In the air tonight

par Linksys

III. In the air tonight

Yûki erra plusieurs heures dans les allées du Seireitei. Aucun de ses amis shinigami ne se trouvait à proximité, et il se demandait ce qu'il faisait toujours ici, alors qu'il aurait pû depuis longtemps écourter son passage et rentrer au bercail. Cependant, comme il faisait beau à Soul Society, il préféra s'attarder avant de retourner dans la froidure hivernale du monde tangible.

Alors qu'il tournait à l'angle d'un bâtiment, une voix familière l'interpella.

- Hé, Yûki ! S'exclama-t-on.

L'appelé se retourna vivement. Kohei marchait vers lui.

- Tiens donc, quelle bonne surprise, ironisa Yûki. Je te croyais à Okinawa.

- En effet, j'y étais. Mais j'avais aussi un rapport à faire, figure-toi. Et des plus urgents.

- Mais je n'en doute point.

Je pense que vous l'aurez compris, mais Kohei est le fils d'Uryû et Orihime, et, bien que Quincy, il "travaillait" pour la Soul Society. Cela n'avait pas manqué de créer une brouille de grande ampleur entre lui, son père et son grand-père, mais il en sera question plus tard dans le récit. Cependant, il n'était affilié à aucune division, et remettait ses rapports directement à Yamamoto.

Pour le physique, Kohei était le reflet d'Uryû au même âge, lunettes comprises, mis à part son visage rond qui lui donnait un très vague air de famille avec Yûki.

Cependant, pour ce qui était de l'intellect, c'était son ascendant maternel qui l'avait emporté. Il était quand même le meilleur élève de la promotion, mais son étourderie permanente contrastait de manière cocasse avec ses capacités de réflexion.

Lui et Yûki se connaissaient depuis le berceau, car ils n'avaient que cinq mois d'écart, Yûki étant le plus âgé des deux. Mais ils n'avaient jamais pu s'apprécier mutuellement, ce qui amusait grandement leurs pères.

- Je rentre à Karakura, déclara Kohei en rejoignant son camarade.

- Bon, moi aussi, dans ce cas.

Un shinigami affairé, qui passait dans le coin, aperçut de loin les deux jeunes hommes. Il jeta un regard torve à Kohei, et continua sa route sans rien demander. L'intégration officielle du Quincy dans les rangs de la Soul Society, en tant qu'"assistant à la purification des Hollows" par les 46 de Chû'ô avait fait grincer plus d'un dentier parmi les shinigami. Les Quincy nuisaient à l'ordre des choses en détruisant directement les Hollows, et c'était pour ça qu'ils avaient été annihilés. Pourquoi en intégrer un dans le corps des shinigami ? Cela avait été le cheval de bataille des détracteurs de Kohei.

Heureusement pour lui, tout les capitaines du Gotei 13 avaient fait bloc derrière lui, et après une opération lourde qui avait modifié le comportement de ses pouvoirs, il avait été accepté.


De retour dans le monde réel, ils se séparèrent presque aussitôt, habitant dans des directions totalement opposées.


Le lendemain, dimanche, c'était pour la sixième division le temps de l'inspection de santé. Cela entrait en conflit avec l'emploi du temps de Yûki, mais Rukia avait appelé le lycée pour leur dire qu'il s'était réveillé avec de la "fièvre" et qu'il ne viendrait pas.

Quand tous les shinigami de la division furent alignés devant les locaux, Byakuya prit avec Renji la tête du groupe, et les conduisit vers le terrain d'entraînement spécial, une zone qui, bien évidemment, servait à s'entraîner. Trois shinigami étaient déjà là : le capitaine Unohana, son vice-capitaine Kotetsu et un autre type à l'allure plutôt quelconque du prof de sport lambda, mais avec uniforme par-dessus.


On fit passer à chaque shinigami divers tests d'ordre physiques, les autres essais comme l'endurance ou encore les prises de sang devaient se faire en intérieur, l'après-midi.

Au menu, il y avait plusieurs tests sur course, et un de vitesse de pointe. Yûki sentit son coeur se gonfler d'orgueil. Actuellement, les deux seuls shinigami à avoir une vitesse de pointe plus importante étaient Soi Fon et Yoruichi.

- Kuchiki Yûki, appela bientôt le shinigami-prof de sport.

- Ici, répondit l'intéressé.

Il sortit du rang et s'approcha.

- Okay, alors tu vas me faire un cent mètre et un deux cent mètres, après, un saut en hauteur, un saut en longueur, et enfin, tu vas devoir atteindre ta vitesse maximale en quatre cent mètres, d'un bout à l'autre du terrain. Compris ?

- Ouais.

Le jeune homme se dirigea vers la piste de cent mètres, en s'étirant bras et jambes. Il prit place et se mit dans les starting-blocks. Dans l'assemblée, le volume sonore des conversations avait exponentiellement augmenté.

- Hé, Kita ! C'est quoi le record du cent mètres, dans le monde réel ? Demanda-t-on.

