Sakazuki

par Sugar

Chapitre 2 

 

Sakazuki ( )

 

Eiji remit correctement sa veste noire. Son regard roula discrètement à droite, puis à gauche. Ils étaient là. Les Yakuzas. Il en avait déjà croisés deux  sur la grande avenue. Marchant d’un pas assuré, il chantonna son air préféré.  La vie à Tokyo était différente de celle de Kobe  car elle paraissait beaucoup plus agitée. Néanmoins, les codes dirigeant le milieu des yakuzas paraissaient moins marqués. Ici, il semblait plus à son aise. Logique, il était natif de cette contrée.

Après avoir parcouru quelques rues, il reconnut une connaissance coréenne qui s’était implantée depuis peu, dans le secteur. Levant la main pour le saluer, ce dernier y répondit en hélant de venir le rejoindre pour discuter un peu. Secouant négativement de la tête Eiji montra du doigt sa montre. Le yakuza ne devait pas tarder. Il continua sa route, les sens en alerte car il devait rester prudent ; Peut-être était-il originaire de Tokyo, mais il n’était plus en territoire ami. Néanmoins, il s’était bien réintégré, dans la masse tokyoïte. Des souvenirs, des sensations s’étaient réveillés en lui. Jusqu’à ce matin, il demeurait un inconnu dans le décor dessiné, mais  il l’avait sauvé et lui fit découvrir son existence. Une nouvelle page s’offrait à lui.

 Il parvint au quartier par excellence des Yakuzas de la capitale : Kabukichô   

On le suivait.

 

 La diversion était l’une  des activités les plus excitantes de ses fonctions. Il avait l’impression d’être devenu un véritable Shinobi des temps modernes.

Ressentir  l’adrénaline bouillonner en lui

Plaisir de duper

S’effacer à le travers le décor de cette histoire.

 

Il semblait doué.

Eiji insista à bien marquer sa présence à travers les rues dédiées au plaisir. Il fit en sorte de marcher avec lenteur, tout en considérant chaque love hôtel avec attention.  Leurs pancartes  étaient colorées et très aguichantes. Elles ne le laissaient d’ailleurs pas indifférent. Mais, son attention se porta sur un bar à la devanture, peu rassurante. Rien qu’en l’observant, cette enseigne était imbibée de poudre blanche. Il le sentait. Il avait le nez pour détecter ces paillettes mortelles. Des jeux clandestins étaient-ils proposés ? Sa curiosité avait été réveillée par cette question. Il s’agissait d’un monde nocturne qu’il adorait particulièrement. Toutefois, il se reprit aussitôt.  Ce n’était pas le moment ! Eiji continua sa promenade orchestrée.

 

Le yakuza regarda sa montre et constata qu’il  était encore trop tôt pour aller le rejoindre. Il devait encore jouer un peu en brouillant les pistes avant  l’arrivée de son Oyabun. Son père, son chef  celui pour qui il donnerait sa vie. Ce grand Oyabun l’avait intégré dans son cercle proche car, d’après ses dires, il avait détecté ses prédisposions. Voilà pourquoi il l’avait emmené avec lui, à Kobe (神戸).

Bien qu’il ait encore le temps, Eiji accéléra le pas car les personnes qui l’avaient pris en filature, devenaient nombreuses. Il n’oubliait pas  qu’il avait deux dangers potentiels à prendre en considération : La grande famille des Yakuzas de Tokyo et les espions de Ryo. D’ailleurs, certains Yakuzas étaient également des indics de cette figure emblématique de Shinjuku. De ce fait, il avait dû se montrer prudent quant à ses fréquentations. Sans compter que les trafiquants d’ici  n’hésiteraient pas à le dénoncer à la police. Certains en étaient proches.

 

Lorsque la noirceur s’appropria les rues et fit disparaitre les traits précis du décor, le yakuza  estima qu’il était temps de s’effacer lui aussi. Il avait surexcité les différents gangs par sa simple présence en rodant dans les ruelles du Kabukicho. Shinjuku serait en alerte  pour la nuit, car ils seraient occupés à le rechercher. Ainsi, Eiji et sa famille  seraient tranquilles pour la soirée. Du moins, il l’espérait.

Eiji fit diversion avec talent, la mémorisation des lieux devait y être pour quelque chose. Il avait bien imprégné son esprit de la cartographie du quartier, les ruelles peu fréquentées, les raccourcis. Cette faculté lui avait toujours été utile pour  réagir en cas de danger car elle lui permettait de prendre la fuite d’une manière efficace.

