Contestations

par Moon

Chapitre 14



Karin, prête à franchir à la hâte le seuil de la porte, se retourna vers son frère. Il était là, assis sur les dernières marches de l'escalier conduisant aux chambres, ses coudes reposant sur ses genoux et la scrutait d'un œil calculateur.

Elle n'appréciait guère trop qu'Ichigo l'interroge de cette façon, avec cette attitude rigide qui plus est, lui faisait clairement entendre qu'il l'observait depuis un moment.

D'abord étonné puis gêné d'apprendre que sa sœur était au courant, il ne sut quoi répondre dans l'immédiat. Mais très vite, il reprit contenance sachant pertinemment qu'elle cherchait à détourner le sujet de la conversation.

Elle ne répliqua pas, se contenta de croiser les bras et de le fixer froidement de ses iris noirs. Même si elle était pressée de partir et de le laisser en plan, elle sentait que son frère avait autre chose à lui dire que de la sermonner sur l'heure à laquelle elle sortait.

Elle soupira et ajouta plus posément :

Ce fut au tour de Karin de rester sans voix.

Cette dernière phrase eut le don de la prendre carrément au dépourvu. Comment savait-il ? Sans doute l'avait-il suivi un jour ? Elle ouvrit la bouche mais se ravisa aussitôt. Elle était dans un premier temps tentée de lui mentir. Mais à quoi bon, il venait de lui faire cette révélation d'un ton si grave qu'elle ne pouvait douter sur le fait qu'il était sûr de ses dires. Elle ne savait pas si elle devait paraître furieuse ou comme une enfant prise sur le fait.

Ichigo hésita. Il ne savait pas comment la persuader de ne pas l'approcher. Tout du moins, le temps que ce dernier est totalement recouvert sa maîtrise de soi.

Dangereux ? Imprévisible ? Pas fréquentable ? Tout ça à la fois ? Le sourcil arqué et sarcastique de sa sœur ne l'aidait pas.

Il se figea dubitatif, les yeux ronds.

Elle détourna le regard, lui faisant dos et entreprit d'ouvrir la porte en se détachant sans mal de son étreinte. Puis, plus bas encore, elle ajouta :

Et la porte se referma sur la jeune fille, laissant Ichigo seul avec ses pensées.


Il se sentait stupide. Pas seulement pour l'avoir laissé partir, mais aussi pour le véritable sens de ses paroles. En affirmant qu'elle ne pouvait pas laisser tomber le Shinigami elle semblait sous entendre que lui l'avait fait. Il avait perçu de la déception dans sa voix. C'est vrai que depuis l'incident dans le quartier de Yumisawa, il n'avait plus revu Toshirô. Il ne savait pas si c'était ses préoccupations tournées vers Sayuki qui l'en empêchaient où ce malaise qu'il ressentait à l'idée de faire une nouvelle fois face au Shinigami. D'ailleurs, qui serait le plus mal à l'aise des deux ? Sans doute se posait-il trop de questions... Karin avait raison. Il n'avait pas le droit de rester là à attendre que les choses bougent alors qu'un ami, aussi acariâtre soit-il, avait peut-être besoin de lui pour remonter la pente. Et puis, n'était-il pas le mieux placé pour comprendre son calvaire ? Ichigo monta quatre à quatre les escaliers jusqu'à sa chambre pour y retrouver Rukia et la prévenir de ses attentions avant de prendre la route du bazar.


Pendant ce temps à quelques kilomètres de là, sur le toit du magasin Urahara, reposait patiemment le capitaine de la dixième division de retour dans son corps artificiel. Comme après chaque séance d'entraînement avec le gérant au bob, il montait seul sur le toit face à l'horizon où disparaissait le soleil. Il aimait rester assis là à contempler le ciel et à écouter le silence. Ça lui rappelait de paisibles souvenirs du temps où il vivait encore au Rugonkai. Les couchers de soleil ravivaient son enfance passée aux côtés d'Hinamori. Le silence, en revanche, lui rappelait ces heures de solitude dans un district qui le rejetait. Sa sœur partie pour l'école de Shinigami, il se retrouvait à errer nul part et sans personne. Cela lui était égal de rester seul. Il se sentait mieux ainsi, même si Hinamori venait à lui manquer, parfois. La solitude. Ce n'était pas ce à quoi il aspirait mais ce dont il avait toujours été sujet malgré lui. Au final, elle le caractérisait. Elle l'avait apprivoisé quelque part et c'est peut-être pour ça qu'il avait du mal a s'en passer. Ainsi, il se protégeait des autres.

