Yubitsume

par Sugar

Chapitre 9

~Yubitsume~

Shini-yubi

 

Lorsqu’il découvrit ce qui se dissimulait derrière le nom Hakone (箱根, Mick se remémora la conversation qu’il avait eue avec Kazue à son sujet. Cette ville respirait la quiétude et apportait un rythme différent au temps. Ce bourg paraissait être aux antipodes de Shinjuku avec ses montagnes sinueuses qui se dressaient comme des boucliers pour contrer les tumultes agressifs de la capitale. Un arrêt temporaire.

Alors que le décor défilait sous les yeux à toute vitesse, l’américain tenta de s’accrocher à chaque détail pour comprendre cette fanfiction. Lorsqu’il avait pris connaissance du lieu du rendez-vous, l’étonnement l’avait happé car il apparaissait insolite. En règle générale,  les rencontres de cette nature, se donnaient dans les arrondissements de Tokyo. Au fil des chapitres, il les connaissait désormais par cœur. Jamais ils n’allaient au-delà des frontières du centre névralgique du pays. Ce noyau était certes menacé par Osaka mais plusieurs années seraient encore nécessaires pour le concurrencer.

Angel tentait de décrypter la signification cachée de ce choix géographique car ce changement le perturbait et l’inquiétait. Les lieux, les habitudes semblaient être gommés au fur et à mesure par l’auteur de cette étrange intrigue. De toute évidence, il souhaitait implanter un autre décor. Ce nouveau cadre qui s’offrait à ses yeux était en décalage avec celui de leurs aventures ! Ils glissaient dans un autre univers où ils n’étaient plus les véritables héros. Déstabilisant. Perdre les commandes de la plume écrivant leurs péripéties paraissait dangereux et signerait la fin de leurs aventures.

Ryo Saeba (冴羽 )le héros incontesté de ce shōnen, devait stopper le mécanisme de cette histoire bien complexe. Le point de départ de ce vacillement était l’apparition d’un nouveau personnage. Il s’était invité dans la partie brusquant leurs vies bien établies. Que voulait cet initiateur ? Les voir souffrir ? Les voir mourir ?

« Yakuza やくざ) »

Ce nom était pourtant connu et prononcé régulièrement dans leur milieu. Mais il revêtait une connotation particulière avec cette étrange affaire. L’américain en était convaincu, plus jamais il ne le prononcerait avec la même intensité. Il allait les marquer d’une manière indélébile.

« Yakuza やくざ) »

Il sourcilla en le prononçant en silence, car il avait détecté des vibrations inconnues. Son âme, son cœur s’affolaient en leurs présences. Sans savoir d’où venait ce rapprochement insolite, il se remémora qu’il avait également eu cette impression de flottement après avoir assisté à une cérémonie du thé. Lui qui pensait boire un simple thé codifié, il en était sorti perturbé. Comment une simple boisson avait-elle pu l’embarquer dans un tel système de pensée quasi métaphysique ? La magie du Matcha lui avait murmuré Kaori. Depuis ce jour, Mick ne regardait plus la liqueur végétale de la même manière… Il y pensait régulièrement en buvant cet hydromel avec elle. Il était persuadé qu’il en serait de même avec ce missionnaire.

« Yakuza やくざ) »

Un amas assez pesant lui plombait le cœur depuis ce matin. Peut-être était ce dû à ses nombreuses nuits d’insomnie, mais il percevait la cristallisation de l’atmosphère. L’américain était incapable d’expliquer cette réaction et surtout cette idée entêtante concernant l’affaire qui le bousculait :

« La dernière. »

Des frissons prirent naissance à ses épaules et descendirent le long de la colonne vertébrale, comme une véritable cascade déchaînée. Une douloureuse décharge électrique l’obligea à se redresser pour stopper sa propagation. Mick lança un coup d’œil en direction du nettoyeur, resté muet durant une bonne partie du trajet. De toute évidence, Ryo s’était disputé avec Kaori, qui s’était d’ailleurs volatilisée. Son absence l’avait étonné, car il avait beau ressasser le passé, la nettoyeuse ne s’était jamais mise en retrait dans une affaire, même en cas de conflit avec son partenaire.

« Une première. »

Un cri strident retentit au tréfonds de sa poitrine. Mick se figea. Puis une onde se propagea à sa surface et fit vibrer sa délicate membrane. Elle fut si puissance qu’elle craquela la lisse sérénité de son cœur engourdi. Une nouvelle fissure profonde et béante apparut et provoqua un étrange nivellement. Il reconnaissait l’origine de cette souffrance silencieuse. Bien qu’il ne l’eût jamais réellement admis, Kaori lui avait muselé le cœur par un lien solide, qui ne s’était jamais véritablement rompu. Avec le temps, il s’était effacé mais persistait à vivre dans son invisibilité, en se resserrant pour lui rappeler sa présence par intermittence. Parfois, il se détendait pour lui permettre de respirer mais il en demeurait prisonnier. Un mauvais sort lui avait été lancé depuis son arrivée en terre japonaise ou lors de l’absorption de ce fameux thé vert.

Il se défit de ces pensées déstabilisantes, irrationnelles, pour se concentrer sur le but de ce voyage insolite en compagnie de son ancien coéquipier. Ses yeux se dirigèrent vers la route, où une villa apparut grâce à sa clarté.

Il allait rencontrer Hisayuki Machii , l’oyabun de la famille la Tosei-kai . Sa spécificité résidait dans la composition de ses membres. La grande majorité d’entre eux étaient coréens. Malgré son nom japonais, cet oyabun était né en Corée sous le nom de Jeong Geon-Yeong. Son surnom du tigre de Ginza venait de son autorité incontestée sur la capitale. Malgré sa notoriété de nombreux mystères et de blancs séquentiels jalonnaient sa vie empêchant de comprendre cet homme aux multiples visages.

Lorsque la Mini rouge parvint au portail métallique, ce dernier s’ouvrit et laissa apparaitre des hommes positionnés discrètement le long de l’allée menant à la demeure. La voiture remonta le chemin gravillonné pour arriver devant la maison simple mais élégante. Ryo resta immobile et l’observa avec minutie. Il ne savait pas si elle lui appartenait réellement ou si il s’agissait d’un prêt. Il n’était pas rare d’avoir recours à de tels procédés afin de brouiller les pistes.

 

Le nettoyeur laissa ses yeux courir à des kilomètres pour débusquer d’éventuels pièges bien que cela fût peu probable. Le tigre de Ginza avait une réputation de tenir ses engagements. S’en prendre au nettoyeur numéro un du Japon paraissait être un des plus grandes erreurs qu’il puisse commettre, vue sa posture. Ryo Saeba était respecté et craint à travers le pays, bien qu’il gênât les spéculations des truands les plus ambitieux. Aucun des oyabun ne s’en était encore réellement pris à lui sauf Kakuji Inagawa qui souhaitait à une époque, qu’il intègre sa famille Inagawa-kaï. Vexé par ses nombreux refus l’oyabun avait voulu l’éliminer pour effacer l’affront, or cela s’était soldé par des échecs cuisants. Inagawa n’avait dès lors plus jamais insisté et avait repris ses activités, en l’ignorant.

Malgré les oppositions et les défiances et les règlements de compte, un surprenant équilibre régnait sur Tokyo. Le Japon abritait un complexe écosystème qui régissait les bas fonds des grandes villes. Son efficacité était prouvée par la tolérance plus ou moins visible des autorités envers les yakuzas. Le taux de criminalité du Japon était le plus faible du monde. Certes, ce chiffre honorifique ne s’expliquait pas que par la présence de cette mafia, mais il fallait bien admettre qu’ils y contribuaient. Le nettoyage apparaissait efficace.

L’équilibre était désormais rompu provoquant des conséquences encore inconnues. Elles étaient pourtant palpables.

Sourcillant à cette pensée, Ryo détourna la tête en direction de son ami, comme s’il remarquait enfin sa présence. Il ne s’était pas montré volubile durant le trajet, tant ses pensées étaient aspirées par sa colère et sa frustration. L’absence de Kaori.

