Eh bien, esprit, où errez-vous ainsi ?

par Linksys

II. Eh bien, esprit, où errez-vous ainsi ?

Le lendemain matin, Yûki se réveilla à la première heure. Il faisait encore nuit. Il se gratta les chevilles. Ses poids le démangeaient. Il les gardait en permanence, même sous la douche ou dans le lit. En fait, ils n'avaient de poids que le nom, car c'étaient des artifices made in BDT, de simples bracelets noirs. Il s'habilla en hâte et descendit.

Le soleil éclaircissait déjà le ciel à l'est quand il sortit. Une fine couche de verglas faisait scintiller le bitume sous l'éclairage unicolore et morne des lampadaires disséminés alentour. De gros nuages de buée se formaient quand il respirait. Il ajusta son sac sur son dos, enfonça le nez dans le col de son blouson et les mains dans le poches, et entama le long périple qui devait le mener jusqu'au lycée. Il marcha une vingtaine de minutes, et s'arrêta devant une maison en particulier.


Ran s'habillait quand son téléphone sonna. Elle s'y intéressa : elle avait reçu un message de Yûki à l'instant même.

"Je suis là" lit-elle. Elle fixa un court instant l'écran et rédigea sa réponse.

"Monte par la fenêtre si tu veux, je m'habille"

Quelques secondes plus tard, le jeune homme toquait à la fenêtre.

- J'étais sûre que tu te pointerais en quelques secondes si je disais que je m'habillait, dit Ran en ouvrant la fenêtre à l'étrange oiseau qui se serrait les ailes contre le flanc pour se tenir chaud.

- Et je ne regrette pas, ho ho ! S'exclama Yûki en sautillant sur place avec légèreté, pour tenter de se réchauffer.

- Profites-en, tu risques pas de me voir en sous-vêtements avant d'avoir tenu ta promesse, rétorqua Ran.

Le jeune homme regarda la belle s'habiller, un air niais sur le visage.

- Je vais me chercher un thé en bas, je reviens, annonça Ran, quand elle fut prête.

Elle revint quelques minutes plus tard, une tasse fumante entre les mains.

- Allez, je t'attends en bas, déclara Yûki en redescendant.

Il ouvrit la fenêtre et sauta.

Il fredonnait un petit air, accoudé au mur de la maison, quand un mouvement attira son attention. Il fixa attentivement le coin de rue où cela s'était produit, mais cela ne se manifesta pas de nouveau. Il mit ça sur le compte d'un chat errant. Cinq ou six minutes plus tard, Ran ouvrit la porte et le rejoignit. Le ciel s'éclaircissait et les étoiles s'éteignaient une à une.

Alors qu'ils tournaient à un angle de rue, la jeune femme lâcha :

- Et là, c'est la scène où tu me prends la main juste avant le bisou.

- Ah, fais pas chier, tu sais que c'est pas mon genre, rétorqua Yûki, gêné.

- Hou, tu rougis, c'est mignon ! Remarqua alors Ran.

- Je pourrai te dire la même chose.

- Moi c'est parce que je suis sensible au froid, d'abord, répliqua la jeune femme.

Ils poursuivirent leur chemin en se chamaillant jusqu'au lycée. Les portes n'étaient pas encore ouvertes, et quelques élèves emmitouflés dans leur tenues hivernales se tenaient çà et là, discutant entre eux. Ran se serra contre Yûki. Il prit un air gêné et leva les yeux au ciel. Ciel qui s'éclaircissait sensiblement à l'est, pour le peu qu'il pût en juger à travers la jungle urbaine tokyoïte. Les élèves affluaient de plus en plus, et on vint ouvrir les grilles. Un flot de jeunes gens s'écoula à l'intérieur. Le couple profita lui aussi de l'occasion d'aller au chaud. Le hall se remplissait de plus en plus.

Quelques minutes plus tard, Kanta entra nonchalamment dans le lycée, les mains dans les poches. Il repéra instantanément Yûki, qui à ce moment discutait des dernières sorties cinéma du moment avec Ran. Yûki aussi se rendit tout de suite compte de son arrivée. Kanta lui lança un petit sourire goguenard accompagné de haussements de sourcils vifs et répétés. Puis il se dirigea vers la cafétéria, attenante au hall. Ici, ça n'était pas la cantine, qui se trouvait de l'autre côté de l'établissement, mais une petite salle emplie de tables, de chaises, avec une télé et un comptoir où quelques élèves bénévoles vendaient boissons chaudes et viennoiseries. Yûki vit Kanta s'adresser à un des élèves, qui regarda son client avec des yeux ronds.