 Sans perdre de temps, il courut à perdre haleine, pour établir  une distance suffisante  entre lui et ses poursuivants. Après avoir eu la certitude de les avoir semés, il partit dans des toilettes publiques qu’il avait repérées et choisis comme point de chute. Peu fréquentés,  ils lui furent utiles de nombreuses fois depuis sa venue sur Tokyo.

 Une fois à l’intérieur, il se mit à souffler  pour reprendre sous souffle. D’un coup de pied, il frappa une plaque d’acier en dessous du robinet automatisé.  Mais elle semblait résister à ses assauts. Lors de sa dernière diversion, il l’avait bien cadenassée. Malgré les coups, elle ne cédait pas, lui faisant perdre patience.  La troisième attaque fut la bonne tant il y mit toute sa force et sa colère.

_ Haï  (はい! ) S’exclama-t-il avec joie en la voyant capituler

Sans tarder, il prit la housse qu’il avait soigneusement emballée et cachée dans les entrailles de la plomberie. Après s’être assuré qu’il ne sentait pas l’humidité, il constata avec soulagement que l’ensemble n’était pas chiffonné. Le yakuza  se changea prestement en revêtant des vêtements plus basiques. Au pays du soleil levant, on reconnaissait d’un coup d’œil les yakuzas à cause de leur style bien particulier. Tout était crypté dans leur attitude.

 Il se regarda dans le miroir avec satisfaction  car ses vêtements paraissaient de bonne qualité car la coupe était soignée. Il y mettait un point d’honneur à ce détail vestimentaire. Il devait être présentable pour l’honorer. Il brossa ses cheveux  avec application afin de bien les plaquer comme un japonais rangé. Amusé de son apparence, il se mit à rire comme un enfant à l’idée qu’on le prenne pour un jeune chef d’entreprise. Il prit un air sérieux en se tenant droit devant la glace. Sa démarche était également à revoir car il devait se fondre dans la masse. Le yakuza devait se métamorphoser en un simple citoyen japonais rentrant chez lui, après une journée harassante de travail. Ravi de sa transformation, il sortit des toilettes et  s’enfonça dans la pénombre nocturne. En marchant parmi les anonymes, il avait cette étrange sensation de liberté, la légèreté d’être ordinaire. A cette constatation, Eiji  ralentit le pas. Que lui arrivait-il ?  Quelle pensée absurde ! Il était très heureux et fier d’être un Yakuza ! Le sourire reprit possession de son visage dont les traits étaient délicats.

Il dévala avec motivation les escalators, pour prendre le métro. Cet endroit était une véritable fourmilière où il fallait se montrer très attentif.  Malgré son changement d’apparence  le Yakuza ne devait  pas être repéré. Il marcha avec élégance. La démarche des Yakuzas  était tellement reconnaissable. Il l’avait apprise comme une danse.

Comme un japonais ordinaire, il descendit à un arrêt pour faire des emplettes. Eiji acheta des pinceaux, de l’encre et du papier de bonne qualité. Tout ceci était pour son ami, pour sa cérémonie. Investi, il estimait qu’il s’agissait d’un  grand honneur pour lui d’assurer cette fête.

Ravie que l’Oyabun   que son père vienne jusque ici, pour honorer de sa présence cette intronisation, il était touché de la confiance qu’il lui avait accordé en acceptant son ami au sein de la famille. Toutefois, il n’était pas aussi naïf, persuadé que le maître ne venait pas rien que pour cette cérémonie. Sa visite avait un but beaucoup plus important pour qu’il se déplace sur un territoire non acquis.

 La pègre semblait à cran depuis la promulgation des  lois car elle obligeait d’une manière implicite Chaque famille, chaque gang de yakuzas à se restructurer pour faire face à ces changements juridiques. Chaque organisation  retenait sa respiration tant l’’air était saturé de contrariétés à cause de ces changements inédits. De source sûre, Eiji savait  que l’attitude des policiers commençait un peu à se modifier. Mais, il n’y avait pas lieu de s’inquiète outre mesure, les tentatives étaient timides.

Son oyabun en était convaincu : ils possédaient encore quelques années devant eux. Les officiers du pays ne paraissaient pas à leur aise avec les nouvelles règles qui se dessinaient petit à petit dans le pays. L’influence et la pression de l’occident exercé sur le pays, avaient obligé  les autorités à céder face aux requêtes étrangères.