Il fit ce qu’on lui avait appris, en effaçant ses émotions pour rester efficace et concentré sur l’objectif de sa venue. Se mettre en mode automatique n’était pas un exercice simple, mais il y parvenait avec simplicité. Dans le passé, la drogue l’avait aidé à adopter cette attitude androïde, aujourd’hui son organisme l’avait adopté, sans substance.

Peu importe la trame inconnue écrite dans l’esprit du responsable de ce déséquilibre, Ryo garderait la main sur Tokyo. Cet objectif le déstabilisa, avec un coup profond en plein cœur. Il s’agissait bien de la première fois qu’il n’était plus réellement certain de la posséder… Cette ville aux multiples facettes. On l’avait doublé. Troublé par cette affirmation si soudaine, il sortit de son véhicule pour reprendre de l’oxygène. Mains dans les poches, Ryo prit sa marche nonchalante, tel un yakuza. A peine avaient-ils effectué quelques pas, un homme apparut à l’entrée et leur fit signe de la tête, les incitant à le suivre. Il ne s’agissait pas de l’oyabun mais de son wakagashira, premier lieutenant. Les deux nettoyeurs avancèrent, les yeux et le cœur en alerte face à ce silence surprenant qui les enveloppait. Tout semblait paisible.

On les mena dans un lumineux salon où Hisayuki Machii les attendait. Contrairement à ce que Mick avait imaginé, l’oyabun ne se présenta pas vêtu d’un complet noir mais d’un pantalon shino beige, et d’une chemise de coton de couleur Kaki, qui lui conférait une attitude décontractée. Un large sourire apparut sur son visage buriné.

_ Soyez les bienvenus ! Déclara-t-il sans cérémonial.

Après s’être rapproché d’eux, il effectua un léger mouvement de tête en guise de salut et les invita par un geste de la main à s’assoir sur le canapé de cuir.

Lançant un regard sur le côté, Ryo constata que les deux hommes étaient placés à la porte, obstruant ainsi la sortie. Le tigre de Ginza jaugea d’un air provocateur le nettoyeur japonais, à l’affut de réaction de sa part face à ce détail déplaisant. Il le sondait. Un étrange dialogue de quelques secondes s’effectua entre les trois hommes. Puis, Hisayuki se mit à rire discrètement et frappa des mains avec énergie.

_ Sortez ! Ordonna- t-il à l’égard de ses gardes.

Ils se retrouvèrent à trois. Trois.

Les nettoyeurs avaient face à eux, une icône, un homme incroyable au sujet duquel les archive japonaises conserveraient longtemps de nombreux écrits. Le tigre de Ginza apparaissait comme l’avait imaginé Mick Angel. Son statut incluait l’obligation de posséder l’âme d’un leader, Hisayuki Machii la possédait.

Le pli épicanthique de ses yeux, avec cet arrondi plus appuyé que les japonais, déterminait sa particularité : Le pays du matin calme, autrement dit la Corée. Ce pays faisait partie de l’histoire japonaise, guerre et conflits … ils étaient liés par des relations tendues. Son demi-sourire contrastait avec le flegme des deux nettoyeurs en raison de l’aspect cocasse de la situation : un japonais –un américain- un coréen.

La conversation débuta par les formalités d’usage du milieu, dans une douceur feutrée pour dissimuler leur noirceur respective. Mick Angel remarqua tout de suite l’élan de sympathie à son égard, car l’oyabun s’adressa à lui en Anglais. Une rumeur circulait dans le milieu depuis de nombreuses années, lui prêtant des liens amicaux avec les services secrets américains. Le tigre hocha de la tête et leur dit :

_ Cela fait très longtemps que nous n’avons pas eu l’occasion de discuter.

_ Ce moment est arrivé, ajouta le nettoyeur japonais.

Hisayuki Machii soupira et marqua une pause

_  Oui... Il a fallu cette situation gênante pour nous revoir, rajouta-t-il d’une voix posée annonçant ainsi le début du jeu de hanafuda.

_ Situation très délicate, Machii. Vous êtes sur le terrain depuis bien avant ma venue sur Tokyo. Nous avions toujours été dans la mesure du possible dans de bons termes. Mais Il semblerait que la communauté coréenne soit remontée contre moi en raison des derniers incidents, avança Ryo Saeba comme sa première carte dans cette déterminante partie de cartes traditionnelles. 

_ Et chinoise, Monsieur Saeba, compléta le coréen en lui adressant un sourire entendu. Ce dernier observa un moment le nettoyeur, puis reprit «  Jimin-Jang nous était cher. D’autant plus qu’il vous était particulièrement utile sur certaines de vos affaires. Sa mort a aiguisé les tensions sur Kabukichô… La communauté coréenne se sent agressée »

 

_ Je ne suis pas responsable sa mort... Je l’appréciais également malgré nos nombreuses divergences et altercations, expliqua le nettoyeur japonais se remémorant les nombreuses disputes qu’il avait pu avoir lui. « Il n’était pas un yakuza faisant parti officiellement de votre famille. Peut-être était-il impliqué dans des affaires qu’ils l’ont dépassé... »

_ « Peut-être. » reprit Machii « Monsieur Saeba …Ce qui se passe depuis quelque temps sur Shinjuku est regrettable » Affirma-t-il en joignant ses mains. Il réfléchissait sans se presser à poser sa carte «, je vous observe depuis vos débuts avec fascination… vous êtes parvenus à vous seul, enfin accompagné de Makimura, à imposer une stabilité sur Shinjuku. Ma famille n’est mêlée ni de prés ni de loin à tout ces incidents qui vous décrédibilisent.

« Décrédibilisé »

Le nettoyeur encaissa la dernière remarque sans broncher.

_ Le contraire m’aurait étonné. Mon hypothétique discrédit ne doit pas vous être profitable je suppose. Se défendit le japonais avec pragmatisme. 

Se calant mieux dans son fauteuil de cuir, Ryo Saeba arbora une fin sourire en direction de ce tigre coréen.

 

Hochant positivement de la tête, Hisayuki Machii jeta un coup d’œil en direction de Mick Angel.

_ Excusez-moi de ce petit aparté, bien que je sois agréablement surpris de rencontrer Monsieur Angel… Où est votre partenaire  Kaori Makimura ? je suis étonné de ne pas la voir... J’aurai aimé avoir le privilège de rencontrer la sœur de Hideyuki.

Le temps se suspendit. Hideyuki connaissait bien le monde des Yakuzas. En relation direction avec les oyabuns, l’ancien agent de policier avait été une grande perte.

À cette question, Ryo hésita. Il n’était pas dupe du fait que toute la sphère serait au courant de l’escapade de Kaori avec le Yakuza. Était-il d’ailleurs déjà au courant ? Il ne laissa rien paraître, pour mener la direction de cette conversation tout aussi subtile que durant celle avec l’oyabun à la cigarette. Surprendre, déstabiliser… Bluffer. Mettre LA carte sur table avec habileté.

_ Mick est mon nouveau partenaire, déclara Ryo.

_ Un nouveau duo ? Demanda Hisayuki, d’un air amusé pour dissimuler sa stupeur.

Mick Angel serait devenu le partenaire de Ryo Saeba. L’oyabun regarda les nettoyeurs à tour de rôle, cherchant la véracité de l’information. Alors que le regard acéré du tigre s’accrocha à lui, Mick demeura impassible bien que les paroles de Ryo fissent écho en lui avec violence. Un Tsunami. Il n’osait pas le défier du regard de peur de faire transparaître son trouble. Il s’agissait de toute évidence d’un stratagème de Ryo. C’était bien la première fois que le nettoyeur japonais se permettait d’avancer une carte de cette envergure, sans le prévenir au préalable. L’Américain lui fit malgré tout confiance en rentrant lui aussi, dans la partie.

