Senyoku

par Sugar

Chapitre 5



Senyoku (せいよく)



La nuit s’ancrait progressivement dans les vingt-trois arrondissements composant la ville de Tokyo. L’une de ses fractions dénommée Shibuya (渋谷区) avait accueilli durant la journée, l’étrange Yakuza. Tandis que Shinjuku (新宿) territoire de Ryo Saeba, vibrait encore de sa sulfureuse venue.

Shibuya et Shinjuku faisaient partis des lieux les plus prisés des touristes et des japonais. Se chevauchant l’un à l’autre, la rivalité entre les deux arrondissements y était effrénée. Chacun mettait en avant ses qualités et ses nouveautés pour obtenir la faveur des intéressés.

Eiji Ijichi adorait Shibuya (渋谷区

La pénombre s’infiltrait en douceur à travers ses rues survoltées en l’enveloppant de sa parure bleu foncée. Flamboyant, Shibuya concurrençait Shinjuku par ses devantures réputées. Il attirait la gente féminine à venir effectuer du shopping et à dévoiler leur excentricité.

Le yakuza releva la tête en direction de la plus célèbre tour du quartier. Il était toujours autant sensible à ses courbes arrondies : Un cylindre prénommait Shibuya 109  ( 渋谷). Cette création architecturale lui plaisait pour son originalité. Elle n’allait d’ailleurs pas tarder à s’apprêter pour la nuit. Dans une heure, on ne verrait plus que le rouge vif de ses chiffres composant son nombre symbolique. Surpris par l’heure, Eiji avait perdu la notion du temps durant cette journée particulière. Il était redevenu un citoyen ordinaire.

Eiji reprit sa marche. Arrivé au centre névralgique de ce faubourg, il observa les écrans géants situés de part et d’autre du célèbre carrefour. Ils conféraient une atmosphère bien particulière. La virtualité et de la modernité y étaient exaltées. Cet épicentre était impressionnant. La vague humaine s’y déversait à longueur de journée. Le va-et-vient incessant des véhicules s’apparentait à une houle entêtante.

Les passants étaient disciplinés en patientant après l’autorisation de traverser. Dés que le signal vert apparaissait, la foule reprenait la marche dans un rythme plus ou moins coordonné. Les gens avançaient vite, très vite pour réintégrer leur foyer. Fondu dans la masse humaine, le Yakuza n’était pas pressé. Il se laissait dépasser par ce raz-de-marée japonais. Personne ne l’attendait. Entre les habitants pressés de prendre le métro, et les voyageurs se précipitant dans les bus apprêtés, une effervescence jaillissait des profondeurs de cette fraction de Tokyo. A Shibuya, les gens pouvaient percevoir le pouls entêtant de la capitale japonaise. Cette surprenante allégresse urbaine lui procurait du baume au cœur.

En poursuivant sa marche tranquille, il remarqua un Mama-chari (ママチャリ購入) sur lequel une femme pédalait avec énergie. Son enfant assis derrière s’agrippait à elle. Emblème du japon, ces vélos étaient très utilisés par les mères de famille. Eiji en avait de vagues souvenirs lorsqu’il était enfant. Il interrompit sa ballade pour l’observer s’éloigner. Le temps semblait s’être figé durant cette scène bien innocente. Un tremblement au niveau du bras se fit ressentir. Alerté par l’avertissement nerveux, le Yakuza se mit à chantonner en reprenant sa route. Il ne devait pas y penser. L’air était très frais. Une brise vint lui effleurer la nuque. Elle le fit frissonner. Il mit les mains dans les fines poches. Sa petite veste beige bien coupée n’était pas doublée. Pourtant, il l’adorait. Il la trouvait très stylée et raffinée.

En arrivant aux abords Shibuya-eki 渋谷駅, la gare de Shibuya, il fit un arrêt à une zone stratégique. Il s’agissait du plus célèbre point de rendez-vous pour les japonais. Incontournable, ce lieu était caractérisé par la présence d’une statue bien singulière. Une fois face à elle, Eiji l’observa avec attention tant elle regorgeait d’émotion et de réflexion.

Entourée par des bancs, La sculpture trônait fièrement au centre afin d’y être admirée. Elle avait l’apparence d’un akita inu (秋田) un chien de race japonaise. Sa fidélité était honorée à travers le pays depuis de très longues années. Son histoire avait dépassé les frontières du pays tant elle était symbolique et émouvante. Dénommé Hachikō (ハチ公) ce chien aimait tant son propriétaire, qu’il attendait son retour tout les jours à la gare de Shibuya. Son maître y prenait le train pour se rendre à l’université où il dispensait des cours. Même après la mort de son oyabun, le canidé continua à l’attendre jusqu’à ce que sa propre mort vienne le chercher.

Pour Eiji, un yakuza devait lui ressembler pour son incroyable fidélité. L‘épreuve de la mort n’altéra point leur relation. Il symbolisait cet Amour indescriptible qu’il devait subsister entre l’oyabun et le Yakuza.

Malgré l’euphorie et la légèreté de s’être promené, Eiji était tracassé. Son comportement n’était pas des plus exemplaires depuis quelques jours. Il avait contourné certains principes, en parasitant une affaire qui ne le concernait pas. Normalement, les informations qu’il interceptait devaient rester secrètes. Or, il avait piétiné la règle à plusieurs reprises. Il avait d’abord évitée à la nettoyeuse d’être tuée. Aujourd’hui, il l’avait avertie de la future fusillade qui allait être commise à proximité du Cat’s. Il se sentait hypocrite vis-à-vis de son ami de toujours. Ce matin encore, il énumérait les règles du Ninkyōdō à Sandayu. D’ailleurs, en prenant du recul il estima que son intervention ressemblait d’avantage à un laïus plutôt qu’un conseil d’amis.

Malgré les fautes admises, son envie se ravivait dés qu’il la voyait. Eiji l’avait suivi avec beaucoup d’intérêt en fin de matinée. La nettoyeuse s’était arrêtée à la station de Harajuku pour se détendre au parc Yoyogi (代々木公). Cet écrin vert appartenait à Shibuya et non à son rival Shinjuku. Il avait imité Kaori Makimura en achetant un journal pour paraître le plus naturel possible aux yeux des gens. La nettoyeuse était suivie par un informateur de Ryo Saeba. Son œil avisé l’avait tout de suite repéré. Le yakuza avait du redoubler de vigilance pour l’aborder sans en être inquiété. Il jouait. Il y avait toujours un côté excitant à défier le danger.

Lui avoir parlé, l’avait quelque peu perturbé. Se retrouver assis à ses côtés, fut une entrevue simple mais exquise. Mais non sans risque. Il avait eu la crainte latente d’être pris en flagrant délit. Le péché de lui avoir parlé lui aurait valu certainement une phalange coupée. Pourtant, il ne parvenait pas à se refréner. La voir paniquer fut un véritable délice. Ses innocentes réactions en le reconnaissant lui avaient réveillé ses dispositions de prédateur. Cachée derrière son magazine, la nettoyeuse tentait de rester calme. Il en avait été amusé. Remarquant son regard noisette glisser discrètement sur lui fut un moment intense. Sans réellement s’en rendre compte, elle lui avait offert la réponse tacite à son interrogation. Il lui plaisait. Un sulfureux appétit s’était éveillé au creux de son bas-ventre. Ce furent des instants fuguasses mais suffisamment puissants pour lui éveiller les sens. Il la voulait.

Le yakuza ne s’était pas limité à sa déviance émotionnelle. L’imprudent avait multiplié les dangers en errant une heure, dans l’arrondissement de Shinjuku. Il avait foulé le territoire du plus grand nettoyeur du Japon .Ce trait de caractère était ancré depuis de nombreuses années. Eiji avait toujours ce besoin constant d’aller au delà des lignes établies et toucher aux interdits.

