors norme qu’ils n’avaient pas choisie et qui les poursuivaient, les torturaient jour après jour.

_ Tu te fais du mal Ryo… Tu lui fais du mal aussi… Cela ne pourra pas durer toute une vie tu sais ! Elle déborde d’amour pour toi mais elle n’est pas faite de marbre !

_ La problématique reste la même Okuni ! S’entêta le nettoyeur de plus en plus mal à l’aise de la tournure de la discussion.

_C’est toi qui te borne à ne voir que le problème, mais jamais les solutions… Retire-toi du milieu. Un jour, Kaori partira… Prédit Okuni en songeant à sa propre situation.

_ Me retirer ? Tu plaisantes ? Demanda le héros de cette histoire, surpris que la tenancière ose lui conseiller de mettre fin à ses aventures.

_ Non, je ne plaisante pas. Tu vieillis, Ryo. Un jour, un homme plus jeune que toi prendra ta place. Tu le sais bien ! Cela fait partie des règles de l’histoire. Tu auras tout perdu dans ce manga ! Déclara Okuni sans ménagement, ni tact. « Je ne veux pas un jour apprendre ta mort, Ryo » Rajouta-t-elle pour adoucir ses dires de peur de l’avoir vexé.

Ses yeux débordant d’angoisse se connectèrent aux reflets des siens, le temps se figea.

« Je préfère te savoir tranquille quelque part à vivre une vie paisible largement méritée ». Rajouta-t-elle en refermant ses bras sur lui et apposant la tête contre son large dos protecteur.

Elle libera le flot sentimental qu’elle contenait. Elle le serra avec tant d’intensité que le nettoyeur en frémit.

 

« Okuni » parvint-il à murmurer sans savoir quoi rajouter à cette démonstration soudaine d’affection. Perturbé en percevant les battements de cœur de la tenancière s’accélérer, il ferma quelques secondes les yeux pour reprendre le contrôle du sien qui tentait de prendre la cadence de celui d’Okuni. Mystérieuse litanie. Il ne doutait pas une seule seconde de la sincérité de ses dires. Être heureux avec Kaori… Quelle folie !

Le signal d’alarme intérieur retentit avec fracas à l’envie de se retourner et de l’embrasser avec fougue. Devinant son désir, Okuni se redressa et laissa apparaitre un regard espiègle pour faire diversion. Il fallait vite effacer le trouble et la tendresse en les remplaçant par la légèreté et la dérision.

_ Pourtant ce n’est pas si compliqué de faire une déclaration d’amour, je vais t’aider ! Affirma-t-elle, les yeux pétillants comme le champagne.

Apposant ses doigts sur les extrémités des lèvres du nettoyeur, elle les étira avec douceur.

_ « Kaori愛してる – Ai shiteru ! » dit-elle distinctement avec exagération en contenant tant bien que mal un rire moqueur.

_ Arrête ! Répliqua Ryo, en tentant de s’exfiltrer de ce jeu de mime ridicule.

_ GET WILD baby ! Poursuivit-elle en lui happant le lobe de l’oreille avant qu’il ne s’échappe. En riant devant la gêne non contrôlée du nettoyeur, elle se mit à chantonner ces paroles que tout fan de City hunter connaissait. Elles firent frissonner ce héros incontesté tant elles étaient de circonstances.

 

Get wild and tough

Hitori de wa tokenai ai no pazuru wo daite

Get wild and tough…

Kono machi de yasahisa ni amaete itaku wa nai

Get chance and luck… Ryo

La voix d’Okuni se brisa dans un sanglot. Face à ce manque de contrôle évident, la tenancière reprit aussitôt ses esprits. Son regard redevint d’acier et d’un geste brusque, repoussa le nettoyeur pour établir une distance physique acceptable. Un moment suspendu dans le temps sur lequel poser un mot serait de trop… Ici au Kabukichô.

Okuni s’empara de son paquet de cigarettes et lui tendit une tout en lui adressant un sourire.

Ils étaient cette fois-ci face à face, se regardant droit dans les yeux, pas de miroir ni de filtre interposé. Aussi désarçonné l’un que l’autre, ils recherchèrent leurs repères à leur manière. Plus d’une personne ne comprendrait pas la nature de leur relation. Bien qu’elle vînt de se donner à lui, elle lui prodiguait des conseils sur sa vie amoureuse. Désarçonné par ce personnage qui parvenait à lire son âme, il accepta son cadeau empoisonné, en hochant de la tête en guise de remerciement et referma ainsi cette séquence dangereuse et totalement inutile mais terriblement salvatrice.

Au Japon, il existait de nombreuses expressions pour dire « je t’aime ». Cette complexité linguistique arrangeait le nettoyeur car cela démontrait qu’il existait bel et bien différentes formes d’Amour.

 

Ryo soupira avec force pour mieux évacuer ces souvenirs trop lourds, trop intenses. Le nettoyeur reprit sa ronde nocturne et partit aux abords du golden Gai, là où deux yakuzas avaient été tués, là où Eiji était intervenu pour extirper Kaori des griffes de ces hommes de main. Ce jeune yakuza semblait jouer le shinobi avec lui tout en laissant jusqu’à présent son territoire calme et paisible. Il ne s’était fait remarquer que par ses interventions pour sauver Kaori. Son sang bouillonna à l’idée que cet homme s’amusait de la naïveté de sa partenaire. Sa colère s’intensifiait face aux doutes de la jeune femme quant à la fausseté du Yakuza.

 

Eiji Ichiji était un joueur, un joueur de cartes mais aussi un homme qui aimait les femmes. La séduction s’apparentait à une forme de jeu pour lui. Une certitude. Pour qu’elle soit effective, cela nécessitait une certaine intelligence. La manipulation de l’être convoité devait se faire avec finesse et par à-coups distillés. Tout était question de patience et de subtilité. Le yakuza semblait bien maîtriser les règles de ce jeu lui aussi.

 

Une ombre sortie du décor le bouscula légèrement s’excusa aussitôt. Une fraction de seconde. Ryo tourna la tête en direction de cette aura qu’il n’avait pas détectée mais celle-ci poursuivit sa route comme si de rien n’était. Sa casquette de baseball interpela le nettoyeur car il s’agissait de l’équipe favorite de Mick Angel. Ryo se retourna une nouvelle fois en direction du badaud pressé, interpelé, mais ce dernier s’était déjà fondu dans la masse humaine bruyante et festive.

 

_ Ryo ! Interpela Mick en se dirigeant vers lui d’un pas rapide.

_ J’étais à deux doigts de ne pas t’attendre Angel.

_ Comme si ! Déclara Mick en haussant les épaules. « Je te cherche depuis tout à l’heure » tonna l’Américain.

Le nettoyeur ignora sa remarque, et l’invita à le suivre pour s’installer dans un bar sans prétention, tenu par des Chinois. Dans ce quartier des Triades, il fallait ménager les communautés et leur montrer le respect et surtout n’en mettre aucune de côté. Un détail manquant pouvait s’apparenter à un défi et provoquerait des tensions supplémentaires. La nouvelle de l’alliance avec la famille Tosei-kai majoritairement coréenne avait déstabilisé les truands étrangers. Ce soir, il rassurait par sa simple présence la communauté chinoise. De plus, Ryo devait parler à son indic fraîchement engagé, Nezumi, qui retournait tout Tokyo pour avoir des informations sur les mouvements des deux familles suspectées. La mort de Jimin-Jang avait été une grande perte pour le nettoyeur car il était une précieuse source de renseignements mais fort heureusement il n’était pas le seul sur Tokyo. Après une étude et une sélection draconienne, Ryo avait préféré renouveler sa troupe en optant pour un indic débarqué depuis peu sur la capitale

 

Les strip-teaseuses effectuèrent leur danse luxurieuse sur un rythme langoureux mais Ryo n’éprouva aucun plaisir en les observant. Une moue apparut sur son visage insatisfait car ce spectacle ne lui ravissait pas les sens. Grossier, voir caricatural, il n’avait rien à voir avec ceux du kabuki qui, eux, mettaient en valeur la beauté et la sensualité du corps d’une manière élégante et raffinée.

Son regard s’assombrit bien malgré lui en effectuant cette comparaison qui paraissait indécente. Pourtant, il n’éprouvait aucune saveur en regardant les mouvements lascifs de ces corps exploités.

Un clic.

Un vide s’était immiscé en lui, et semblait s’approfondir de seconde en seconde sans qu’il ne parvienne à ralentir sa progression. Cette constatation se heurta à sa conscience déjà bien malmenée. Malgré sa détermination, il ne parvenait pas à effacer un détail. Une envie de lui parler, un besoin de réconfort en s’accrochant à son corps lui saisirent non seulement le bas-ventre mais aussi le cœur. Ce dernier semblait affolé à l’idée de tomber dans des abysses sans fond, sans nom. À cet instant, il se sentit pitoyable d’éprouver un tel désir dans ce café miteux. Mais il ne pouvait pas le nier. Okuni lui manquait. Il leva ses yeux en direction d’Angel pour se ressaisir et gommer cette séquence inédite.

_ J’ai eu Darren Hawkins au téléphone aujourd’hui, commença Angel, en buvant une gorgée de Chianti pour se remémorer de son ancienne vie.

Perturbé par la tournure de cette histoire, Mick tempérait ses envies d’envol. Ryo semblait vouloir définitivement le condamner à s’ancrer sur le sol japonais en le projetant sur le devant de la scène. Une étrange renaissance. Sourcillant à cette pensée fugace, il informa :

_ Si nous doutions de leur capacité à faire passer les nouvelles outre-Atlantique, aujourd’hui nous pouvons être certains que la communication fonctionne très bien. Darren est au courant de tout, sans que je ne lui aie expliqué quoi ce soit.