Depuis de nombreuses années, il existait des pactes tacites  entre les gangs de yakuzas et les institutions judiciaires, qui  leur permettaient d’avoir  une très grande liberté au sein du pays. Pour le regard extérieur, cela s’apparentait à de la corruption, mais pour eux, il s’agissait de la coopération.  Deux conceptions

Après vingt minutes de trajet, il arriva enfin à destination. Par précaution, il fit un grand détour, pour être convaincu de ne pas avoir été suivi. Une fois parvenu devant l’immeuble, il se dépêcha d’y pénétrer. Il inspecta les couloirs du hall d’entrée et remarqua qu’une voisine, du troisième étage attendait l’ascenseur. Il  fit mine de regarder sa boite au lettres car il préférait  patienter pour être seul dans l’habitacle métallique  

Arrivé devant sa porte d’entrée, il vérifia une nouvelle fois  les corridors.  Le japonais  toqua d’une manière légère à la porte qui s’ouvrit dans la seconde. L’homme s’engouffra à l’intérieur et la porte se refermât aussitôt

 _ ossu  (おっ ) Sandayu ! Adressa Eiji sur un ton enthousiaste.

_ ossu Eiji !  Lui répondit Sandayu,  le Kobun, l’apprenti   qui allait dans quelques heures changer de statut.

 

Une fois les salutations amicales faites, Eiji mit sur la table ses achats et regarda son ami avec insistance. « Es-tu prêt ? »  Interrogea le yakuza en ne le lâchant pas du regard pour l’analyser une dernière fois.

_  Oui »  répondit Sandayu avec conviction.

Satisfait  de la détermination dans son « oui », le yakuza parut rassuré car son introduction dans la famille n’avait pas été acquise.

_   Je suis un peu nerveux avoua le futur yakuza

_  Tout ira bien ! C’est moi qui devrais être stressé, j’officie. Toi tu suis. » Tempéra Eiji

 Sandayu opina de la tête.  

« La confiance », il s’agissait bien là l’un des termes les plus importants dans le monde des yakuzas. Sandayu semblait ravi que ce soit Eiji, qui guide la cérémonie d’intronisation  car il  l’avait progressivement initié dans le milieu lors de ses nombreuses venues sur Kobe. Ils se connaissaient depuis l’enfance. Ils habitaient à Arakawa (荒川区) le quartier pauvre de Tokyo. Il ne s’agissait pas d’un quartier malfamé. Loin de là. Mais Eiji rentra dans le milieu  et se fit remarqué assez rapidement. Aussi, il ne fut pas surpris qu’un grand Oyabun le prenne sous son aile. Quelque part, il le méritait.  Aujourd’hui, il n’était plus seul, car il avait intégré une grande famille.  Le voir revenir sur la capitale, en compagnie du maître, afin de  l’accueillir dans leur grande famille de Yakusas était un grand honneur.

 

Pour patienter jusqu’à l’heure du départ,  ils jouèrent aux cartes mais Eiji  ne paraissait pas à son aise bien qu’il adorait ce jeu. Vers les coups de vingt heures ils partirent au lieu choisi. Durant le trajet, ils se montrèrent peu bavards car l’angoisse, le stresse d’être suivi et de trahir par inadvertance la présence de l’oyabun a Tokyo.

Mille questions s’entrechoquaient dans l’esprit d’Eiji, tant il craignait de voir apparaitre devant ses yeux un obstacle lui brisant sa soirée. Il ne se détendit que lorsqu’ils parvinrent sans encombre dans la salle de cérémonie. Il ne s’agissait pas d’ailleurs pas  d’une salle de fête à proprement parlé, mais d’un appartement, prêté par un membre de la famille,  pour l’occasion. Les yakuzas étaient de brillants hommes d’affaires dans le secteur de l’immobilier. Son oyabun l’avait interpelé sur ce sujet car il devait se trouver un réel métier pour assurer sa vie financière.

