Prologue

par Tentenette

Prologue

 

 

Un vent glacial s’engouffrait par la fenêtre, faisant claquer les stores en bois. La pièce était plongée dans une semi-obscurité, éclairée par le soleil matinal dissimulé derrière d’épais nuages sombres.

Assise sur l’unique chaise de la pièce, les mains croisées sous son menton, Rukia fixait le corps recouvert par un drap blanc, allongé sur la table près d’elle.

Le regard humide, l’air totalement déconnectée de la réalité, ses lèvres entrouvertes de stupeur remuaient parfois en silence, comme si elle se parlait à elle-même.

Elle se leva brusquement et tout en prenant une profonde respiration, elle ferma étroitement les yeux, comme pour rassembler toutes les forces qu’habitait son corps ébranlé, elle retira lentement le drap blanc, aussi lentement que possible, espérant ainsi retarder le moment où elle ferait face à la vérité.

Cheveux d’ébène, teint laiteux, traits délicats mais d’une réserve princière, Rukia crut un instant contempler son propre reflet, mais ce n’était pas elle.

Rukia se couvrit la bouche pour étouffer un sanglot et s’accroupit au niveau du visage de Hisana pour coller son front contre le sien, une main posée sur sa joue qu’elle caressait lentement 

-        Si je ne savais pas, je dirais que tu es en train de dormir, épuisée par une interminable journée de travail, parce que tu ne sais pas t’arrêter, tu ne t’arrêtes jamais, chuchota-t-elle si bas que même si quelqu’un d’autre avait été présent dans la pièce, il n’aurait rien entendu.

-        Tu sais je t’ai toujours tout pardonné : le kimono en brocart que j’adorais et que tu avais brulé en préparant des Takoyaki pour le nouvel an, mon élevage de lapin décimé par ton bébé loup, l’anniversaire de Hiro, mon petit ami en seconde que tu détestais, t’avais trouvé un prétexte pour me priver de sortie et t’avais même placé un garde devant ma fenêtre pour me surveiller, tu te souviens ? dit-elle avec un sourire. Je t’ai même pardonné toutes ses années loin de toi…mais cette fois je ne peux pas…tu ne m’as même pas laissé te dire au revoir…POURQUOI TU NE ME DIS JAMAIS RIEN ?! S’écria-t-elle soudain en se redressant avec colère.

Un bruit de verre fracassé la fit sursauter, elle se retourna.

-        Et merde ! Oh, toutes mes excuses, mademoiselle Rukia, enfin je veux dire, Rukia-sama, je vous ai entendu crier et j’ai paniqué, je croyais qu’il vous été arrivé quelque chose, j’aurais dû m’annoncer avant d’entrer mais ne vous inquiétez pas je n’ai rien entendu de ce que vous racontiez, absolument rien !

Rukia essuya ses larmes, rajusta le col bateau de son pull blanc pour se donner contenance et se retourna vers la nouvelle venue. C’était une jeune femme de chambre que Rukia ne connaissait.

-        Pardonnez-moi je suis tellement maladroite, c’est la chambre de repos de Hisana-sama, je vais tout nettoyer ne vous inquiétez pas, balbutia-t-elle à toute vitesse en s’accroupissant pour ramasser les débris du vase qu’elle avait percuté en se précipitant dans la chambre.

-        Non, laisses ça, ce n’est pas important.

Etonnée, la servante reposa les débris par terre et se redressa, immobile, observant Rukia avec un adorable mélange de curiosité et d’anxiété. Rukia elle, continuait à observait le corps de sa sœur, en silence, les bras étroitement croisés sur son torse, comme si elle avait froid de l’intérieur.

-        Euh…est-ce que tout va bien, vous voulez que je vous apporte quelque chose, une chaise ? Un verre d’eau ? Un éventail si vous avez chaud où une veste si vous avez froid?...N’importe quoi ? Tenta la jeune fille, désespérée de pouvoir se montrer utile devant la détresse de Rukia.

-        Comment tu t’appelles ? Demanda Rukia d’une petite voix tellement douce qu’elle en était presque inaudible.

-        Euh moi ? Kuan mademoiselle, Asahi Kuan.

Rukia se tourna vers elle avec un petit sourire amusé.

-        Kuan ? Comme dans la déesse, Kuan Yin.

Kuan rougit violement en baissant la tête.

-        Mes parents sont fêlés, mais n’allez surtout pas le répéter, les autres employés se foutent suffisamment de moi comme ça.

-        Kuan…c’est joli, déclara finalement Rukia en l’observant avec attention.

