Dissentiments

par Moon

Chapitre 16


La jeune fille se tourna vers Rukia, qui refusa à son tour, pour ensuite lever un regard timide sur le garçon aux cheveux blancs qui observait son verre avec un intérêt peu crédible.

C'était vrai. Le jeune homme n'avait que très peu ouvert la bouche depuis son arrivée chez les Kurosaki. Bien qu'il ait toujours été de nature silencieux et discret, cela faisait bien longtemps qu'il avait perdu l'habitude de partager un repas de façon si conviviale, comme intégré à une famille. Sans compter que ses pensées se tournaient inexorablement sur les derniers jours qui lui restaient avant de voir des membres du Gotei 13 venir le chercher. Il y a encore deux heures de cela, c'était sa vice-capitaine qu'on avait rapatriée. Et même si son retour dans le monde spirituel était primordial pour le bien de sa division, il ne pouvait s'empêcher de se sentir esseulé. Il devait bien se l'admettre, Matsumoto avait toujours constitué son plus solide pilier. Et sa présence lui avait été plus qu'essentielle ces dernières semaines où son monde avait comme éclaté en morceaux. Son unique repère venait de lui être retiré ce soir.

Il s'extirpa de ses pensées, relevant la tête vers Yuzu. Cette dernière croisa ses yeux émeraude interrogatifs et se dépêcha de détourner les siens avec embarras.

Le capitaine observa tour à tour Rukia, Ichigo et Karin à la recherche d'une explication. De toute évidence, l'un d'entre eux devait s'être donné la liberté de lui tisser une vie fictive dans le monde réel. Et la coupable se fit très rapidement démasquée.

Ichigo adopta un air renfrogné.

Il s'était bien rendu compte que son père s'arrangeait pour disparaître à chaque fois qu'un Shinigami de la Soul Society apparaissait chez eux, à l'exception de Rukia. En tout cas, il faisait son maximum pour éviter un face à face direct avec les membres du Gotei 13. Mais le lycéen ne pouvait le lui reprocher car il avait accepté que son père lui cache encore des choses depuis qu'il l'avait vu affronter Aizen en tenue de Shinigami. Ichigo lui avait affirmé qu'il attendrait que celui-ci soit prêt pour obtenir des réponses. Paroles qu'il regrettait un peu d'avoir prononcées depuis. Seulement, il ne reviendrait pas sur le sujet. Il s'en tiendrait à ce qu'ils avaient convenu entre eux.

Face à l'attitude du roux qui sans s'en rendre compte avait fait naître une tension étrange, Rukia se leva de sa chaise et entreprit de récupérer les assiettes de chacun.

Rukia esquissa un sourire. Elle avait comme l'impression que Yuzu cherchait un prétexte pour laisser sa jumelle et le jeune capitaine seuls tous les deux.

Le lycéen se fit tirer de sa chaise par la vice-capitaine de la treizième division. Yuzu, les bras chargés d'assiettes et de couverts les pressait vers la cuisine.

Assis l'un en face de l'autre dans un silence de plomb, Karin et Toshirô semblaient se fuir mutuellement du regard. Dans la pièce voisine, on pouvait entendre l'eau du robinet commencer à couler et le tintement du verre plongé dans le lavabo retentir. Tandis que les chamailleries d'Ichigo et de Rukia prenaient leur envole depuis la cuisine, Karin se décida à quitter sa place, se dirigeant vers l'escalier.

La collégienne s'arrêta en pleine ascension et tourna vers lui un visage sarcastique.

Comme Toshirô continuait de la fixer silencieusement elle ajouta :


*****


De retour à la Soul Society, Rangiku marchait comme une condamnée derrière le capitaine Kuchiki. Quand celui-ci s'arrêta aux portes de la division, ce fut à peine s'il se retourna vers la vice-capitaine pour lui parler.

Il s'interrompit. Les bribes d'une altercation s'élevaient un peu plus loin. Au vu du tumulte, la dispute semblait très vite tourner au conflit.

La jeune femme inclina respectueusement la tête avant de se diriger en hâte vers les fauteurs de troubles. Après quelques rapides bifurcations, elle aperçut un petit groupe de Shinigami au milieu duquel se faisaient face deux individus, katanas hors de leur fourreau.

Alors que les deux sabres s'apprêtaient à entrer en collision, la haute silhouette de Rangiku s'interposa entre eux, l'air sévère, sous les yeux à la fois surpris et interrogateurs de la petite assemblée.

Nombreux des Shinigamis présents acquiescèrent tandis que les autres se contentèrent de baisser honteusement la tête.

Pendant un bref instant, la vice-capitaine baissa tristement les yeux au sol. Puis ses iris clairs se ranimèrent soudainement, se rappelant à son autorité.

N'attendant pas de se le faire répéter, le sixième siège quitta aux pas de course les lieux, deux autres Shinigami de sa division sur ses talons.

Si le reste des soldats encore présents affichaient un sourire satisfait quasi victorieux, tous l'éteignirent à la seconde même où ils croisèrent la dureté du regard de leur vice-capitaine.