 

Pour se détendre avant l’arrivée de l’oyabun, le jeune Yakuza prit les pinceaux qu’il avait achetés et déposa une petite bouteille d’encre sur la table. Après avoir pris soin de bien mettre le papier à plat, il commença son travail. Il avait découvert la calligraphie japonaise grâce à Oyabun et  en avait été séduit par l’effet produit sur lui : elle lui reposait les sens. D’ailleurs, il semblait avoir des prédispositions pour cet art. Appliqué, il écrivait avec lenteur chaque Kenji, tout en réfléchissant à leurs significations.  Une fois ses calligraphies finies, il patienta que l’encre sèche pour les accrocher sur les murs. Il avait préféré  attendre d’être ici pour les créer. Cela était de meilleurs augures. Les bonnes ondes étaient répandues ainsi dans la pièce.

Il fit deux pas en arrière pour être certain de les avoir accrochés. Satisfait, il passa à la tâche suivante : le pliage de papier, exercice également enseigné par son père. Cet enseignement était tout aussi délicat, mais il y arriva car il était doté d’une certaine dextérité. Une fois  le travail accompli, le yakuza se releva et se positionna prés de la fenêtre.

_ Quand devrait-il arriver ?  Demanda Sandayu  percevant le stress s’intensifier

_  Il ne devrait pas tarder ! Répondit  le Yakuza en jetant discrètement un coup d’œil par la fenêtre

_ C’est risqué  quand même de faire cela ici sur Tokyo !  S’exclama l’apprenti  avec nervosité

_  C’est fait exprès, Rétorqua le yakuza

_  Je sais, Ajouta Sandayu

Hochant de la tête, il avait compris. Le futur Yakuza  était angoissé et ne savait pas quoi faire pour s’occuper en attendant que le chef arrive. Résigné, il partit s’assoir et réfléchit en observant le plafond.

_ « Au fait, la partenaire de Saeba a été sauvée par un yakuza. Tout le milieu cherche à savoir son identité. Je me demande  qui cela peut bien être ? » Interrogea Sandayu

Eiji  ne put s’empêcher de glousser.

_ C’es toi hein ? Demanda son ami en relevant la tête, sourire aux lèvres.

_  Oui ! Répondit le ténébreux en lui lançant un regard amusé.

_  Toi, un jour il te manquera une phalange  à jouer ainsi ! Déclara l’apprenti avec inquiétude

_  Je ne joue pas ! Affirma Eiji avec fermeté

_ Elle te plait ? Renchérit Sandayu

_  Peut-être »  Répliqua  le yakuza en adressant un sourire énigmatique  à son ami de toujours

La porte s’ouvrit sur Masaru  Takumi , le premier lieutenant du clan, appelé  wakagashira. Il prit à peine le temps de les saluer de la tête, et  leur informa :

_  « Il arrive ! »

La mine détendue d’Eiji s’effaça bien malgré lui. Les traits de son visage se contractèrent sous le coup de l’appréhension. Une crainte jaillit en lui et voulait s’assurer qu’elle ne soit pas fondée.

_ « Et Saeba ?  Interpela le yakuza avec gravité.

_  C’est bon !  Répondit le wakagashira avec un certain agacement.

Peu convaincu de la réponse du lieutenant, Eiji insista :

_ Faut faire gaffe avec ce type là ! Il peut te tomber dessus sans que tu le voies arriver !

_  Oh du calme tout est ok Eiji ! Ryo Saeba retourne tout Kabukichô ! Il est trop occupé là-bas » Assura le premier lieutenant du clan

Rassuré, le futur meneur de cérémonie, s’approcha de Sandayu et d’un geste fraternel, il mit ses mains sur les épaules de son ami. Ils allaient devenir des frères. Pour toujours. Fier de ce grand jour, ils se mirent à sourire.

Le père de cette grande famille arriva. Contrairement à ses habitudes, son arrivée se fit discrète. En temps normal, le oyabun aimait montrer sa puissance et sa richesse, mais pas cette fois-ci car il était en terrain ennemi. Lorsqu’il pénétra dans l’enceinte, l’atmosphère  se modifia, le silence s’imposa pour accueillir le  maître Yoshinori Watanabe. Il était le père de la plus grande famille de Yakuzas du Japon. Regroupant, en cette année 1993, plus de vingt-huit mille membres, il était l’une des plus grandes organisations du monde. Le respect  s’imposait.