« Bien » reprit Ryo, en jetant au coup d’œil autour de lui. Il était satisfait que la nouvelle se diffuse comme un feu de paille. Grimaçant en repensant à la toux intempestive de Darren, Mick ajouta :

_ L’alliance qui tu as faite avec Hisayuki Machii fait tressaillir les clans. Les services secrets sont également en alerte. Le fait que je sois devenu ton nouveau partenaire semble surprendre beaucoup de monde. Il se tut quelques secondes. « Oh my god, Ryo ! Si tu avais entendu la voix d’Hawkins ! » Continua Angel, pouffant de rire en remémorant la voix surexcitée de l’agent américain « Je suis resté évasif bien entendu » précisa Angel.

Le milieu des yakuzas pouvaient être comparé à un monde du jeu et des paris. Duper. Tricher. Trahir. Gagner. Ryo Saeba avait avancé sa carte.

_ On fait quoi maintenant Ryo ? Demanda discrètement Mick en s’inclinant davantage sur la table pour être certain de ne pas être entendu.

_ Mettre la main sur Eiji ! Affirma Ryo sans transition. Quelque peu satisfait d’avoir enfin l’identité de ce Yakuza, il passait désormais à l’offensive.

_ N’oublie pas le fond du problème, il n’est pas concentré que sur lui. Rétorqua l’Américain d’un air suspicieux.

 

_ Je sais, mais Eiji devient un problème pour eux. Je le sens. Qui plus est, il s’agit du protégé de Watanabe. Je veux savoir d’où vient son obsession à intervenir et mettre en péril leurs manœuvres, rajouta Ryo en s’emparant d’Ajino Tayori , un mélange japonais qu’il engloutit rapidement.

Son instinct lui susurrait de concentrer ses efforts sur ce nouveau personnage.

_ Hum... Voir ses véritables intentions dans cette histoire ? Demanda Mick en imitant son partenaire en prenant lui aussi des fruits secs qu’il écrasa sous ses dents d’une manière carnassière.

Soucieux d’y voir une action personnelle mais non tactique, il toisa d’un regard sérieux le Japonais.

_ Oui, Kaori doute de son vice, moi de sa sincérité. Je trouve cela beaucoup plus équilibré comme analyse, répondit Ryo en le regardant aussi décidé que lui.

L’étau qui emprisonnait son cœur obligea l’Américain à soupirer bruyamment. Une saveur amère s’imprégnait en lui avec la sensation d’avoir pris la place de Kaori et d’avoir une grande part de responsabilité dans cette lourdeur ambiante. Dés le lendemain du rendez-vous avec le tigre, l’Américain s’était rendu auprès de la jeune nettoyeuse pour discuter : Elle restait quoi qu’il arrive la moitié de City Hunter. Il lui avait relaté avec minutie tout l’entretien, chose que Ryo n’avait faite que dans les grandes lignes. Kaori avait semblé absente. Mick Angel avait bien vu juste en ce qui concernait le couple légendaire, il était fragilisé par des tensions et des doutes. Il y avait danger.

De plus, il n’avait pas fallu longtemps pour qu’il soit lui aussi mis au courant de l’exécution de deux hommes au Kabukichô, mais également de l’escapade de Kaori, avec un homme qui n’était autre qu’Eiji.

Inquiet par la tournure que prenait cette fanfiction, c’est avec finesse qu’il s’était entretenu avec Kaori pour sonder la situation, comprendre, avoir des informations. Hélas, Kaori ne s’était pas attardée et lui avait fourni les mêmes explications qu’elle avait données à Ryo. Son regard semblait éteint ou ailleurs, seuls ses poings qui demeuraient fermés montraient la nervosité qu’elle tentait de contrôler. Angel la connaissait suffisamment pour voir son envie de fuir loin de lui. Il en était quelque peu blessé mais le sentiment d’humiliation devait certainement la perturber.

Okuni, son éviction... C’est trop pour elle avait-il songé en l’observant avec compassion. Une envie subite s’était réveillée en lui de la couvrir de sa tendresse mais il s’était très vite ressaisi.

_ Je ne suis pas certain que ce soit la meilleure tactique, Ryo. Je nous trouve trop passifs, osa avancer l’Américain, frustré de leur apparente inertie.

_ Ok... Qu’as-tu de mieux à proposer Mick ? Attaquer en premier ? Je suis d’accord ! Mais qui vise-t-on? Se défendit tant bien que mal le nettoyeur, ressentant bien la frustration et le doute de Mick.

_ Ne t’énerve pas ! Murmura l’Américain en buvant une gorgée d’alcool.

_ Je ne m’énerve pas Mick mais je ne vais pas attaquer pour dire d’attaquer. Nous ne sommes pas dans un film d’une super production américaine !

Appréciant moyennement la référence américaine, et inquiet pour leurs proches Mick s’offusqua :

_ On ne peut pas attendre un autre drame pour obtenir de nouveaux renseignements tout de même ! Qui sera le prochain sur la liste ?

_ Je n’ai pas dit d’attendre, nous avons été voir Machii, il nous a enfin donné des informations qui me semblent sérieuses. Il faut remonter le filon mais discrètement pour démêler le vrai du faux de ce qu’a raconté le vieux félin !

 

_ Tu crois qu’il ment ? Qu’il n’y a pas d’alliance ? Demanda Angel en repensant au tigre de Ginza.

_ Mick… Tu sais bien qu’il ne faut jamais prendre pour argent comptant ce qu’un oyabun ou n’importe quel truand peut raconter ! Répondit Ryo, trahissant une certaine fébrilité.

_ Je sais, ça ! Répliqua Mick vexé d’une telle remarque. « Je n’ai pas perdu mes acquis, Ryo » Rajouta-t-il avec fermeté.

Sans comprendre d’où venait cette intuition, l’Américain était persuadé que Machii avait été honnête dans ce qu’il avait dit.

Le silence s’abattit sur eux, tranchant l’air avec la netteté d’un Katana. La lourdeur ambiante trahissait la nervosité des deux hommes. Ryo soupira à son tour en se laissant aller contre le dossier de son siège et reprit l’analyse chorégraphique des jeunes femmes en plein travail. Décidément, il n’accrochait pas du tout au spectacle.

L’arrivée de son indic vint faire descendre la tension naissante entre les deux nettoyeurs. L’homme s’installa à leur table tout en leur adressant des salutations de la tête. L’Américain comprit enfin pourquoi ce nouvel agent était appelé « Nezumi ». Il était revêtu d’une veste en jean délavée dont la couleur bleu jaune était douteuse. Ses cheveux longs étaient crasseux, rassemblés en une queue de cheval, mais en regardant de plus prés elle s’apparentait plus à une queue de rat. Voilà d’où venait son surnom « Nezumi » qui désignat les rats ou les souris, au choix. Efflanqué, il empestait l’alcool bon marché et ressemblait davantage à un ivrogne qu’à un agent du plus grand nettoyeur japonais. Mick se demandait parfois où Ryo dégotait ses recrues. Néanmoins, il ne fallait jamais se fier aux apparences, même si de prime abord elles paraissaient déroutantes.

Ryo leva le bras et fit un signe en direction d’une serveuse pour qu’elle prenne la commande « un scotch 

_ Double ! Précisa l’homme à la queue de rat à l’attention de la serveuse à demi dévêtue.

Il ne perdit pas une miette du spectacle offert à sa vue, en louchant sur la femme aux formes généreuses qui partait en direction du comptoir pour le servir. Ce ne fut qu’au moment où son verre fut déposé devant lui, qu’il se détendit. Il but une gorgée.

_ Alors ? demanda Ryo avec une certaine impatience, le décourageant ainsi dans sa volonté de boire une deuxième gorgée.

 

_ Les deux yakuzas tués du côté de Golden gai appartenaient bien à la famille Sumiyoshi-rengo mais leur mort a été déguisée en un simple règlement de compte entre eux. Il n’y a eu aucun remous. Informa l’agent en regardant alternativement le Japonais et l’Américain.

Ryo se fit songeur. Il connaissait mieux que quiconque le milieu. Il en savait les règles et les réactions en cas de conflit ou de règlement de compte. De toute évidence, les deux familles opposées ne semblaient pas être en conflit malgré le crime. En temps normal, Nishiguchi, l’oyabun de Sumiyoshi-rengo aurait riposté en sommant à Eiji de se livrer ou en lançant une offensive sur Kobe pour prévenir Watanabe. Du jamais vu dans le milieu.

_ Ensuite ? Lança le nettoyeur pensif.

 

_ J’ai contacté un pote sur Osaka pour savoir qui était réellement le client d’Okuni, j’attends qu’il me recontacte... Sinon… Y a pas vraiment de nouveau Saeba sauf que tout le monde semble surpris de ton nouveau partenariat Gloussa l’ivrogne en s’apprêtant à prendre son verre.

 

Ryo s’irrita en stoppant son geste

_ Je te commande un double scotch pour que tu m’apportes des banalités sans nom ? Persifla le nettoyeur prêt à broyer l’informateur comme un vulgaire cracker japonais.

Un rire gras s’échappa de la gorge asséchée de Nezumi bien décidé à prendre son temps pour faire son rapport.

 

_ Hey Saeba je fais de mon mieux, tout le monde est à cran ! Se renseigner demande beaucoup de précautions ! Se justifia queue de rat en passant sa main sur son menton mal rasé.

 

_ C’est du réchauffé, ce que tu me racontes là ! Rétorqua Ryo avec fermeté.

L’indic grimaça avec exagération. De toute évidence, l’alcool avait sa part de responsabilité mais Nezumi se jouait de lui en prenant tout son temps. D’un geste tranquille, l’homme prit un petit calepin de sa poche, l’ouvrit et fit mine de lire ses notes. Cette mise en scène grotesque agaça prodigieusement l’Américain qui se retenait d’intervenir afin d’y mettre fin. Par respect pour le Japonais, il n’en fit rien. Qui plus est Ryo, semblait connaitre ce vieux rat alcoolique d’où sa patience toute relative à son encontre.

_ Hum… Watanabe semble préparer son départ, informa l’indic en levant les yeux vers Saeba

_ Son départ ? interrogea Ryo surpris par une telle information.