Le fameux Kita de répondre (c'était un connaisseur du monde réel).

- Usain Bolt, neuf secondes et cinquante-trois centièmes à Rio 2016. C'était y'a presque quinze ans mais personne a encore fait mieux.

Dès que cette information fut délivrée, tout un système de paris s'échafauda, et à la fin, la cote de Yûki était à six contre un.

Le shinigami leva le bras, et le baissa d'un coup. Il y eut une détonation, dûe à la puissance de son mouvement, faisant office de signal de départ. Aussitôt, Yûki bondit des starting-blocks et s'élança sur la piste.

Quand il arriva tout au bout, une clameur monta de la foule de shinigami, et elle s'intensifia quand la borne de mesure afficha le résultat en kanji : neuf secondes et quarante-neuf centièmes. Le tout, sans aucune préparation ni entraînement spécifique. Pour le deux cent mètres ("dix-neuf secondes et seize centième, Usain Bolt, Rio 2016" dixit Kita), Yûki souffla un peu plus, mais il parvint au final à un temps respectable de dix-neuf secondes et quatorze centièmes. Pour le saut en hauteur et le saut en longueur, il ne fut pas loin du record du monde. D'autant que le record du saut en longueur, huit mètres quatre-vingts-quinze, datait d'il y a plus de quarante ans !

Enfin, il fut amené à une piste rectiligne de quatre cent mètres (une piste de quatre cent mètres standard étant courbée, ça n'est pas la meilleure solution pour tester une vitesse de pointe). Tout le monde le suivit, et la clameur augmenta. Même Byakuya se prêta à l'exercice d'encourager Yûki, bien que discrètement. À la fin de la course du jeune homme, il ne cachait plus son sourire. Il pouvait se targuer d'avoir dans sa division un des shinigami les plus rapides de l'histoire de la Soul Society, étant en plus son neveu.


Le lundi arriva un peu trop vite au goût de Yûki, et il fut temps pour lui de retourner au lycée. Le mois de décembre approchait, et se faisait encore plus sentir, dans la banlieue tokyoïte.

Toutefois, Yûki s'adonna avec joie au rituel pré-matinal : rejoindre Ran chez elle et monter ensemble au lycée. En l'occurrence, il était parti plus tôt que d'ordinaire car, quand il arrivait en avance chez son amoureuse, les chances de câlin augmentaient de vingt-deux pour cent.

Et de fait, quand il arriva devant chez Ran et lui envoya le sempiternel message pour la prévenir, elle lui répondit qu'il pouvait venir pour un câlin. Il sauta à la fenêtre, et entra, car elle n'avait pas été fermée à poignée. Ran n'avait pas quitté le lit. En fait, c'était le message de Yûki qui l'avait réveillée.

- Hmmm ... Salut ... Marmonna-t-elle, d'une voix empâtée.

- Ma chérie, dit Yûki en se penchant sur elle.

Il posa son sac au pied du lit, et entreprit de se déshabiller. En caleçon, il rejoignit Ran sous la douceur des couvertures.

- On fait un câlin ? Quémanda la jeune femme.

- Oh, oui.

Attention, dans leur usage du terme "câlin", il n'y avait aucune espèce de sous-entendu sexuel, sinon peut-être des caresses. Le réveil digital indiquait six heures trente-sept, et Yûki avait une heure d'avance sur le rendez-vous habituel. Le couple s'endormit ainsi, enlacé, quasiment nus (Ran dormait en nuisette).

Quand ils se réveillèrent, il faisait entièrement jour, et ils eurent la surprise de trouver un plateau-déjeuner posé sur le sol, près du lit. Le café et le lait fumaient encore. Le réveil indiquait dix heures dix-huit. Ran, paniquée, fut calmée à grand renfort de baisers et de chatouilles par un Yûki plus qu'heureux de sacrifier une journée de cours.

- C'est sûrement papa qui nous a amené ça, déclara Ran (après avoir reprit son calme) en contemplant le plateau.

Elle demanda à Yûki de prendre le plateau et de le poser sur leurs jambes. Ils se redressèrent contre la commode (la tête du double-lit de Ran donnait contre une commode en bois) en position semi-assise et entreprirent de nettoyer le plateau de son chargement. Quand cela fut fait, ils se levèrent et s'habillèrent. Yûki n'eut aucun problème de pudeur, mais ça ne fut pas le cas de Ran. Quand vint pour elle le temps d'ôter sa chemise de nuit (et donc, de se retrouver nue, avant de pouvoir enfiler des sous-vêtements), elle vira au rouge pivoine en quelques secondes, et ordonna en bégayant à Yûki de se retourner. Quand elle fut sûre que celui-ci était bien retourné et ne risquait pas de tourner la tête à tout moment, elle enleva par le haut sa chemise de nuit et enfila ses sous-vêtements, le tout en moins de huit secondes.