Ryo Saeba était selon lui un homme atypique sur bien des aspects. Cette figure emblématique du Japon l’intriguait. Un fin sourire apparut sur son visage délicat face à certains traits de sa personnalité. Connu par ses aptitudes extraordinaires, Ryo Saeba l’était aussi pour ses performances auprès de la gente féminine. Il n’allait pas le critiquer, lui aussi les aimait. En arrivant à Kabukichô, le yakuza avait été le témoin d’une étrange rencontre entre le nettoyeur et Kakuji Inagawa l’oyabun de la famille Yamaguchi-gumi (六代目山口組)  

Devait-il avertir son oyabun? Il lui exigerait de fournir des détails tels que le lieu. Que faisait-il dans ce secteur risqué ? A cette question, sa conscience fut ébranlée.

Eiji avait la fâcheuse impression de ne pas être loyal envers son maître. Ces réflexions le rendirent soudainement maussade. Un tremblement de son bras le rappela une nouvelle fois à l’ordre. Il ne devait pas s’écouter en se noyant dans de vaines pensées. Ce n’était certainement pas le moment de douter. Bien au contraire, il devait être sûr de ses choix. Il appartenait à la plus grande famille de Yakuza du Japon. Il avait l’ambition d’atteindre le rang de wakagashira, premier lieutenant dans quelques années. Son vœu le plus cher était de remplacer cet idiot de Masaru Takumi. Ainsi, il pourrait prétendre à briguer le poste le plus haut de la pyramide. Celui d’Oyabun !

Plongé dans ses réflexions existentielles et professionnelles, Eiji parvint rapidement chez lui. A l’angle de la rue, il remarqua des enfants courir à vive allure. Ils jouaient au ballon sur le trottoir, malgré les regards sévères des passants importunés. En les observant, ses jambes lui réclamèrent d’y participer tant il était agité. Il souhaitait les libérer afin de se sentir plus léger. Il devait oublier par tous les moyens, ce qui s’éveillait insidieusement en lui. Quelle ne fut pas la surprise des jeunes joueurs en voyant leur ballon virevolter avec agilité sur ses genoux. Elle dansait dans les airs comme un pétale de cerisier emporté par le vent. La pénombre conférait une ambiance singulière à ce jeu d’adresse. Heureux, ils échangèrent quelques passes accompagnés d’éclats de rire. Satisfait de l’effet produit, le yakuza leur fit un signe de la main pour les saluer.

Arrivé devant son immeuble, Eiji remarqua de la lumière s’échapper de la fenêtre de son salon. Sourcillant à ce détail, il se souvint que Sandayu avait les clés. Un rictus d’agacement s’empara de son visage fatigué. Il espérait sincèrement que son ami ne lui avait pas vidé ses placards. Ce soir, il avait besoin de réfléchir dans le calme. De plus, son organisme l’appelait à l’aide. Il devait absolument être seul. En plus de la morosité, vint la lassitude. Après s’être assuré que personne ne l’ait suivi, il intégra le bâtiment. En détaillant le hall d’entrée, il fit une moue d’insatisfaction. Il admit que l’immeuble dans lequel il vivait temporairement n’était pas des plus attirants. En parcourant le couloir, il percevait les pleurs des enfants, les téléviseurs tant les murs étaient mal insonorisés. L’ambiance des corridors était sombre car les éclairages étaient ternes. La peinture des mûrs s’écaillaient sous l’effet de l’humidité. Le bâtiment était mal isolé. Les sols étaient mal entretenus. Une fois arrivé devant l’ascenseur, il appuya avec force sur le bouton comme à son habitude. Hélas, il constata bien vite un problème technique. Le peu de patience qui lui restait disparut. Ses membres se contractèrent de colère devant cette contrariété de trop. Avec hargne, il frappa violemment la porte d’acier avec ses pieds pour se défouler. Les coups portés étaient de plus en plus fort tant la colère s’accroissait. Soufflant d’exaspération, après ce déversement inutile de violence, il n’eut pas d’autre choix que de gravir les escaliers.

Ne souhaitant pas s’attarder dans les couloirs, il toqua à la porte par deux coups assez forts, puis de deux coups légers. Leur code était bien rodé pour éviter tout danger. Alors qu’il s’apprêtait à voir Sandayu, il fut estomaqué en apercevant le visage de Masaru Takumi le wakagashira. Si le premier lieutenant de la famille était là, cela voulait dire que Yoshinori Watanabe était également présent. A cette constatation sans appel, Eiji resta figé. Masaru Takumi l’incita d’un mouvement de tête à se hâter de rentrer. Il le laissa passer et referma aussitôt la porte.



Préoccupé par cette présence non prévue, le yakuza mit quelques secondes avant de véritablement réaliser la situation. Sa gorge se fit sèche, tant la nervosité le gagner. En apercevant Yoshinori Watanabe assis, sur le canapé, visiblement occupé à lire son livre spécialisé, il en eut le souffle coupé.

Ce maître de Yakuzas était différent des trois autres de par sa posture dominatrice. A l’heure actuelle, il était le plus grand oyabun du Japon. Mobilisant tout le courage qu’il avait en sa possession, Eiji lui adressa un bonsoir respectueux.



_ « Oyasumi nasai  (おやすみなさい)

_ Oyasumi nasai  (おやすみなさい)  » Répondit son Oyabun en levant les yeux de son ouvrage.

Yoshinori était un homme possédant une physionomie sympathique et rassurante. Néanmoins, il ne fallait en aucun cas, se fier à son aspect jovial. Ses yeux sombres reflétaient sa malice et son intelligence. Watanabe s’était révélé être dans le passé, un médiateur violent. Il détenait cette efficacité hors paire dans le règlement des différends. Son travail acharné et son talent l'avaient aidé à se propulser dans le rang le plus élevé de la pègre japonaise.

De ce fait, si il était ici, chez lui, alors qu’il était en territoire ennemi, ce n’était certainement pas pour une simple visite de courtoisie pensa Eiji avec certitude. Il le connaissait suffisamment bien pour être convaincu de ses pensées.

Toujours assis, imperturbable malgré son arrivée, Yoshinori l’observa avec insistance. Eiji restait quant à lui immobile tant il était ébahi de le savoir ici.

_ « Je t’attendais…Encore un peu, j’allais partir! Affirma l’homme en refermant son livre consacré à l’histoire chinoise.

_ Je me suis promené toute la journée ! Se justifia le Yakuza

_ C’est bien…Tu as raison, il faut savoir se détendre. » Dit-il en hochant positivement de la tête

Indécis, le yakuza décida d’enlever sa veste. Il n’était pas à son aise. Pourquoi se sentir fautif ? Il n’avait rien fait de mal.

_ « Tu me sembles nerveux ! Déclara Yoshinori en posant son livre à côté de lui

_ Je suis étonné de vous voir ici. Je pensais voir Sandayu ! Répondit le yakuza en toute franchise

_ . Je l’ai chargé d’une mission pour ce soir. » Informa Le patriarche

Yoshinori Watanabe accorda un regard entendu à son wakagashira l’incitant à les laisser seuls. Une fois le premier lieutenant sorti en toute discrétion, l’oyabun se releva du canapé. Après s’être rapproché du Yakuza, il le considéra un long moment sans parler. Le père fronça des sourcils en remarquant les spasmes discrets du jeune homme.

_ « As-tu fait ce que je t’avais conseillé? Demanda l’Oyabun

_ Oui…Rien depuis avant-hier. Répondit Eiji

_ Bien…J’ai ce qui te faut. » Informa Yoshinori en mettant la main dans la poche intérieure de sa veste.