 

_ Watanabe a un défaut Saeba, il aime suivre des procédures tellement il est maniaque. Il a envoyé son premier lieutenant Masaru Takumi sur Kobe. Cela veut dire qu’il prépare son retour. Il agit toujours de la sorte en l’envoyant en éclaireur pour savoir ce qui s’est passé durant son absence et faire le ménage s’il le faut, expliqua Nazumi qui avait gagné en consistance.

Étonné, le nettoyeur japonais regarda furtivement Mick qui paraissait tout aussi interloqué que son coéquipier. Cet indic connaissait apparemment bien les habitudes de Watanabe et du cercle de Yakuzas en général, cela s’en ressentait à sa manière d’expliquer.

_ Et Eiji ? Une trace de lui ? Continua la nettoyeur, perturbé par ce départ

 

_ Il semble s’être volatilisé, ton Yakuza… Répondit Nezumi d’une manière évasive tout en étanchant son manque d’alcool.

 

_ Il ne serait pas rentré sur Kobe lui aussi ? Intervient Mick

 

 

_ Non Masaru Takumi était seul. J’ai eu la confirmation… Mais… Commença Queue de rat.

Le nettoyeur japonais fit un mouvement de tête pour l’inciter à continuer sa phrase.

_ Je pense qu’Eiji est encore sur Tokyo ! Affirma avec assurance l’indic. Son regard en devint pétillant.

 

_ Qu’est ce qui te fait dire ça, Nezumi ? Demanda Ryo en le harponnant de son regard sombre.

L’informateur tira la langue en signe de requête.

_ J’ai encore soif Saeba ! Cela mérite un autre verre ! Se plaignit Queue de rat bien décidé à obtenir sa dose d’alcool. Ce fut le bras levé du nettoyeur et le geste de la main demandant un autre verre, qui décida l’indic à continuer son explication.

_ Depuis hier règne une certaine agitation dans les tripots détenus par le gang de Dewaya, j’ai réussi à m’en approcher.

_ Le gang Dewaya ? Celui dans lequel Eiji a débuté ? Demanda le Japonais pour avoir confirmation.

L’indic opina de la tête.

_ Pourquoi de l’agitation ? À cause de la mort des deux yakuzas ? Lança Mick souhaitant comprendre l’importance de cette information.

_ Non… Tout le monde s’en fiche d’eux, répondit Queue de rat en affichant un sourire moqueur.

« Il semblerait qu’un tournoi de Hanafuda s’organise » Déclara Nezumi mettant fin à ce suspense

 

_ Un tournoi de Hanafuda ? Murmura Ryo. Son aura se modifia à l’instant même où l’indic prononça « Hanafuda ».

_ Oui. Il y a un paquet de fric à se faire apparemment. J’ai vraiment dû montrer patte blanche, et bien les travailler avant qu’ils crachent le morceau… Faut dire ils ne veulent pas perdre l’occasion de se remplir les poches. Précisa l’indic en se remémorant ces moments délicats.

 

L’atmosphère se fit plus lourde. En écoutant cette information, les muscles du nettoyeur japonais se contractèrent, son aura devint meurtrière. Surpris de la réaction du Japonais, Mick chercha à comprendre l’origine d’un tel changement. Soudain, un éclair de lucidité vint le frapper de plus fouet.

« Eiji est un grand joueur de Hanafuda ». Compléta l’homme avant de refermer soigneusement son carnet et le remettre dans la poche de sa veste.

 

_ Cela reste une hypothèse mais cela semble coller. Eiji se prépare à animer une belle soirée, comme au bon vieux temps ! Lança l’indic en pouffant de rire « mais je ne suis pas encore parvenu à savoir qui était l’initiateur de la soirée. Il ne s’agit pas du chef du gang Dewaya » Précisa-t-il pour devancer l’éventuelle question.

Le sang du nettoyeur bouillonna à l’idée que la seule préoccupation du yakuza était l’organisation d’une partie de cartes plutôt que de lui échapper. Il se jouait de lui. Pire, il l’humiliait, d’une certaine manière.

_ Quand doit avoir lieu la soirée ? Où ? Mitrailla le nettoyeur japonais bien décidé à mettre la main sur ce yakuza.

Le haussement des épaules de l’homme donna la réponse. Il fit l’effort de dire « Je n’en sais rien ! Un yen reste un yen, je voulais pas gratter davantage »

Le nettoyeur japonais perdit patience et l’attrapa par le col de sa veste. Malgré le geste agressif, personne dans le bar ne semblait surpris et tous vaquaient à leurs occupations comme si de rien n’était.

_ Je te jure Saeba ! Je reprends la pêche aux informations dès demain matin, se défendit Nezumi en tentant de s’extirper de l’empoignade du nettoyeur.

_ Non ! Maintenant ! Affirma le nettoyeur japonais en montrant du doigt la sortie. « La soirée peut se dérouler dès demain soir. « Va me trouver le lieu… il y a encore du monde dans les pachinkos » Ajouta-t-il avec froideur. Face à l’aura de Ryo qui devenait dense, menaçante, l’indic n’osa pas protester.

« Okay. Okay Saeba » murmura-t-il en tentant de ne pas céder à la panique à l’idée d’avoir trop joué avec le nettoyeur japonais.

« Moi aussi, j’ai envie de jouer » Déclara Ryo en affichant un sourire malsain.

 

Nezumi souffla de soulagement lorsque le Japonais le relâcha. Queue de rat n’oublia pas pour autant de terminer son verre et lui dit « Je vous tiens au courant ! »

_ Sois efficace et rapide. Insista le nettoyeur japonais.

_ Entendu ! Conclut-il avant de les saluer et de prendre la direction de la sortie.

L’Américain se retourna pour observer ce bien étrange informateur qui paraissait cependant compétant. Il attendit que ce dernier disparaisse de son champ de vision pour faire face à son acolyte.

_ Ryo, penses-tu vraiment que cette partie de Hanafuda concerne Eiji ? En sachant que tu souhaites mettre la main dessus ?

Le nettoyeur prit le temps avant de répondre, en buvant une gorgée de son saké.

_ Mick... N’oublie pas, Eiji est un joueur compulsif.

Peu convaincu de la fiabilité de ses dires, Mick finit son verre à son tour d’une seule traite

_ Peut-être… Mais je ne suis pas certain qu’il prenne le risque que tu viennes le cueillir juste pour pouvoir jouer une partie de Hanafuda.

_ C’est toi qui le dis… Le jeu est une vraie drogue, Angel… On en oublie ses principes. Précisa le nettoyeur japonais.

 

Ne souhaitant pas développer davantage, Ryo observa le spectacle offert. Il devait reprendre son calme et mettre de l’ordre dans les informations qu’il venait de recevoir. Que cela signifiait le départ de Watanabe ? Serait-ce une conséquence de la mort des deux yakuzas ? Y aurait-il eu une scission avec Eiji ? Une partie de Hanafuda ?

Ses yeux vagabondèrent à travers la salle et se fondirent sur les corps en mouvement. La lumière tamisée, les effluves de cigarette mêlés à la chaleur des corps le révulsèrent. Pourtant rien n’avait changé, le décor, l’atmosphère, tout paraissait être ordinaire dans ces bars confinés.

 

_ Allons-nous-en ! Ce spectacle est vraiment minable ! Murmura Ryo. En joignant le geste à la parole, il se leva et partit sans attendre son acolyte américain

Conscient du malaise de Ryo, Mick Angel l’observa de dos ; le voir ainsi l’inquiétait. Emboîtant le pas du nettoyeur japonais, Mick le rattrapa rapidement. Ils marchèrent côte à côte, en silence, prenant le chemin du retour.

 

_ Eiji a tué deux hommes de la famille Sumiyoshi-rengo, en temps normal cela aurait mis le feu aux poudres, entraînant la rupture du pacte entre les deux familles. Or ils l’ont fait passer pour un simple règlement de compte

L’Américain hocha de la tête.

_ C’est sûr que ce n’est pas l’attitude ordinaire en cas de trahison. Ajouta l’Américain.

_ Crois-moi Angel… Si watanabe prépare un départ c’est que tout ne se déroule pas comme prévu. Sur ce point, Machii n’a pas menti. Et cette soirée de cartes est l’occasion rêvée pour enfin faire la connaissance d’Eiji Ichiji, continua le nettoyeur, impatient de se confronter à lui. « Rien ne sert de s’agiter dans tous les sens pour avancer et comprendre Mick. » Ajouta-t-il.

Mick sourit aux dires de Saeba. « Je n’ai jamais douté de tes capacités à résoudre l’affaire. »

« Si » Rétorqua Ryo avec aplomb.

_ Je veux juste m’assurer que tu sois lucide et que tu ne mélanges pas tes sentiments à la résolution de cette histoire ! Se défendit l’Américain.

_ J’applique cette attitude depuis plus de dix ans avec Kaori, ne t’inquiète pas pour moi, je suis rôdé !Répondit le Japonais avec franchise.

 

 

Soudain, Mick ressentit ce petit moment qu’il avait remarqué durant ces longues nuits d’observation.

 

Le clic.

Ce moment infime de déconnexion où le silence s’imposait dans la ville. Ce soir, cet instant fut désagréable, rempli d’angoisse. Ce fut avec soulagement, que Mick perçut de nouveau le bruit sauvage de la ville qui ne dormait jamais.

_ Tu devrais rassurer Kaori, conseilla Mick sans transition.

La remarque eut pour effet de stopper la marche du nettoyeur japonais.

_ Pourquoi me dis-tu cela maintenant ? Demanda le Japonais avec suspicion.

Imitant son partenaire, Mick s’arrêta.

_ Je me sens mal à l’aise vis-à-vis de Kaori confia l’Américain dans un souffle.

_ Je lui ai tout expliqué, Angel. C’est temporaire ! Affirma Ryo agacé de devoir se répéter.

 

_ Tout de même, Kaori me semble affectée, murmura Mick tout en fronçant les sourcils.

_ Mick ! Arrête de jouer ton sentimental ! Kaori n’est pas en sucre ! Arrête de lire du Barbara Cartland, cela ne te convient pas du tout ! Se défendit Ryo.