Face au regard suspicieux de Hisayuki Machii, Mick fit bonne figure. Pour s’approprier son nouveau rôle, en devenant temporairement la moitié de City Hunter, il se remémora son ancienne vie de nettoyeur avec son ancien partenaire dans le décor américain. La flamme se raviva aussitôt, sans aucune difficulté et embrasa son cœur. Il s’activa aussitôt, donnant ainsi sa réponse tacite à son nouveau coéquipier japonais.

 

_ Watanabe est sur Tokyo, s’engagea Mick dans la partie bien décidé à percevoir si sa théorie était correcte : La famille Yamaguchi-gumi de Watanabe aurait passé une alliance avec la famille Sumiyoshi-rengō détenue par Shigeo Nishiguchi.

_ Je suis au courant, avoua le tigre de Ginza

_ Cela ne vous inquiète pas plus que ça ? Insista Mick Angel.

_ Watanabe se prend pour un grand seigneur qui ne pense qu’à faire grossir sa communauté, vociféra le tigre visiblement agacé par l’oyabun.

_ Comme chaque oyabun non ? Intervint Ryo poursuivant l’offense entamée par son partenaire temporaire.

Le tempo était le bon.

_ Oui, enfin pour ma part, j’opte pour une autre technique d’évolution que je trouve beaucoup plus pérenne. Watanabe joue un jeu dangereux à être aussi gourmand, se justifia Hisayuki.

_ Il a toujours plus ou moins agi ainsi non ? Il avait déjà effectué des incursions sur Tokyo dans le passé, insista Ryo, bien déterminé à faire parler le tigre de ginza. Il fallait toujours sortir les griffes d’une manière efficace.

_ Si… Mais il a changé depuis de quelques temps avec l’arrivée d’un élément particulier au sein de sa famille, informa le tigre satisfait de la carte avancée.

_ Qui ? Lança Ryo sans formalité.

_ Comprenez que les informations que je vous livre sont délicates, précisa Machii satisfait de l’effet produit.

_ Je n’oublie jamais les personnes me donnant un coup de pouce, informa le nettoyeur japonais

_ Eiji Ijichi, souffla le tigre de Ginza.

 

« Eiji Ijichi » murmura Ryo en fronçant des sourcils. Il tenta de se souvenir s’il avait déjà entendu ce nom. En vain.

 

_ Eiji Ijichi est le yakuza qui a sauvé votre partenaire, détailla l’oyabun avec amusement. « Il s’est très vite fait remarquer par le grand chef. »

_ Vous semblez le connaître, insinua le nettoyeur japonais bien conscient de l’information importante que venait de lui offrir le tigre de Ginza.

Ryo ne savait pas s’il parlait de la fusillade ou de l’évènement de ce matin. Il préféra ne pas relever, attendant la suite.

_ Il est apparu aux cotés de Watanabe d’une manière progressive. Comme vous devez le savoir, Watanabe réside sur Kobe, ses déplacements sont tracés. Il avait beau faire des efforts, nous avons tout de suite remarqué le lien particulier qui les unissait 

_ Vous sous-entendez qu’il s’agirait de son fils ? Questionna Ryo les yeux rivés sur l’oyabun.

_ Nous l’avions envisagé mais après quelques recherches, nous avons découvert qu’il s’agit d’un enfant des rues de Tokyo. Aucun lien de parenté ne semble établi entre eux, s’expliqua l’oyabun avec calme.

_ Watanabe l’a fait venir sur Tokyo, en ayant pris soin de le préparer. Continua d’une manière imperturbable Machii.

 

_ Le préparer ? Demanda Mick suspendu aux lèvres du coréen.

 

_ Eiji a été recueilli par le gang Dewaya situé dans le quartier d'Asakusa à Tokyo. il n’avait pas seize ans, un jeunot… Il a fait là bas ses débuts. Watanabe l’a très vite remarqué.

_ Pourquoi ? Interrogea Mick

_ Eiji est différent des autres yakuzas. En général si un oyabun prend sous son aile un simple yakuza, c’est qu’il est spécial non ? Suggéra Machii.

_ En quoi ce yakuza est différent ? Intervint Ryo Saeba.

 

_ Sa loyauté et sa résistance, je suppose. Comme vous le savez, les principales activités des yakuzas sont le commerce du sexe et les jeux et paris… Le gang de Dewaya possède plusieurs tripots à travers la capitale. Il y a eu une descente de flics lors d’une soirée de paris, pour arrêter l’organisateur. Le gamin s’est livré lui-même à la police pour se faire porter le chapeau alors que tout le monde sait que ce n’était pas lui vu son âge. Le tigre de Ginza émit un rire grave en repensant à cette technique détestée des autorités.

_ Que s’est-il passé ? Demanda Ryo pour obtenir une vue générale de sa personnalité.

_ Eiji a été envoyé en prison pour une durée de trois mois. A peine arrivé, il a eu droit à un accueil musclé de la part des gardiens biens décidés à lui faire cracher le morceau. D’après les fuites, ils n’y ont pas été avec le dos de la cuillère, les salauds ! Il n’a pas dit un mot ! Et pourtant plus d’un aurait lâché l’information. Il a obtenu le respect de tous les prisonniers durant son séjour. Le jour de sa sortie de prison, tout le gang était dehors, pour l’accueillir. C’est cet épisode qui est remonté aux oreilles de Watanabe. Une étoffe de leader. Je l’aurai pris moi aussi sous mon aile.

 

_ Eiji est donc le protégé de Watanabe, il l’a formé sur Kobe pour le renvoyer sur Tokyo pour jouer l’ange gardien auprès de ma partenaire ? Décréta le nettoyeur revêtant un air perplexe.

Machii eut un rire amusé tout en secouant légèrement la tête

_ Il vous espionnait aussi, ajouta l’oyabun.

_ Pour quelle raison ? Tout le monde me connait ici, ainsi que mes habitudes, nul besoin de m’espionner, affirma Ryo avec verve.

_ Je ne sais pas mais vous devez bien admettre que le fait tout le monde sache que vous êtes espionnés, sans que vous vous en rendiez compte… c’est amusant non? Dit-il avec un peu de moquerie.

_ Cette manière de faire me paraît grotesque, se défendit le nettoyeur japonais.

_ Je vous l’accorde consentit le coréen avec une retenue amusée.

_ La démonstration abusive est toujours louche. Répliqua le nettoyeur japonais bien conscient des informations sous jacentes. Une attaque calculée au café, un vieil homme agressé... un homme tué. Tout allait crescendo à Kabukichô.

Le nettoyeur japonais soupira. L’oyabun semblait prudent quant à la communication des informations. Prudent ? Calculateur ? Ryo devait savoir. Il dissimulait bien son jeu mais il lui avait livré de précieuses données. La partie de hanafuda n’était pas encore finie.

_ Y a t-il eu une alliance entre Sumiyoshi-rengo et Yamaguchi-gumi ? Attaqua frontalement Mick bien résolu à gagner la partie.

Miichi ne répliqua pas de suite. Mick avait touché un point sensible : une éventuelle alliance entre deux familles qui se haïssaient.

_ Ce sont deux familles aux fonctionnements différents monsieur Angel. Mais Sumiyoshi-kai a des différences par rapport à Yamaguchi-gumi.

_ Sumiyoshi Kai ? Elle n’est pas appelée Sumiyoshi-rengo ? Demanda Mick.

_ Elle se fait appelée par ces deux appellations. Cette famille fonctionne comme une fédération car malgré que Nishiguchi, l’oyabun, soit toujours le parrain principal, il partage ses pouvoirs avec plusieurs autres personnes de l'organisation. Cela ne lui pose aucun problème.

_ Oui mais ici son nouveau partenaire serait son adversaire. Une occasion en or pour Nishiguchi ! Mais quel serait l’intérêt de Watanabe à s’unir à lui, il possède déjà la plus grande famille de Yakuzas ! C’est risqué pour lui ? Rajouta Ryo.

