Prologue

par Arty'

Ils sont tous morts.

Assise sur le futon, au milieu de la pièce, je remue lentement mes mains sous mes yeux. Machinalement, j'espère les voir s'envelopper d'un ruban de flamme bleue, comme elles l'ont fait des centaines de fois par le passé – mais la frustration qui m'envahit alors que rien ne se produit n'est en rien responsable des larmes qui coulent de mes yeux. Non : pour la première fois depuis de longs mois, je ne ressens qu’une véritable, profonde, écrasante tristesse.

Rage.

Regrets.

Honte.

Cette mêlée de sentiments devrait me faire exploser, me transformer en un démon hurlant de fureur et de haine. Mais je ne bouge pas : je suis assise, sur ce futon, les jambes croisées sous les couvertures, à pleurer en silence.

Je n'adresse pas un regard à la personne que j'aurais appelé mon "sauveur", si je ne lui en voulais pas autant. Il est assis, à l’autre bout de la pièce, et m'observe calmement. Il m'a certainement apporté un énième bol de soupe, et doit se douter qu'il finira de la même façon que les autres – étalé par terre.

Je souris amèrement ; oui. Les choses ont changé... Pour redevenir comme avant, me laissant cependant encore plus faible. Un peu plus vide. Plus transparente.

Je réfléchis : comment répondre ? Que raconter de tout ce qui nous est arrivé ? À quel moment est–ce que tout a basculé pour finir comme ça ?

Et c'est en oubliant qu'il a lui–même été un acteur de l'histoire que je réponds :

Il n'ajoute rien. Après un moment de silence, il se lève et sort, laissant derrière lui un regard condescendant. Je ne bouge toujours pas.

Je regarde mes doigts tapoter sur mes genoux ; certains mouvements leur reviennent, alors qu'ils retrouvent le rythme d'une chanson. La boule dans ma gorge grossit ; je ne me sens pas la force de la jouer de nouveau, et pourtant je n'imagine pas jouer quoi que ce soit d'autre.

Les souvenirs affluent en tempo avec les notes silencieuses qui coulent de mes doigts ; le piano blanc dans ma chambre. Les notes tracées rapidement dans le sable. Des silhouettes, du mépris, de la peur, de l'envie, et au milieu de tout ça... Moi.

Je renifle, et achève la mélodie en serrant les points. C'est tout ce qui m'en reste, désormais : une musique que je tourne en boucle dans ma tête, par peur de l'oublier.

La musique qu'il a appelée White Raven.