Devant l’agressivité et l’ironie de son partenaire, Mick sourcilla, tout en lui tenant tête. Il ne l’impressionnait guère.

_ Je te dis que son attitude n’est pas normale… Surtout avec cette dernière entrevue avec Eiji. A-t-elle vraiment tout dit le concernant ?

_ Elle m’a affirmé qu’il était resté très évasif et peu enclin à la discussion. Répondit Ryo contenant tant bien que mal sa contrariété qui ne demandait qu’à jaillir.

_ Ce n’est pas le moment de vous éloigner l’un de l’autre Ryo. Confessa l’Américain.

_ Merci de ton conseil sentimental Angel. Dit le Japonais avec neutralité.

_ Je suis sérieux ! Affirma Mick

_ Moi aussi ! Rétorqua Ryo.

_ Je m’inquiète pour elle ! Cela ne lui ressemble pas, Kaori n’a jamais rien caché. Confia l’Américain en se remémorant l’attitude de la jeune nettoyeuse.

 

_ Tu penses qu’elle nous cache quelque chose ? Demanda Ryo incapable de dissimuler sa stupéfaction face à la remarque d’Angel.

L’Américain hésita. Les deux nettoyeurs reprirent leur marche.

_ Je n’en sais strictement rien, murmura Mick en levant le regard vers le tori rouge qu’ils allaient franchir. « Mais entre Okuni et son éviction, même si c’est juste pour l’affaire, elle est secouée. »

Le visage de Ryo s’embrunit aux dires de Mick.

Embarrassé d’avoir entrouvert la brèche, l’Américain hésita à poursuivre mais il devait savoir.

_ Et Okuni…? Que vas-tu faire ? Interrogea Mick, bien conscient que cette femme n’était pas un simple personnage secondaire dans l’histoire.

 

_ Elle est toujours à l’hôpital, répondit le Japonais espérant trouver une porte de sortie à cette conversation qui prenait une direction qu’il n’appréciait pas du tout.

_ Tu comptes aller la voir ? Saeko est partie la questionner mais en vain, elle n’a rien dit. Avec toi, ce sera différent je suppose, amorça l’Américain en mettant le doigt sur le sujet qu’il souhaitait aborder.

_ Elle se méfie et ne fais pas confiance à la police… Si elle parle, elle aura sûrement d’autres soucis. Okuni ne dira rien, expliqua le nettoyeur bien conscient de la situation délicate de la jeune femme.

En percevant l’air soucieux du nettoyeur, une petite voix s’éleva dans le cœur de l’Américain l’obligeant à poursuivre cette discussion tout en arrondissant les angles. De toute évidence, Ryo connaissait bien cette femme. Mick n’avait jamais prêté attention à leur relation, persuadé qu’il s’agissait d’une ombre féminine comme une autre. Combien de fois étaient-ils passés au Kabuki ? Jamais il n’aurait imaginé qu’un jour il poserait cette question. Pourtant ce soir, un malaise l’avait saisi en palpant un lien invisible qui s’était tissé entre ces deux protagonistes.

_ Tu l’aimes n’est-ce pas ?

 

Stupéfait par cette question qui provenait des profondeurs de son cœur, Ryo le fustigea du regard, l’obligeant une nouvelle fois à s’arrêter de marcher. Il ne souhaitait pas répondre.

Percevant la chaleur d’un foyer qui ne demandait qu’à se réveiller, son aura se modifia. Mick Angel avait ouvert un dossier issu d’un tome précédent qu’il estimait classé.

_ Tu as trop bu ce soir Angel, rentrons ! Se contenta de lui répondre le nettoyeur japonais pour en finir.

_ Non Ryo, je n’ai jamais été aussi lucide depuis très longtemps. Si je te dis tout cela c’est pour nous éviter de foncer dans le mur...

Mick formula intérieurement le mot en japonais afin de le prononcer avec l’accent parfait.

« Shitī Hantā ne doit pas finir comme ça. »

 

Malgré la colère à son encontre, Ryo perçut l’inquiétude, l’angoisse de son ami.

 

_ Je ne tolérai pas que Kaori souffre ! Rajouta l’Américain, tout en bombant légèrement le torse en guise d’avertissement.

_ Je ne vais pas t’affirmer que je maîtrise totalement la situation, cela serait un mensonge, mais je n’ai jamais souhaité faire souffrir Kaori. Jamais. La fin de Shitī Hantā n’est pas à l’ordre du jour Angel.

Le visage d’Angel s’assombrit en écoutant cette confession qui n’en était pas une. Il fut peiné de voir la difficulté qu’avait le nettoyeur japonais à parler de ses sentiments et du dilemme dans lequel il était tombé. À force de fuir Kaori, et de la repousser, il s’était lui-même perdu dans les bras d’une femme, qui aujourd’hui avait un visage. Comme une kunoichi, une femme shinobi, elle s’était immiscée dans sa vie, dans son cœur. Il avait certainement tenté de s’en défaire mais il n y était pas parvenu. La drogue avait imprégné son cœur. Malgré ces faits déstabilisant, l’Américain ne doutait pas de l’amour du japonais envers Kaori. Il l’aimait.

C’était de la folie de croire qu’un amour aussi solide soit-il ne serait pas altéré, attaqué avec les années.

Dix ans de non-dits.

Dix ans d’envie inassouvie.

Dix ans de torture du corps et de l’esprit.

Ils n’étaient pas au cœur d’un roman d’amour ou encore moins dans un manga shôjo adressé aux jeunes filles, mais bien dans la dure réalité de la vie. Pour vivre, l’amour devait être entretenu, consommé avec fougue, les efforts devaient être encore plus conséquents, surtout dans leur univers où les tentations naissaient à foison.

 

Une fois arrivés devant leurs logements respectifs, les deux nettoyeurs se saluèrent avant de se quitter. D’une manière instinctive, Mick se détourna pour apercevoir le célèbre immeuble aux briques rouges plongé dans l’obscurité. Son regard devint aussi sombre que les abysses de l’Océan Pacifique. La fenêtre de la chambre de Kaori trahissait un fait, cette dernière était teintée de noir. Cette fois-ci, elle n’avait pas attendu le retour de Ryo. Mick se sentit gêné en se rappelant qu’il avait de nombreuses fois observé ce couple étrange, et qu’il en connaissait aujourd’hui un grand nombre d’habitudes. Lorsqu’il regarda son propre logement, il se sentit tout aussi coupable et soucieux. Une question vint l’agresser. Avait-il aimé Kazue par dépit ? Il n’avait vraiment rien à lui reprocher, belle, intelligente, Kazue était amoureuse de lui d’une manière des plus sincères et pourtant… Demeurait en lui cette trace, ce lien qu’il n’était pas parvenu à rompre. Etait-il vraiment heureux ?

La faille était de plus en plus visible, il suffisait de s’y infiltrer pour tout faire exploser songea l’Américain bien malgré lui. Demain, il irait la voir, l’inviter à boire un thé vert japonais. Peut-être que Ryo avait raison, il avait trop bu ce soir. Ses idées s’entrechoquèrent en lui avec brutalité. Il devait se ressaisir en ayant une mission.

 

« Shitī Hantā » murmura l’Américain perturbé à l’idée qu’il vacille, et qu’il ne disparaisse sous le coup de crayon de l’initiateur de toute cette intrigue.

 

 

 

Shinjuku

Aux abords de Golden Gai (新宿ゴールデン街)

 

Un jeu exquis.

Il ne put s’empêcher de sourire en lui effleurant l’épaule. Son excitation s’intensifia en s’entendant lui présenter des excuses du bout des lèvres.

C’était risqué. Il adorait.

Jouer.

Jouer.

Jouer.

Peu importe les situations et les données, il aimait le danger. Du bout des doigts il l’effleurait avec sensualité pour ressentir les frissons, mais pas n’importe lesquels, ceux qui descendent le long du dos pour se loger dans les reins.

Eiji Ichiji se mit à chantonner et prit un pas plus léger, après s’être assuré d’être hors de la portée du nettoyeur japonais. Loin de ne pas savoir qu’il le recherchait, Eiji lui offrait pourtant de nombreuses occasions.

« Perdu, Saeba » Murmura le yakuza amusé. Vêtu d’une veste trois quart de couleur grise, il rajusta sa casquette, et laissa rouler son regard à travers la foule compacte tout en se dirigeant vers l’aile Est du secteur. Il huma les effluves de cigarettes mélangées à celles des grillades fumantes embaumant la rue accolée à Golden gai. Il appréciait cet endroit original regorgeant de bars typiquement japonais, adressés aux habitués. Rien n’était indiqué, mais la plupart des établissements n’avaient aucune mention en anglais, le but étant de décourager les touristes de s’y attarder. Rien n’était dit ici. Hypocrisie.

 

Dire qu’à quelques pas d’ici, il avait tué deux yakuzas et que ce soir, il se retrouvait à flâner dans le quartier pris d’assaut par les touristes intrigués et les abonnés affamés. Il arpenta encore un moment les ruelles encadrant le Golden Gai en attendant que Ryo fasse son tour habituel et qu’il s’installe dans un café pour discuter avec son nouveau partenaire. Suspicieux, Eiji n’était pas du tout convaincu de la véracité de cette dernière nouvelle. On ne parlait que de ça dans le milieu des yakuzas. Mais en observant avec attention ce héros, il semblait perturbé voire torturé.

Depuis l’incendie du Kabuki, l’étalon de Shinjuku ne tardait plus autant qu’avant dans le quartier des plaisirs, il fallait dire que l’agression d’Okuni l’avait affecté, bien qu’il ne laissât rien paraître.

Mais lui, Eiji Ichiji, avait remarqué la différence de tempo au Kabukichô.

Elle était visible comme un tatouage incrusté dans la peau.

Izumo no Okuni troublait le grand Ryo.

Les détails.

La faille.

Il était parvenu à être en symbiose avec le nettoyeur au point de parvenir à calquer sa respiration à la sienne, ressentir ses sentiments et ses émotions à distance. Il n’expliquait pas cette aptitude, mais il semblait s’améliorer de jour en jour. Il adorait analyser les détails les plus insignifiants car ils regorgeaient d’informations sur l’individu étudié. En règle générale, il n’avait jamais faux quant au portrait des personnes qu’il dressait. Sauf, certainement pour les personnes proches car le rapport subjectif altérait l’analyse.