Personne n'osa répliquer, ni même lever la tête vers leur officier supérieur qui ne s'attarda pas une minute de plus. Cependant, elle s'immobilisa un instant deux mètres plus loin, le temps d'une dernière parole :

Puis elle quitta les lieux, laissant ses soldats déconfis.


Rangiku passa la journée à courir dans toute sa division qu'elle sentit plus abattue et fragilisée que jamais. Néanmoins, sa présence avait tout de même redonné un peu de courage aux Shinigamis sous son commandement qui commençaient à céder à aux trop fortes tensions et à croire aux sombres rumeurs dirigées directement contre son capitaine. Elle s'interposa dans pas moins de quatre conflits après avoir empêché celui qui opposait quelques Shinigamis de la troisième division à ses soldats.

La jeune femme, lasse et épuisée, se laissa choir sur le canapé qui trônait devant le bureau de son supérieur. Elle ne s'était pas attendue à tous ces bouleversements et encore moins à devoir sévir dès son retour à la Soul Society. Byakuya Kuchiki avait raison. La division avait plus que jamais besoin de son capitaine. Le jeune prodige avait toujours su commander ses hommes avec patience et ce qu'il fallait d'autorité pour imposer le respect sur son passage. Intelligent et fin stratège, il n'avait pas peur de se salir les mains. Quand l'ennemi frappait fort, c'était lui qui trouvait les mots pour redonner le courage à ses troupes. Oui, Hitsugaya Toshirô, malgré son apparence juvénile, avait toutes les qualités pour porter avec fierté l'haori de la dixième division. Elle n'ignorait pas qu'elle avait beaucoup de chance de seconder quelqu'un comme lui et duquel elle se sentait très proche. En songeant mélancoliquement au passé, elle se souvint que c'était elle qui l'avait poussé à devenir Shinigami...

Quelques coups timides furent portés à l'entrée, la sortant de ses pensées. La porte coulissa révélant un homme aux paupières tombantes et dont les cheveux blonds couvraient la moitié de son visage. Sur son bras gauche était fixé l'insigne de vice-capitaine de la troisième division. Izuru Kira pénétra le bureau de son air sinistre qui le caractérisait tant.

Il y eut un instant de silence.

Rangiku inclina sombrement la tête, sa longue chevelure flamboyante retombant sur son visage.

Comme elle ne répondait toujours pas, il ajouta avec un sourire.

La belle Shinigami finit par redresser la tête souriante, écartant une mèche derrière son oreille.

La jeune femme, retrouvant sa mine joyeuse et taquine qu'elle arborait à l'accoutumée, se dirigea en hâte vers une haute étagère située derrière le bureau.

Sur la pointe des pieds, elle se mit à tâtonner le haut de l'étagère où elle savait y avoir caché quelques bouteilles de son précieux saké. Les hauteurs s'étaient bien évidemment révélées comme la meilleure planque au vu de la petite taille de son capitaine.

Mais au lieu que sa main ne s'agrippe sur les dîtes bouteilles, ses doigts se refermèrent sur un morceau de papier poussiéreux qu'elle froissa à moitié en l'attrapant. Quand ses yeux parcoururent les quelques lignes d'une écriture familière, elle étouffa un cri d'indignation.


Je tiens tes bouteilles en otages.

Si tu tiens à les revoir vivantes,

ne manque pas de remplir ta paperasse...


Cordialement,

Hitsugaya



*****


Rigide, les yeux écarquillés, il pointait du doigt le mur qui lui faisait face.

Le jeune homme avait déjà vu ce mur criblé de photographies la dernière fois qu'il était entré dans cette chambre. Certes, il y avait jeté un simple coup d'œil, mais suffisamment attentif pour savoir que celle qu'il mitraillait en cet instant n'y était pas ce soir-là...

Le capitaine traversa l'espace à grandes enjambées, ressemblant à un vautour en train de fondre sur sa proie. Au milieu de ce fouillis pictural se trouvait une image représentant un garçon aux cheveux blancs hérissés qui dormait à poing fermé, la tête reposant presque béatement sur ses bras. En outre, une photo de lui prise à son insu.

Karin le devança et rapide comme l'éclaire décolla la photographie avant que les serres du Shinigami ne se referment dessus avec violence.

Pendant un bref instant la jeune fille avait baissé sa garde et Toshirô en profita pour saisir sa chance. Il bondit à son tour sur le lit mais Karin, plus vive que ce qu'il semblait croire, releva une nouvelle fois son bras au-dessus de la tête afin de garder la photo à l'abri. Dans cette manœuvre, l'élan du Shinigami la déséquilibra et elle bascula en arrière. Son pied heurta la table de nuit, renversant au passage, lampe de chevet, livres et téléphone portable. Sur le point de chuter avec l'ensemble de ses affaires, une poigne ferme la saisit juste à temps par la taille.


A l'étage inférieur, toute activité cessa soudainement. Ichigo aux prises avec Rukia, leur corps recouvert de mousse avaient simultanément stoppé leurs enfantillages au bruit fracassant provenant de l'étage supérieur.

La Shinigami à ses côtés porta sur lui un regard moqueur au bas duquel s'ajouta un grand sourire mutin dessiné sur ses lèvres.

