Familia

par Linksys

I. Familia

Deux femmes étaient assises sur un banc, dans une aire de jeux de quartier. Elles semblaient en grande discussion, mais toutefois veillaient en même temps sur leur progéniture. Un petit garçon roux, les cheveux en pétard, s'approcha d'une des femmes.

- Maman ! Maman ! S'exclama-t-il, tout guilleret. On va voir papa ?

- Non, mon coeur, il n'est pas encore rentré. Joue encore un peu avec les autres enfants.

- D'accord ...

Il retourna aux jeux, traînant du pied.

- Alors, avec ton homme, en ce moment, ça va ? Demanda la deuxième femme.

- Oui, très. Il ne croule pas sous le travail, et comme je travaille à la maison, on a beaucoup de temps à nous ...

- Ah ... Comme je t'envie ... Le mien passe son temps à accumuler les heures supplémentaires à l'agence de rédaction. Enfin, je ne m'en plains pas, le patron paye bien et les week-ends sont libres. Avec les cours particuliers que je donne au club, on arrive à vivre bien.

Alors qu'elle allait dire autre chose en changeant de sujet, une courte série de bips sonores monta de la poche de veste de son amie. Celle-ci fouilla dedans, et en tira un bipper bleu métallique.

- Ah ... Je vais y aller.

- C'est déjà l'heure ?

- Oui. Yûki, tu viens ?

Le garçonnet s'approcha.

- Papa est rentré ? Demanda-t-il.

- Oui, c'est bon. On y va ?

Elle se leva avec son fils. Juste à la sortie du parc, elle se tourna vers son amie et lui adressa un signe de main.

- À la prochaine, Rukia ! S'exclama celle-ci.

- À la prochaine, Orihime !

Le petit garçon et sa mère rentrèrent tranquillement à la maison, en plein coeur du quartier de Karakura.

- Chaud devant ! S'exclama une voix féminine, au ton calme et posé malgré l'urgence.

Une grande femme aux cheveux noirs assez longs, habillée en infirmière, passa en courant, suivie d'un lit roulant poussé par une autre infirmière. Celle-ci était un peu plus petite. Elle avait les cheveux plus clair, un air plus docile et gentil.

- Elles font quoi tata Yuzu et tata Karin ? Demanda le garçon.

- Leur travail, mon chéri.

- Leur travail c'est pousser des gens dans un lit ?

- Non, elles doivent le soigner pour qu'il guérisse et aille mieux. Pourtant hier tu le savais ?

- Désolé maman, je crois que ... Que j'ai oublié ...

Il sourit naïvement en se frottant l'arrière du crâne. Sa mère claironna, en entrant dans le salon :

- C'est nous, on est rentrés !

- Ah, madame, vous voilà ! S'exclama une voix aiguë, en courant vers Rukia.

Yûki regarda avec intérêt la vieille peluche de lion courir plus ou moins vers lui. Un petit sourire lui apparut sur le visage, tandis que Kon tentait de se soustraire subrepteciment à la scène. Heureusement pour lui, un évènement innattendu lui permit de prendre la poudre d'escampette. Un homme jaillit de la cuisine en poussant un petit "bouh !".

- Papa ! Cria le petit garçon, en courant vers l'homme.

Il le prit dans ses bras. La ressemblance entre eux était frappante, mais c'était plus pour la coiffure. Yûki avait le visage plus doux, comme sa mère, alors que les traits de son père étaient plus anguleux. Mais la tignasse était la même.

- Tu sais quoi, bonhomme ?

- Non ?

- J'ai un cadeau pour toi !

- Où ?

- Va voir dans la chambre.

- D'accord !

Yûki monta l'escalier aussi vite qu'il le pouvait. Ses parents le suivirent, un peu en retrait. Un long "ooooh" leur indiqua que le petit avait trouvé. Ils montèrent le rejoindre. Dans la chambre que tous trois se partageaient, il y avait sur le grand lit une panoplie miniature de shinigami, zanpakutô inclus. L'arme en caoutchouc mousse semblait plaire au garçonnet, car c'était une réplique de l'arme de son père.

- T'as vu ? C'est tonton Uryû qui te l'a fabriqué, entièrement ! Expliqua le père.

Mais Yûki était tellement absorbé qu'il n'entendit pas.

- On ne dirait pas qu'il a déjà quatre ans, soupira Rukia.

- Tu as tout dit.

- ICHIGO ! Cria une voix, depuis le rez-de-chaussée.

- Quoi, encore ? Répondit l'intéressé, mécontent.