Le yakuza avait déduit que l’attaque du Kabuki ne provenait pas de son oyabun, ce qui expliquait son inquiétude. Certaines actions semblaient être menées par Nishiguchi sans qu’il ne mette Watanabe au courant.

Il aperçut au loin le Coréen, gérant de pakinchos qui l’avait aidé à s’échapper en lui prêtant son vélo. Affairé à se faire de la publicité pour l’événement qui se préparait d’une manière discrète, le Coréen faisait mousser l’événement pour que les gains soient à la hauteur de leur espérance.

Un Coréen. Un Japonais.

Le yakuza s’était engagé à ses côtés à animer une partie de Hanafuda.

Rien qu’à cette idée de jouer, ses mains vibrèrent d’impatience en imaginant caresser les cartes. Il allait peut-être repartir mais certainement pas comme un shinobi. Il préparait soigneusement l’ « après » sans vraiment réfléchir aux éventuelles conséquences de son attitude. Il était déterminé et la peur n’était plus du tout une barrière. Il les battrait, cela n’était pas une éventualité mais bien une certitude.

De plus, il allait bientôt l’approcher, la revoir. Il n’avait aucun doute que Kaori viendrait au rendez-vous fixé. Il le sentait. Le XYZ ne demeurait jamais sans réponse. Son corps réagit à cette affirmation en ressentant des picotements caractéristiques de la faim.

Prudent, il effectua de nombreuses déviations pour être certain qu’il n’était pas suivi. De ce fait, il mit plus de temps que prévu pour regagner son logement situé dans l’arrondissement de Taitō (台東).

Ce fut d’un pas plus fatigué qu’il sortit de la gare de métro Minami-senju, au carrefour de Namidabashi. Eiji était enfin arrivé en plein centre de San’ya(山谷). Originellement, elle était la première ville d'étape de "Nikko Kaido" où étaient parqués les travailleurs indésirables selon les autorités bouddhistes.

Eiji traversa le centre névralgique et prit à droite pour remonter l’avenue principale de la ville. À proximité de ce carrefour, se trouvait le kozuka hara Keijyou, l’ancienne place d’exécution des condamnés. Un autre vestige l’avait interpelé par les ondes obscures qui en émanaient, le"Jyoukanniji" un temple bouddhiste sinistre où étaient abandonnées, à l’époque, les prostituées malades comme des choses usagées, attendant la mort.

Les lieux avaient bien changé sauf la pauvreté et une certaine lourdeur y subsistaient. Peu fréquentée par les touristes assoiffés de décors vendus sur le papier glacé des agences de voyage, cette ville était malgré tout visitée par les plus renseignés, car cette zone demeurait spéciale de par son histoire contemporaine.

Il était majoritairement peuplé de personnes âgées, dernières traces de ce quartier de misère. Éreintées par une vie difficile, ces personnes étaient les derniers témoins d’un esclavage déguisé qui subsistait toujours, d’ailleurs. Peu de temps après son emménagement, la voisine du deuxième lui avait expliqué l’histoire du quartier, mais aussi des journées épuisantes de son mari. Chaque matin, il se rendait à la gare vers les cinq heures afin de décrocher un contrat d’un jour via l’intermédiaire d’un courtier. Il s’agissait en général pour le compte d’une grande entreprise de construction qui sous-traitait le travail tout en fermant les yeux sur les situations des salariés temporaires. Pour réduire les coûts, les entreprises étaient prêtes à tout. De ce fait l’ouvrier demeurait dans ce système douteux, l’élément le plus faible, sans valeur, exploité par les yakuzas avides de faire des bénéfices.

Sa voisine lui avait raconté qu’il y avait eu une révolte dans ce quartier, les journaliers s’étaient rebellés. Les traces écrites expliquaient qu’il s’agissait d’un mécontentement au sujet des conditions de travail, mais la vielle dame lui avait assuré qu’il s’agissait d’une révolte contre la mainmise des Yakuzas sur ce secteur. Afin que leur image ne soit pas ternie, ils avaient gommé les faits pour en faire un simple mouvement social. À l’évocation de sa caste familiale et de ses agissements peu éthiques, Eiji se sentit mal à l’aise. En effet, ils étaient bien loin du Ninkyōdō, la voie chevaleresque des yakuzas. Il s’agissait que d’une utopie, Sandayu avait raison sur ce point. Lui-même enfreignait les règles en consommant de la drogue.

 

Aujourd’hui, ce quartier s'était muté pour devenir une ville insignifiante mais associée pour beaucoup de Japonais à l'aide sociale. La jeunesse apparente du secteur provenait de l’installation de familles pauvres mais aussi de touristes étrangers au budget très serré au courant du filon. Ils profitaient ainsi des hôtels populaires et bon marché. L’ambiance n’avait rien à voir avec Kabukichô.

Alors qu’il arrivait à proximité de son immeuble, il remarqua un détail qui l’obligea à s’arrêter. La plupart des logements étaient plongés dans le noir sauf le sien d’où de la lumière s’y échappait.

Quelqu’un était chez lui.

Vu l’heure tardive, il était impensable que ce soit Watanabe qui vienne lui rendre visite. Ses sens se mirent en alerte. Il s’engagea rapidement dans le hall d’entrée, puis monta les escaliers quatre à quatre, pressé de parvenir à son étage. La lumière du couloir clignotait au rythme de son cœur, conférant une ambiance angoissante.

Il tendit l’oreille. Le silence lui répondit. Ne souhaitant pas être vu par un voisin, il devait agir rapidement. Adossé au mur, il s’empara de son arme. Il mit à peine quelques secondes pour ouvrir, s’engouffrer, refermer son destin avec lui. Alors qu’il pointait son arme vers l’aura détectée, prêt à appuyer sur la détente, l’iris de ses yeux se rétrécit à l’extrême au point de disparaitre.

_ Hey ! S’écria Sandayu tout en se redressant rapidement. Il était en pleine exploration de son placard de cuisine.

À sa vue, Eiji soupira tout en abaissant son arme avec agacement.

_ Mais qu’est ce que tu fous là ? Demanda Eiji

 

_ C’est comme ça qu’on reçoit son ami ? En lui pointant une arme dessus ? S’esclaffa Sandayu en mettant un cracker en bouche.

Eiji émit un grognement en rangeant soigneusement son arme contre sa peau. « Un ami qui squatte sans se faire inviter » rétorqua Eiji, en enlevant sa veste trois quart.

À la vue de cette veste inhabituelle, Sandayu l’observa avec sérieux

_ C’est quoi, cette veste, Eiji ?

_ C’est une veste ! Répondit Eiji d’une manière neutre en sachant qu’elle ne lui allait pas du tout, rien à voir avec sa veste noire habituelle qui lui seyait comme une seconde peau.

 

Pris au dépourvu par le ton employé par son ami, Sandayu hésita puis s’exclama dans un rire « très drôle ! »

_ Question stupide, réponse stupide mon ami ! Ajouta Eiji, contrarié par sa présence. Fatigué, il n’avait pas spécialement envie de parler, il souhaitait juste se reposer. Bien qu’il soit son kyōdai, la présence de ce petit frère, le rendait encore plus nerveux.

_ Ne me dis pas que tu as traîné du côté du Kabukichô ? Demanda Sandayu en comprenant enfin ce changement dans son apparence.

_ Qu’est ce que cela peut te foutre ? lança Eiji sans ménagement.

La fébrilité le gagnait. Le manque se faisait sentir. Obligé de réagir pour se contrôler, Eiji prit une canette de bière Kirin Ichiban sous le regard de Sandayu qui semblait plus occupé à décrypter la nervosité palpable du yakuza. Le yakuza au doigt mutilé s’affala sur le canapé tout en enlevant ses chaussures pour les faire voltiger à travers le salon. Sans adresser le moindre mot à son ami, il but sa bière à grandes gorgées.

_ Qu’est-ce qui t’amène ? Demanda Eiji sans réelle motivation après avoir terminé sa canette.

_ Je souhaitais seulement discuter avec toi… Se justifia la jeune recrue.

_ À une heure pareille ? Lança Eiji en lui adressant un regard sombre

_ Je ne pensais pas que tu allais rentrer aussi tard, avoua Sandayu avec une certaine agitation.

_ Tu penses mal Sandayu ! Asséna Eiji en le foudroyant du regard.

De mauvaise humeur, Eiji n’appréciait pas vraiment sa démarche d’être venu l’importuner. Le yakuza le dévisagea sans retenue, songeant à son adoubement, les recommandations qu’il lui avait faites en lui rappelant le Ninkyōdō. Auquel il avait déjà opposé son scepticisme quant à certaines règles. Eiji n’avait pas aimé les ondes qu’il dégageait. Il avait été décontenancé par la mission qui lui avait été confiée, celle de tuer Jimin-Jang. Depuis son affiliation, Les deux yakuzas ne s’étaient jamais vraiment posés, comme au bon vieux temps, quand leur amitié paraissait plus légère. Toutefois les choses s’étaient modifiées.

 

_ Et ton doigt ? Demanda le jeune yakuza pour combler le vide.

_ Ça va. Répondit Eiji d’une manière sèche.

Comprenant bien qu’il n’était pas venu pour se rassurer quant à l’état de son doigt mutilé, la contrariété du Yakuza s’intensifia. Il haïssait ce genre de préludes hypocrites.

« Allez cesse cette comédie ! Qu’est-ce que tu veux ? »murmura Eiji, souhaitant mettre fin rapidement à cette entrevue non prévue.

_ Okay… Est-ce que c’est vrai, cette histoire de partie de Hanafuda ?

_ Qui t’a parlé de ca ? Coupa Eiji

_ Cela n’a aucune importance… Alors c’est vrai ? Tu es fou ! Tu vas vraiment t’attirer des emmerdes Eiji. Qui l’organise ?

