Balade dans le Rukongai

par scarain

 

Les premiers rayons du soleil levant avaient doucement éveillé le Manoir Kuchiki et les gardes du clan s’apprêtaient à entamer leur première ronde pour relever l’effectif de nuit. Des petits tintements de porcelaine résonnaient dans les vastes cuisines, où les cuisiniers s’affairaient déjà depuis une bonne heure. Soupir. Byakuya ouvrit les yeux sur les quelques traits de lumières qui sillonnaient le parquet de son immense chambre et se retourna dans son lit pour disparaître sous ses draps. Un nouveau soupir, plus profond, s’échappa de ses lèvres, tandis que du couloir, lui parvenaient les chuchotements des domestiques qui apportaient le petit déjeuner dans la chambre Rukia. Il se sentait déprimé. Il avait dormi d’un sommeil agité et n’avait pas réussi à passer l’éponge sur ce qu’il avait vu la veille : Soi Fon et Renji, dont l’improbable amitié lui laissait à penser qu’ils étaient en train de comploter pour faire échouer le mariage.

 

-          Décidément, rien ne nous sera épargné. Quoi que tu puisses mijoter avec cette intrigante, je le saurai très bientôt et tu me devras des comptes Abarai Renji…

 

Abarai Renji ? Oui, c’était bien ce qu’il avait dit…Abarai Renji. Pourquoi s’en troubler ? Il fronça les sourcils dans un début de contrariété. Depuis peu, Byakuya éprouvait une sensation inédite en prononçant le patronyme de son Lieutenant. Chaque syllabe de ce nom revêtait à présent une consonance étrangement nouvelle, comme s’il le prononçait pour la première fois, et qu’il prenait pleinement conscience de la bravoure et de l’insoumission qui se dégageaient de ces sonorités à la fois douces et abruptes. Elles induisaient également une couleur, le pourpre, et deux éléments, le métal et le feu. Sensation à la fois agréable et désagréable pour le noble qui n’avait jamais aimé être assailli par des considérations aussi fantasques, et qui aurait préféré de loin passer sur cette vision holistique du dit Fukutaicho. Mais tant de choses s’étaient produites depuis que lui et Yoruichi avaient accepté de s’unir ! Si ce projet d’union n’avait pas été conclu entre son clan et le sien, Renji serait sans aucun doute resté à sa place de Lieutenant et jamais il ne lui aurait fait part de ses sentiments. La peur de le perdre et l’urgence de la situation l’avaient vraisemblablement poussé à sauter le pas.

 

-          Et  de la façon la plus sotte qui soit !

 

Le baiser outrageant qu’il lui avait donné suite à cette fameuse nuit de beuverie soufflait sur les braises de sa rancœur. Sa tentative de rachat, presque touchante, avait ensuite fait vaciller sa soif de vengeance. Le deuxième baiser, par contre, l’avait anéanti…

 

-          Mais ceci est uniquement ma faute. Je n’aurai pas dû être si faible.

 

En résumé, Byakuya Kuchiki avait perdu de sa superbe et ne savait plus du tout quelle attitude adopter en présence de cet homme qu’il pensait connaître par cœur, pour s’apercevoir au final qu’il ne connaissait pas du tout. Vexant.

 

Byakuya ferma les yeux pour ne plus penser. Trois petits coups résonnèrent à la porte de sa chambre, puis, le shoji s’ouvrit, laissant apparaître à genoux deux servantes élégamment parées. Elles échangèrent un petit regard surpris en voyant que l’héritier n’avait pas daigné se lever et qu’il restait pelotonné sous ses couvertures. Silencieusement, elles déposèrent le petit déjeuné de leur maître sur la table basse, près du futon, et s’enquirent à voix feutrées de son état de santé.

 

-          Je vais bien, dit-il de sous ses draps. Laissez-moi seul, je vous prie.