_ En effet. Je vais être franc avec vous… c’est bien cela qui me tracasse et ce qui explique aussi notre rendez-vous en dehors de Tokyo. Toutes les personnes ici sont les plus proches, auquel j’accorde une confiance absolue. Les murs ont des oreilles... S’expliqua le coréen en fronçant des sourcils. Puis, il rajouta après quelques instants de réflexion.  « L’opération semble ne pas se passer correctement. »

_ Qu’est ce qui vous fait dire cela ? Interrogea Ryo.

_ Je suis dans le milieu depuis des décennies maintenant… On renifle les couacs . Répondit Machii

_ A cause d’Eiji Ichiji ? D’ailleurs est-il l’auteur de l’agression ou encore de l’incendie de cette nuit, demanda le japonais, bien déterminé à comprendre.

_ Je ne sais pas s’il est l’auteur de cet incendie. Mais tout ce que je peux vous dire, c’est que quelque chose ne tourne pas rond dans leur opération. Je vous relate ce qui m’a été transmis. En espérant bien entendu que ce geste ne soit pas vain. Déclara fermement le tigre de Ginza stoppant ainsi l’offensive des nettoyeurs.

_ Donnant-donnant… Murmura Saeba.

 

_ Exactement… « Donnant donnant. » Insista l’oyabun coréen.

Aux dires de l’oyabun, Ryo constata qu’il prenait la même posture que Kakuji Inagawa. Il pouvait obtenir des informations, mais selon la frontière invisible que l’oyabun avait établie. Le tigre n’était pas prêt à dévoiler toutes ses cartes du moins pas maintenant. Mais le nettoyeur avait obtenu d’excellentes informations.

_ Méfiez-vous d’Ijichi Eiji, il est un élément qui semble avoir de l’avenir, insista le tigre «  et il est dotée de la jeunesse »

_ Je ne suis pas encore un vieillard Machii. Mais j’ai beau réfléchir, je ne comprends pas son action, pourquoi Eiji viendrait parasiter l’infiltration de son propre oyabun… C’est vrai, pourquoi éviter à ma partenaire de se faire tuer ? Leur but est bien de prendre le pouvoir non ? Attaqua le japonais en lui adressant cette carte décisive.

_ Je vous l’accorde, cet élément est incohérent sauf si… Débuta l’oyabun.

_ Si son action était calculée, simulée pour brouiller davantage les pistes ? Coupa Mick en se demandant si cet Eiji n’agissait par intérêt.

_ Il y a bien une chose que j’ai apprise durant mes dernières années... il ne faut faire confiance à personne, pas même à son ombre. Ajouta l’oyabun en affichant un sourire malicieux.

Le nettoyeur repensa à monsieur Gurata, ce vieux commerçant qui s’était fait violenter au détour d’une rue, après sa longue journée de travail. Le coréen abattu. Des cartes s’abattaient une par une.

« Eiji Ijichi » son nom résonnait en lui avec violence et arrogance.

 

_ Les temps sont troubles pour le monde des Yakuzas. Depuis que je suis l’oyabun, j’essaie de gérer mes affaires mais aussi de calmer cet ensemble bien agité. A une époque nous avions réussi à apaiser les tensions entre les familles. Agissons à notre niveau Monsieur Saeba. Ce sera un épisode unique ! Vous… Moi… Unis pour retrouver une passibilité ? Tenta de convaincre le tigre de Ginza.

_ Machii, j’ai bien conscience que vous ne dévoilez pas toutes vos cartes.

 

_ Je vous ai en livré les plus importantes ! Se défendit l’oyabun.

_ J’en ai bien conscience, admit le nettoyeur japonais.

Si même Machii proposait une alliance au nettoyeur numéro, c’est que la situation était beaucoup chaotique qu’elle ne paraissait. Eiji Ijichi semblait être une menace réelle. Le comble était qu’il ne l’avait encore jamais aperçu.

_ L’alliance devra se faire à trois, déclara le nettoyeur pour analyser la réaction de l’oyabun à l’idée de s’unir également à la famille Inagawa.

_ Hum…. Inagawa vous a contacté, je le sais. Il n’a pas perdu de temps ce serpent. Répondit le tigre. Machii rit d’une manière appuyée mais contrôlée, en secouant légèrement la tête

_ L’heure est grave Saeba. Si vous voulez rester le nettoyeur numéro 1 du japon, il faudra vous unir avec les yakuza de nos clans. J’accepte une alliance avec Inagawa, Saeba ! Du jamais vu sur Tokyo. Répondit avec motivation l’oyabun.

- Comme au bon vieux de temps des aspirations de ce cher Kodama ? Rajouta le nettoyeur japonais avec amusement.

- Kodama ? Intervint l’américain

- Saeba connaît bien l’histoire du milieu... Je lui laisse le soin de vous répondre, proposa Machii.

-Yoshio Kodama était parvenu à une entente entre différentes familles en organisant des trêves entre le Yamaguchi-gumi et le Tosei-ka. C’est pour cela qu’il est aujourd’hui considéré comme étant le premier parrain de la pègre japonaise, expliqua Ryo.

_ Vous étiez donc proches ? Demanda Mick à l’intention de l’oyabun

_ Oui. Se contenta de répondre le tigre de Ginza au passé bien rempli.

Le nettoyeur japonais observa longuement l’oyabun tant cet homme paraissait être différent des autres oyabun.

Machii et Kodama avaient une relation particulière avec les États-Unis. Ryo savait les rumeurs selon lesquelles le tigre agissait sans retenue. Son gang de l’époque était très puissant, au point d’être appelé « la police de Ginza ». Machii avait de bonnes relations avec les autorités d'occupation américaines en raison de sa ferme attitude anti-communiste. Il servait aussi les intérêts du pays du soleil levant à une certaine époque où les yakuzas de sa famille devenaient des briseurs de grève.

_ Rétablir l’équilibre monsieur Saeba. Insista l’oyabun

Ryo Saeba évalua la situation. Lui, le nettoyeur numéro un du Japon lié en partie avec la pègre pour défaire une action menée par une frange de yakuzas menaçants. Du jamais vu ! Les bas fonds de la ville trembleraient en apprenant cette étrange alliance. Elle était risquée pourtant il devait être honnête avec lui-même. Que souhaitait-il ? La paix, certes toute relative sur Shinjuku, ou écouter son orgueil à vouloir résoudre cette guerre seul ? Il n’avait aucune chance en sachant qu’une bonne partie de ses indics étaient affiliés à des gangs de yakuzas. Une véritable toile d’araignée magnifiquement dessinée. Délicate et fragile, le nettoyeur devait rétablir la jolie symétrie.

Le silence valait acceptation. Il ne parvenait à émettre une réponse de vive voix tant il était partagé. D’ailleurs, l’esprit du chasseur n’était plus à Hakone, mais il planait sur Tokyo à la recherche de ce Yakuza qui désormais avec un nom Eiji Ijichi . Ses yeux sombres scruteraient chaque recoin de la capitale pour le retrouver et le faire parler.

 

***

 

Eiji referma la porte avec brutalité et laissa tomber le vélo accidenté. Essoufflé, agacé, Yakuza prit quelques instants pour retrouver son souffle et ses esprits. Par chance, il n’avait rencontré personne dans les couloirs de l’immeuble, pas même la vieille dame du quatrième. Discret, Eiji était apprécié ici et ne souhaitait absolument pas se faire remarquer. Loin de ce que les gens pouvaient imaginer, les yakuza n’étaient pas des brutes épaisses, mal élevés. Bien au contraire, il s’agissait de personnes d’apparence ordinaire, dotées d’une certaine retenue. En général, ils observaient les gens lambda en les côtoyant d’une manière aimable. A partir du moment où ils obtenaient leur sympathie et leur respect, ils avaient réussi leur immersion.

Les événements de cette matinée tournaient en boucle dans sa tête, bien conscient que Watanabe devait déjà être au courant de l’incident. Yakuza avait tué deux hommes et avait pris la fuite avec Kaori Makimura. Le joueur se maudissait, il la haïssait, par intermittence. Les régions les plus délicates du cœur lui hurlaient de cesser cette étrange cérémonie. Malgré l’ambivalence de ses sentiments, il n’éprouvait aucun regret. Il recommencerait. À ce constat, Eiji soupira longuement et regarda son reflet flouté dans la fenêtre. À la vue de son apparence, il se hâta d’enlever sa veste déchirée.