Un signal retentit. Inaudible pour la majorité des gens mais très distincte pour Eiji.

 Le yakuza détecta en un quart de seconde la présence d’un danger. Son apparition fut brutale et aussi rapide que la foudre qui s’abat sur un arbre en mettant le feu au feuillage. Surpris par cette présence soudaine, Eiji se concentra sur la source ayant provoqué son avertisseur intérieur. Il lança un coup d’œil en direction de son ami qui semblait pendu à ses lèvres. Comme si de rien n’était, le yakuza se leva tout en s’emparant de sa cannette vide.

_ Une bière ?

_ Oui ! répondit Sandayu dans un souffle, visiblement déçu qu’Eiji ne veuille pas répondre à sa question concernant la partie de Hanafuda.

Le cœur d’Eiji Eichi se figea : Des milliers d’images défilèrent devant ses yeux, son enfance compliquée, des souvenirs avec son ami Sandayu.

Un clic.

Une décharge se propagea dans son cœur, le figeant instantanément. La douleur fut dense, lourde. La vanne des ressentis et des sentiments se ferma avec fracas. Son cerveau bascula à l’entente de ce clic bien spécifique. Il débuta l’analyse en traitant toutes les données à une vitesse fulgurante. Parfois, il avait du mal à canaliser ce flot d’informations qui jaillissait en lui, lui procurant des maux de tête violents. Mais cette nuit, tout était clair et limpide. Il parvenait à les analyser et à les classer.

Le yakuza présenta une canette à son ami. Au moment où Sandayu allait la saisir, Eiji la retint avec force.

_ Qu’est ce que tu me veux ? Demanda d’Eiji d’une voix étrange

Le visage de Sandayu s’assombrit au regard vide de son ami et surtout à cette voix sèche qu’il n’avait pas l’habitude d’entendre. Il lui répondit avec calme.

_ Je te l’ai déjà dit Eiji… Je suis inquiet pour toi !

« Touchant » Murmura Eiji impassible.

_ Pourquoi vas-tu au Kabukichô alors que tu dois rentrer d’ici peu sur Kobe ? Insista le jeune yakuza.

_ Tu en as des questions, Sandayu… Est ce que c’est Watanabe qui t’envoie comme informateur ? Questionna Eiji en accentuant un peu plus la pression sur la canette.

 

_ Pourquoi ? Tu serais jaloux si cela était le cas ? Cela t’embêterait que Watanabe me confie des missions de qualité tandis qu’il te refourgue de simples filatures depuis des mois ? Attaqua Sandayu en tentant de s’emparer de sa canette promise.

_ Pour être jaloux, il faut une raison valable. Tu n’en n’es pas une. Déclara Eiji en lâchant la canette. La mousse s’échappa de l’ouverture tant le geste avait été brusque.

_ Watanabe ne m’a rien demandé Eiji ! Tenta de rassurer Sandayu en lui adressant un sourire entendu.

Loin d’imaginer ce qui se déroulait dans l’âme du Yakuza, Sandayu but une gorgée de bière en le remerciant de la tête. Sûrement pour détendre l’atmosphère.

Eiji fit brusquement face à son ami, ressentant toujours ce signal qui se faisait de plus en plus fort. Son cerveau surchauffait, ses tympans allaient se rompre tant le signal était sourd. Soudain la blessure aux lèvres et un fin trait d’encre remontant dans le cou de son ami trahissant un tatouage confirma ce qu’il craignait.

Le corps d’Eiji se contracta à l’extrême. À cet instant, il avait l’impression de s’être détaché de son propre corps.

« Enflure » parvint-il à lui adresser dans un souffle avant de lui infliger un violent coup de poing dans la mâchoire.

Le léger craquement qui retentit, suivi d’un cri de douleur trahit la violence du choc. La canette tomba sur le sol. Ils avaient fendu l’air rompant ainsi le silence plombant de l’appartement.

 

Assommé par la violence du coup, Sandayu cracha du sang mêlé d’une dent. Il tituba, la main sur sa mâchoire fracturée. Yeux fermés, Sandayu comprit ce qu’il venait de lui arriver. Il n’eut pas le temps de réagir qu’Eiji fondit sur lui, le regard vide, en lui logeant un coup dans l’estomac.

Le nouveau Yakuza s’effondra sous les yeux sans vie d’Eiji.

Son cœur s’était fermé en devenant une lourde masse logée dans sa poitrine. À cet instant, Eiji avait effacé ce que cet homme représentait pour lui dans le passé. Il avait gommé son attachement sincère en une fraction de seconde. Son odorat sensible avait détecté le parfum ignoble de la trahison.

« Sale traître » murmura-t-il entre ses dents. Eiji éprouva une telle rage, que sa mâchoire en était contractée, l’empêchant de parler distinctement.

Alors que Sandayu percevant une nouvelle attaque, tenta dans un geste désespéré de lui administrer un coup, Eiji effectua une balayette rapide et efficace qui fit tomber son ancien ami d’enfance sur le sol.

En fin de compte, Sandayu demeurait malgré tout un débutant, se dit Eiji en le voyant s’écraser sur le sol. Le jeu était lancé, plus rien ne pourrait l’arrêter. Le yakuza s’approcha de son ancien ami et l’observa avec satisfaction.

_ T’es complètement fou ! Parvint à articuler Sandayu avec difficulté.

Recroquevillé sur lui-même, la douleur lui paralysait le corps et les sens.

« Je ne pense pas » répondit froidement le yakuza en reprenant sa sentence.

Un violent coup de pied vint se loger dans le ventre de son nouvel ennemi.

Un deuxième.

Un troisième.

Il intensifia la force de frappe en y mettant toute sa rage. Sa respiration se fit rapide, saccadée tant la colère d’avoir été trahi le détruisait de l’intérieur. Sandayu était devenu une masse informe, sans importance à ses yeux.

 

Sandayu… Son ancien ami.

Il stoppa ses attaques en comprenant qu’il pouvait le tuer. Ce n’était pas le but, du moins pas maintenant, il devait vérifier certaines choses. Après quelques secondes sans bouger, Eiji s’accroupit à son niveau et lui releva la tête en lui tirant les cheveux. « Qui t’envoie ? »

_ Eiji… Bordel mais de quoi tu parles ! Calme-toi, je… s’écria le jeune homme avec difficulté mais pas près d’abandonner.

Un coup de poing s’abattit sur son crane le stoppant dans sa plainte.

« Réponds » Ordonna Eiji avec un calme effrayant

Eiji ne percevait plus son ami. Il n’était plus Sandayu. Il ne voyait qu’un informateur. Comprenant qu’il n’allait pas parler aussi vite, le yakuza continua son examen.

_ Tu t’es fait une petite beauté, chuchota le yakusa en collant sur arme sur la tempe de son ami.

Il laissa le canon glisser le long du trait fin et discret imprégné dans son cou, il releva le tee-shirt grâce à ce dernier et aperçut la gravure épidémique.

_ Je vais tout t’expliquer, gémit son ancien ami

Alors qu’il lui relevait une nouvelle fois la tête d’un coup sec, le visage tuméfié de Sandayu se contracta de douleur. Eiji examina la plaie située au niveau des lèvres. Sourcillant en observant plusieurs traces profondes s’apparentant à une morsure, le yakuza planta son regard dans celui de son ami à la recherche de réponses.

Ce dernier, encore sous le choc de la violence qu’il venait de subir, le supplia du regard qu’il ne poursuive pas le carnage.

« Tu vas tout m’expliquer » répéta le yakuza en affichant un sourire malsain.

« Oui » parvint à répondre avec difficulté Sandayu. « Okay »… Répondit le yakuza du tac au tac.

« Okay » Répéta Eiji en regardant autour de lui à la recherche de ce qui pourrait lui être utile. « Tu vas parler lorsque je l’aurai décidé ». Ajouta-t-il en lui infligeant un coup des plus violents qu’il ait pu lui administrer.

S’assurant que le traître était inconscient, Eiji partit à la recherche de ce dont il avait besoin. Un couteau, de la corde. Heureusement qu’il avait conservé les cordelettes qui avait été installées à travers la pièce par l’ancien locataire pour étendre son linge. Ce fut avec méthode, et une rapidité fulgurante, qu’il attacha solidement son ancien ami à une chaise. Il lui bâillonna la bouche sans lui adresser le moindre regard.

Il effectua trois pas en arrière pour examiner son travail une fois terminé. Satisfait, il reprit une nouvelle canette de bière et s’assit dans le sofa afin de la boire en toute tranquillité. À peine avait-il terminée sa dernière gorgée, Eiji partit à la recherche d’une cigarette et la mit en bouche. Il se mit à fumer sans lâcher du regard Sandayu agonisant. Les râles étouffés du yakuza l’énervait.

_ La ferme, Sandayu ! Souffla-t-il entre deux bouffées

Pour palier sa nervosité, il s’empara de ses cartes et les fit danser et vibrer sous ses mains. Leur claquement vint couvrir la respiration du prisonnier. Et alléger le silence plombant du salon.

_ Que la véritable partie commence, mon ami, déclara Eiji Ichiji.

 

 

~~o~~

Hôpital Seibo

2 Chome-5-1 Nakaochiai

Shinjuku- Tokyo.

 

 

Okuni laissait infuser ses pensées.

 

Les yeux rivés vers le ciel qui ressemblait à une toile de tissu grisâtre tant les nuages étaient épais

Malgré l’aspect infranchissable des stratocumulus, Okuni s’imaginait les franchir sans difficulté et s’échapper loin d’ici. Malgré la situation, elle demeurait la reine de l’illusion en se perdant dans son étrange univers sans frontière ni matière. La jeune femme n’avait prononcé quasiment aucune parole depuis son réveil, que ce soit aux policiers qui tentaient de retrouver le criminel ou au lieutenant Nagomi qui s’était déplacée en personne pour la questionner. Quel honneur avait-elle songé avec ironie. Peut-être était à cause de l’influence du milieu mais elle ne supportait plus les autorités et ne leur accordait aucune confiance.