Le lycéen braqua sur elle une paire d'yeux à la fois scandalisés et nébuleux.

Pris d'un excès de fureur, Ichigo plongea la tête de la jeune femme dans le lavabo mousseux. Rukia immergea la seconde suivante les cheveux ruisselants, une casserole brandit au-dessus de sa tête. En revanche, l'homme qu'elle s'apprêtait à frapper ne lui faisait déjà plus face. Elle se précipita dans le salon, manquant de glisser sur le sol humide, pour l'apercevoir en haut de l'escalier marteler les marches d'un pas furibond mais déterminé.


Lorsque Karin rouvrit les yeux, son regard se posa instantanément sur les orbes pers du Shinigami qui la retenait contre lui, leur visage à moins de vingt centimètres l'un de l'autre. Sans s'en apercevoir, ses mains s'étaient crispées sur sa chemise où elle y sentit les battements d'un cœur frénétiques au-dessous.

Nonobstant le fait que la situation se trouvait être des plus embarrassantes, aucun d'eux n'esquissa le moindre mouvement, pas même un battement de cils. Chacun retenait sa respiration et dévisageait l'autre comme un étranger qu'ils voyaient pour la première fois. Ils restèrent là plusieurs secondes pétrifiés à se fixer ridiculement, debout sur le lit collés l'un à l'autre.

La collégienne desserra légèrement sa prise sur son haut et sentit ses propres joues s'empourprer quand elle nota qu'il la tenait près de la taille. Malgré elle, elle lâcha de but en blanc :

Il la libéra aussitôt avec embarras pour sauter au bas du lit, là où s'éparpillait le cadavre d'un téléphone portable. Karin elle, ne bougea pas d'un pouce, la photographie froissée dans sa main droite. Elle regardait sans vraiment le voir son ami ramasser les pièces du téléphone. Une émotion étrange, fascinante et dérangeante à la fois envahissait tout son être. Elle se surprit même à regretter qu'il est rompu si brusquement le contact. Ou plutôt, elle regrettait de ne pas avoir simplement acquiescé à sa question.

Elle s'interrompit. Des pas lourds et précipités leur parvinrent depuis le couloir. Soudain, la porte s'ouvrit à la volée, découvrant un Ichigo au T-shirt trempé, visiblement contrarié. Son regard soupçonneux balaya rapidement la chambre avant de se poser alternativement sur sa sœur encore debout sur le lit et le Shinigami accroupie par terre près d'un amas de bricoles renversés. Les yeux du roux se plissèrent un peu plus à l'affut du moindre détail suspect.

L'esprit consumé par une irrésistible envie d'étrangler le jeune capitaine, il ne prit pas garde au boulet de canon tiré par Karin qui fusait vers lui.

Rukia qui parvenait à peine en haut des marches, eut tout juste le temps d'assister à la chute du Shinigami remplaçant qui s'effondra dans le couloir, la marque rouge du ballon parfaitement imprimé sur sa peau...




Dans la boutique d'Urahara, l'ambiance était beaucoup plus calme. Le magasin avait fermé depuis plusieurs heures déjà. Le seul élément qui vint perturber le silence environnant fut l'irruption de Yoruichi dans l'arrière boutique qui remontait du vaste sous-sol destiné à l'entrainement. Elle n'avait pas vraiment conscience de l'heure qu'il était, mais au vu de l'obscurité du ciel, la nuit devait être bien entamée. Elle traversa le sombre couloir reliant les différentes chambres des locataires certainement endormis. Seulement, un rai de lumière à l'encadrement d'une porte l'interpela. Elle savait que cette salle était ordinairement occupée par le propriétaire aux getas et au bob lorsqu'il se livrait à ses petites expériences. Elle sourit en pensant l'y découvrir dans le même état que la nuit dernière : avachi sur ses gadgets, les yeux clos soulignés de cernes profondes.

Elle entra alors discrètement, certaine de le retrouver dans cet état comateux. Mais au lieu de ça, personne. La jeune femme s'avança à l'intérieur du bureau, surprise de le voir si désordonné. Des feuilles, des outils et des objets indéfinissables traînaient un peu partout. Quelque chose au milieu de tout ce désordre attira néanmoins son attention. Une sorte de substance vaporeuse flottait comme des particules dans un petit bocal de verre. Et lorsqu'elle s'approcha pour l'examiner de plus près, la porte derrière elle se mit à grincer.

Yoruichi se tourna vers le scientifique qui derrière son bob à rayure arborait un air morose.

Le blond ne répondit pas mais força un sourire. Puis il passa devant elle afin de rassembler les différentes feuilles qui couvraient son espace de travail.

Il soupira, lui tendant la petite pile de documents. La jeune femme s'assit sur le bureau en croisant ses longues jambes félines et commença à parcourir les premières lignes les sourcils froncés. Pendant ce temps, le directeur s'en était allé fureter un peu plus loin dans la pièce, marmonnant quelques paroles dans sa barbe.

Le sabre qu'il lui présenta émanait une forte lumière bleutée d'où s'échappait des volutes de fumées par endroits.