Elle avait l’air jeune, pas plus de vingt ans. Taille moyenne, des formes généreuses, un visage rond, charment et expressif, de grands yeux noirs rieurs dissimulés derrière un grosse paire de lunettes carrées et d’épais cheveux sombres coiffés en un chignon maladroit. Rukia nota aussi le vernis écaillés de ses chaussures et la petite tache de sauce soja sur le bord de son tablier blanc.

-        Tu ne travailles pas ici depuis longtemps, n’est-ce pas ?

-        Ça se voit tant que ça ? Demanda-t-elle l’air penaud.

-        Et comment ça se passe, tu te plais au manoir ?

Kuan ouvrit de grands yeux et battit plusieurs fois des paupières, l’air stupéfait.

-        Euh…oui, c’est plutôt cool, j’ai jamais bossé dans une maison aussi classe et le salaire est correct, répondit Kuan d’une voix mécanique.

-        Comme tu le sais je ne vis pas dans cette maison, ici je n’ai pas plus d’influence que toi, ce serait comme si tu te confiais…à une collègue.

Kuan s’esclaffa avant de se racler la gorge et de s’excuser de son impolitesse en rougissant de plus belle. Hésitante au départ à livrer le fond de sa pensée sur ses employeurs, elle ne mit pas longtemps à se mettre complétement à l’aise avec Rukia :

-        Au début je me paumais tout le temps, le manoir est tellement grand, ce qui fait que j’étais en retard, déjà que Kaede-sama ne m’aimait pas beaucoup à la base : Kuan ! Remues-toi fainéante, cette tapisserie ne va pas se nettoyer tout seule : Fait attention, petite écervelée ! Tu devras économisée le salaire de toute une vie et même celui de la prochaine pour rembourser la valeur de ce service en Jade de phénix. Kuan, quelle empotée ! Si je te reprends en train de roder dans le manoir je t’astreints au nettoyage des cabinets de toilettes jusqu’au nouvel an.

Il apparut que Kuan était très bavarde la timidité passée, et extrêmement douée pour les imitations, allant jusqu’à arracher quelques rires à Rukia qui l’espace d’un instant, avait oublié où elle se trouvait et pourquoi.

La jeune servante continuait de parler, mais Rukia était de nouveau dans sa réalité, face au cadavre de sa sœur. Elle sentit la jeune femme se rapprochait d’elle.

-       Ça fait tout drôle de la voir comme ça, même lorsqu’elle était malade, elle restait radieuse. C’est elle qui m’a trouvé ce travail et elle m’a encouragé à reprendre mes études, elle savait redonner la foi à ceux qui l’avaient perdu, c’était une grande dame…

Rukia entendit Kuan renifler, mais fit comme si de rien n’était. Elles restèrent ainsi dans le silence à contempler le visage paisible de Hisana durant plusieurs minutes.

Soudain des voix retentirent dans le couloir, et la porte s’ouvrit.

Une dame d’un certain âge vêtue d’un élégant kimono sombre et coiffée d’un chignon impeccable pénétra la chambre, suivit de deux femmes de chambre à qui elle donnait ses directives d’une voix grave et impérieuse :

-       …que tout soit minutieusement préparé, je ne veux pas d’imprévu, compris ? Ha, te voilà toi ! s’exclama-t-elle en voyant Kuan. La jeune servante s’inclina platement devant le regard acéré de Kaede-sama qui semblait sur le point de bondir sur elle tel un oiseau de proie.

-        Je…

-        Qu’as-tu fait à ton uniforme, qu’est-ce que c’est que cette tenue ? Tu as l’air d’une vagabonde !

En se rapprochant elle marcha sur les débris de verre.

-       J’imagine qu’il s’agit de ton œuvre, petite gourde ! susurra-t-elle d’une voix basse ou grondait la colère.

-       Kaede-sama, laissez-moi vous expliquer, ce n’est pas ce que vous croyez ! la supplia Kuan.

-       Tu sais ce que je crois, mon enfant ? répondit-elle d’une voix étrangement calme en époussetant la manche du tablier de la jeune femme. Le saint bouddha était de ton côté le jour où je t’ai engagé, parce que je te jure que dans le cas contraire tu croupirais encore dans ta campagne, à racler le crottin pour nourrir le bataillon de frères et sœur qui t’attendent dans le trou à rat qui te servait de maison, susurra Kaede-sama d’une voix froide et basse comme la peau d’un serpent qui s’enroulerait autour du cou de la pauvre Kuan, à deux doigts de fondre en larme.