 

Les deux femmes s’inclinèrent et quittèrent sa chambre, non sans lui avoir souhaité les politesses matinales. Enfin seul, Byakuya émergea de son lit d’un bond en rejetant ses draps et revêtit un yukata bleu nuit qu’il ceintura nerveusement. Son humeur était massacrante, il le savait. D’ailleurs, pour le bien être de son entourage, mieux valait qu’il ne quitte pas sa chambre de la journée. Une petite méditation de huit heures lui serait certainement profitable et puis, Yoruichi allait sans doute venir lui rendre visite dans la journée.

 

-          Inévitable…

 

Le noble s’empara de la théière et versa la boisson parfumée dans la petite tasse.

 

-          Quand elle va apprendre que sa protégée était chez Renji la nuit dernière, elle rejoindra ma position. Nous allons les contrer sans aucun problème.

 

Ses sombres prunelles  se posèrent alors gravement sur un pli scellé du sceau de la Sixième Division, qui avait été placé à côté de son bol de riz. Byakuya décacheta la missive sur laquelle était inscrit « Urgent », et la survola d’un regard. Elle disait simplement ceci :

 

« La guêpe aime les livres d’Histoire et les objets d’Art. Elle cherche l’entrée de la ruche pour y planter son dard. »

 

Un sourire discret se dessina sur le visage du noble. Ses sombres pensées se dissipèrent aussitôt pour laisser place à une joie contenue. Voilà donc ce que faisait Renji avec Soi Fon la veille. Il essayait d’en savoir plus sur ses plans. Et dire qu’il avait failli douter de la loyauté de son Lieutenant.

 

-          Failli ? Bon, très bien, j’ai vraiment douté de lui… à tort à priori.

 

Il admira au passage sa prose et son inventivité pour coder son message. Un travail admirable.

 

-          Renji qui s’improvise agent secret…On aura tout vu…

 

Son cœur dérailla quelque peu à l’idée que son Lieutenant s’implique personnellement pour que rien de fâcheux ne vienne contrecarrer la célébration. Son dévouement allait donc bien au–delà de ses propres sentiments et intérêts. Son aide sous entendait également qu’il avait décidé de le laisser faire son devoir.

 

-          Remarquable, Abarai Fukutaicho… murmura-t-il, non sans quelque fierté.

 

Rassuré et galvanisé par ce retournement de situation, il but d’un trait son thé, fila prendre une douche glacée, et enfila une tenue décontractée. Puis il se dirigea d’un bon pas vers la chambre de sa petite sœur. Sa main hésita un peu, puis frappa trois petits coups contre le bois précieux de la cloison. Le shoji s’ouvrit alors doucement sur une Rukia dont la moue ennuyée disparut subitement devant lui, pour laisser place à une expression d’émerveillement. Le regard du noble, un tantinet embarrassé de cette ferveur, glissa sur le côté. Il n’osait pas lui demander. Pourtant il était venu exprès pour cela.

 

-          Ohayo Gozaimasu Nii-sama !!! fit-elle en s’inclinant devant lui. Avez-vous bien dormi?

 

-          Rukia.                   Je me disais                 Je suis venu pour

 

Les deux grands orbes outremer de la jeune fille le fixèrent avec étonnement. Diable ! Pourquoi était-ce si dur ?

 

-          Je vais faire des achats dans le Rukongai. Souhaites-tu m’accompagner ? fit-il en prenant bien soin de faire comme s’il n’y tenait pas plus que cela.

 

-          Nii-sama !! Avec plaisir !!! C’est un honneur pour moi !!! s’exclama-t-elle les yeux pleins d’étoiles.