 Le chef avait revêtu son kimono noir de cérémonie, comme le veut la tradition des anciens guerriers japonais.  Le mon, l’emblème de leur famille était brodé sur le dos de son habit traditionnel. Il  était arrivé à l’heure. Toujours. Comme un véritable samouraï, dont il estimait être le véritable héritier, l’Oyabun se présenta face à ses disciples. Le respect, les salutations, leur vie  était codifiée par un ensemble de règles bien précises.  A cet instant, Eiji parut fier d’être parmi eux car d’une certaine manière, ils réanimaient le passé japonais. Watanabe adressa un regard complice avec ce Yakuza différent après avoir analysé le travail qu’il avait effectué pour prépare cette cérémonie. « Tu as fait un bon travail Eiji. Un excellent travail. » Conclut-il ainsi son observation, tout en hochant de la tête.

 

_  Arigato  Répondit le yakuza, en inclinant la tête avec respect.

 

Le patriarche se retourna vers sa nouvelle et le considéra du regard. Il n’était pas aussi doué que son ami, mais il avait des aptitudes qui serviraient pour les intérêts de leur famille.  Le patriarche prit le temps de fumer une dernière cigarette avant de débuter cette cérémonie tant attendu. Une fois terminé il fit signe qu’il était prêt et se dirigea vers la salle de procession.

Pour l’occasion, un tatami  avait été installé, des coussins étaient disposés de part et d’autre sur le sol.  Les pliages de papier confectionnés par Eiji étaient prêts. A la vue des deux papillons de papier mis dans l’embouchure des deux jarres blanches,  Yoshinori Watanabe se retourna vers Eiji :

_ « Tu maîtrises bien le pliage maintenant ! 

_   Oui grâce à vous ! » Répondit le fils en apprentissage, fier que l’oyabun est remarqué ses progrès.

 La signification des papillons de papier paraissait très importante. Elle  représentait l’union intime entre deux personnes pour l’éternité. Ce lien indestructible allait unir le Oyabun et le Yakuza Sandayu. Ce rituel était un véritable symbole shinto tombé en désuétude pour la plupart des gens, sauf dans le monde des Yakusas.

Sans véritablement le montrer, Eiji  était inquiet car chaque moment de la cérémonie était rythmé par des gestes qui devaient être accomplis dans la plus grande précision. Ils revêtaient chacun d’entre eux une signification. Il devait les reproduire avec exactitude, sous le regard expérimenté de son chef. Il devait réussir.

Les invités s’assirent  en tailleur, dans le silence, de part et d’autre du tatami. Eiji était à l’extrémité. Son  Oyabun était à sa droite, tandis que Sandayu était à sa gauche. Les témoins étaient de chaque côté des deux  invités d’honneur de cette cérémonie. Le yakuza regarda son père. Un hochement de tête. Ils pouvaient débuter cette cérémonie.

Eiji fit le ojigi de salutation.  Durant son inclinaison, il déclara d’une voix solennelle :

«  Je vais diriger cette cérémonie de fraternisation

Je me présente, Eiji Ijichi votre humble serviteur

Permettez-moi de diriger cette cérémonie à ma façon »

 

Il releva la tête. Dans une attitude digne, il prit avec délicatesse le Sakazuki ().  Il leva la coupelle blanche en porcelaine à la hauteur de son front.  Puis, il la dirigea vers son père, il effectua une bénédiction en sa direction. Puis, il l’orienta  à  sa  gauche  à l’attention de Sandayu. Il renouvela le geste. Eiji déposa la coupelle, pour prendre une baguette afin de continuer les codes ancestraux.

Sandayu, retenait sous souffle, captivé par chaque geste qu’effectuait Eiji. Il lança un coup d’œil en direction de la table invisible qu’il avait face à lui. Il y demeurait des petits monticules de sel compact. Le sel  symbolisait l’eau dans sa forme la plus pure. Il avait  pour fonction de purifier la pièce. Eiji le lui avait expliqué.

Au centre de la table était déposé un poisson. Un autre avait été dépiécé pour en extraire les arêtes. Ces dernières avaient été mises à macérer dans le saké.  La boisson divine par excellence, allait leur servir d’offrande. Dans cette cérémonie  le saké était différent. Il allait symboliser leur sang.

Eiji prit la carafe de porcelaine et remplit les Sakazuki () de saké très odorant. Limite écœurant. L’odeur de poisson était très présente. Mais, le futur Yakusa était prêt à accepter cet étrange mélange. Le ténébreux s’inclina une nouvelle fois en leur annonçant :

_  « Si vous êtes prêts, buvez votre sakazuki en trois fois et demi  et gardez-le contre vous

_   Je vous en prie » Ajouta-t-il donnant ainsi le signal de départ pour cette alliance sacrée.