Il en sortit une petite boite cartonnée. Il l’examina quelques instants avant de la tendre en direction du jeune homme.

_ « Tiens ! » Adressa le patriarche.

En apercevant le présent, Eiji se sentit honteux. Depuis cette après-midi, il avait éprouvé les signes précurseurs. Son corps était demandeur.

Le yakuza résistait comme il pouvait en espaçant les prises. Il alternait les puissances des produits pour émerger progressivement de son cauchemar éveillé. Mais, ce soir, il était arrivé aux limites de supportable. Il avait perçu les appels annonciateurs d’une crise incontrôlable et violente. Eiji leva la tête en direction de Yoshinori. Ce dernier n’avait pas oublié. Arrêter nécessitait beaucoup de volonté. Cela réclamait une ligne de conduite, quasi scientifique tant le corps en était imbibé. Il s’agissait une des raisons pour lesquelles il appréciait son oyabun, comme un chien aimait son maître. Malgré son côté noir et immoral, cet homme l’aidait à s’extirper progressivement des ténèbres. Watanabe n’avait rien d’un homme intègre. Il le savait sans scrupule envers l’ennemi, mais pas avec lui. Il pouvait se montrant indulgent selon les circonstances. Surpris de l’hésitation de son Yakuza, l’oyabun lui déclara : 

_ « Eiji prend le, ce n’est certainement pas le moment d’être faible. Par ailleurs, J’ai une mission pour toi aussi ce soir.

_ C’est entendu ! » Répondit le Yakuza en s’emparant de sa dose.

Sans un mot supplémentaire, ni un regard à l’intention son étrange fournisseur, il partit en direction de la salle de bain, pièce ultime pour réaliser seul la sordide procession. Avec le temps, une aversion avait fait son apparition. Son instinct de survie s’était très certainement réveillé. Eiji devenait de plus en plus incertain face aux gestes qu’il effectuait. Un sentiment s’immisçait en lui, celui de la peur de mourir. Or, ce soir son corps et son esprit lui envoyaient les signaux afin qu’il se presse d’accomplir ce sordide Gishikino. 儀式

Décidé, il débuta bien malgré lui, cette saumâtre cérémonie. 

Le damné releva sa manche. Il prit le temps d’observer son bras quelques instants. Il fut rassuré en constatant que les traces de piqûres s’espaçaient et s’estompaient. Il plia et déplia son bras pour se préparer. Il expira fortement tant il était stressé. Ne plus penser et se détendre se répétait-il avec insistance. Ensuite, il examina le kit. Précautionneux l’oyabun savait exactement quel dosage choisir. Sa forme liquide lui était plus efficace que ses congénères solides. Néanmoins, elle nécessitait une certaine technique. Dans le passé, il alternait ses formes pour le plaisir. Aujourd’hui, il les espaçait pour ne pas périr. Tout cela pouvait sembler bien malsain, pourtant il s’agissait bien là de sa voie de rédemption.

Ce soir, l’urgence et le manque prenait le pas sur le combat. Eiji ouvrit avec fébrilité, le petit coffret cartonné. Il mélangea le liquide et le solide pour obtenir la solution empoisonnée mais désirée. Le yakuza n’osa pas lever les yeux vers le miroir, lorsqu’il se lava consciencieusement les mains. Il ne parvenait pas à éradiquer le sentiment de culpabilité qu’il le submergeait. Il déchira le sachet aseptisé pour extraire la fine aiguille s’apparentant à un katana aiguisé.

Délicatement, il assembla son arme de destruction invisible. Il enfonça la seringue dans la petite fiole, débordante de fluide dont la limpidité avait été altérée. Ce côté trouble de la substance l’oppressait. Pourtant, tout était bien calculé pour effectuer un voyage prohibé. Une fois, l’arme chargée, Eiji examina longuement sa nouvelle partenaire. Malgré sa tentante promesse de l’envoyer au septième ciel, le Yakuza hésitait à convoler avec elle. Rien ne lui n’assurait qu’il redescendrait sur terre. Cette crainte s’accroissait avec le temps.

Il se laissa glisser le long du mur afin de s’assoir par terre. Vivre cette ténébreuse union demandait des précautions. Ses yeux étaient rivés sur son bras. Après avoir accompli les préliminaires, Eiji accorda enfin à son corps ce qui lui procurait du plaisir mais également ce qui le faisait souffrir.

Un peu comme l’Amour Songea-t-il en fermant les yeux.

Il laissa sa partenaire liquide diriger la périlleuse cérémonie. Il nommait son amante C10H15N . Eiji ne l’appelait par son nom commun tant il la détestait. L’empoisonné n’assumait pas leur pernicieux Amour. Lorsque la substance le pénétra en profondeur, il émit un sourire de satisfaction. Conscient de sa présence, il se détendit. Sa compagne d’un soir l’envahit de son contentement interdit.

Eiji rouvrit les yeux et fixa un point invisible. Le yakuza se sentit partir. L’intoxiqué détecta la vague salvatrice se propager dans l’ensemble de son corps. Il percevait chacune de ses veines se dilater et vibrer sous son effet ardent. Un sursaut. Son cœur palpita de plus en plus fort au point d’en avoir le souffle coupé. Son corps se mit à tressaillir avec violence, sous l’effet de sa température digne de la fournaise. A cet instant, il avait la surprenante sensation de s’être dédoublé. Son âme semblait s’être extirpée de son corps, durant l’espace de quelques secondes. Il planait. La matière n’existait plus. Il ne détectait plus aucune sensation. Tristesse, malheur ces deux facteurs problématiques de l’étrange équation humaine disparaissaient dans ce monde irréel. Ce moment faussement plaisant allait prendre fin. Eiji s’apprêtait à basculer dans le deuxième temps de ce rapport corporel. Transi, il guettait la délivrance.

Un soupir extatique provenant des ardents abysses fit échos sur le carrelage froid de la salle de bain. Le silence pesant fut brisé par un rire incontrôlé s’échappant de sa gorge contractée. Son regard qui était jusqu’alors dénué d’expression se métamorphosa. Mille étoiles scintillèrent intensément dans les prunelles de ses yeux exorbités. Une démente euphorie s’empara de son esprit l’incitant à rire. Il ne parvenait à pas contrôler cette onde nerveuse. Il perçut enfin la puissance caractéristique que seule octroyait C10H15. Cette force indescriptible était ressentie naturellement lors d’un travail acharné ou lors d’ébats sexuels les plus passionnés. Senyoku せいよく



Exalté par cette vigueur artificielle, Eiji tentait de reprendre la maîtrise de son corps. L’énergie guerrière de synthèse japonaise avait un long passé derrière elle. Cette force avait été étudiée et travaillé par des scientifiques japonais. L’arme moléculaire, répondant au nom de « philipon » avait une étrange connotation. Doux à l’oreille, acide dans la réalité, il était utilisé par les kamikazes japonais afin d’être galvanisés. L’apprenti repenti se releva avec beaucoup difficulté. Ce soir, Senyoku lui avait octroyé beaucoup d’effets. Satisfait de sa recrudescence d’énergie, il en était essoufflé. Pour temporiser son agitation, il passa de l’eau sur sa figure. Il devait absolument se remettre de ses émotions. Eiji ne put réprimander une pensée furtive pour Kaori. Son envie redoubla de puissance en imaginant le bien-être qu’elle lui procurerait. Un sourire d’une toute autre nature fit son apparition. Décidément, cette demoiselle devenait une douce obsession charnelle.