 

Elle était folle de joie de partir en promenade avec lui, d’autant plus que c’était la première fois qu’il le lui proposait. Et malgré ses grands airs, le Capitaine Kuchiki était heureux de l’emmener avec lui. Combien de fois s’était-il dit qu’il fallait qu’il passe plus de temps avec elle ? Hélas, ses obligations ne lui permettaient ce genre de plaisir que trop rarement. Cependant, aujourd’hui était un jour exceptionnel. Pourquoi ? Parce qu’il en avait décidé ainsi, parce que Renji ne l’avait pas trahi, et qu’il savait qu’il pouvait avoir toute confiance en lui, parce qu’il était heureux, tout simplement. De plus il faisait un temps merveilleux et il aurait été vraiment dommage de ne pas en profiter. Ils se mirent donc en route sans plus tarder et prévinrent les domestiques qu’ils ne seraient pas de retour avant trois bonnes heures. A l’ombre des arbres, Byakuya avançait de son pas altier, le regard rivé droit devant lui tandis que Rukia, qui essayait vainement d’accorder son pas au sien, trottinait joyeusement à ses côtés. Les rayons du soleil filtraient au travers des branches qui se courbaient au dessus de leurs têtes, et qui faisaient onduler sur eux une myriade de pastilles de lumière. Eblouie, la petite brune plaça sa main devant ses yeux et observa son grand frère du coin de l’œil. Une question lui brûlait les lèvres mais elle n’osait pas la lui poser. Elle la repoussa donc de son mieux jusqu’à ce que sa curiosité soit la plus forte.

 

-          Pardonnez-moi Nii-sama mais, pourquoi faire vos achats dans le Rukongai ?

 

Le noble lui lança un regard de côté et esquissa un petit sourire.

 

-          Et pourquoi pas ?

 

-          Et bien c’est que….quelqu’un de votre rang…là-bas…enfin, j’espère que vous ne le faîtes pas uniquement pour me faire plaisir.

 

-          Aucunement. Je connais là-bas quelques artisans dont j’apprécie énormément le travail et la minutie. J’espère trouver auprès d’eux un quartz fantôme et un objet d’art qui me plaise.

 

-          Un quartz fantôme et un objet d’art ? s’étonna la petite brune. Mais pour quoi faire Nii-sama ?

 

-          Çà c’est un secret Rukia… répondit-il en lui jetant un regard mystérieux.

 

Il était décidément d’une humeur charmante, et ceci ne pouvait que donner du crédit à l’incroyable récit que Renji lui avait fait la veille à la taverne. Leur contentieux s’était pacifié et la joie retrouvée de son frère parlait pour lui. Inutile donc de réveiller un incendie si difficilement étouffé. Comme ils traversaient le Rukongai et ses différents districts, Rukia réalisa que leur destination était en fait Inuzuri. Elle interrogea son frère d’un regard qu’il ignora sciemment. Seule l’expression sereine de son beau visage traduisait la joie qu’il ressentait à y aller avec elle.

 

-          Nii-sama aurait aussi bien pu faire ses achats chez les commerçants du premier district. Ils avaient les mêmes produits qu’à Inuzuri et c’était bien mieux fréquenté. Mais il me fait l’honneur de se rendre là où j’ai grandi. Moi qui ai tellement souhaité m’y rendre avec lui un jour ! songea en rougissant la petite brune.

 

Lorsqu’ils arrivèrent au village, les rues étaient bondées de monde en ce jour de marché. Des étals multicolores avaient été dressés le long des habitations derrière lesquels les marchands vantaient avec gouaille leurs produits. Peu de choses avaient changé. Quelques baraquements avaient été refaits, d’autres rajoutés, de nouvelles boutiques avaient poussé ici et là comme des champignons, mais rien de bien flagrant ne venait modifier le paysage. Rukia ne savait plus où donner de la tête, assaillie par les souvenirs de l’enfance difficile mais heureuse qu’elle avait passé ici même, avec Renji. Des enfants criaient en jouant au ballon, louvoyant entre les jambes des adultes qui discutaient en petits groupes. D’autres chapardaient çà et là, déclenchant des courses poursuites au travers des étroits boyaux de ces bidonvilles. Un grand sourire illumina son visage. Comme eux, ils avaient couru dans ces rues malfamées pour échapper aux marchands qu’ils avaient volés. Il fallait bien être débrouillard pour survivre dans ces quartiers! Encore plus si l’on un enfant. Hélas, tous n’avaient pas eu la chance qu’elle et Renji avaient eue. Rukia était donc toute à ses souvenirs quand tout à coup, elle sentit une main douce se glisser dans la sienne. Ecarlate, elle réalisa que c’était celle de son grand frère.  Premier contact charnel après plus de quarante ans de cohabitation.