"Il a sûrement demandé son thé chinois cinq sucres." Pensa le shinigami, avec un sourire en coin.

En effet, une des facettes de l'étrangeté de Kanta, c'était qu'il prenait régulièrement du thé chinois (il y avait dix-huit sortes de thé à la cafétéria, dont du chinois) avec pas moins de cinq carrés de sucre dedans, ce qui devenait plutôt du sucre au thé que l'inverse.

Le reste de la compagnie de ménestrels arriva au compte-goutte, et bientôt, tous, sauf Yûki, étaient attablés dans la cafétéria. Il brûlait de les rejoindre, mais il craignait de mal agir envers Ran. Ce n'était pas ça qui provoquerait la rupture du couple, mais il n'aimait pas la voir de mauvaise humeur.

Heureusement pour lui, une aide inespérée lui vint à ce moment. Une lycéenne avec de longs cheveux noirs, plus longs encore que ceux de Ran, et avec un visage angélique au premier abord, mais qui pouvait devenir diabolique si on l'énervait, s'approcha.

- Ah, Kazue ! S'exclama Ran, en voyant arriver son amie avec un sourire.

Elle laissa Yûki sur place sans plus de cérémonie. Désemparé, et plutôt revanchard, il gagna la table où s'étaient assemblés ses compères. Tels de vieux mafieux en costume noir qui se connaissaient depuis le bac à sable, ils étaient serrés autour de la table, mais étaient décontractés et à leur aise sur leur chaise. Yûki s'installa silencieusement sur la place libre préparée à son intention.

- Alors, elle t'a plaquée, ça y est ? Plaisanta Kanta.

Et alors, Yûki répondit carrément quelque chose qui laissa abasourdi les autres.

- Tu sais, des fois, j'aimerais bien qu'elle le fasse.

Il avait l'air tellement maussade que le plus optimiste simplet aurait été totalement découragé à sa vue.

- Mais t'es malade ? S'exclama Yukio, le normal (pour information, son frère jumeau s'appelait Noboru). Attends, c'est une fille en or, et, permet-moi de le dire, une des plus belle en classe de première, et tu voudrais qu'elle te lâche ?

En prononçant ce vibrant plaidoyer, Yukio s'était peu à peu levé puis penché sur la table tout en haussant progressivement le ton, se retrouvant à la fin à hurler et à postillonner sur Yûki. La majeure partie des élèves à portée fixa le groupe sans gêne, et certains s'amusèrent.

Quelque peu refroidi, Yukio se rassit calmement sur sa chaise.

- Nan mais c'est bon, te fatigue pas à me sortir tes beaux discours, je déconnais, hein, rétorqua Yûki.

- Écoute, mon gars, t'aurais dû t'entendre parler, dit Kanta, en secouant la tête pour réajuster les mèches de sa coupe au bol. Sur le coup, tu déconnais pas, garanti sur facture.

Kanta fixa Yûki, qui baissait les yeux vers le sol, jusqu'à ce qu'il daigne relever le regard vers lui.

- 'Faites tous chier, lâcha brusquement le jeune homme.

Il quitta vivement la table, et repoussa avec force la chaise sous la table, qui ne manqua pas de racler bruyamment. Il jeta son sac à dos sur ses épaules et s'en fut d'un pas long, presque en courant.

- Eh beh ? Il a pas chié droit ce matin, ou quoi ? S'étonna Noboru, abasourdi.

- Nan, il est un peu comme ça, de temps en temps, affirma Kanta.

De tous les amis de Yûki au lycée, c'était sa plus ancienne connaissance, ils s'étaient rencontrés voilà presque dix ans.

- Mais je dois avouer qu'en ce moment, ça lui prend plus que d'habitude, reprit-il, une ombre d'inquiétude sur le visage.