Malgré qu’il soit encore chancelant, le Yakuza repartit dans le salon. Un travail lui était destiné. Il ne l’avait pas oublié. A l’ouverture de la porte, l’oyabun releva la tête en sa direction. Pour patienter, Yoshinori avait reprit la lecture de son livre. Le maître était passionné par l’histoire chinoise. A la vue d’Eiji, l’oyabun le détailla avec attention. Senyoku , cette force émanant du Yakuza était perceptible. Elle était palpable tant elle était incroyable. Mais ce soir, cette énergie serait économisée.

_ « Comment te sens-tu ? Demanda l’oyabun en se relevant prestement du canapé.

_ Bien ! Répondit Eiji, encore confondu de son ébat invisible

_ Sûr ? Insista Yoshinori inquiet.

_ Oui ! Dites-moi ce que je dois faire ce soir ! Affirma le Yakuza en serrant les poings pour contrôler le Senyoku せいよく



_ Bonne réponse ! » Ajouta le patriarche constatant avec délectation la préoccupation première de son Yakuza : celle de le servir.

L’oyabun encercla paternellement le visage de son fils, de ses deux mains imposantes. Seule la luminosité intense des yeux contrastait avec la blêmeur de la figure du Yakuza. Yoshinori patienta quelques instants avant de lui annoncer sa mission. Son discipline était encore un peu groggy. L’oyabun connaissait bien ce yakuza différent. Au-delà de ses aptitudes prometteuses, Eiji l’avait touché. Sourcillant à ce qu’il avait fait en lui donnant ce poison, Yoshinori semblait soucieux. Il perçut enfin les tremblements d’Eiji s’estomper progressivement.

Il était toujours impressionnant d’assister à ces genres de scènes même pour le plus grand Oyabun. Alors que le Yakuza reprenait pleinement conscience, Watanabe le relâcha. Il fit quelques pas à travers la pièce en examinant tout autour de lui. D’une nature méfiante, il hésitait toujours à discuter affaires dans des lieux qui lui étaient étrangers. Par conséquent, il avait ordonné à Masaru Takumi son wakagashira, dés son arrivée, d’inspecter l’appartement de fond en comble. Yoshinori Watanabe avait constamment la crainte de micros cachés. Il s’agissait d’une méthode très utilisée au pays du soleil levant. La méfiance était toujours de mise dans le milieu des Yakuzas.

L’esprit d’Eiji paraissait apaisé. La tempête semblait s’être calmée Il observait l’oyabun, en attendant les instructions. Il paraissait avoir retrouvé ses esprits.

_ « Je te demande de surveiller Sandayu. Ordonna l’oyabun

_ Comment ? Demanda Eiji, étonné d’une telle tâche.

_ Je lui ai confié un travail, je veux m’assurer qu’il le fasse correctement ! Suis-le discrètement ! Indiqua Yoshinori.

_ Entendu ! Se contenta de répondre le Yakuza.

_ Tu feras attention. Il y aura du monde ! Le moindre souci, tu pars ! C’est entendu ? Tu le laisses se débrouiller ! Informa L’oyabun en prenant son manteau.

_ Pourquoi ? Je ne comprends pas ! Lança le ténébreux, perturbé par ces consignes.

_ Tu n’as pas à comprendre Eiji, tu exécutes. Un point c’est tout. Assure-toi qu’il effectue sa mission. Et qu’il la fasse proprement. Rétorqua l’oyabun tout en enfilant sa longue veste noire.

_ Vous pouvez lui faire confiance Défendit Eiji avec conviction.

_ Nous verrons bien…Peu importe ce que tu verras là-bas…Accepte le et fais-moi confiance !» Décréta l’oyabun en levant l’index en sa direction

Désarçonné par les propos du patriarche, Eiji ne trouvait pas quoi à redire. Il observa comme interloqué, Watanabe occupé à mettre avec minutie chaque bouton de son manteau. Malgré son embarras, le jeune homme ne se laissa pas submerger par les émotions. Il devait mettre ses sentiments de côté. Le yakuza avait un travail à accomplir, il devait exécuter les ordres sans discuter.

_ «  A quelle heure dois-je être opérationnel ? S’enquit le Yakuza.

_ J’ai dit à Sandayu de se mettre en route vers les 22heures 30 ! Soit devant son logement vers les 22 heures pour être certain de ne pas le manquer. Ordonna Yoshinori en enfilant ses gants de cuir avec application.

_ J’y serai ! Acquiesça Eiji avec conviction

_ Soit prudent. » Lança Yoshinori en reprenant son livre.

Il plaça l’ouvrage sous son bras et fit quelques pas en examinant une dernière fois l’ensemble de la pièce.

_ « On va te trouver un logement beaucoup plus agréable. Avisa Watanabe

_ Il me convient très bien. Rassura le jeune homme

_ Voilà ce que j’aime chez toi Eiji…Ta droiture et ta fidélité en tant que Yakuza ( ヤクザ/やくざ) . Déclara le maître.

_ J’ai un bon Oyabun. » Décréta le subordonné

Un rire retentit. Le Sensei () était toujours flatté de recevoir un compliment de la part de son disciple. Il tapota affectueusement l’épaule de ce fils particulier, en riant doucement. Soudain, le sourire de l’Oyabun disparut.

_ «  Attention aux femmes Eiji ». Répliqua-t-il séchant en le foudroyant du regard.

Le yakuza demeura silencieux. Les yeux de Yoshinori s’étaient mués en de fines fentes noires menaçantes. A cet instant, Eiji était persuadé que Watanabe savait. Il était au courant de son écart de conduite pour mademoiselle Kaori. C’était si joliment dit ! Makimura était beaucoup trop connoté selon lui. Le monde connaissait trop bien l’homme dénommé Hideyuki.

_ « Ne me cause pas de tracas inutiles. Est-ce que c’est clair ? Rajouta l’oyabun d’un ton ferme.

_ Très clair ! Déclara le yakuza en soudant son regard à celui de Watanabe

_  Bien! Bonne réponse !» S’exclama Yoshinori avec légèreté afin de désamorcer la tension tangible.

Yoshinori Watanabe avait l’art indéniable pour contrôler les gens avec finesse et élégance. L’expression d’une main de fer dans un gant de velours prenait tout son sens. En l’occurrence ici, il s’agissait d’un gant de cuir, qu’il affectionnait tant. L’oyabun s’approcha de la porte et émit trois coups espacés, signal pour son wakagashira de venir le chercher. Il allait ouvrir la voie afin que le chef puisse sortir en tout sécurité. La discussion était terminée. Yoshinori prit congés auprès de son Yakuza après l’avoir salué.



***



Revigoré, il se prépara pour sa soirée de filature. De nombreuses questions affluèrent dans l’esprit du Yakuza. Il prit le temps de se remettre de ses émotions. Il devait être parfaitement lucide.

Néanmoins, Eiji était troublé de sa discussion avec Yoshinori. La remarque tranchante de l’oyabun s’était incrustée dans son esprit. Le yakuza se trouvait terriblement stupide. Pourtant, son père l’avait maintes fois averti d’un danger inhérent dans le milieu de trafiquants : les femmes. Sur le coup, il n’avait pas forcement saisi la teneur profonde de ses propos. Le père ne parlait pas du plaisir charnel mais bien des sentiments.

L’amour rend idiot. C’était les dires de l’oyabun lors d’une conversation. Yoshinori Watanabe avait raison. Kaori Makimura l’avait attendri. Son cœur n’y était pas insensible. Eiji ressentit la colère l’envahir. Il serra les dents de rage face à son écart de conduite. La puissance de C10H15N ne demandait qu’à se déverser tant il débordait d’énergie.