Le couple avait beau être fusionnel, ils ne s'étaient pas encore vus plus découverts qu'en maillot de bain (et encore, Ran ne portait à la piscine que des une-pièce de compétition). Yûki ne se sentait pas particulièrement gêné par ce qui avait trait à la nudité et, par extension, à la sexualité, mais Ran ne pouvait en dire autant sur elle-même. Bien qu'elle fut profondément amoureuse de Yûki et avait hâte du jour où ils habiteraient enfin ensemble, la simple idée de s'offrir nue à lui la rendait horriblement nerveuse et la faisait se sentir très gênée.

Quand ils furent habillés, ils descendirent dans la rue et allèrent se promener jusqu'à Shibuya, ce qui représentait tout de même un peu de marche. Ils revinrent à Karakura aux alentours de treize heure, ayant déjeuné sur le pouce, près de la statue d'Hachiko, le chien fidèle1.

C'était une journée en amoureux comme ils les aimaient. En général, ils sortaient ainsi une fois par mois, mais le week-end. C'était leur première incartade en semaine, et sans doute celle qui aurait les plus graves conséquences.


Le couple sortait tout juste d'un magasin de mangas, quand quelque chose se produisit. La rue piétonne était emplie de monde, et il était quasiment impossible de retrouver à vue une personne qu'on aurait perdue. Mais un énergumène se distinguait du lot. Il était grand, plus grand que n'importe lequel des passants. Son épaisse tignasse noire ébouriffée lui valait les rires étouffés de quelques jeunes filles indiscrètes. Ses habits, un gilet polaire blanc sale et un jean noir, presque comme ses cheveux, tranchaient étrangement avec la mode qui se portait dans la région. Son visage était las et émacié, comme s'il n'avait dormi tout son content, mais ses yeux étaient vifs et alertes. Ses longs bras filiformes, terminés par des mains qui n'étaient pas sans évoquer une araignée albinos, plongeaient dans les poches de son pantalon. Sa démarche tout à fait singulière forçait les gens alentours à s'écarter, laissa un large ovale de vide autout de lui. Il jetait de temps à autres des regards distraits autour de lui.

Yûki avait roulé son Weekly Shônen Jump fraîchement acheté, et venait de le mettre dans sa poche kangourou, quand son regard croisa celui de l'étrange gars, alors qu'il tendait sa main vers celle de Ran. Le regard absolument indifférent du marginal eut un grand effet sur Yûki. L'impressionnant brouhaha de la foule s'estompa lentement à ses oreilles. Puis, dans un faible "pop !", tout bruit disparu, mais pour lui seulement. Il n'arrivait pas à détourner son regard. Les lèvres du type louche remuèrent, mais aucun son n'en sortit. Pour autant, Yûki en tira tout de même quelques informations. Dans sa tête résonnèrent les mots suivants :

"Je suis Mukandeieth Shinokuni, et je crois que tu devrais me dire merci."

Dès que l'esprit du jeune homme se fut vidé des échos de cette annonce mentale, sa vision se brouilla. Il eut le temps de voir Mukandeieth disparaître dans la foule, aussi subrepticement que s'il avait été un spectre. Alors, le sol trembla sous ses pieds, et il s'écroula au sol. Une fugace douleur lui parvint de sa cage thoracique, le monde s'obscurcit autour de lui.

Ran se planta devant Yûki, l'air quelque peu contrarié. Le jeune homme avait manifesté le plus grand intérêt pour son projet d'orientation, dont ils débattaient fermement. Et voilà qu'il s'était planté au beau milieu de la rue, les bras ballants, les yeux fixés devant lui dans une expression de stupéfaction figée. Ran agita la main devant les yeux de Yûki, mais aucune réaction n'eut lieu. Elle lui donna une tape sur la joue. Toujours rien. Elle se recula d'un pas. Au moment où elle ouvrait la bouche pour ordonner au jeune homme de réagir, celui-ci s'effondra subitement. Il fut agité quelques secondes de spasmes, et il cracha un peu de sang sur le bitume.

- YÛKI ! Hurla Ran, en s'agenouillant près de lui.

La plupart des passants ne virent rien, ou plutôt firent exprès de ne rien voir, mais quelques braves virent la scène et se précipitèrent auprès du souffrant, qui toussait toujours. Une âme charitable dégaina son téléphone portable, et composa rapidement le numéro d'un grand hôpital de la banlieue de Tôkyô, où il travaillait. Ran, hébète, sentit des larmes rouler sur ses joues.

Moins de trois minutes plus tard, les sirènes d'une ambulance se firent entendre. Le vacarme, éloigné d'abord, se rapprocha à une vitesse fulgurante. On entendit un véhicule se stopper au bout de la rue dans un grand crissement de pneus, et deux hommes accoururent, fendant la foule avec force. Ils portaient un brancard. Yûki fut promptement chargé dessus.


1. Chien venu attendre chaque soir son maître à la gare de Shibuya pendant plusieurs années, malgré sa mort, et ce jusqu'à ce qu'il meure à son tour.