Puis, son regard s’attarda sur chaque détail de son lieu de vie : un appartement miteux, dans un quartier populaire pour se fondre dans la masse. Promis à un grand avenir à ce qu’on lui avait dit ! Il en doutait.

Yakuza avait enfreint les règles les plus élémentaires, à la lumière du grand jour. Il reprit sa veste et examina la déchirure. Cette fissure n’était plus rattrapable. Elle ne lui portait pas chance, cette couleur. Il haussa les épaules, la laissa tomber par terre et partit dans la salle de bain. Il ne parvenait pas à expliquer ses réactions, ses coups de sang insensés voir destructeurs. Un frisson. Sa gorge se noua à cette constatation. Il détruisait tout ce qu’il avait construit durant ces dernières années auprès de son gang puis de son oyabun. Il avait eu plusieurs vies en une, un livre déjà bien rempli malgré son âge.

Ce constat était amer, voire acide et s’infiltrait dans chacune de ses veines. Il ferma les yeux tant cet empoisonnement le tuait à petit feu. Remettre les compteurs à zéro demeurait impossible. Ses mains tremblèrent. Il releva les yeux en direction du miroir qui lui renvoyait un reflet terne de son visage. Avec le temps, il semblait perdre de sa lumière. Cette pièce d’eau accueillant son étrange cérémonie d’apaisement lui apparut soudainement menaçante, oppressante. Après avoir rapidement désinfecté sa blessure, il sortit sans tarder tant il y étouffait.

Une fois dans le salon, il regarda l’heure avec appréhension car Watanabe l’attendait pour quinze heures. Soucieux, il partit à la recherche d’apaisement car il devait réfléchir. Le manque se faisait déjà sentir. Il aperçut ses cartes déposées sur la table. Elles l’appelaient. L’envie semblait trop forte pour y résister, alors il s’empara des hanafuda. Le tango débuta. Il commença à les faire danser, les faire vibrer de plaisir entre ses mains agiles.

Que ce soient les cartes, ou les jeux de dés, il se sentait revivre en jouant. Une excitation bien spécifique, les palpitations du cœur en lançant les dés, ou posant sa carte le réanimait. Il se souvint de ses nombreuses parties nocturnes au tripot d’Asakusa. Peut-être aurait-il pu devenir un grand joueur professionnel ? A cette question, les traits de son visage se durcirent, il stoppa la danse langoureuse et les lança avec contrariété sur la table.

Il semblait être un tigre en cage, faisant les mille pas pour réfléchir à la suite de son aventure. Après une heure à réfléchir, il en était venu à cette seule option.

Il reprit sa veste noire habituelle, elle en était devenue une seconde peau. Il n’aurait d’ailleurs jamais dû la quitter. En analysant toutes les cartes qu’il avait abattues, il n’en possédait désormais plus qu’une seule. Cette constatation ne semblait vraiment l’affecter. Il encaissait. Yakuza partit rejoindre son destin bien incertain et pourtant, une énergie nouvelle l’animait, lui effaçant les mauvais côtés.

Eiji Ijichi chantonna durant le trajet comme à son habitude. De nombreux passants se détournaient à son passage en percevant ses fredonnements. Pas après pas, il paraissait convaincu de sa décision car elle était en accord avec ses principes. Le mensonge, la fuite paraissaient être des solutions, mais il n’en serait rien. Il assumerait ses agissements.

Aux abords de la demeure de Watanabe, il comprit tout de suite que les cerveaux de la famille étaient au courant, vu le nombre de gardes surveillant les alentours. Les regards courroucés de ses aînés en particulier celui de Masaru Takumi, ne l’atteignirent guère, car il possédait cette capacité à fermer les vannes de ses sentiments avec une certaine dextérité. La porte se referma derrière lui, scellant ainsi la direction de cette étrange aventure.

Sans vraiment discuter, Eiji fut amené à son oyabun. Pas un salut, pas un mot, juste des regards l’incitant à s’assoir. Face au patriarche de la plus grande famille de Yakuzas du Japon, Eiji ne baissa pas le regard. Seule la boîte en bois d’acajou qu’on lui présenta l’obligea à cesser ce duel visuel. Après avoir hoché de la tête en guise de remerciement, il s’empara de la boîte entre ses mains comme on prendrait un shawan pour une cérémonie du thé mais ici… Il n’en n’était rien. Il avait hésité mais n’avait certainement rien laissé paraître. Cela s’appelait la fierté.

Il leva les yeux en direction de son oyabun. Watanabe ne disait rien, mais son regard parlait beaucoup. Il s’y entremêlait des reflets de colère dilués dans de la tristesse voire de la pitié. Ce cocktail ne plaisait pas particulièrement à Eiji, car pour lui, il n’accomplissait que son devoir ou du moins la sentence. Il avait fauté.

Assis face à lui, il se tenait droit, immobile, il écoutait d’une manière impassible les paroles inconsistantes du lieutenant Masaru Takumi. Eiji le haïssait en voyant sa jubilation. Sa posture dominante lui faisait pousser des ailes, or Eiji ne s’était senti aussi puissant face à lui. Un demi-sourire apparut sur son visage délicat ce qui eut le don d’agacer Masaru. Il le savait, Il en jouait encore et toujours malgré sa situation défavorable. A force de jouer, et de sortir des codes, il devait admettre qu’il ne parvenait pas à se soumettre à l’organisation.

 

Souffler sur les braises avait toujours été sa spécialité.

Provoquer

Brûler.

Ce jour était arrivé.

Une dernière pensée un dernier aveu silencieux

Un flash. Un visage.

Le coup tomba.

Le doigt se fractionna sous le coup de la lame contenu dans la boîte.

Le bruit de l’os brisé le fit tressaillir de douleur mais il n’effaça pas son sourire. Seul le froncement de ses sourcils put le trahir. L’une de ses caractéristiques, ne jamais montrer sa souffrance physique. Jamais. Il pouvait atrocement souffrir, son corps se bloquait pour ne rien laisser paraitre ; troublant. Il serra les dents de toutes ses forces pour contenir un cri de douleur. Il jura avec rage intérieurement, pour tempérer la souffrance. Il ressentait ses veines grossir sous la pression soudaine. Les battements de son cœur se percevaient dans sa main mutilée.

Shini-yubi

Le doigt mort… La phalange de son auriculaire gauche inerte sur la table lui parut surréaliste. Malgré la souffrance, il ne bougeait pas, les yeux rivés sur sa phalange sectionnée. Sa douleur se percutait en lui comme de puissances vagues remontant au cœur. Intérieurement, la tempête faisait rage, il hurlait, battait à tout rompre. Il lui manquait désormais une phalange. Il était marqué du sceau des agitateurs.

 

Un silence plombant régnait dans le salon, Eiji reprit le contrôle de son corps en s’emparant d’un tissu soigneusement plié. D’un geste rapide, il prit sa phalange et l’enveloppa du linceul immaculé. Déstabilisant. Les taches d’encre rouge imprégnaient déjà ses fibres. Sans attendre d’avantage, Yakuza se leva et se dirigea vers son père de substitution. Après avoir effectué l’ojigi en signe de respect, il lui présenta sa phalange en signe de pardon.

Yoshinori Watanabe ne daigna le prendre et se contenta d’un hochement de tête pour l’inciter à le déposer sur la table, face à lui. Eiji s’effectua aussitôt et repartit s’assoir. Le yakuza enveloppa son auriculaire ensanglanté dans un second tissu et serra très fort .Percevant le regard inquisiteur du wakagashira, il contint sa colère. L’heure des explications était arrivée.

_ Qu’-as-tu à rajouter ? Demanda Masaru Takumi bien heureux de sa posture.