La femme Yakuza n’existait pas sauf dans les films ou les mangas. Elle était la femme d’un Yakuza. Il s’agissait d’une nuance linguistique qu’il fallait saisir dans le milieu. Elle était symbolique représentant l’épouse et la maîtresse. Elle demeurait dans l’ombre d’un homme. Son rôle principal était d’épauler son compagnon en toutes circonstances. Elle devait accepter de le partager avec l’oyabun à qui il était assujetti pour la vie. Par conséquent, bien la choisir était essentiel si le désir de s’unir se faisait ressentir.

L’envie s’était manifestée. La solitude devenait parfois difficile à vivre. Ce n’était pourtant pas les femmes qui manquaient autour de lui. Il en profitait quand il souhaitait. Pourtant, il ne parvenait pas à trouver la personne qui comblerait le manque. D’ailleurs, il était incapable de décrire avec exactitude ce qu’il aspirait réellement à trouver chez une femme. Le monde des Yakuzas modifiait profondément la perception de la vie et de l’amour. Lorsqu’il était sur Kobe, il n’y songeait guère. Mais une fois arrivé sur Tokyo, ce besoin s’était exprimé. Il devait y réfléchir...Mais plus tard…Demain ! Pensa-t-il avec méthodologie. Pour le moment, il devait se montrer concentré.

En remarquant la noirceur de la nuit, il espérait qu’elle lui soit clémente en le dissimulant suffisamment. A cette réflexion technique, il se sentit mal à l’aise de devoir prendre en filature son meilleur ami. Pourtant, il devait le faire ! Il s’agissait d’un ordre de l’oyabun. Le surveiller.

Le yakuza se dévêtit complètement pour modifier son apparence. Il enfila un jean délavé. Il rechigna devant la coupe informe du blouson usé. Quelque chose manquait. Sourcillant, il eut une idée bien qu’il n’appréciait guère la mettre en dehors des jours des matchs. Eiji prit sa casquette de yakyu à l’effigie de son équipe préférée. Néanmoins, le port d’un couvre-chef était à double tranchant. Il devait se montrer prudent. De ce fait, il la mettrait si la situation l’exigeait.

Le yakuza était néanmoins satisfait de son idée. Il regarda l’heure en constatant qu’il était grand temps d’y aller. La curiosité mêlée à l’angoisse affluaient dans son cœur. Que devait accomplir Sandayu ? Cette question le tenaillait. Il allait avoir bien assez tôt la réponse se dit-il en s’engouffrant dans l’obscurité de la nuit. Après avoir effectué un trajet qui lui sembla interminable, Il arriva enfin dans le quartier du nouveau Yakuza. La surveillance allait débuter. Dissimulé, il attendit patiemment que le missionnaire sorte de chez lui. Eiji retint son souffle en apercevant son ami. Le yakuza regarda l’heure. Sandayu avait obéit. Ce dernier était bien sorti à l’heure demandée.

Il évalua la distance pour être certain que Sandayu ne remarque pas sa présence. Son angoisse augmenta quelque peu lorsqu’ils prirent le métro. Il s’agissait d’un lieu confiné, donc potentiellement risqué. Eiji avait eu la présence d’esprit de prendre son journal qu’il avait utilisé pour discuter avec Kaori. Assis dans le wagon voisin, le ténébreux surveillait attentivement son ami. Il s’agissait de l’une des filatures les plus délicates qu’il ait à accomplir. Le Yakuza sourcilla en constatant à quel arrêt il était descendu. Le yakuza en mission se rendait dans le quartier Kabukichô.



Eiji était très intrigué par la nature de la mission que Watanabe avait confiée à son acolyte. Avec grande discrétion, il le suivait comme une ombre. Son modus operandi était toujours aussi efficace. Un yakuza utilisait le mode opératoire des shinobi () Le missionnaire s’engagea dans l’une des ruelles étriquées du célèbre quartier. Elles n’étaient d’ailleurs pas encore totalement réveillées. Vu l’heure, elles allaient bientôt accueillir les habitués. L’œil expérimenté d’Eiji discerna bien vite que Sandayu prenait les précautions d’usage pour ne pas se faire remarquer.

Le yakuza dut accélérer sa marche car son ami avait pressé le pas. Il parvint dans la rue occupée principalement par les chinois. En observant son complice, Eiji admit avec fierté qu’il se débrouillait bien. Aussi fluide et discret qu’un Ninja (忍者)! L’observateur discret constata que la rue était bien rectiligne permettant d’avoir une bonne visibilité. De plus en plus stupéfait, Eiji se positionna à l’entrée de la ruelle. Il le laissa marcher quelques mètres pour avoir une distance suffisante. Une prostituée se rapprocha de lui en l’apercevant ainsi, immobile. Le yakuza fut enchanté d’avoir un alibi de discussion. Il conversa avec cette chinoise, concernant le prix. Elle avait réveillé son intérêt en observant sa placide. Malgré le sujet prometteur, il vérifiait avec attention le déplacement du surveillé. Eiji cessa de parler en le voyant pénétrer dans un établissement. L’espion n’eut pas le temps nécessaire pour comptabiliser les secondes écoulées.

Une détonation. Des hurlements.

Stoïque malgré l’effroi, Eiji fut le témoin d’une scène déstabilisante : des femmes à demi-dévêtues sortirent précipitamment du café. Les travailleuses à la peau de miel, hurlèrent de terreur. Elles s’enfuirent promptement. Des brides de leur paroles saccadées lui parvinrent à ses oreilles en alerte. Cependant, il n’en saisit pas le sens car elles parlaient chinois. A la vue du mouvement de panique, la prostituée s’enfuit à son tour.

L’inquiétude s’invita en lui. Pourquoi Sandayu ne ressortait pas ? Se demanda-t-il avec frayeur. Les tenanciers avoisinants, sortirent de leur commerce, alertés par la déflagration. Ils s’approchèrent du bar avec appréhension. Après quelques minutes d’hésitation, le plus téméraire d’entre eux décida d’y rentrer.

Le cœur d’Eiji s’affola tant il est abasourdi par ce qui venait de se produire sous ses yeux. Le courageux ressortit du café en effectuant des gestes désordonnés et fébriles .Les gens commençaient à s’attrouper à l’entrée du bar tandis le vaillant éclaireur se précipita dans son échoppe. Sa curiosité prit le pas sur sa stupeur. Instinctivement, le yakuza positionna correctement sa casquette. Prenant un air désintéressé, il se rapprocha avec anxiété. Mains dans les poches, il resta interdit devant le seuil de la porte. Eiji distingua une masse humaine, étendue par terre. Sandayu avait tué un homme.

Telle était la mission de Sandayu ! Un malaise saisit le ténébreux. Des paroles en coréen, mélangées à du chinois conféraient une ambiance désordonnée dans la venelle.

Eiji reprit aussitôt sa route. Angoissé, une question demeurait sans réponse. Où était passé Sandayu ? La police n’allait pas tarder à arriver.



Ne pas réfléchir Se dit-il Son cœur battait à tout rompre. Il se remémora l’ordre de l’oyabun: lui faire confiance peu importe ce qu’il verrait. C’était difficile.

Après avoir parcouru plusieurs mètres il ralentit sa cadence. Il devait absolument retrouver la trace de Sandayu pour être sûr et certain que son travail ait bien été effectué. Un peu hagard, Eiji erra discrètement à travers les ruelles. Son cœur rata un battement en retrouvant enfin son ami. Ce dernier se faufilait dans une petite voie permettant d’accéder rapidement à la station. Le missionnaire marchait à vive allure en direction du métro. Soupirant de soulagement, Eiji fut rassuré. Son travail était terminé. Le jeune yakuza avait brillamment réussi. Le ténébreux ne savait pas s’il devait être fier de son acolyte. Il avait ôté la vie.

