Pour le sourire de Saori

par scarain

Au pied du grand Palais, dans la tiédeur apaisante du crépuscule, les deux soldats en charge de la garde du Capitaine Kuchiki discutaient tranquillement à l’entrée de la prison quand soudain, ils entendirent l’écho d’une explosion. Ils échangèrent un regard interloqué, tandis qu’une puissance phénoménale remontait vers eux à une vitesse inouïe du cœur de la terre. Ils n’eurent pas le temps de dégainer leurs sabres, ni de comprendre ce qui leur arrivait, qu’ils furent alors projetés à terre, saisis au col puis transportés dans les airs comme de vulgaires fétus de paille. Leur court voyage se termina dans la cour du Manoir Kuchiki, près de la salle des gardes. Ceux-ci sur un un claquement de doigts du noble, s’emparèrent d'eux et les conduisirent dans la cellule des prisonniers du clan qui n’avait pas été utilisée depuis bien longtemps. Là, Byakuya ordonna à deux de ses soldats de leur retirer leurs uniformes et de les revêtir. Malgré leurs protestations, ils les dévêtir de leurs habits et les enfilèrent. Tandis qu’ils s’habillaient, le seigneur Kuchiki s’approcha des deux prisonniers, à qui l’on avait donné en échange des kimonos confortables. Il les toisa sans mot dire.


Alors qu’ils traversaient le jardin seigneurial, l’un d’eux osa le questionner.


Il se retourna vers eux et leur lança un regard tellement sévère qu’ils se dépêchèrent bien vite d’exécuter ses ordres sans plus poser de questions et se rendirent en direction de la prison du Palais. A présent seul, Byakuya soupira. Il savait que cette supercherie ne pourrait durer très longtemps. Et du temps, il en avait besoin. Car pour contrer le Commandant dans ses si beaux discours, il avait décidé de retrouver Saori, l’ancienne amante qu'il avait répudiée. Elle serait un argument de poids dans la réhabilitation de son Lieutenant car il n'oserait certainement pas faire face à ses erreurs anciennes. Tout du moins l'espérait-il. Le seul détail, c'était qu'il ignorait parfaitement tout d'elle. Etait-elle encore en vie ? Et si oui, où vivait-elle ?

Sans perdre une minute, il se précipita en Shyunpo vers l’immense forêt de Soul Society. Il n’avait aucune certitude de l’intérêt que représentait une telle entreprise, mais il éprouvait étrangement la nécessité de retrouver cette femme dont tous avaient oublié l’existence. Et il avait l’intuition qu’elle ne pouvait être ailleurs que dans cet épais manteau de végétation. Quel autre endroit serait plus approprié lorsque l’on veut se retirer du monde ? Son grand-père lui avait parlé de cette histoire avant de mourir, comme s’il avait désapprouvé le bannissement de cette femme, qui, disait-il, avait été condamnée pour de mauvaises raisons. Il n’avait donc que cette nuit pour parcourir chaque mètres carrés de la forêt. Sa quête ne finirait qu’aux premières lueurs de l’aube, car il ne devait être vu de personne. Aussi vif que le vent, il fila d’arbre en arbre, de branche en branche, courut dans la nuit sans que le sol ne garde une trace de ses pas, plus légers qu’une caresse. Cela faisait de longues heures qu’il visitait sans relâche les moindres recoins de cette épaisse forêt, malheureusement sans succès. Le cœur battant, il prit de la hauteur et survola ce vaste étendu de chênes et de conifères, dont les cimes frissonnantes dans le vent commençaient à se détacher sur le bas de la traîne nocturne. Il commença à douter de l’intérêt de cette recherche. Peut-être avait-elle préféré vivre dans le Rukongaï, et si tel avait été le cas, il n’aurait pas le temps de l’y chercher. Peut-être même n’était-elle plus de ce monde. Son regard, dont l’éclat n’avait rien à envier à la nuit scintillante, se posa alors sur un minuscule filet blanc qui s’étirait à l’horizon. Il fonça dans cette direction et constata que cette petite fumée s’échappait d’une vieille maison de bois, à l’état de ruine. Il se posa non loin et s’avança vers l’entrée, tout en se demandant comment elle pouvait encore tenir debout. Puis il poussa la porte qui gémit sinistrement sur ses gonds. Après quelques secondes d’hésitation, il pénétra dans la seule pièce que comportait cette cabane sordide. En son centre, un feu se mourrait dans l’âtre, et devant lui, une vieille femme assise auprès du tison, dodelinait la tête, vraisemblablement assoupie. Byakuya, le cœur battant à tout rompre, fronça les sourcils en voyant la saleté de ses vêtements et la longueur de ses cheveux grisonnants et poisseux qui traînaient sur le sol poussiéreux. Après avoir écarté quelque toile d’araignées, il s’assit face à elle et réalimenta le foyer. La pièce s’éclaira alors d’un jaune orangé dans lequel se découpèrent leurs deux ombres. La chaleur se diffusa petit à petit contre le corps de la vieille, qui ouvrit lentement les yeux et qui effectua un brusque mouvement de recul en  s’apercevant de la présence de l’intrus.