En même temps,  Yoshinori le oyabun et  Sandayu  prirent leurs coupelles respectives. Ils allaient enfin s’unir devant les dieux. Sans attendre, ils déposèrent leurs lèvres sur la porcelaine  et burent le vin macéré de l’offrande.  Une fois fini, l’atmosphère se détendit. Ils étaient sereins.  Les deux hommes prirent, une fine feuille de papier dans laquelle, ils emballèrent leur Sakzuki.  Ils les échangèrent et les rangèrent soigneusement. Elles étaient devenues sacrées à leurs yeux. Sandayu, le nouveau Yakuza  espérait  à ne jamais devoir accomplir l’acte ultime : la casser. Cela  signifierait que leur union était brisée

Eiji refit une nouvelle fois le ojigi et leur adressa :

_ «  Félicitations  »

Un silence religieux s’empara de la pièce permettant à chacun de prendre conscience de ce qui venait d’être  accompli. Yoshinori semblait satisfait du protocole effectué. Le fils  avait fait en sorte d’être le plus minutieux possible dans ses gestes. Prenant à son tour la parole, l’Oyabun fit un discours rappelant les principes des yakuzas. Il insista fortement sur  la fidélité et l'obéissance aveugle qui lui était dues. Le rituel se clôtura par la rupture totale du silence religieux. Tous les participants s’exclamèrent  des félicitations à l’unisson :

 

_  Omedetō gozaimasu ( おめでとうございます)

 

Alors qu’Eiji avait terminé la cérémonie, le nettoyeur  recherchait après lui. Ryo avait pris cet homme en grippe. Le yakuza l’obsédait au détriment des hommes de la voiture. Il ne fallait pourtant pas les oublier non plus. Ils voulaient de toute évidence tuer Kaori. Les yeux noirs du nettoyeur sondèrent le gérant  du bar miteux. La lumière était tamisée. L’atmosphère était suffocante en raison des fumées échappées des cigarettes apparentes. Les serveuses chinoises étaient des figurantes qui lui servaient concrètement de butins. Ryo commençait à s’impatienter.

_  Un mot de ma part et ton bordel déguisé ferme !  Menaça froidement Saeba

_  Hé Saeba calme toi ! Je te dis que je ne connais pas ce type ! S’écria le coréen étonné de sa menace aussi frontale.

_  Pareil pour les types dans la bagnole ! Tes gars n’ont qu’à faire leur boulot pour la retrouver ! » Rajouta-t-il avec colère.

Agacé,  le nettoyeur se leva et mit les mains dans les poches. Le coréen avait raison. Quelque chose n’allait pas

_ D’après tout ce que je sais, ce n’est pas un Yakuza de la famille des Inagawa-kaï (稲川会) ! Affirma le tenancier.

Ryo avait espéré  justement que cet homme provienne de cette famille. Implantée dans la région de Tokyo Yokohama, il s’agissait d’un clan très répandu dans les rues de son territoire. Cela aurait été  plus facile…Trop facile.

_ Et la famille des  Tōa Yuai Jigyō Kummiai ? Demanda Ryo

_   C’est un coréen ton type ?  Enchaîna le gérant suspicieux.

_   Non...Du moins je pense ! Répondit le nettoyeur japonais, en repensant au portrait robot dressé par sa partenaire. De toute évidence, elle l’aurait mentionné.

_  Hum peu probable Saeba, dans cette famille là, la grande majorité des yakuzas sont des  coréens. 

_   La grande majorité ne veut pas dire la totalité  ils ne recrutent pas en fonction des nationalités ! Trancha le nettoyeur japonais en lui lançant un regard ombrageux

_  Je le saurais ! Il ne vient pas de la famille Tōa Yuai Jigyō Kummiai  ce Yakuza  là ! Se défendit le coréen.

_   Ce n’est pas bon signe ! Ajouta le nettoyeur d’une manière pensive en observant les clients anonymes.

_   Non…Quoique il a sauvé ta coéquipière le Yakuza ! Faudrait le remercier plutôt que de le buter  Saeba ! S’exclama le gérant avec un sourire narquois

_  Ferme la !  Tonna le nettoyeur en le toisant sévèrement du regard

Le tenancier se ravisa. Il tenait à ses affaires.