- N'empêche, ça m'a bien fait flipper, ce qu'il a dit, avec Ran, là, marmonna Yukio.

- Moi aussi. Sérieux, ils sont fait l'un pour l'autre ! Je me rappelle, il y a cinq ans -okay, ils étaient pas ensemble à l'époque-, quand Yûki était parti en voyage pendant l'été, Ran était super dépressive !

Les autres appuyèrent cette preuve par un concert de hochements de têtes entendus, comme s'ils consentaient à quelque chose qui ne les atteignait que vaguement et dont ils n'avaient eu vent que de manière très parcellaire.

Yûki franchit les grilles du lycée sans ralentir. Il allait faire un tour, ça allait le calmer. L'aube était déjà clairement entamée, mais il subsistait encore de l'ombre dans le monde. Un grand type efflanqué et filiforme, avec la capuche de son sweat noir vainement rabattue sur le crâne pour dissimuler ses épis de la même couleur en forme de feuilles de palmier, accoudé contre le mur d'un pavillon voisin, le suivit du regard jusqu'à ce qu'il ne tournât au coin de la rue.

- Putain, mais qu'est-ce qu'ils ont, tous ! Rugit Yûki, quand il fut sûr qu'aucun passant ne se trouvait à distance suffisante pour l'entendre vociférer. Le vieux qui fait chier avec son putain de rapport, cette bande d'abrutis qui fait chier avec Ran, Ran qui fait chier tout court ! Merde ! Putain !

L'accès de rage retomba bien vite, et il se rendit compte ensuite que plusieurs personnes le regardaient de derrière les carreaux de leur maison. Il affronta les regards inquisiteurs en quittant la rue, la tête haute, les yeux braqués devant lui. Il se sentit horriblement con de s'être énervé à ce point, et regrettait aussi pas mal d'avoir pensé ce qu'il avait pensé de Ran, même s'il ne l'avait pas hurlé à la face du monde pendant sa crise.

L'étrange type qui se voulait dans un costume discret mais qui ne l'était pas du tout était toujours là, adossé contre son mur, mais Yûki ne lui prêta pas plus d'attention que s'il eût été un vulgaire lampadaire, depuis toujours élément du paysage urbain.

Mis à part une faible douleur, mais lancinante, dans la poitrine, Yûki se sentait entièrement calmé et prêt au dialogue en repassant les grilles du lycée. Maintenant, le hall était tout à fait rempli d'élèves, et il dût jouer des coudes et de sa taille pour se frayer un chemin jusqu'à la table de la compagnie de troubadours. D'un accord initié par Kanta, personne ne mentionna l'incident, et la conversation reprit le plus normalement du monde, comme s'il ne s'était rien passé.

Au moment où les derniers élèves retardataires franchirent les portes du lycée en courant, l'étrange type se redressa et erra quelques minutes en face de l'établissement, prenant bien garde à contenir sa pression spirituelle. Car il se trouvait, entre les murs du lycée, une certaine personne qui, sans l'ombre d'un doute, ferait une très bonne antenne réceptrice aux ondes spirituelles du type.

Yûki fouilla son sac pendant cinq minutes, en quête du devoir-maison que le professeur ramassait au même moment. Il était sûr de l'avoir fait, mais il n'arrivait pas à mettre la main dessus. Finalement, il parvint à le trouver et à l'extirper de son sac alors que le professeur était tout proche. Il lui tendit nonchalamment son labeur, en ne prêtant pas attention aux éloquentes mimiques faciales de l'enseignant, face à son travail.

- Encore du travail d'universitaire, Kuchiki ! S'exclama Suguro, le professeur de sciences naturelles.

Il feuilleta les quatre copies doubles rapidement. Toutes les pages étaient couvertes d'encre, recto-verso.

La journée au lycée fut mortellement banale et ennuyante. Yûki ne fut que trop content de pouvoir rentrer à la maison. Il n'éprouva aucun remords à abandonner Ran, sans même la raccompagner. Mais il savait bien qu'au fond, cet enthousiasme était feint. Car la date butoir imposée par Byakuya pour le rapport était le surlendemain, et il n'avait toujours pas commencé à le rédiger.