 

_ Je ne pense pas que je puisse le rajouter ! Déclara Eiji en lui montrant sa main mutilée ;

L’insolence d’Eiji poussait Masaru dans ses derniers retranchements

_ Pauvre petit con, murmura le wakagashira, plissant les yeux de colère.

_ Je ne dirai rien en ta présence. Ajouta Yakuza en faisant un mouvement de tête en sa direction.

La main de Masaru Takumi se leva, mais son geste fut interrompu. Watanabe s’était relevé avec emportement sans dire un mot. Le lieutenant semblait surpris, voire déçu de que son maître s’oppose à son geste. Pourtant Eiji Ijichi méritait une punition en bonne et due forme. Son impudence devait être sanctionnée. L’attitude de Watanabe perturbait le wakagashira ambitieux. Leur vie avait bien changé depuis son arrivée

 

Rien que pour avoir parlé de la sorte au lieutenant, Eiji pourrait être une nouvelle fois puni. Le regard de Watanabe était braqué sur lui, pourtant il n’en éprouvait aucune crainte. Eiji avait comprit qu’il ne serait jamais comme les autres yakuzas. Pourtant, il avait fait en sorte d’absorber les codes et les comportements de ses pairs avec attention. Il avait toujours agi aves un mimétisme incroyable, dupant la plupart des gens. Malgré son adaptation facile, au fond de lui-même, il n’en était pas heureux et ne le serait doute jamais totalement. Un leurre entretenu pour ne pas sombrer dans une vie insipide et sans relief. Mais, il possédait cette spécificité comportementale qui le perdrait tôt ou tard, il se trahirait. Lui qui aimait jouer, il allait devoir payer cette addiction.

_ Sortez ! Ordonna Yoshinori à ses disciplines « Toi, aussi » ajouta-t-il à l’égard de Masaru Takumi.

Masaru Takumi resta interdit, contenant la rage qui ne demandait qu’à éclater. Saluant avec raideur l’oyabun, il adressa un regard haineux en direction d’Eiji.

 

 

Une fois seuls, les deux hommes demeurèrent silencieux de très longues minutes. L’un pansait sa douleur, l’autre sa déception.

_ Pourquoi, Eiji ? Demanda simplement Watanabe.

Le silence lui répondit.

_ Est ce que tu saisis que je ne suis pas seul à actionner les commandes cette fois-ci ? Rajouta l’oyabun les yeux révulsés de colère.

Eiji n’avait pas véritablement saisi la portée de son action car il entretenait des zones d’ombres. Alors, après hésitation, il répondit avec flegme :

_ Ces yakuzas voulaient ma peau… Je n’ai fait que répliquer.

La réponse d’Eiji fut accueillie avec étonnement. Les yeux de yoshinori s’agrandirent sous son effet. Il reprit toutefois le contrôle en faisant les mille pas à travers la pièce.

_ Personne ne t’a dit d’aller traîner la bas Eiji ! Cria Watanabe « Tu rentres sur Kobe dés demain ». Ajouta-t-il avec fermeté.

Abasourdi par l’ordre de l’oyabun, Eiji répliqua :

_ Je préférerai rester ici.

_C’est un ordre, Eiji ! Pas une suggestion ! S’écria Watanabe stoppant sa marche sans but à travers la pièce.

Décontenancé par la tournure de la situation Eiji voulait contrecarrer son ordre, bien décidé à rester sur Tokyo.

_ Je resterai sur Tokyo. Réaffirma le yakuza bien conscient de sa désinvolture qui pourrait lui coûter cher.

_ Nishiguchi  ne tient pas compte du pacte, amorça Watanabe pour faire descendre la tension.

_ L’incendie de cette nuit était prévu ?s’hasarda à demander Eiji

_ Cela ne te regarde pas, Eiji ! Se défendit l’oyabun.

L’entêtement de Watanabe l’agaça. Ne dire que ce qui l’arrangeait le perturbait. Il ne comprenait pas vraiment l’attitude de Watanabe.

 

_ Il joue un jeu qui ne me plaît pas. Souffla l’oyabun comme un aveu.

_ Vous aviez établis les règles avec lui dés le début je suppose, interrogea Eiji.

_ Bien entendu ! Je ne suis pas fou ! Mettrais-tu en doute ma compétence, Eiji ? Demanda avec agressivité l’oyabun.

Eiji pouvait se taire, mais il n’en n’avait pas envie

_ Je ne peux pas vous répondre, je ne connais pas réellement vos motivations. Pourquoi vouloir prendre Tokyo ? Enchaîna Eiji, bien conscient de son impolitesse. Pour Eij,i il s’agissait bien là du point faible de son patron. Vouloir toujours plus. Cette famille agissait sur l’ensemble du territoire, mais la capitale ne faisait pas réellement parti de ses territoires. Peut-être souhaitait-il le Graal ?

_ Mes motivations ? Répéta Watanabe .Il bomba le torse en observant sa future relève. L’oyabun avait pris sa remarque comme une insulte.

_ Je suis l’oyabun à la tête de plus de 750 clans. Je ne prends jamais de décisions sans avoir étudié les moindres détails. Déclara Watanabe avec fermeté, pour remettre Eiji à sa place.

_ Je vous demande pardon. Je ne prétendrai pas avoir votre capacité d’analyse. S’excusa le yakuza sans conviction en se levant face à lui.

 

_ Arrête de jouer ce petit jeu-là avec moi, Eiji ! Tu peux duper n’importe qui mais certainement pas moi ! S’écria Watanabe «  Tu es quelqu’un de très intelligent et résistant. Ne gâche pas tout… Pas maintenant. Tu as un grand avenir au près de moi. Soit patient. » Se justifia tant bien que mal l’oyabun.

Le regard d’Eiji ne faillit pas aux confidences de son oyabun car ce dernier pouvait l’amadouer. Néanmoins, le yakuza ressentit de la sincérité dans ses propos. Bien entendu, Eiji avait remarqué les efforts conséquents de son patron à son égard. Il était le seul à pouvoir lui parler ainsi.

 

Eiji semblait investi d’une mission sans en comprendre la portée véritable. Watanabe avait accepté sa demande pour faire rentrer son ami d’enfance Sandayu dans son cercle le plus proche. L’oyabun avait accepté certainement pour lui faire plaisir. Eiji avait une idée sur la cause de ce traitement de faveur, mais il la trouvait improbable.

Yoshinori Watanabe resta quelques minutes sans parler, puis il déclara :

_ Je souhaite que tu rentres pour le moment sur Kobe.

_ Laissez-moi quelques jours ! Demanda Eiji avec conviction

_ Pour quoi faire ? Tu as des engagements ailleurs peut-être ? Demanda Watanabe avec une pointe d’ironie dans sa voix.

_ C’est exact. Répondit simplement le yakuza.

_ Insolent ! Tu me dois obéissance et fidélité ! Ta séance ne t’a pas suffit ? s’écria l’oyabun avec emportement.

_ Il m’en reste d’autres ! Répliqua Eiji en agitant ses doigts intacts avec provocation.

_ Tu vas te faire descendre, Eiji si tu continues ainsi… Ajouta yoshinori dans un murmure.

_ Qu’ils essayent, ils finiront dans le caniveau comme ceux de ce matin, se moqua le Yakuza.

_ Et Saeba ? Tu es sur son territoire, qui plus est tu t’approches un peu trop prés de sa partenaire, Rétorqua Watanabe en le descendant du regard.

_ Ce qui peut vous faciliter la tâche… Non ? Se permit de répondre Eiji, pas certain de l’effet produit.

Watanabe fronça les sourcils à cette question et le dévisagea avec colère.

Son oyabun ne parvenait pas à le sonder, il s’agissait bien là d’une de ses qualités. Il brouillait les pistes des analyses à outrance lorsque la situation l’exigeait. Cela était épuisant. Watanabe, se retourna s’assoir, prit son verre et but d’une traite le restant de liquide ambré. Il réfléchissait. Il massa ses tempes tout en soupirant, puis il ouvrit un tiroir, et en sortit le petit paquet contenant la compagne liquide d’Eiji.