 

-          Nii-sama…

 

-          Viens…fit-il doucement.

 

Il l’entraîna alors devant une petite boutique de papeterie devant laquelle il observa un moment de silence comme s’il avait été lui-même happé par le passé. La peinture grise de la devanture s’était effritée avec les années, et le rouge des lanternes de papier, accrochées au pignon, avait viré à un orange des plus ternes. Byakuya tourna légèrement son beau visage vers elle, et lui offrit le gris mauve d’un regard qui en disait long sur l’émotion qu’il éprouvait en cet instant.

 

-                 C’est ici que ta sœur et moi avons eu le… coup de foudre…c’est bien comme cela que l’on dit chez les humains ?

 

Incapable de déglutir tant elle était elle aussi émue, Rukia acquiesça de la tête, et serra plus fort sa main dans la sienne.

 

-          Racontez-moi comment vous l’avez abordée Nii-sama...s’il vous plaît…

 

-          Et bien…dit-il doucement en relevant la tête vers la boutique, contre l’avis des anciens du clan, j’étais venu dans ce secteur me confronter à la réalité de cette population. Je voulais me fondre parmi eux quelques jours pour comprendre. Et j’ai fait une halte ici devant ce commerce. C’est à ce moment là qu’une jeune femme est venue vers moi pour me vendre des cartes de vœux qu’elle réalisait elle-même en y collant des fleurs naturelles.

 

-          C’était Hisana ? demanda-t-elle prudemment.

 

Byakuya acquiesça.

 

-          Je les ai toutes achetées sans même les regarder…

 

Un immense sourire naquit sur le visage de Rukia.  Ainsi sa sœur vivait de ses petites créations !! Une bouffée de fierté l’envahit.

 

-          Et comment était-elle ? Que vous êtes-vous dit ?

 

Byakuya  haussa un petit peu les sourcils devant la curiosité somme toute légitime de la jeune fille.

 

-          Comme je te l’ai dit, Hisana te ressemblait énormément Rukia, à ceci près qu’elle était plus grande que toi, et que son visage était plus émacié. Ce jour là, elle portait un kimono bleu et blanc qu’elle avait rapiécé à quelques endroits. Elle semblait un peu honteuse de sa tenue. Moi, je la trouvais plus belle que toutes les femmes de la cour…

 

Devant les yeux avides de connaître la suite que lui lançait sa petite sœur, Byakuya poursuivit.

 

-          Nous sommes restés un long moment à nous regarder bêtement, moi avec ses cartes dans les mains, elle avec son panier vide. Et puis, tout aussi bêtement, je lui ai demandé de me montrer l’endroit où elle cueillait les fleurs avec lesquelles elle confectionnait ses cartes.

 

-          Ce n’est pas bête du tout Nii-sama ! s’exclama Rukia qui était passée en mode groupie depuis cinq bonnes minutes.

 

-          Si… soupira-t-il. Je t’assure que çà l’était, mais sur le coup, je n’ai trouvé que cela pour rester un peu avec elle. Et je voyais bien qu’elle non plus ne souhaitait pas que je m’en aille. Elle m’a donc conduit à la petite colline où elle prenait ses fleurs, et nous nous sommes assis pour contempler le paysage. C’est là qu’elle m’a parlé un peu d’elle, de son amour des autres, de la difficulté de la vie dans ces quartiers pauvres, de l’entraide qu’il y avait parfois au sein des villages…C’était une belle personne, dans tous les sens du terme. Elle m’a subjuguée.

 

-          Nii-sama, c’est tellement beau votre histoire… murmura Rukia, les yeux brillants d’émotion. Savait-elle qui vous étiez ?

 

-          Je me suis bien gardé de lui dire que j’étais noble.