Le regard interrogateur rempli de curiosité du lieutenant ne lui avait pas échappé ; Saeko Nagomi était passée d’une attitude ferme, voire froide, à un comportement beaucoup plus doux pour la convaincre de coopérer. Solidarité féminine. Elle était loin de ne pas connaître des liens amicaux qui existaient entre elle et Ryo Saeba, ce dernier était venu de nombreuses fois lui sauver la mise contre d’hypothétiques rendez-vous. Okuni savait tout cela. Parfois le nettoyeur lui en parlait d’une manière parcellaire mais assez évidente pour qu’elle comprenne les faits.

 

La tenancière du kabuki n’était pas dupe des tentatives de manipulations de Nagomi, car elle aussi connaissait les stratagèmes féminins sur le bout des ongles. Elle n’avait soufflé mot malgré sa gentillesse apparente. Pour gagner sa confiance, il fallait des preuves et beaucoup de temps. Bien entendu l’envie de parler lui brûlait les lèvres. Toutefois, elle était dans une posture délicate car le milieu l’empêchait de s’exprimer librement : parler reviendrait à se condamner.

De plus, elle ne savait pas grand-chose de son agresseur sauf qu’elle ne l’avait jamais vu dans le secteur. Le lieutenant Nagomi avait avancé l’idée que son client de ce soir-là était peut-être de connivence dans cette attaque. Ce client à l’accent Kaisai-ben était de toute évidence issu des hautes sphères. Mais elle ne pouvait pas affirmer que les deux personnes soient liées tant cet événement était encore confus dans son esprit.

 

Son mutisme s’était également appliqué avec Junko bien qu’elle soit la seule personne qu’elle ait autorisée à venir la voir ici. Elle lui adressait quelques mots tout au plus. Elle avait besoin de se protéger en diminuant la circonférence de son cercle d’amis. Son attitude pouvait paraître contradictoire voire antipathique, mais appliquer un masque d’impassibilité pour ne plus rien ressentir semblait être la meilleure solution pour le moment. Cela lui permettait d’analyser toute les données qui se percutaient violemment en elle. Temporiser pour comprendre. La nuit était devenue un moment de torture tant il lui était difficile de combattre ses peurs dans l’obscurité de la nuit. Tout semblait se réveiller, les souvenirs, les douleurs devenaient des êtres invisibles si puissants qu’ils parvenaient à la terroriser. Prisonnière de son passé, le contraste noir et rouge la perturbait beaucoup. Lorsqu’elle fermait les paupières revivait en elle le souvenir vivace de cette horrible nuit.

L’image d’une mèche de cheveux noirs entremêlée d’une rivière pourpre lui agressait le cœur. Cette sensation immonde de chaleur sanguine sur les lèvres la réveillait en sursaut. Recouverte de sueur, elle se relevait précipitamment, essoufflée, apeurée. Elle tâtait immédiatement ses lèvres d’une main tremblante avec l’espoir qu’il ne s’agisse que d’un immonde cauchemar. Les marques apposées lui démontraient bien au contraire que tout cela était bien vrai. L’odeur du souffre semblait avoir imprégné sa peau. Semblable à de l’eau sombre, la tristesse envahissait silencieusement son âme.

On l’avait tuée.

Cette idée la hantait bien qu’elle soit totalement irrationnelle… Et après ? Elle n’était pas à une élucubration prés. Être morte tout en étant vivante, quelle étrange sentence. Tout était possible dans son univers immatériel.

 

Une envie de pleurer s’emparait d’Okuni tant elle trouvait injuste de subir autant d’épreuves dans sa vie déjà bien compliquée. Pourquoi elle ? Qu’avait-elle commis dans une autre vie pour subir une telle punition ? Son cœur semblait fatigué d’être aussi maltraité. Aurait-il droit un jour à une existence douce et paisible ? Pour le moment, elle parvenait à contrôler ce flot d’émotion et son œil demeurait sec. Mais elle laissait la colère imprégner son cœur d’une manière graduelle. Comme une drogue douce, elle injectait ce poison invisible pour se relever. Elle l’utiliserait pour abattre ses souffrances en se vengeant et en reconstruisant le Kabuki. Avec rage et détermination, à en perdre la raison, elle serait prête à travailler jour et nuit sans dormir pour le faire revivre. Voilà quels étaient les nouveaux objectifs de sa vie.

Junko avait tenté de la rassurer, d’un point de vue pécuniaire, en l’informant que de nombreuses personnes du quartier avaient été touchées par cet incident et qu’ une collecte avait été organisée pour panser ses blessures.

Matériellement parlant, le Kabuki pourrait renaitre de ses cendres. C’était certain, avec le temps et la patience, tout irait bien. Du moins, c’est ce dont elle se persuadait. Une illusion, une de plus. Okuni n’était plus prête à abandonner son corps nuit après nuit. La nausée venait régulièrement la saisir en se remémorant ces souvenirs.

Rien ne sera plus jamais comme avant. Jamais. S’était elle dit malgré le sourire rassurant qu’elle avait offert à Junko.

 

Bien qu’elle ait eu un passé agité, cette agression l’avait fait vaciller dans un univers parallèle. La fêlure était profonde, irréparable. Elle le sentait au plus profond d’elle-même. Quelque chose s’était définitivement cassé. Elle jetait désormais un regard beaucoup plus sombre sur le monde.

Elle perçut que s’était creusé en elle un étrange vide. Un pur espace creux, qui ne signifiait que du manque ou du rien. Okuni était là, enfoncée dans cet espace inconnu qui s’était créé à l’intérieur d’elle. Elle ne parvenait pas à sortir de cette étrange léthargie. Elle sentait une douleur sourde dans la poitrine… Non, pas vraiment une douleur, plutôt une différence de pression au point de contact entre le plein et le vide. En fin de compte, cet événement n’était venu accentuer l’existence de ce vide invisible.

 

Ses réflexions furent interrompues par l’arrivée de Junko, les bras chargés de présents. Un rayon de soleil parvint à s’immiscer à travers les nuages et à venir illuminer sa chambre aseptisée. Heureuse de voir cette femme avec qui elle avait vécu l’enfer, la tenancière mit de côté ses réflexions sordides et lui accorda un visage accueillant. Junko lui conta les dernières nouvelles avant de lui lire le journal. Les yeux rivés sur le rouge à lèvres qu’elle avait apporté à sa demande, Okuni sourcilla aux nouvelles surprenantes : City Hunter avait changé de visage. Désormais composé de Ryo Saeba et de Mick Angel, il avait conclu une alliance avec le tigre de Ginza et Inagawa.

_ Tu es certaine, Junko ? Demanda Okuni.

La danseuse opina de la tête. La tenancière ne cacha pas sa stupéfaction. Que cela voulait-il dire ? Quelque chose n’allait pas. Jamais Ryo n’évincerait Kaori Makimura . Jamais. Bien que leur relation n’ait jamais évolué, Okuni avait suffisamment sondé le cœur du nettoyeur pour savoir qu’il aimait éperdument sa partenaire. Tracassée par cette nouvelle, le visage d’Okuni se rembrunit et se fit pensif.

Ryo Saeba, le nettoyeur numéro un du Japon songea-t-elle, se remémorant leurs moments d’intimité incendiaires. Son regard se modifia.

Junko lui avait expliqué tout ce qu’il s’était passé durant la nuit de l’incendie. Le nettoyeur l’avait accompagnée jusqu’à l’hôpital. De sources sûres, elle avait su qu’il était resté dans couloir de longues heures avant de pouvoir venir à son chevet durant quelques minutes.

Un clic.

Le cœur de la tenancière se serra bien malgré elle. Ses battements entêtants s’intensifiaient à en devenir douloureux lui rappelant qu’elle était malgré tout vivante. Un malaise la saisit en constatant que son âme se réchauffait au souvenir du nettoyeur. À cet instant, elle aurait aimé lui parler et le serrer contre elle pour ressentir la vie en absorbant la chaleur de son corps. Sa respiration se fit plus rapide, au point qu’elle fut troublée d’éprouver une telle envie, ici, dans une chambre d’hôpital. Elle lança un coup d’œil en direction de la danseuse qui s’attelait à lui lire un article du journal les concernant. Soulagée qu’elle n’ait pas vu ses joues s’empourprer, Okuni soupira doucement et s’affaissa sur son oreiller.

 

De légers coups frappés à la porte vinrent interrompre la lecture de la jeune fille. Surprise, elle interrogea du regard Okuni car elle n’attendait aucune visite hormis la sienne.

La porte s’ouvrit, ce qui eu pour effet de faire se lever la danseuse de son siège avec précipitation. Okuni lui adressa un hochement de tête pour l’inciter à partir tout en lui accordant un sourire bienveillant. La jeune fille ne se fit pas attendre, prit sa veste, et salua poliment le visiteur avant de disparaître dans le couloir de l’hôpital. Le peu de lumière qui s ‘échappa des nuages prit une toute autre signification avec lui. Une apparition. Okuni l’observa longtemps sans ciller pour être sûre et certaine qu’elle ne rêvait pas :

Daisuke était là.

- Salut ! Se contenta-t-il de lui adresser en lui montrant un bouquet de fleurs en guise d’introduction.

- Des coquelicots ! S’exclama-t-il d’une voix mal assurée « Crois-moi que j’ai eu beaucoup de mal à en trouver en bouquet » Mal à l’aise, il le posa gauchement sur la table « J’ai hésité à venir, mais vu les circonstances, je n’ai pas pu résister… » Tenta-t-il de se justifier en s’approchant d’elle.

La jeune femme fit un mouvement de tête en guise de bonjour, incapable de prononcer la moindre parole. Elle n’en n’avait pas la force mais surtout l’envie car sa voix pouvait la trahir. Okuni inclina légèrement la tête pour examiner l’homme qu’elle considérait à une époque comme son âme-sœur. Bien-sûr, son cœur n’était pas resté insensible en l’apercevant mais elle le maîtrisait.