_ Six jours, se contenta de dire l’oyabun en lui posant sa dose sur la table.

Un long moment passa sans qu’un mot soit prononcé, chacun naviguait dans ses pensées sombres, houleuses, mais rien en apparence ne le démontrait.

Eiji se leva, prit la boite de sa main droite et cacha sa main meurtrie dans la poche.

_ Passe chez le docteur Fukuda pour ton doigt. Ne reste pas sans surveillance, il ne manquerait plus qu’il s’infecte. Suggéra l’oyabun.

Watanabe semblait soucieux, les fissures de son front le dénonçaient.

Eiji Ijichi le salua et quitta les lieux. Les douleurs ne l’empêchèrent pas de chantonner, peut-être s’agissait-il des effets secondaires du manque, mais il se sentait fortement euphorique. Le baromètre des émotions variait beaucoup en fonction de ses doses. Sa décision était prise : il partirait à la bataille avant son retour pour Kobe.

 

 

 

 

***

 

Essoufflée, elle s’était précipitée pour rejoindre son partenaire. Elle avait tenté d’appeler. En vain. Toutefois, elle avait gardé espoir. Mais seul le vide de l’appartement l’avait accueillie. Son cœur s’était serré. La nettoyeuse s’était effondrée dans le canapé, incapable d’avoir les idées claires. Ryo était parti sans elle.

Qu’avait-il imaginé ? Il avait certainement attendu ? Déçu ? Soulagé ? Elle ne saurait le dire.

Autant de questions que de douleur envahirent son cœur. Les larmes lui montèrent aux yeux tant elle trouvait la situation injuste. Un déchirement sans raison. Les événements de la matinée passèrent en boucle dans son esprit. Elle tentait par tous les moyens de se remémorer chaque détail, chaque mot chaque phase qu’il avait dits.

Que lui arrivait-il ? Son regard s’accrocha à sa manche tachetée de sang, qui n’était pas le sien. Un filet venant lacérer son chemisier de coton. Un frisson. Son regard trouble l’avait marqué, Kaori était incapable de percevoir ses idées bien qu’elle perçût son envie. À cette constatation, elle devint aussi écarlate que la marque apposée sur son chemisier. La nettoyeuse n’était pas indifférente, ce serait se mentir. Pourtant, elle ne parvenait à savoir en quoi. Il ne ressemblait en rien à Ryo physiquement... Mince, voire maigre, il n’avait pas sa prestance, plus jeune, aussi, mais rempli ce cette fougue revigorante à s’en décrocher le cœur.

Dans un geste brusque, elle se releva et fit les cent pas à travers le salon. Elle ne verrait pas le tigre de Ginza. City Hunter était incomplet, cela n’était encore jamais arrivé. La nettoyeuse semblait être hors-jeu. Intolérable. Une vague de colère l’envahit, ne supportant pas cet évincement soudain.

Une première

 

Le constat fut sans appel. Une onde se propagea à la surface de son cœur et fit vibrer sa délicate membrane. Elle fut si puissance qu’elle craquela la lisse sérénité de l’organe affolé. Une nouvelle fissure profonde apparut et provoqua un étrange nivellement de culpabilité. Elle connaissait l’origine de cette souffrance silencieuse : le manque… La frustration de toutes ces années d’espérance.

Un flash

Un visage

Un prénom

« Okuni »

Troublée, Kaori appela Miki pour avoir des nouvelles concernant la fusillade qui devait avoir lieu en matinée.

_ Rien n’est arrivé, Kaori. Informa la tenancière du Cat’s.

Sourcillant à cette nouvelle, la nettoyeuse en fut soulagée tout en étant interpelée. Un blanc. L’ancienne mercenaire était-elle déjà au courant de cette matinée ? Gênée, Kaori ne resta pas davantage, bien que l’ancienne nettoyeuse la pressât à discuter. Elle raccrocha avec agacement. La fusillade n’avait pas eu lieu.

 

Eiji lui avait-il menti ? Non.

Elle avait bouleversé les plans en se rendant au Kabukichô. Elle en était persuadée. Bien qu’elle essayât de l’effacer, l’image d’Eiji en vélo lui revint en mémoire. Il était également en danger. Il l’avait sauvée deux fois. Il n y en aurait pas trois. Gênée, elle ressentit malgré tout un peu de chaleur, malgré l’ambiance glaciale qui régnait dans le salon. Eiji était un homme étrange, voire peu rassurant dans sa manière de la regarder, mais elle ne percevait pas de dangerosité.

Jetant un coup d’œil à l’horloge qui semblait s’être figée, elle se résolut à attendre Ryo. Ce fut long, éprouvant que de patienter. Epuisée, elle s’assoupit sur le canapé, errant dans un monde sans couleur ni saveur. Ce fut le bruit de la serrure qui la fit s’extirper de ce monde parallèle. Se redressant brusquement, Kaori eut à peine le temps de se relever que Ryo fit son apparition dans le salon

Mal à l’aise aussi bien l’un que l’autre, chacun cherchait ses mots.

Le Japonais, scruta son visage à la recherche de réponse.

Kaori recherchait des traces de regret de l’avoir laissée.

_ Bonsoir, se contenta-t-il de lui adresser. Auquel elle répondit par le mot identique.

_ Ryo…

_ Je suis au courant Kaori. Affirma-t-il

_ Je voulais venir. Je suis arrivée trop tard Enchaîna-t-elle sans vraiment écouter les paroles de son partenaire.

Chacun parlait sans véritablement écouter l’autre, peut être par peur, peut être par fierté. Pourtant, ils devaient bien s’accorder sur la suite de cette aventure.

_ Je voulais seulement voir le Kabuki… mais j’ai été suivie. Se justifia Kaori.

_ Pourquoi  aller là bas?

Levant un regard accusateur vers lui, la nettoyeuse n’était pas prête à se ranger sur le banc des fautives.

_ Curiosité féminine… Ho, non, masculine ? J’avais oublié mon statut à tes yeux. Vociféra-t-elle.

Dévoilant un léger sourire, il adorait la voir s’énerver en lui flanquant une joute verbale bien placée.

_ En tout cas, tu sembles avoir tapé à l’œil de cet Eiji Ijichi Lança le nettoyeur sur un ton neutre.

 

A l’écoute de son prénom, Kaori se figea. Ryo connaissait son identité.

Eiji Ijichi

 

_ J’étais suivie... Il m’a aidée riposta Kaori d’une voix tremblante

_ Deux fois… Cela me semble bien chevaleresque de sa part, au point de t’en faire oublier ton travail ! Accusa Ryo, sentant la colère se réveiller.

_ Je voulais venir, Ryo ! Se défendit vivement la nettoyeuse.

_ Je t’ai attendue, répondit Ryo Saeba sur un ton de reproche.

 

Elle écarquilla les yeux devant sa mine. Durant quelques instants, elle crut le percevoir blessé. Quelle idée !

City Hunter souffrait. Le nettoyeur analysait sa partenaire, son point faible, son tourment. Malgré son comportement des plus détestables, elle demeurait à ses côtés. Jour après jour il lui lançait des shurikens pour l’éloigner, mais elle ne faisait que se rapprocher de lui. Il l’aimait. Encore aujourd’hui, Kaori était là, face à lui, prête à flancher par amour pour lui. Okuni, une voix culpabilisatrice vint le perturber dans son épanchement dangereux.

Pourtant, City Hunter devait bien avancer. Soupirant profondément, Ryo partit vers le bar où il se servit un verre de saké.

_ Machii m’a transmis de nombreuses informations. J’ai accepté un pacte avec lui  Informa le nettoyeur.

_ Un pacte ? Demanda Kaori assez surprise d’une telle décision.

_ Oui… Un partenariat si tu préfères, continua calmement le japonais.

_ Mais pourquoi ? Interrogea la nettoyeuse.