 

-          Pourquoi ?

 

Byakuya ouvrit de grands yeux étonnés.

 

-          Parce qu’elle se serait sentie mal à l’aise.

 

-          Sans vouloir vous offenser Nii-sama, votre noblesse se voit beaucoup trop pour pouvoir la cacher…Même vêtu de frusques, vous seriez repérable dans la foule.

 

-          Ha… fit-il pensivement.

 

La petite main qui serrait la sienne l’invita d’une petite impulsion à poursuivre son histoire mais il décida de refermer le livre assez rapidement de cette manière :

 

-          Pour finir, fit-il en abaissant son regard, ma garde rapprochée m’a cherché dans tout le Rukongai pendant deux jours. Je n’ai accepté de rejoindre mon clan qu’à l’expresse condition qu’elle soit autorisée à m’accompagner. La suite tu la connais. Nous ne nous sommes plus quittés… et les jours que j’ai vécus auprès d’elle furent les plus beaux de toute mon existence…

 

-          Nii-sama…

 

Rukia n’en revenait pas qu’il lui ait ouvert, ne serait-ce qu’un instant, la porte de son jardin secret. Byakuya lui-même s’en étonna après coup, mais le fait de revenir ici, après toutes ces années passées à ressasser ses souvenirs, justifiait qu’il les lui confie à ce moment précis de sa vie. Car épouser Yoruichi, même s’il ne s’agissait que d’un mariage politique,  nécessitait qu’il quitte son deuil, aussi douloureux que cela puisse être. Et confier à sa petite sœur l’histoire de cette rencontre était le plus sûr moyen de la faire perdurer dans son cœur. Rukia savait si peu de choses sur Hisana, qui l’avait abandonnée bébé, qu’il se réjouissait qu’elle sache au moins cela. Et bien que Byakuya n’ait jamais compris pourquoi sa femme ne lui ait pas parlé plus tôt de son existence, il n’arrivait pas à lui en vouloir. Simplement, il restait persuadé que le poids de ce secret et toute la culpabilité qu’elle en avait conçue depuis le départ, étaient responsables de la maladie qui l’avait emportée. Comme la tristesse était en train de le rattraper, Byakuya se força à revenir au but de leur expédition. Sa main quitta doucement celle de Rukia, qui réprima son envie de la retenir, puis il se dirigea vers le stand de pierres précieuses, immédiatement talonné. Il s’aperçut en fendant la foule que sa jeune sœur avait raison quant aux marques de sa noblesse. Même vêtu sobrement, sans kenseikaan, et bien qu’il ait totalement étouffé son réiatsu pour ne pas que les riverains soient écrasés par la pression spirituelle qui émanait de lui, les gens faisaient place nette autour d’eux et le regardaient avec une admiration mêlée de crainte. Ils arrivèrent devant la tente du marchand de pierres précieuses devant laquelle Rukia ouvrit de grands yeux fascinés. Il y en avait de toutes les tailles, et de toutes les couleurs. Rubis, œil de tigre, obsidienne, émeraude, diamant, jade, lapis lazuli, toutes appelaient l’œil et semblaient pourvues d’une âme propre. Absorbé dans son choix, Byakuya observait à présent chaque quartz fantôme afin de se connecter à son énergie spirituelle. Dès qu’il en trouvait un de convenable, il le regardait sous tous les angles avant de le reposer, finalement déçu. Ce n’était pas encore celui-là. Et chaque fois qu’il le faisait, le pauvre homme qui tenait le stand tremblait de peur que ce noble Seigneur ne finisse par s’énerver de ne pas trouver son bonheur. Byakuya regarda du coin de l’œil sa sœur. Non loin sur la droite, une boutique de prêt-à-porter féminin semblait retenir son attention. Comme cela risquait d’être long, il lui donna une liasse de billets, avec laquelle elle aurait pu acheter tous les commerces de la rue, et l’invita à s’offrir ce qui lui plairait. La voyant hésiter, il lui glissa discrètement sans perdre de son sérieux :

 

-          Rukia, ne compte pas sur moi pour essayer les robes à ta place !