- Y'a un colis pour toi, ça vient d'arriver !

Il descendit. Son père était dans l'entrée, et tenait à la main une boîte en carton couverte de timbres et de tampons, tant et si bien que seul le vide laissé pour l'adresse permettait de voir la couleur du carton.

- C'est sûrement pour le petit, assura le vieil homme.

Il remonta à la suite de son fils. En haut, Yûki essayait le costume. Il était parfaitement adapté à sa taille.

Rukia et Ichigo, vingt-neuf ans tous les deux, étaient en couple -mais pas mariés- depuis huit ans. Leur fils, Yûki, célébrait aujourd'hui ses quatre ans. La petite famille vivait chez le père d'Ichigo. La maison commençait à se faire étroite, d'autant que Rukia souhaitait étudier sérieusement la question d'un second enfant.

Ichigo reconnut instantanément l'écriture de Chad sur le paquet. Contrairement à ce que laisserait penser sa carrure d'armoire à glace, il avait une écriture fine et ronde. Le colis contenait diverses choses : une petite bouteille de tequila, des graines de cactus et un modèle réduit de collection, à l'aspect assez ancien. Il y avait aussi un bout de papier, qui disait à peu près ça :


Salut Ichigo, salut à toute ta famille

Je vous envoie ce colis depuis le Mexique en espérant qu'il arrive à temps pour l'anniversaire de Yûki. Je suis vraiment désolé de n'avoir pû me libérer pour venir. Dans le paquet, je t'ai mis une petite bouteille de tequila. Fais attention, celle-ci n'a rien à voir avec la goutte d'âne que tu peux trouver au Japon. Elle va te faire mal, mon vieux ! Il y a quelques graines de cactus, je sais que Rukia aime les plantes vertes. Et enfin, pour le petit, j'ai envoyé un modèle réduit que j'ai trouvé au pays. L'objet a de l'ancienneté, j'aimerais qu'il en prenne soin. Ne me demande pas quel modèle de voiture c'est, je ne sais pas. Bref, au revoir, porte-toi bien, bonjour à tout le monde, etc.


PS : Il n'y a presque pas de Hollows par ici.


- Ah, je comprend mieux la bouteille d'alcool, marmonna Ichigo.

Un bruit de pas feutrés l'alerta. Sa femme arrivait dans le couloir.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Un paquet, que ce bon vieux Chad nous envoie droit du Mexique. Il y a de la bibine artisanale pour moi, des graines de cactus pour toi et un modèle réduit de collection pour Yûki.

- Des graines de cactus ! S'exclama Rukia.

Elle s'empara vivement du petit sachet contenant les semences, et l'examina attentivement, avec l'oeil fébrile et pétillant de joie d'un entomologiste qui observe quelque insecte non répertorié.

Au même moment, le Soul Pager de la jeune femme émit une série de bips sonores.

- Un Hollow, dit calmement Ichigo.

- Près de l'avenue principale, en direction du nord, sur le terrain vague au carrefour avec le périphérique externe.

- Merci.

Rukia courut chercher dans son sac à main sa mitaine rouge, celle qui sépare le corps de l'âme. Elle en donna un bon coup à son compagnon sur l'arrière du crâne. Le corps inerte d'Ichigo s'effondra au sol, alors que le shinigami vérifiait la prise de Zangetsu.

- Je t'aime, ma chérie, dit-il sans se retourner.

Il partit en courant. Rukia, les joues légèrement rosies, dissimula le corps physique d'Ichigo dans un placard.

Le shinigami courut jusqu'à l'endroit d'où provenait le signal. Un Hollow fraîchement apparu faisait bêtement le tour du terrain vague, cherchant ses repères. Pour la morphologie, il ressemblait vaguement à un chien viverrin. Le masque était tout ce qu'il y a de plus banal.

- Ooh ooh ... Dit la voix grave du monstre. À peine suis-je arrivé qu'un shinigami se présente à moi sur un plateau d'argent ... Mais il a oublié le ketchup !

Un rapide coup de patte tenta de happer Ichigo au ventre, mais celui-ci esquiva sans problème. Il courut le long du bras du monstre, sauta en levant Zangetsu. En retombant face au Hollow, il abaissa d'un coup sec son zanpakutô. Le masque, fendu en deux moitiés quasiment égales, émit un sinistre craquement quand le monstre se désagrégea, rejoignant la Soul Society.

- Je m'ennuie, maugréa le shinigami.

Il raccrocha son sabre, et reprit tranquillement le chemin du bercail.