Cependant, avec un peu de volonté et deux nuits consécutives de quatre heures, il réussit à boucler le rapport, une trentaine de pages écrites en colonne serrées, et dans le plus pur langage administratif du Seireitei. Comme c'était un samedi, il avait tout son temps pour se rendre à Soul Society. Mais, de fait, il perdait une journée pour faire ses devoirs, et il devait les reporter sur le dimanche. Au final, il s'était fait entuber : aucun créneau vidéoludique supérieur à cinq heures suivies ne s'offrait plus à lui jusqu'au week-end suivant.


Vers dix heures du matin, le samedi, il descendit en courant de sa chambre, sous forme d'âme.

- P'pa ! Je vais à Soul Society ! S'exclama-t-il en traversant en coup de vent le salon, rapport sous le coude.

- Ouais, répondit Ichigo, qui regardait les informations en continu, sur une chaîne du câble.

Yûki sortit sans même prendre la peine d'ouvrir la porte.

Dehors, il faisait frais, mais il ne s'en incommodait guère, en tant qu'âme. Même s'il eût aimé être plus couvert que son uniforme sans manches de shinigami.

Urahara était assis devant le magasin et jetait des graines aux pigeons, tel un vieillard sénile, quand Yûki arriva à toute berzingue. Les volatiles s'envolèrent dans un froissement d'ailes, disparaissant dans le ciel gris.

- Ah, te voilà, jeune homme ! S'exclama le commerçant, en plaquant une main sur son bob et en le pointant avec sa canne, de l'autre.

- Vous avez préparé le Senkaimon ? Je suis pressé !

- Oui, oui, doucement, le modéra Urahara en se redressant tranquillement.

Il le conduisit dans l'arrière-boutique et, de là, dans la salle d'entraînement spécial.

- Bon voyage, déclara le commerçant.

Il claqua des doigts, et un Senkaimon apparut. Yûki s'y jeta.

Quelques shinigami passaient devant le portail principal quand le jeune homme parvint au Seireitei.

- Place, place ! Rapport urgent ! Place ! S'écria-t-il en commençant à courir.

Il atteignit en quelques minutes les locaux de la sixième division. Byakuya, qui s'exercait à la calligraphie dans son bureau personnel, passa la tête par la fenêtre au passage de son neuveu, et le réprimanda.

- Mais qu'est-ce donc que tout ces vagissements ? Ton rapport n'es pas en retard, que je sache ! Même si j'eus préféré l'avoir entre les mains plus tôt. Il me tarde de le lire. Mais entre plutôt pour me le remettre, je préfère que les choses soient faites de manière plus officielle.

Yûki fit le tour du bâtiment pour atteindre la porte, et arriva essoufflé dans le bureau de Byakuya. Il lui tendit la trentaine de pages, reliées dans le coin supérieur gauche par un ruban noir savamment noué. Le capitaine avait une pointe d'étonnement dans le regard en soupesant le paquet de feuilles. Il posa le tout sur son bureau, et se retourna pour se rassoir.

- Bien, tu peux disposer.

- Pas de mission particulière ?

- Non, mais il se peut que l'on te contacte sous peu. On ne m'a pas dit pourquoi.

Yûki releva la dernière phrase. Si même le capitaine en charge du jeune shinigami ne savait pas pourquoi il allait être contacté, c'est que ça devait être vraiment important.

- Ah, un ... Conseil, reprit Byakuya, alors que Yûki passait le chambranle de la porte.

Le jeune homme, intrigué se retourna.

- Reste sur tes gardes. On ne sait jamais. Allez, va.

Il congédia définitivement Yûki d'un geste autoritaire de la main, et se replongea dans ses dossiers. Quand toute trace de son neveu eût disparu, il releva la tête. Aurait-il dû lui dire la vérité, toute la vérité ? Il pensait avoir agi au mieux, et s'en contentait. De toutes manières, l'entraînement intensif qui lui avait été imposé par quatre des capitaines du Gotei 13, couplé à ses prédispositions naturelles et à d'autres facteurs prépondérants dans son aptitude au combat devrait être tout à fait suffisant pour se débrouiller. Comme nous le verrons en temps utile, il était plutôt rare pour Byakuya Kuchiki, vingt-huitième leader du clan Kuchiki et capitaine de la sixième division des armées de la cour, de se tromper autant.