 

-          Hai Nii-sama ! fit-elle en s’inclinant, les joues roses de bonheur.

 

Elle courut alors vers la boutique et s’engouffra dans le magasin comme un petit lutin malicieux.

 

-          Voilà une bonne chose de faîte… songea le noble avant de retourner à sa laborieuse sélection de pierres.

 

-          Mon mon mon… Monseigneur, pui, pui pui ….puis-je vous être utile en quoi que ce soit ? bredouilla le pauvre marchand.

 

-          En rien.

 

Ce « en rien » fit baisser la température en un temps record. L’homme se laissa choir sur sa chaise et sentit une sueur froide couler dans son dos.  Le moins que l’on puisse dire, c’est que le noble ne se préoccupait pas du tout de la terreur qu’il inspirait, préférant économiser ses mots et rechercher par lui-même LA pierre adéquate pour son mystérieux projet. Et soudain, il la vit ! Celle-ci ! Oui, c’était ce quartz ! Il était à l’identique de celui qui ornait le Kekkon no Hon’shi.

 

-          Combien ? fit-il en plantant ses prunelles d’acier dans le regard terrorisé du marchand, plus liquéfié qu’autre chose.

 

-          Je….je vous…je vous la donne !!! lâcha-t-il en espérant éloigner ainsi la source de son malaise.

 

Le beau brun haussa un sourcil et sortit alors une somme considérable qu’il déposa sur la table. Puisque ce type n’était pas capable d’estimer sa pierre, il lui en offrait plus qu’elle ne valait…pour les effets secondaires que sa présence lui provoquait dirons-nous. Maintenant, il lui fallait trouver un objet suffisamment précieux pour l’y incruster et le tour était joué ! Soi Fon repartirait avec son trophée fabriqué de toutes pièces par ses bons soins. Il allait même lui pondre un petit certificat d’authenticité dans son registre, qu’elle emporterait en souvenir.

 

-          Je suis trop bon avec elle jubila Byakuya dont le regard aiguisé s’arrêta une pierre d‘ambre magnifique. Il resta un moment les yeux rivés sur son éclat chaleureux, comme perdu dans ses pensées.

 

-          Celle-ci aussi vous me la donnez ? demanda-t-il d’un regard froid.

 

-          Tout ce que Monseigneur voudra, je…je lui donne ! répondit le marchant dont les genoux s’entrechoquaient.

 

Byakuya avança en plus quelques billets pour l’acquérir et la glissa dans sa poche avant de continuer ses emplettes. Il n’eut pas tourné les talons qu’il entendit un grand bruit derrière lui. L’homme était tombé de sa chaise. Byakuya se fendit d’un imperceptible sourire et s’en alla voir l’antiquaire un peu plus loin. Celui-là, bien qu’impressionné de cette noble visite, lui parut à peu près maître de ses mouvements. Sur son étalage, de nombreux objets et autres sculptures de valeur brillaient de mille feux. Byakuya choisit une coupe et la glissa avec ses autres emplettes avant de s’éloigner.

 

-          Monseigneur, le héla le marchand d’art, puis-je me permettre de vous faire remarquer que vous ne m’avez pas payer ?

 

Byakuya s’immobilisa, le dos tourné.

 

-          Puis-je me permettre de vous répondre que je ne dois rien aux voleurs ?

 

-          Que, que, que…… ???!!!!

 

-          De tels objets ne proviennent pas du Rukongai mais d’un trafic entre shinigami véreux et des ventripotents tels que vous.

 

-          Monseigneur enfin !!!

 

-          Je ne saurais que trop vous recommander de liquider votre stock avant que mes soldats ne viennent faire une petite inspection de santé par ici. Vous voudrez bien également me dresser une liste des noms de ceux qui se sentent pousser la bosse de la truanderie.

 

-          Bien Monseigneur, tout de suite Monseigneur !! fit le gros homme en s’exécutant.