_ « Si j’ai du neuf, je te préviens ! Se contenta de lui lancer le gérant pour clôturer cette houleuse discussion

_  J’y compte bien !  Répliqua le japonais,  lui montrant du regard les hôtesses chinoises

Ryo sortit du bar bredouille. Il s’agaçait. Le pire, on se moquait de lui.  Sur les quatre familles de Yakuzas régissant le pays, deux avaient plus ou moins été écartées. Mais cela restait quand même à confirmer.  Il devait  inspecter la famille Yamaguchi-gumi et la famille Sumiyoshi-rengō.

Le nettoyeur se sentait oppressé. Il avait un étrange poids sur la poitrine. Vingt-quatre ne s’étaient pas encore écoulées depuis l’attaque. Il était encore dans les temps. Ryo espérait vite en finir.  Mais il avait un pressentiment…Ce pressentiment caractéristique qui ne  lâchait pas ses sens et sa conscience. Cette petite voix lui chuchotait depuis ce matin des paroles silencieuses. Cela en était oppressant. Il se sentait troublé. Mais il devait vite réagir. Quelque chose se tramait.

_  Alors ? Demanda Mick qui avait préféré attendre dehors

Les nettoyeurs américains n’étaient pas très bien vus ici.

_  Rien ! On fait fausse route ! Lança le japonais d’une manière neutre

_   Tu crois ? Demanda Angel

_  Oui…il joue !  Affirma Saeba

_   Jouer ?  Reprit le nettoyeur américain

_  Il se  montre…Pour je ne sais pour quelle raison, expliqua le nettoyeur japonais

_   Mais pourquoi ?  Rajouta Mick voulant comprendre le raisonnement de Saeba

_   Je ne sais pas encore. Dit-il en scrutant autour de lui

_  Et les types de la voiture noire ? Interrogea  le blond

_  On a encore rien trouvé. La voiture est introuvable. Kaori ne les a pas vus. De toute façon les fenêtres étaient teintées, expliqua Ryo

 

_ C’est calme ce soir ! Décréta l’américain en observant à son tour les ruelles. Les yeux invisibles étaient braqués sur eux

_ Trop… Ajouta le japonais en le fixant  soudainement du regard

_  Allez ! Je te paye un verre ! S’exclama Mick pour détendre l’atmosphère

 

Se souvenant de la remarque acerbe, débordant de jalousie de Kaori, Ryo décida d’aller du côté de l’établissement surnommé kabuki (歌舞伎en raison des racines historiques du Kabukichô. Par la même occasion, il pourrait revoir Okuni. Il méritait bien cela après des heures d’interrogation et de marche : Il avait soif… Bien entendu il balaya du revers de la main le regard triste de Kaori.  Il ne s’autorisait pas y penser. Ils devaient continuer à vivre ainsi.  Le nettoyeur ne devait  pas se  laisser attendrir. Si elle comprenait  au moins qu’il faisait tout cela pour elle. Pour sa sécurité. Lorsqu’ils arrivèrent à son établissement attitré, son instinct primaire reprit possession de son être. Surtout en apercevant Okuni. La voir se déhancher devant lui, était tout bonnement appétissant. Boire en la touchant des yeux, il aimerait bien y goûter aussi. Mais ce soir, il était accompagné. Angel devenait trop sérieux à son goût ces derniers temps. Certes, Mick était pris. Pas lui. Ryo avait parfois cette fâcheuse  impression d’être accompagné d’un chaperon de Kaori. Il le surveillait. Il ne put s’empêcher de sourire Mais en prenant du recul, cette histoire de yakuza lui gâchait un peu son envie de chair. Se renfrognant dans le fauteuil de velours rouge, le japonais était soucieux.

_ On va bien finir par les trouver ! Assura l’américain en buvant son verre de scotch

_  Oui !  Répondit le nettoyeur captivé par les voluptueux mouvements de hanches de sa danseuse préférée.

_  Et  Kaori ? Demanda  Mick

Le nettoyeur soupira. Le prénom Kaori lui avait cassé son plaisir. D’une manière frénétique, Ryo regarda à droite puis à gauche

_ Elle n’est pas là ! Répondit Saeba

_  Imbécile !  Décréta Angel amusé

_  Un peu choquée mais elle se porte bien. Rassura le nettoyeur japonais

_   C’est l’essentiel ! Décréta le nettoyeur américain en le fixant de ses yeux bleus

 

_  Il attendait dans le café. Il est sorti au même moment qu’elle ! Il savait ce qui allait arriver. J’en suis persuadé !  Expliqua le japonais en remuant le liquide ambré qui ne demandait qu’à être dégusté.