Quand il rentra, il y avait du monde à la maison. Tatsuki, Keigo et leur petite fille étaient là, probablement pour apporter le cadeau de Yûki.

Ran, la petite fille, avait trois ans, et commençait à montrer le même caractère que sa mère. Elle lui ressemblait d'ailleurs beaucoup, si bien qu'on pouvait se demander quelle rôle Keigo avait joué pour la conception de l'enfant.

Le soir venu, Rukia prit Ichigo à part à la sortie de la salle de bain.

- As-tu reconsidéré la question d'un deuxième enfant ? J'attend toujours la réponse.

- Eh bien, je suppose qu'il vaudrait mieux attendre d'avoir acheté la maison avant de s'y mettre. Pas avant trois ou quatre mois, donc.

Comme Rukia prenait un air déçu et attristé, il se rattrappa en proposant :

- Mais en attendant, on peut toujours s'entraîner ...

- Oh, ça c'est une bonne idée !

Elle monta s'habiller, étant sortie de la salle de bain en peignoir.

Ichigo entra dans le salon. Son père regardait la télé, depuis le fauteil. Yûki était installé sur ses genoux, et semblait somnolant.

- Papa ?

- Fiston ?

- Tu peux le surveiller un peu ? Je vais me promener avec sa mère.

- C'est mon petit-fils, un peu que je le surveille !

- Merci, p'pa.

- Et rentre pas trop tard, surtout.

- T'inquiètes.

Rukia le rejoignit dans l'entrée. Le couple marcha jusqu'au love hotel le plus proche, et y loua une chambre.

Il était près de minuit moins le quart quand ils furent de retour à la maison. Isshin, fidèle au poste, n'avait pas bougé du fauteil. Yûki et lui dormaient comme des souches. Rukia récupéra délicatement son enfant, de manière à ne pas le réveiller. La petite famille monta silencieusement à l'étage et entra dans la chambre d'Ichigo. Elle avait été complètement réaménagée. On avait changé le vieux lit du jeune homme contre un grand lit à deux places, et un autre petit lit se trouvait le long du mur. Rukia y installa Yûki après l'avoir mis en pyjama. Puis elle se mit en chemise de nuit et rejoignit Ichigo, déjà sous la couverture. Celui-ci dormait en caleçon.

Le lendemain, comme aucun des deux ne travaillait et que c'était le samedi, ils firent la grasse matinée.

Quand Ichigo se réveilla, son premier geste fut de tendre le bras dans la direction de Rukia. Il ne rencontra que du vide, mais la chaleur résiduelle qui subsistait indiquait que ça ne faisait pas longtemps qu'elle était levée. Yûki dormait toujours paisiblement. Le jeune homme le laissa dormir. Il s'habilla et descendit. La grosse chaleur de ce dix-huit juin était implacable, le thermomètre récemment accroché dans l'ombre fraîche de l'entrée indiquait trente-trois degrés. Le ciel bleu au-dehors semblait devoir se maintenir quelques jours. Ichigo ne regretta pas le choix du bermuda. Il rejoignit Rukia qui lisait le journal, à la table de la cuisine.

- On va toujours à la Soul Society cet après-midi ? Voulut-il savoir.

- Bien sûr, à moins que tu n'y aie quelque chose à opposer.

- Je voulais juste en être sûr.

Soudain, son regard s'arrêta sur le débardeur noir de sa compagne. Un gros Chappy souriant faisait un peace sign.

- Euh ... C'est nouveau ça ... Marmonna Ichigo, surpris.

- Oui, hein ? Ururu est venue me le livrer ce matin, il vient droit du Seireitei. C'est à la mode en ce moment, grâce au nouveau coup de force du cercle des femmes shinigami.

- Eh ben ...

- Oh, il est mignon ton maillot, nê-chan ! Dit Yuzu, en passant.

"Seul dans les ténèbres ..." Songea Ichigo.

Il préféra changer de sujet.

- Et ...

Mais rien ne lui vint à l'esprit.

- Et ?

- Non, rien.

- D'accord.

Globalement, ils n'avaient pas changé tant que ça. Ichigo était tout à fait le même qu'il y a quatorze ans, c'est-à-dire grand, maigre, les cheveux en bataille, l'air revêche (bien qu'il se soit adouci depuis l'arrivée dans la sphère intime d'une personne chère à son coeur). Rukia, elle avait laissé pousser ses cheveux jusqu'aux omoplates, mais sa sempiternelle mèche barrait toujours son visage souriant. Sa maternité avait laissé de discrètes traces.