Elle n’oublierait jamais le chagrin et les problèmes que cet homme lui avait causés, pourtant il parvenait encore à la déstabiliser. Elle ne pouvait pas s’empêcher d’imaginer l’homme qu’il aurait pu être s’il n’était pas devenu un Yakuza. Un homme respectable certainement, gentil sans aucun doute. Mais la vie en avait décidé autrement. Il était devenu un homme instable, impulsif, dépendant des drogues les plus dures, incapable de conserver ce qu’il avait de plus précieux. Il détruisait tout ce qu’il construisait sur un coup de tête parasitée par les substances illicites. Appartenant à la famille Sumiyoshi-rengo, il faisait partie de cette trempe d’hommes agitateurs mais qui n’évoluait pas rapidement, noyé dans un nombre important de gangs indépendants.

Il avait maigri. Les cernes bordant ses yeux démontraient ses journées remplies et ses tracas liés à sa dépendance. Les fils argentés avaient fait leur apparition et jalonnaient ici et là sa chevelure, le rendant encore plus séduisant. Le constat était amer. À une époque, elle aurait donné sa vie pour lui tant son amour était intense et disproportionné. Elle savait que cela pouvait sembler utopique néanmoins, c’était bien cela qui la faisait vivre. Aimer à en être damnée. Mais il n’avait jamais été en mesure de lui apporter la stabilité et de lui offrir une vie paisible.

_ Comment te sens-tu ? Lui demanda –t-il en s’asseyant prés d’elle

 

_ Bien ! Se contenta d’elle de répondre de la manière la plus neutre possible.

J’ai eu très peur pour toi, confia t-il, mal à l’aise mais bien résolu à lui parler. Il tenta de lui caresser la joue mais Okuni détourna le visage pour éviter tout contactBien qu’elle ait évité la douceur de ses doigts, elle ne put retenir un tressaillement face à cette confidence.

« Je suis solide » Décréta-t-elle avec conviction.

 

_ Je sais… Okuni… Je sais, répéta le yakuza en s’affaissant sur le siège tout en ne la lâchant pas du regard.

 

Okuni se sentit mal à l’aise, engluée dans ce silence plombant, mais rempli de sens.

_ Pourquoi venir ? Murmura-t-elle en sentant sa dureté l’abandonner. Elle avait lancé sa question comme un reproche acide.

 

_ Je voulais te voir ! Confessa le yakuza en lui saisissant la main.

Okuni secoua légèrement la tête à ce contact redouté.

_ Je te remercie pour les fleurs, mais il serait préférable que tu partes. Informa Okuni d’un ton faussement froid. D’un mouvement sec, elle libéra sa main de la sienne.

_ Je voulais m’assurer que tu allais bien et que… commença Daisuke.

_ Je vais bien ! Le Coupa-t-elle sans ménagement tout en montrant son agacement.

_ Toujours aussi agressive… Malgré tes emmerdes, tu as gardé ton sale caractère. S’impatienta le yakuza en tapant sa cuisse de la main.

_ Il m’a sauvé de toi, ce caractère, Daisuke ! Maintenant je te demande pour la dernière fois de partir ! Menaça la jeune femme prête à appuyer sur le bouton d’aide afin qu’une infirmière intervienne.

_ Attends… Je suis venu aussi pour te prévenir, informa Daisuke d’une manière plus douce.

Ce dernier se leva, rapprocha le siège prés du lit afin d’être encore plus proche de la jeune femme. Les murs avaient des oreilles, même à l’hôpital.

_ Me prévenir ? Répéta-t-elle, relâchant la pression qu’elle exerçait sur le bouton du boitier.

Daisuke lui sourit afin de la rassurer. Puis, il approcha son visage près du sien « Éloigne-toi de Saeba ». Son souffle balaya le visage de la jeune femme. Interloquée par ce rapprochement physique aussi soudain, les yeux d’Okuni s’agrandirent de surprise.

_ Il faut que tu partes de Tokyo. Lui recommanda son ancien compagnon avec sérieux. Décontenancée par cette confidence, Okuni se redressa, de son coussin « Pourquoi? » Demanda-t-elle de plus en plus nerveuse face à l’attitude du yakuza.

_ Des manœuvres sont effectuées. … Tu sais, avec cette nouvelle loi, les grands patrons sont dans la merde. Je ne peux rien dire de plus ! Se justifia le yakuza tant bien que mal avant de rajouter « Juste barre-toi de la capitale, coupe les ponts avec Saeba »

_ Je ne peux pas partir, Daisuke!… Où veux-tu que j’aille ? demanda-t-elle avec douleur.

Elle lui lança un regard rempli de reproches. Sa relation avec un Yakuza n’avait jamais été acceptée par sa famille. Elle avait été reniée. Déshonneur. Sur ce point, elle ne pouvait que constater que ses parents avaient dit vrai. Il ne lui avait apporté que le malheur et le vice. Il l’avait emmenée avec lui dans les profondeurs de la déchéance sordide. Pourtant, par amour lui, elle avait tout quitté pour partager ses journées inconsistantes.

 

_ Tu n’as plus rien ici… Viens avec moi Okuni, je te promets que je prendrai bien soin de toi… J’ai fait beaucoup d’efforts pour réduire ma consommation, tu sais ! Argumenta le yakuza que cette exposition sentimentale mettait de plus en plus mal à l’aise.

Un rire nerveux lui échappa bien malgré elle à l’écoute de ses paroles. À une époque, elle y aurait cru, aujourd’hui elle était rôdée. « Tu n’as pas changé. Toujours les mêmes paroles » murmura Okuni pour elle-même.

 

_ Non, certaines choses n’ont pas changé… Je t’aime encore Okuni. Déclara le yakuza mettant ainsi sa carte ultime sur la table.

La tenancière prit cette déclaration d’amour comme une véritable insulte. « Ça suffit… ça suffit, dégage d’ici Daisuke ! Ne me force pas à hurler ! Menaça-t-elle prête à exploser tant elle souffrait.

Le yakuza se releva du siège pour tempérer son impatience face à l’entêtement de la jeune femme.

_ Je suis sérieux, dés que tu sors de l’hôpital, je peux t’installer confortablement à Osaka. Un grand avenir nous attend, Okuni ! Informa Daisuke avec ferveur, à l’affut d’une réaction plus douce de son ancienne compagne.

_ Tu n’es qu’un raté, Daisuke ! Déclara Okuni d’un ton glacial en affichant un sourire mauvais à son égard.

Il s’agissait de la dernière carte qu’elle abattait en se montrant des plus virulentes pour l’éloigner.

Le yakuza se figea à l’écoute des paroles d’Okuni. Il serra les poings pour contenir sa colère.

 

_ Peut- être que je suis un raté mais je ne me suis pas fait détruire mon gagne-pain en étant sa putain, Articula-t-il en prenant le temps de savourer chaque mot qu’il lui lançait en plein cœur. Certain de la toucher.

Blessée, humiliée, elle appuya sur le bouton, avertissant qu’une infirmière allait arriver. Elle se renferma dans son mutisme, priant qu’il parte au plus vite. La porte s’ouvrit brusquement laissant apparaître l’infirmière. À la vue du visiteur inconnu, elle afficha une mine suspicieuse. Cet homme n’était jamais venu.

 

_ Réfléchis à ce que je t’ai proposé ! Se contenta-t-il de lui adresser avant de se diriger vers la porte tout en saluant poliment l’infirmière qui ne le quittait pas du regard.

Ce fut seulement une fois sûre et certaine qu’il soit parti qu’Okuni expira profondément tant la pression avait été forte. Sa visite n’avait pas duré un quart d’heure et, pourtant, il était parvenu à lui retourner le cœur. Sa toxicité n’était vraiment plus à prouver à voir dans quel état il l’avait mise. Bien qu’elle le haït, elle l’aimait encore. Étrange contradiction.

Honteuse de ce sentiment destructeur, Okuni se leva avec difficulté. Son corps était encore douloureux. Elle se dirigea près de la fenêtre pour observer le va-et-vient des voitures sur le parking. La voix de Daisuke résonnait encore en elle avec brutalité. Elle avait pris sa visite comme une véritable agression. Une de plus se dit-elle en souriant de sa propre ironie. Ses yeux brûlaient. Cela faisait très longtemps qu’elle n’avait pas pleuré. Ses yeux s’étaient taris depuis très longtemps et, malgré cela, cet homme parvenait encore à en faire jaillir la source.

 

« Osaka » murmura-t-elle.

La ville d’origine de Daisuke .

La mélancolie s’empara d’elle comme elle repensait à leurs moments de bonheur durant lesquels rire et être heureux semblaient être la norme. L’insouciance, certainement. Ces éclats de vie aussi scintillants que des diamants n’avaient pas été si nombreux que cela en réfléchissant. Pourtant elle vendrait son corps et son âme afin de les revivre. Cette confession était toujours aussi douloureuse mais nécessaire afin de rester honnête avec elle-même. Bien-sûr tout ceci resterait emprisonné dans son cœur atrophié. Personne n’y aurait jamais accès. Alors qu’elle allait se perdre dans son univers invisible, un fait la retint sur la Terre. La pulpe de ses doigts ressentit la froideur de la vitre. Le cri strident des ambulances renforça cette sensation désagréable car il annonçait souvent de grands malheurs.

« Osaka »… Elle fit un rapprochement. Ce soir-là, son client venait certainement de Kobe ou d’Osaka. L’accent… Elle le connaissait par cœur tant elle en avait été imprégnée. Fronçant les sourcils, elle hésita, mais fit malgré tout le lien avec Daisuke. « Je peux t’installer confortablement à Osaka. Un grand avenir nous attend, Okuni » Un frisson lui parcourut le dos. Une nouvelle sirène se fit retentir mais celle-ci était silencieuse, résonant en sa poitrine. Une mise en garde. Etait-elle rentrée dans une étrange danse en palpant un rythme différent du temps ? Pourtant, elle n’était qu’un personnage secondaire dans cette affaire, une simple figurine avec une jolie plastique devenue la putain du nettoyeur numéro un du Japon. Quel avait été son délit dans cette histoire sordide ? Son unique souhait était de retrouver la liberté.