Accaparé par des pensées bien confuses, Le yakuza avançait tête baissée. Ayant le champ de vision réduit en raison de la visière de sa casquette, il percuta violemment un homme.

_ «  sumimasen (すみません) ! S’excusa-t-il poliment en ne relevant qu’à moitié la tête en direction de la personne bousculée

_ Ce n’est pas grave, mais faites attention où vous marchez la prochaine fois ! Répliqua l’inconnu

_ Je suis désolé ! Insista le yakuza en remettant correctement sa casquette.

_ Hé …vous êtes fan de yakyu ()? Vous êtes supporters de l’équipe Yomiuri Giants (読売ジャイアン) ? Demanda le passant en remarquant le logo discret de l’équipe.

_ Oui ! Répondit le yakuza en souriant franchement

_ Je suis un grand fan des Yankee ! Informa l’inconnu.

_ Les Yankee ? » Interrogea Eiji étonné.

Le fugitif leva discrètement les yeux vers l’intéressé

_ « Oui ! Selon moi, la meilleur techniquement parlant reste l’équipe américaine. Mais je dois admettre que le baseball japonais doit être vu avec une approche différente ! Expliqua le promeneur visiblement passionné par le sport national du Japon.

_ Ha oui vous trouvez ? Répliqua Eiji, mal à l’aise de discuter base ball vue les circonstances.

Son unique préoccupation était de fuir loin d’ici le plus vite possible.

_ C’est certain. Le baseball japonais implique plus d'amortis. Avec le temps j’apprécie beaucoup moi aussi l’équipe Yomiuri Giants. Mais l’équipe Tokyo Yakult Swallows s’en sort pas trop mal non plus ! » Expliqua le supporter.

Le hurlement de la sirène de la voiture police passant à vive allure à côté d’eux vint interrompre la conversation sportive. L’accidenté intrigué par l’agitation naissante, salua le yakuza et partît avec précipitation.

Eiji encore confondu mit quelques secondes avant de réaliser à qui il s’était adressé. Il ne manquait plus que cela Pensa-t-il. Le Yakuza se retourna vers l’inconnu. Doté d’une haute stature, élégant par sa démarche, cet homme possédait des cheveux rappelant les champs de blés. Ses yeux quant eux pouvaient rivaliser par sa couleur les lagunes du Pacifique.

Mick Angel

Interpelé par l’agitation dans Kabukichô, Mick pressa le pas. Le nettoyeur avait un mauvais pressentiment. Lorsqu’il parvint dans la ruelle, il remarqua bien vite le véhicule officiel stationné devant un café. Il reconnut immédiatement son identité. Il s’agissait du bar du Coréen ! L’indic de Ryo à ses heures. L’américain se rapprocha de l’attroupement.

_ « Que s’est-il passé ? Questionna Mick à un commerçant chinois

_ Apparemment le gérant s’est fait descendre » Répondit l’homme captivé par la scène.

A l’entente de cette information, Mick s’avança davantage. Au même moment, il entendit le vrombissement d’une voiture bien spécifique, celle d’une Porsche 930 turbo rouge. Saeko Nagomi arriva en trombe. Sans perdre une seconde, Le lieutenant sortit de son véhicule. Les deux policiers ressortirent de l’établissement dés son arrivée pour faire un premier état des lieux à leur supérieure. Après quelques mots échangés avec eux, la jeune femme reconnut l’américain parmi la foule. Elle lui adressa un sourire tout en l’invitant avec discrétion, à la rejoindre. Ce fut une séquence invraisemblable pour Mick Angel de se retrouver ainsi, avec un lieutenant et deux officiers sur une scène de crime. Toutefois, Saeko avait eu la finesse d’esprit de nommer les deux policiers habitués à leurs présences occasionnelles selon les affaires sur Kabukichô.

Le tournoiement régulier du gyrophare bleu de la voiture de police semblait captivé Mick tant l’ambiance était inaccoutumée. Pourtant, le nettoyeur américain était habitué aux règlements de comptes entres gangs. Ils étaient nombreux aux Etats-Unis. La Cosa Nostra, Camorra ou encore Ndranghta composaient la mafia américaine. Le nettoyeur s’y était de nombreuses fois confronté dans le passé. Malgré sa solide expérience, Il lui avait fallu un certain temps d’adaptation et d’observation pour comprendre le mécanisme de la mafia japonaise. En vivant au Japon, Mick comprenait aujourd’hui pourquoi elle était la plus grande organisation de crime organisé du monde. Ses membres évoluaient dans toutes les strates de la société.

Après s’être salué brièvement, Saeko incita l’américain à intégrer le bar pour éviter d’être trop à la vue de la foule.

_ « Le gérant a été tué par balle! Informa-t-elle à voix basse

_ C’était un indic de Ryo. Déclara Mick en regardant le corps d’une manière placide.

_ Oui c’est ce que j’ai cru comprendre. Ryo ne devrait pas tarder. Répliqua-t-elle tout aussi pondéré que le nettoyeur.

_ Cette histoire prend une très mauvaise tournure. » Assura l’américain en détournant les yeux de la victime.

Angel fit quelques pas dans la pièce principale. Ses yeux bleus détectèrent bien vite que le travail avait été accompli avec efficacité. Une seule et unique balle avait été nécessaire pour se loger en plein cœur du tenancier.

_ Oui, une tournure très inquiétante Mick. » Appuya-t-elle en lui faisant signe d’être précautionneux

Hochant positivement de la tête, Mick Angel, avait bien saisi la situation. Le café pouvait être pourvu d’un micro.

Pour rester naturelle, malgré les éventuelles oreilles invisibles, Saeko informa :

_ «  Nous tentons de rattraper les filles travaillant ici. Ce n’est pas gagné ! Elles doivent avoir peur et n’oseront certainement pas se manifester et encore moins parler.

_ Elles n’étaient pas en situation régulière ! Déclara l’américain en regardant la devanture.

Professionnelle, Saeko se rapprocha de Mick pour éviter de laisser filtrer trop d’informations.

_ Certainement. Ryo m’a appelé. Il a eu une information importante d’après ce qu’il m’a dit. Murmura-t-elle à Angel.

_ Ryo n’a pas daigné m’appeler ! S’exclama l’américain en haussant le ton, vexé d’avoir la sensation d’être mis de côté.

_ Je ne t’ai pas appelé car je n’ai pas eu le temps nécessaire pour le faire Mick! S’expliqua Ryo en pénétrant par l’arrière de l’établissement.

Surpris, Saeko et Mick se retournèrent vers le nettoyeur japonais. Ils ne l’avaient pas attendu arriver. Sans prononcer un mot de plus, Ryo se rapprocha du corps de Jimin-Jang. Son visage se contracta de colère à cette vue macabre. Pour contenir son ire naissante, il mit les mains dans les poches tout en ne lâchant pas de son regard noir le tenancier. Percevant le trouble de son ami de longue date, Saeko se plaça à ses côtés. Le silence prit possession de la salle. Il était ponctué par le tumulte provenant de l’attroupement aux abords de l’établissement.

_ « On devait se parler ce soir. Informa le nettoyeur

_ Explique-nous ? Rajouta le lieutenant

_ Je l’ai vu tout cette après-midi. Il souhaitait me parler. Cela semblait important. Je constate un peu tard que ce l’était. Déclara le japonais avec froideur.

_ Il t’avait précisé le sujet ? Demanda Angel

_ Ses soucis avec les chinois apparemment ! Répondit Ryo

_ Tu crois que c’est un règlement de compte avec eux ? Demanda son acolyte américain.

_ Non je ne pense pas Mick » Répliqua Ryo en se remémorant son entrevue avec l’oyabun.