Ses doigts tordus, aux ongles si longs qu’ils se torsadaient, effleurèrent son visage. Le noble ne put s’empêcher de repousser cette main disgracieuse tant il éprouvait une réaction de rejet.


Il ne releva pas ses paroles. Il n’en n'avait qu'un souvenir très flou, et ne souhaitait pas s'étendre sur la question.


Elle lui adressa un sourire malicieux.


Byakuya la regarda avec stupéfaction.


La vieille femme esquissa un curieux sourire et son regard se perdit dans les flammes crépitantes qui dansaient entre eux.


Byakuya fixa la vieille sans ciller, dépourvu de la moindre expression de compassion. Du moins en apparence.


Bien qu’il n’ait aucune envie de lui répondre, Byakuya s’entendit dire :


La vieille femme ne répondit pas. Elle observait les flammes danser en silence, avec un regard mélancolique.


Byakuya lui adressa un regard qui ne nécessitait pas de réponse. Il se leva alors et tendit la main à la vieille femme, qui la considéra avec crainte. Que signifiait cette main tendue ? Elle y posa la sienne,  sans même comprendre pourquoi elle le faisait.


Passé un moment de stupeur, la vieille femme se mit à pleurer comme elle n’avait jamais pleuré auparavant. Ses larmes traçaient de pâles sillons sur son visage noirci par la suie. Ce qui était en train de se produire ne lui avait été révélé par aucun songe prophétique et elle n’arrivait pas à réaliser qu’une telle chose puisse lui arriver. Elle se leva péniblement et arrangea ses haillons, ramenant la longueur de ses cheveux sur son bras.


Byakuya bien qu’impassible, éprouva de la joie à la voir essayer de retrouver les premiers gestes de coquetterie féminine. Étrangement, elle lui fit penser à une petite fille qui essayait de se composer une attitude de dame. Elle regarda ensuite tout autour d’elle, fixant dans sa mémoire le moindre détail de ce décor dans lequel elle avait vécu si longtemps. Byakuya, à genoux devant le feu, attendit patiemment qu’elle dise adieu à cette vie de misère. Ce n’est que lorsqu’elle lui fit un petit signe de la tête qu’il étouffa le feu dans l’âtre comme l’on tire le rideau sur une scène à la fin d’une pièce. Ils se retrouvèrent alors tous deux dehors, dans l’aube naissante. Il déposa une vieille couverture autour de ses épaules et la prit dans ses bras en s’excusant de devoir la transporter ainsi. Elle ne pesait rien tant elle était maigre, et tremblait d’émotion contre lui.


Elle s’accrocha à l’uniforme du noble et se sentit transportée dans les airs à une vitesse folle. Son vieux cœur se gonfla d’un sentiment de liberté absolue et d’un ravissement sans précédent à la vue des couleurs tendres du ciel. Ginrei Kuchiki serait fier de son petit-fils s’il apprenait son geste. Il était en train de faire ce que personne n’avait eu le courage ou l’envie de faire avant lui. Et ceci lui serait rendu par tous les démons du ciel ! Elle se le jura. Elle ferma les yeux et attira toute l’attention du monde obscur sur son protecteur, afin que les esprits qui le peuplent le secourent si un jour il se trouvait en difficulté. Il ne lui avait rien demandé, et elle savait qu’il ne lui demanderait rien. C’est pourquoi, elle lui accordait cette protection.


En un rien de temps, ils furent arrivés. Le Capitaine Kuchiki la déposa délicatement au sol, dans le jardin de sa propriété, et l’invita à entrer chez lui. Tout était si grand, si sobre et si calme. Des servantes s’avancèrent vers eux et dévisagèrent la vieille femme avec effarement, tant son état de délabrement faisait peur à voir.


Ils les regarda alors et leur dit d’une voix posée :


Sur ce, il s’éloigna et alla faire sonner la cloche de rassemblement du Clan. Dans quelques heures, il leur présenterait sa protégée, mais pas seulement. Il avait une annonce décisive à leur faire. En attendant, il se rendit dans son bureau, essayant d’ignorer la fatigue et le doute qui s’emparaient de lui. Là, il s’assied, prit une feuille de papier aux armoiries de sa famille et se mit à écrire une lettre à l’attention des dirigeants de la Chambre des Quarante Six. Pas une seule fois sa main ne trembla. Son écriture était aussi fluide que l’eau, aussi incisive que le roc, et ses mots aussi purs et tranchants que la vérité. Lorsqu’il eut finit sa plaidoirie, il la plia, la mis sous enveloppe et la cacheta de son sceau. Puis il confia à l’un de ses hommes la mission de la déposer expressément au bureau des requêtes de la Cour. Celui-ci s’exécuta sans plus tarder. Byakuya se fit couler alors un bon bain chaud et essaya de se relaxer avant cette réunion cruciale. Là, il ferma les yeux et fit le vide en lui. La question de Saori lui revint alors brusquement à l’esprit.


…Je l’adore.