_  Il l’a sauvée Ryo. C’est peut-être un allié ? Osa dire l’américain

_  Un allié ? Tu te fous de moi Angel ? S’écria Ryo agacé

_  Non pourquoi aurait-il fait cela ? Apparemment l’attaque était violente, il aurait pu y laisser sa peau.  Expliqua Mick

_   Un stratagème…Une diversion… Rétorqua Ryo

_  Nous le saurons bien assez tôt  Ajouta Mick en finissant son verre

_   Pas trop tard j’espère   Rajouta le nettoyeur japonais

_   Tu es tracassé ?  Demanda Mick en accordant un sourire charmeur à la barmaid venue pour lui remplir de nouveau son verre.

_  Oui tu as bien pu voir que la donne change dans le pays ces derniers temps…  Admit Ryo après le départ de la serveuse.

_  Oui c’est palpable, confirma l’américain

_  Saeko m’a dit qu’ils commençaient la restructuration. Les yakusas sont à cran  informa le nettoyeur japonais

_  Le calme avant la tempête…  murmura l’américain connaissant bien cette ambiance inquiétante.

_  Oui ! confirma Ryo

 

Ils  étaient à un tournant au pays du soleil levant. La pègre japonaise allait devoir changer. Le nettoyeur était au milieu de ce sombre monde en mutation. Les conditions de travail des yakuzas allaient devenir difficiles. Des tensions allaient être exacerbées. Il ne s’inquiétait pas pour lui, mais pour Kaori. Lui-même allait devoir s’adapter aux nouvelles règles du jeu du pays. La protéger allait être encore plus difficile. Ce matin, elle était à deux doigts de mourir. Un frisson. Une humiliation.

 Ce soir là, il la dévora seulement des yeux. Le japonais n’était pas  à son aise. Il avait cette détestable sensation de ne pas être sûr de lui. Pourtant, ce n’était certainement pas le moment d’être hésitant vues les circonstances.  L’ambiance des bas fonds de Tokyo l’inquiétait.  Saluant Angel, il décida de faire un dernier tour dans les rues de Shinjuku. En fait,  il souhaitait être seul. Il prit son temps et déambula à travers son territoire.

 Au volant de sa mini, il réfléchissait. Ses gestes étaient mécaniques. Sensation étrange. Peut-être était-il simplement choqué lui aussi d’avoir été à deux doigts de la perdre. Cela ne devait pas arriver. Il les retrouverait. Il se l’était juré, pour eux, pour lui, Hide.

Que ferait-il ? Hideyuki  était très fin dans les analyses des comportements des yakuzas. Il lui trouvait parfois même un léger attendrissement pour certains. Sourcillant à ce souvenir soudain, il se sentit fatigué et décida de rentrer.  Alors que Ryo réintégrait son domicile, Eiji réfléchissait malgré l’heure tardive. La journée avait été chargée. Mais il était heureux d’avoir  réussi sa cérémonie. Il était ravi que son ami soit devenu un yakuza.

 D’une main habile, il prit son jeu préféré. Il sortit les cartes  et les fit danser sous ses mains. Le claquement caractéristique de ces dernières le faisait vibrer. Il les adorait. Les tordant, les enchevêtrer entre-elles pour les ressortir et les remettre dans un ordre établi, demandaient de la  souplesse. Il était vraiment habile de ses mains. Il recommença les gestes. Son sourire disparut après quelques minutes de jeu. Cela ne l’amusait plus. Il repensa soudainement à elle. Ses yeux perdus l’avaient ému. Il avait bien fait d’y aller. Elle aurait été abattue. Sourcillant à cette réflexion, il allait devoir très certainement s’expliquer auprès de son Oyabun. Sa justification était déjà  trouvée. Cela ne gênait en rien les actions de son maître. Bien au contraire, cela avait permis de mettre davantage de confusion sur Shinjuku. Pour le moment.

Il était soucieux quant à l’avenir. Le yakuza ne savait pas exactement quelles étaient les actions de Yoshinori envers le nettoyeur japonais. Il y aurait inévitablement des conséquences sur sa partenaire. Peut-être était-il déjà à œuvre ? Allait-il mener une action frontale contre la famille des yakuzas ? Et Saeba ? Il allait le savoir bien assez tôt. Il faisait parti du cercle proche de son Oyabun.