D’un mouvement de tête, Ryo invita Mick et Saeko à sortir à l’arrière cour afin de discuter plus aisément. Ils eurent par ailleurs la même conclusion. Le meurtrier connaissait bien les lieux en sachant l’existence de cette seconde sortie.

_ « Yoshinori Watanabe est sur Tôkyô ! Annonça Ryo

_ Watanabe l’oyabun de la famille Yamaguchi-gumi ? Interrogea Nagomi avec étonnement

_ Oui Saeko ! Tu sais ce que cela veut dire ! Assura le nettoyeur japonais

_ Oui. Ce n’est pas du tout rassurant. Je vais actionner les recherches de mon côté. Nous n’étions pas au courant! Admit le lieutenant irritée de cette information.

_ C’est une famille virulente. Affirma Mick

_ Tu as déjà eu affaire à certains de leurs membres Angel ? Demanda le japonais

_ Pas directement. Cette famille commençait timidement à s’implanter lorsque j’étais encore sur New-York. Mais je sais qu’aujourd’hui, ils deviennent assez imposants pour irriter les autorités américaines. Ils commencent à mener mal pas d’opérations sur le territoire.

_D’où la pression américaine sur le Japon pour passer ces lois antigangs ! » Rajouta Saeko en hochant positivement de la tête. Elle fut soudainement pensive.

_ « Je vais appeler une connaissance sur New-York, plus ou moins proche de cette famille. Il a peut-être eu des échos ? Proposa Angel

_ Oui bonne idée. Accepta le japonais d’un air concentré

_ Mais quel intérêt de tuer le coréen ? Interrogea Saeko

_ Watanabe doit préparer ses arrières. Les changements vont avoir de lourdes conséquences pour son objectif de développement. Jimin-Jang était peut-être au courant d’informations. Avança Saeba

Le nettoyeur préféra ne pas parler de son entrevue avec l’oyabun Kakuji Inagawa. Il avait besoin de recul.



_ « Et l’attaque de Kaori ? As-tu eu des informations concernant l’inconnu ?. Interrogea l’américain.

_ Non » répondit le nettoyeur japonais.

La question posée était dirigée. Bien entendu, Mick espérait que le japonais ait obtenu des renseignements sur son identité. Mais aussi, il souhaitait évaluer la réaction de son acolyte. Depuis leur dernière entrevue, l’américain était interpelé par l’attitude de Ryo. Il le trouvait nerveux. La fusillade lui avait laissé vraisemblablement un goût amer. Cela ne lui avait pas échappé, mais l’américain s’était montré discret.

_ Le yakuza n’est donc pas de la famille Yamaguchi-gumi ? Intervint Saeko

_ Si Watanabe est à l’initiative de la fusillade non je ne pense pas. Mais je reste perplexe face à ce yakuza. Quelque chose m’échappe ! Accorda Ryo

_ C’est étrange…Cet homme sort de nulle part ! S’exclama l’américain dubitatif

_ Un solidaire peut-être ? » Avança Saeko

Un policier fit son apparition. Interrompant la conversation

_ « Chef ! Il y a un homme qui demande après…Avertit-il tout en effectuant un mouvement de tête en direction du nettoyeur japonais.

Les officiers ne prononçaient jamais son nom 

_ « C’est un proche  de Jimin-Jang apparemment… il est remonté ! Précisa le policier en affichant une mine inquiète

_ Il manquait plus que cela ! » Murmura Ryo en soupirant.

Le japonais accompagné de son acolyte américain, suivi de prés par Saeko réintégrèrent le sordide café. Les policiers avaient eu la présence d’esprit de recouvrir le corps. Sa vue était embarrassante pour la conscience de Ryo. La scène semblait tout droit sortie d’un film policier. Cela faisait longtemps que le nettoyeur japonais n’avait pas immergé dans l’ambiance distinctive du milieu : ténébreuse et étouffante. Certes, il ne l’avait jamais totalement quitté. Etre garde du corps n’était pas sans risque. Néanmoins, cette fonction lui avait permis de s’extirper un temps soit peu de cette pesanteur malsaine. Il ne pouvait pas l’oublier tant la mort était omniprésente à chaque instant. Sa présence était indescriptible. Elle se vivait tant les termes manquaient pour l’expliquer.

L’homme semblait être très énervé en s’exprimant en un jargon coréen-japonais que lui seul comprenait. Il s’avança avec fébrilité vers la dépouille et releva la couverture. Excédé à la vue du tableau funèbre, les paroles de l’homme paraissaient encore plus décousues.

Lorsqu’il remarqua enfin la présence de Ryo, sa colère redoubla. L’étranger se mit à l’insulter en coréen. En l’observant avec attention, le nettoyeur distingua bien vite son appartenance. Il s’agissait d’un Yakuza. Sa main l’avait trahie. Il lui manquait une phalange. Il fallait dire que l’année 1993 avait été très prolifique. Il avait lu avec grand intérêt une étude selon laquelle 45% des yakuzas du Japon avaient une phalange coupée cette année.

_ « C’est à lui que je veux parler !  Vociféra le Yakuza en montrant de l’index entier qui lui restait, le nettoyeur japonais

_ Votre nom ? Insista le policier âgé, indifférent à la nervosité du coréen

_ Je ne parle pas aux flics ! Affirma le yakuza en lançant un air provocateur à l’encontre du lieutenant Nagomi.

Le deuxième policier allait intervenir plus vigoureusement mais cette dernière l’en empêcha

_ Monsieur, vous pénétrez dans un lieu de crime en prétendant être un proche de la victime. Je veux votre identité. Redemanda inlassablement le policier plus expérimenté

_ Vous discuterez avec mon chef ! Lança le yakuza.

_ D’accord ! De quel clan faites-vous parti ? Le nom de votre chef de clan? Interrogea le policier imperturbable.

_ Non le grand chef ! L’oyabun Hisayuki Machii ( 町井 久之) ! S’exclama le Yakuza coréen avec fierté

_ Cela n’est pas très courtois pour votre petit chef ! » Rétorqua l’américain d’un air amusé.

Ignorant totalement les officiers de police et le lieutenant Nagomi, l’homme s’approcha du nettoyeur japonais.

_ « Vous n’étiez pas censé protéger Jimin-Jang ? Kabukichô terre du grand Ryo Saeba ! Hurla le Yakuza coréen au nettoyeur japonais.

_ Non…Il n’a jamais été question de protection. Il était assez intelligent pour se défendre ! D’ailleurs, vu sa sympathie à l’égard de votre cher supérieur, ce n’était pas le rôle des Tōa-kai (東亜会) ?

_ Tōa-kai (東亜会)? Reprit Mick intrigué

_ C’est la famille Tōa Yuai Jigyō Kummiai Mick ! C’est juste un diminutif bien mérité puisque elle n’arrive en quatrième position. Qui plus est, elle est incapable de protéger ses partisans ! Imputa le nettoyeur agacé par l’accusation du Yakuza coréen.

_ michinnom 미친 » Pesta-t-il à l’égard de Ryo


Il ne s’agissait pas de compliments qui lui étaient adressés. Amusé par cette lâche attitude consistant à lancer des insultes en coréen, Ryo haussa les épaules


_ « Ayez au moins le courage de m’insulter en Japonais. Je ne suis pas complètement ignare en coréen vous savez ! Connard en japonais se dit yarô 野郎 ! » Informa Saeba avec flegme.


La situation était explosive. Entre les problèmes croissants avec les commerçants chinois, et les tensions naissantes avec la communauté coréenne du quartier, Ryo Saeba semblait être dans la ligne de mire. Il fallait calmer le jeu rapidement.

_ « veuillez au moins prévenir Hisayuki Machii qu’il vienne me voir Certifia Saeko avec une certaine lassitude à l’égard de ces gangs.