Rukia, qui s’était tenu à l’écart de cette discussion jusque-là, décida d’intervenir :

-        Bonjour, Kaede-san.

Kaede se tourna vers elle, et après quelque seconde, lui fit un immense sourire, mais ses yeux froids et inexpressifs trahirent bien vite ses réels sentiments :

-        Rukia, quelle surprise, on ne m’a pas averti de ton arrivée.

-        Je suis passée par la petite porte, répondit Rukia avec un sourire en coin.

Kaede pinça les lèvres, visiblement contrarié que ce détail lui ait échappé.

-        Quoi qu’il en soit, je suis ravie de te revoir au manoir, tu es ici « comme » chez toi.

Rukia ne put s’empêcher de sourire devant l’insinuation de Kaede, mais elle donna le change et accepta poliment son accueil.

-       Kaede-san, sans vouloir mettre en doute la manière dont vous gérer cette maison, je pense qu’il existe beaucoup d’autres lieux plus approprié pour réprimander votre personnel que la chambre de repos d’un mort.

Kaede avala de travers, ses doigts osseux entremêlés s’étranglaient jusqu’à en blanchir les jointures.

-       Avec tout le respect que je dois à la mémoire de ta chère sœur, tu comprendras que l’organisation de ses funérailles ne me laisse guère le temps de ménager l’égo d’une jeune sotte frivole et sans aucune conscience professionnelle.

Humiliée, Kuan se précipita pour ramasser les débris de verre et s’éclipser sans regarder derrière elle.

-       Heureusement que tu es là, repris Kaede avec un sourire étrangement lumineux, nous nous apprêtions à préparer Hisana-sama pour la cérémonie du mort.

-        La cérémonie du mort ? répéta Rukia en fronçant les sourcils.

-        Les amis de Hisana-sama vont venir la saluer avant qu’elle ne rejoigne sa dernière demeure, c’est à ce moment-là qu’on pratiquera le rituel…

-        Attendez je ne comprends pas, l’interrompit Rukia, de quel rituel vous parlez ?

Soudain, Rukia se tut, les yeux exorbités.

-        Vous voulez l’incinérer, murmura-t-elle, abasourdie.

-        C’est ainsi que nous prenons soin de nos morts.

-        Vous savez très bien où je veux en venir, rétorqua Rukia en lui faisant face d’un air de défi, ma sœur était chrétienne, elle doit être enterrée.

Les deux servantes qui accompagnaient Kaede ne purent retenir une exclamation de surprise. Kaede se retourna brusquement vers elles :

-       Dans votre propre intérêt, je vous conseille vivement de lier vos langues et ce jusqu’à votre tombe, sans quoi je vous garantis que vous perdriez plus que votre travail, maintenant laissez-nous.

Elles sortirent et fermèrent la porte derrière elle. Ses doigts noueux entremêlés sur son obi, elle prit tout son temps avant de répondre à Rukia avec un petit sourire énigmatique :

-        Etre la femme d’un chef du clan Kuchiki n’est pas une position aisée. Celle qui doit occuper cette fonction devra consacrer sa vie au service de notre nom, ainsi que toute son énergie et sa personne à œuvrer pour que les Kuchiki conservent leur place parmi les quatre grandes familles de la noblesse japonaise.

-        Et maintenant que ma sœur est morte, elle se retrouve grâce au ciel dispensée de cette tâche, vous laissant tout le loisir d’occuper le « trône » dont vous avez toujours rêvé.

Le sourire de Kaede s’élargit.

-       Lorsque le moment sera venu soit sure et certaine que j’accomplirai mon devoir avec force et fierté, mais pour l’heure, c’est de ta sœur dont il est question…

-       Je refuse que le corps de ma sœur soit réduit en poussière pour le bien de vos petites manœuvres politiques, la coupa Rukia en plantant son regard indigo dans les onyx ténébreuses de Kaede. Elles s’affrontèrent du regard durant de nombreuses secondes, et ce fut Kaede qui brisa le silence :

-       Même si là était la dernière volonté de Hisana ?

Rukia resta muette, qu’est-ce qu’elle voulait dire ?

-        Tu devrais aller te préparer, les gens ne vont pas tarder à arriver.

Satisfaite d’avoir déstabilisé Rukia, Kaede quitta les lieux, la démarche altière, un sourire victorieux étirait ses lèvres.

Rukia resta encore quelques minutes en compagnie de sa sœur. Elle embrassa son front, et la recouvrit du drap avant de quitter la pièce.