_ Les familles Yamaguchi-gumi et Sumiyoshi-kai ont bien conclu une alliance et créent la zizanie sur Tokyo pour en prendre les commandes. Ton Eiji est bien de la partie. Résuma le nettoyeur d’un ton désinvolte.

_ Ce n’est pas MON Eiji, je te prie de ne pas faire d’insinuation désobligeante. S’écria Kaori en serrant fortement les poings.

_ Eiji Ijichi est le protégé de Watanabe. Il a été envoyé sur Tokyo pour une mission dont on ignore vraiment la consistance sauf, peut-être de nous brouiller les pistes, Continua le nettoyeur d’une manière imperturbable malgré la tempête naissante.

_ Qu’entends-tu par nous brouiller les pistes ? Interpela Kaori.

_ Enfin Kaori, cela semble clair... Il te manipule Affirma Ryo.

Bien que le nettoyeur parlât d’une voix assurée, Kaori détecta le doute. Elle le connaissait assez bien pour savoir lire entre les lignes.

_ Ils veulent renverser une partie de la pègre ? Poursuivit Kaori bien décidée à comprendre.

_ Avec les modifications des lois et l’agitation, c’est certainement le bon moment pour renverser un certains nombre de gangs pour le profit des deux familles. Expliqua le nettoyeur.

_ C’est étrange ! Ces deux familles se détestent, murmura la jeune nettoyeuse.

_ Oui… Il y aura un duel final dans tout les cas, ce genre d’alliances est fragile. Mais, pour le moment, ils nettoient le terrain, poursuivit Ryo Saeba.

_ Quelle situation malsaine… confia Kaori, chamboulée par ces nouvelles peu rassurantes.

Un cri strident retentit au fond de son cœur. Elle leva les yeux en direction de l’amour de sa vie.

_ Avant le duel final, ils voudront te descendre ? demanda-t-elle un peu pour elle-même.

Un rire discret brisa l’angoisse, Ryo prit un air penaud

_ On en a connu d’autres, Kaori !

 

Une dernière

Sans savoir d’où vint ce pressentiment, Kaori ne fut pas aussi convaincue que par le passé.

 

 

_ Que t’a dit Eiji Ijichi ? Enchaîna Ryo bien décidé à avoir des informations sur ce yakuza.

_ Rien d’intéressant, répondit Kaori dans un souffle court.

_ Comment ça, rien ? Tu ne vas pas me faire croire qu’il ne t’a pas adressé la parole durant votre escapade ? S’écria le nettoyeur avec une pointe d’agacement.

_ Ce n’était pas une escapade Ryo… On voulait nous tuer… Aussi bien lui que moi.

_ On a voulu aussi l’abattre ? Demanda le nettoyeur en plissant des yeux.

_ Oui ! Répondit-elle avec conviction.

_ Nous n’avons pas beaucoup parlé, Ryo, expliqua t’elle avec difficulté. « Tout s’est passé très vite » rajouta-t-elle.

Perturbée, elle estimait que ses dires étaient exacts. Eiji ne s’était pas vraiment montré causant. Il ne lui avait jamais confié ni son nom, ni son appartenance à la famille.

_ Il m’a déposée aux abords d’un parc  et m’a demandé si tout allait bien… et puis nous nous sommes séparés. Je suis ensuite rentrée directement, mais le temps d’arriver, tu étais déjà parti, développa la jeune nettoyeuse.

Ryo avait du mal à la croire, du moins d’une manière entière. Son trouble l’interpelait. Néanmoins, il n’avait pas forcement la meilleure position pour lui faire une scène de jalousie ou ce qui pourrait s’y apparenter.

_ Nous devons également créer le trouble dans le milieu Kaori, annonça le nettoyeur.

_ Comment ca ? Insista Kaori, percevant son cœur s’affoler.

_ J’ai annoncé à Machii que Mick était mon nouveau partenaire, déclara le Japonais avec calme.

_ Mais Ryo tu n’as pas le droit ! Je suis City Hunter ! S’écria Kaori touchée en plein cœur.

_ Ce sera temporaire Kaori, justifia Ryo, la fuyant du regard.

_ Tu me mets sur la touche ! Pourquoi ? Cria-t-elle en se rapprochant de son partenaire.

_ Eiji te colle d’un peu trop prés. Voyons voir sa réaction en sachant que tu n’es plus ma partenaire. Décréta Ryo d’un naturel déconcertant.

Le cœur de la nettoyeuse se brisa. Perdant tout ses moyens, elle n’était pas préparée à une telle décision de son partenaire. Pourquoi éprouvait-elle un mauvais pressentiment ?

_ Non… Non, Ryo. City Hunter, c’est toi et moi ! Implora Kaori du regard.

La tentation de céder fut immense. Une légère fissure apparut dans la détermination de Ryo. Cependant, il l’effaça aussitôt.

_ Je sais. Mais pour le moment, nous devons démêler le vrai du faux. Lança le nettoyeur en prenant de la distance.

_ Tu ne m’en as pas parlé de cette stratégie ! Lança-t-elle avec reproche.

_ C’est venu sur le coup, même Mick n’était pas au courant, mais il a accepté. Kaori… Il faut agir intelligemment. Cette histoire est d’une envergure différente, cette fois-ci, expliqua Ryo avec tact.

City Hunter resta un long moment sans parler, ni même bouger. Les traits de dessins de ce moment décisif semblaient moins épais. Les frontières entre chaque séquence s’effaçaient. Mal à l’aise, hésitants, chacun partit dans sa chambre, pour reprendre souffle. Ryo venait de faire une alliance avec des familles de Yakuza et l’avait mise de coté. C’était un moment assez déconcertant pour le nettoyeur japonais.

L’humiliation coula sur elle comme de l’eau glacée. Kaori digérait son nouveau statut temporaire pour le bien de l’affaire. Pourtant, elle repensa à l’intégrité d’Eiji. Peut être était-il malhonnête depuis le début, même avec elle. Il n’était pas sincère. Quelle idiote elle était d’imaginer un seul instant qu’il avait pu être intègre avec elle. La sensation d’avoir était mise de coté la hantait, elle paniquait à l’idée qu’il l’abandonne. City Hunter était devenu sa raison de vivre.

 

Mick, assis prés de sa fenêtre, observait l’immeuble aux briques rouge. Soucieux mais aussi ravivé malgré lui de son nouveau rôle, il réfléchissait à la suite de cette histoire. L’encre noire se diluait sur le décor tokyoïte, conférant le nouveau visage à ce célèbre arrondissement. Hakone avait été le témoin d’une alliance qui allait certainement changer le cours de l’Histoire,  songea-t-il en allant rejoindre Kazue.

 

 

 

Un jour.

Deux jours.

Trois jours passèrent.

Tout semblait s’être cristallisé. Figé sur du papier bon marché.

 

Doté de sa casquette de baseball, jean, il avait mis ses écouteurs, et chantonnait comme à son habitude. Avec sa démarche spécifique, il mit les mains dans les poches, et marcha avec nonchalance. Personne ne verrait sa nouvelle particularité. La gare de Shinjuku était toujours animée, mais elle semblait somnoler. L’écho des pas des usagers paraissaient beaucoup plus léger. Comme un Japonais ordinaire, Eiji pénétra dans la gare et se dirigea vers le tableau noir fissuré. Le yakuza hésita. Puis, il chercha dans sa poche une craie et inscrivit le célèbre code que tout fan de City Hunter connaissait… Composé des trois lettres XYZ. Ses yeux sombres observèrent longtemps cette combinaison de trois lettres… Trois… les trios ne fonctionnaient jamais bien dans leur milieu. Il ajouta dix heures en souriant légèrement tout en insistant bien sur la craie.

Il ne tarda pas, de peur qu’on le surprît encore une fois. La douleur était devenue acceptable, il dissimulait la main dans sa poche. Il n’avait ni honte ni gêne, juste des regrets. Partir… Oui mais pas ainsi, murmura-t-il en repensant à ces dernières années sur Kobe avant de revenir ici… Dans sa ville. Tokyo.