 

Il lui donnait son papier quand Rukia revint auprès de lui, et il laissa les deux shinigami au milieu de la place pour aller plier son stand d’objets volés en quatrième vitesse.

 

-          Je vois que vous vous êtes fait des contacts, fit-elle innocemment en sortant de son sac la robe qu’elle avait achetée.

 

-          Tu ne sais pas à quel point tu as raison Rukia ! répondit-il, pince sans rire en examinant d’un regard froid la liste qu’il venait d’obtenir.

 

-          Comment la trouvez-vous Nii-sama ? demanda-t-elle alors, toute excitée.

 

Byakuya se raidit soudain devant la robe rose bonbon, ceinturée d’un ruban plus pâle bordé de petits lapins, qu’elle faisait tournoyer devant lui.

 

-          Ru..kia…Elle est…comment dire! fit-il avec des yeux ronds. Comptes-tu la porter pour la cérémonie ? demanda-t-il avec crainte.

 

-          Hai, Nii-sama !! Je la trouve trop kawai !

 

Elle trépignait littéralement. Le noble leva les yeux au ciel, et préféra acquiescer à l’esprit fantaisiste qu’elle avait manifestement contracté sur terre. Un sourire discret se dessina sur son visage en imaginant la tête de sa famille à la vue de cette robe…

….Mais enfin Byakuya-sama, vous auriez pu l’empêcher d’acheter cette horreur !!! C’est votre sœur, vous vous devez de l’éduquer selon nos principes ! Il faut qu’elle porte un kimono traditionnel pour votre mariage ! Comme tous les Kuchiki...Que va penser le clan de Yoruichi quand ils vont voir cela, etc, etc…Cà n’allait pas louper, mais il les laisserait dire.

 

Les bras chargés de sacs, ils prirent ensuite le chemin du retour en silence. Rukia était aux anges de cette demi journée et Byakuya semblait perdu dans ses pensées. Sans prévenir, le noble fit alors une pause sur le bord du chemin et fouilla dans sa poche. Rukia posa à son tour ses sacs pour le regarder. Il lui tendit alors la main et lui demanda ce qu’elle pensait de cela. Une pierre d’ambre magnifiquement taillée, et qui semblait contenir tout le feu de l’univers, trônait au milieu de sa paume.

 

-          Elle est…elle est sublime, Nii-sama !! C’est pour vous ?

 

Byakuya referma la main aussi sec sur sa pierre et la rangea dans sa poche sans lui répondre. Il laissa échapper un soupir et reprit ses sacs et son chemin. Rukia le regarda s’éloigner silencieusement … Nii-sama…quelle imbécile je fais…

 

-          Attendez !! fit-elle en  courant pour le rattraper.

 

Elle marchait de nouveau près de lui. Le noble prenait bien soin de ne pas la regarder, comme s’il craignait qu’elle ne décèle une émotion non tolérée chez lui.

 

-          Cette pierre est superbe ! s’exclama la petite brune en souriant. Renji va être fou de joie, c’est sûr !

 

Il eut l’impression de recevoir une énorme tape dans le dos. Le capitaine se retourna vers elle, très embarrassé de la clairvoyance de sa sœur. Elle l’avait percé à jour. La couleur flamboyante de cette pierre lui avait en effet évoqué son Lieutenant. Imprévisible, fougueux, indomptable…

 

-     Nous verrons Rukia…nous verrons. Je ne sais même pas si j’oserai la lui offrir, vois-tu… dit-il en détournant son beau regard.

 

-          Vous le ferez, j’en suis certaine Nii-sama ! répondit Rukia en se pendant à son bras.

 

Et c’est ainsi que les soldats qui montaient la garde à l’entrée du manoir les virent arriver, bras dessus, bras dessous, avec chacun dans l’autre main, d’énormes sacs contenant leurs petites emplettes. De mémoire, jamais leur maître n’avait été aussi proche de sa sœur adoptive. La paix et le bonheur semblaient revenir sur cette noble maison.