_ Je suis juste un kyodai () moi ! Appelez-le directement ! S’exclama le subordonné.

_ Un grand frère…Quel piètre modèle donnez- vous aux Shatei () ! Reprocha Ryo en dirigeant son regard vers son doigt amputé.

_ Les petits frères sont bien formés ! T’inquiète pas Saeba, si on apprend que tu es lié de prés ou de loin à sa mort, tu auras affaire à eux ! Menaça le Yakuza agressif

_ Des menaces en japonais, quelle témérité ! rétorqua le nettoyeur imperturbable aux menaces proférées.

_ On va en rester là » Conclut le lieutenant Nogami en percevant la tension monter d’un cran.



Le nettoyeur japonais ne laissa pas le temps à l’étranger de répliquer à sa joute verbale. Il ressortit dans la cour extérieure tant une vague de colère l’avait envahie face à ce coréen virulent et insolent Il ne supportait plus les yakuzas. Saeko Nagomi rentra dans une vive discussion avec le coréen durant un long moment.

Ce kyodai () avait décontenancé le nettoyeur. Or, Ryo devait réfléchir. La situation devenait incontrôlable. Après l’agression de Murata, le meurtre de Jimin-Jang . Il mit volontairement de côté l’épisode de Kaori pour analyser objectivement la situation Il alluma une cigarette tant il avait besoin d’occuper ses mains et calmer son esprit. Mick le rejoint et l’imita. Seuls deux foyers rougeâtres étaient visibles dans la cour. Un petit lampion apportait une note de lumière dans cette obscurité oppressante. Ils chuchotaient pour rester discrets.

_ «  J’espère qu’on va vite mettre la main sur Watanabe ! Observa Mick.

_. Je ne sais pas ce que nous prépare cette enflure. Mais j’ai bien l’impression qu’il s’agit d’une opération de grande envergure. » Déclara Ryo agacé de n’avoir que très peu d’éléments en sa possession

_ « Je t’aiderai Ryo ! » Affirma Mick Angel avec conviction.

Ce dernier avait bien perçu l’état d’âme de son acolyte japonais. Il discerna silencieusement son inquiétude mêlée de culpabilité à l’idée d’avoir été la cause de la mort Jimin-Jang. Certes, Ryo ne laissait rien paraitre. Mais, ils avaient été partenaires dans le passé. L’américain estimait le connaître un minimum pour savoir qu’il était peiné pour le coréen.

Saeko Nagomi ne tarda pas à fermer l’établissement après que les diverses opérations aient été effectués. Elle avait pris cette affaire à titre personnel. Les City Hunter et leurs d’amis était mêlés à cette histoire. Elle devait les protéger à afin qu’ils puissent agir librement de leur côté. Le lieutenant allait les couvrir. Pressée, elle devait repartir au quartier général du Keishicho pour dresser son premier rapport. Etonnée de son intervention, son père lui avait demandé de le lui remettre. Ce dernier semblait également soucieux de la situation. Hélas, Elle avait l’intuition que ce serait le premier rapport d’une longue série.

Les deux nettoyeurs firent le tour du Kabukichô. Le quartier était étrangement calme. Seuls les touristes inconscients du drame déambulaient innocemment à travers ses ruelles. Les malfrats quant à eux spéculaient dans les cafés concernant l’identité du tueur du coréen. Au passage de Ryo et Mick, les conversations s’interrompaient. Des regards accusateurs était portés sans détour en direction du japonais. Mal à l’aise pour son acolyte, l’américain se contenait. Il trouvait la situation insupportable et injuste. Mick Angel avait la désagréable impression qu’on tentait de faire porter la faute à Ryo Saeba.

Après une heure de ronde, Ryo se fit silencieux. Bien qu’il ne laissait rien paraître, le japonais était d’une humeur maussade. Il se sentait coupable de la mort du tenancier. Il aurait du l’écouter, en lui accordant quelques minutes pour s’expliquer. Peut-être cela aurait-il changé sa destinée ?se demanda-t-il. Jimin-Jang n’était pas des plus agréables. Son côté versatile l’irritait régulièrement. Mais, Ryo l’appréciait à sa manière.



Le japonais retournait la situation dans tout les sens. Il espérait que ses indics allaient rapidement trouver Yoshinori Watanabe. Le Yakuza demeurait le facteur inconnu. Il n’arrivait pas à le replacer dans ce schéma qui se construisait petit à petit.

Le nettoyeur éprouva le besoin insatiable de rentrer chez lui. La journée avait été longue. Une fois arrivés devant leur immeuble respectif, les deux nettoyeurs se saluèrent et partir chacun dans la direction opposée. En quittant l’appartement dans la précipitation, Ryo n’avait pas eu le temps de revoir Kaori. La nettoyeuse s’était réfugiée comme à son habitude dans sa chambre. Le japonais s’était montré très dur avec elle. A peine avait-il lancé sa suggestion acerbe, il regretta déjà de le lui avoir dit. Mais, ce journal l’avait décontenancé. En pénétrant dans leur salon plongé dans le noir, il se concentra pour percevoir sa présence. Il souhaitait se tranquilliser en s’assurant qu’elle soit encore là. Il admettait qu’il allait régulièrement trop loin dans son comportement. Le nettoyeur semblait être joueur. Si le terme était approprié. Un jour, très certainement il perdrait à jouer ce jeu ambivalent des sentiments.

Ryo fut étonné en apercevant de la lumière dans la chambre de Kaori. Malgré l’heure tardive, elle ne dormait pas. Bien décidé à apaiser les tensions existantes, il frappa discrètement à sa porte.

_ « Kaori… » Murmura le nettoyeur japonais

Quelques secondes s’écoulèrent sans que sa partenaire daigne lui répondre. Prenant sur lui, il frappa une nouvelle fois en émettant l’hypothèse qu’elle soit peut-être endormie.

_ «  Je ne veux pas te parler Ryo. Affirma Kaori avec froideur.

_C’est important Kaori ! Insista Ryo

_ Je n’ai pas envie de sentir les relents d’alcool ou encore le parfum de ton Okini. » Répliqua-t-elle sèchement

A l’énonciation de sa remarque acerbe, le nettoyeur resta quelques instants sans bouger. Le prénom de la créatrice du kabuki fut ressenti comme un violent coup porté en plein estomac. Cette réaction le renvoyait à ses propres faiblesses

Les yeux rivés sur la porte de sa partenaire, le sillon de lumière disparut

Elle l’avait attendu. Constata-t-il avec soulagement. Malgré l’obscurité dans laquelle il était une nouvelle fois plongé, le nettoyeur se raccrocha à cette présence de lumière. Kaori avait veillé guettant son retour. Elle s’était inquiétée pour lui malgré sa colère.

Le japonais n’insista pas et prit la direction de sa chambre. Il devait se reposer une heure ou deux. Les prochains jours s’annonçaient difficiles. Malgré la noirceur annoncée, il était bien décidé de se réconcilier, à sa manière, avec Kaori. Avec application, il enleva son holster. Expirant fortement, il s’installa sur son lit en réfléchissant à ces dernières vingt-quatre heures. Une constatation s’imposait à lui. Il avait cette nécessité viscérale de l’avoir prés de lui. Kaori était devenue son essentiel. Il avait besoin elle. Pour affronter l’ennemi, il devait ressentir cette puissance qu’elle seule lui offrait. Sa présence était devenue vitale pour affronter ce nouvel épisode qui s’imposait à eux. City Hunter allait certainement être mal mené par l’initiateur de cette sombre intrigue. Cependant, Shitī Hantā シティーハンタdevait être soudés face au tsunami annoncé. La vague arrivait.