Toshirô s'allongea sur le dos les bras en croix derrière la tête et observa les striures dorées du plafond céleste. Tout était si calme qu'il se serait bien accordé de dormir ici jusqu'à l'aube.

Non, décidément personne ne lui laisserait cette chance.

Il l'entendit se hisser jusqu'au toit, sans pour autant détourner son regard du crépuscule.

Suite au silence qui suivit, le Shinigami conclut qu'elle attendait une réponse visuelle de sa part. Il se redressa sur son séant et soupira. Quand elle adoptait cette attitude c'était pour lui faire partager quelque chose qui lui tenait à cœur. Il posa alors son regard sur celui de la jeune femme qui vint s'assoir à ses côtés.

Ils se turent quelques longues minutes, tandis que le soleil continuait de se résorber derrière l'horizon.

La Shinigami éclata de rire.

Malgré son irritation et son envie d'étrangler Matsumoto, il ne put empêcher ses joues de s'empourprer de honte au souvenir terriblement humiliant du « jolie » que sa raison n'avait su retenir. Depuis ce pitoyable match, Karin était revenue quasiment tous les soirs pour le voir et discuter avec lui. « Je viens m'assurer que tu vas mieux et être la compagnie que tu ne peux pas avoir en restant enfermé ici » lui disait-elle pour justifier sa présence. Comme son frère, elle avait le don de se mêler de tous ce qui ne la regardait pas. Jusqu'ici, aucun d'eux n'avait évoqué leur petite conversation sur le terrain de foot. Et c'était tant mieux. En revanche, sa lieutenante semblait lui faire entendre qu'elle ne venait pas qu'exclusivement pour noter les améliorations de son état... Qu'elle pensé absurde ! Matsumoto ne pouvait décemment pas croire que cette fille revenait juste pour le plaisir de le revoir et passer du temps avec lui... Son estomac se noua subitement. Et si c'était possible ?

Et voilà, elle l'avait dit. Pourquoi fallait-il qu'elle le rappelle à sa honte ? Tout ça devait cesser ici et maintenant. Peu-importe si Matsumoto avait raison ou non, cette comédie prendrait fin. Il avait autre chose à faire et à penser que de prendre part à cette mascarade orchestrée par sa subordonnée. C'était ridicule et sans intérêt. Il avait pourtant l'habitude de l'entendre jacasser de la sorte sur de tel sujet en le trainant malgré lui dans le bateau. Tout ça lui passait au travers sans problème. Mais là, c'était différent. Aussi inexplicable que cela puisse paraître il ne pouvait rester une minute de plus à l'écouter parler d'elle.

Tandis qu'il s'apprêtait à se laisser glisser de la toiture cette simple phrase le freina dans son élan. Et il resta plusieurs longues secondes, sans même s'en rendre compte, immobile et le regard dans le vide.

Toshirô examina sa subordonné avec insistance, s'efforçant de sonder ses pensées malignes. Mais il n'aperçut rien d'autre que la forme la plus austère de sa sincérité bercée d'illusions. C'est alors qu'il jugea bon de lui rappeler certaines règles non négligeables régissant la Soul Society . Il arbora un air sévère qu'il espérait suffisant pour anéantir tous ses projets utopistes le concernant ainsi que la sœur du Shinigami remplaçant.

Soudain, le regard du jeune capitaine devint fuyant.

Rangiku le dévisagea interdite. Si jusqu'ici elle s'était amusée à le taquiner comme elle se plaisait ordinairement à le faire, là elle ne riait plus. Plus du tout. Ce n'était pas tant la rudesse de son ton ni même la froideur de son attitude qui l'avait désarçonné. Son capitaine venait de lui révéler sans même s'en rendre compte que Karin était loin de le laisser indifférent. De toute évidence, c'était une chose qu'il essayait tant bien que mal de dissimuler. Peut-être était-ce pire que ça. Non seulement il était incapable de le reconnaître mais il cherchait à s'en convaincre. Et s'il la rappelait à l'ordre avec autant de sévérité, c'était qu'au fond ce sentiment le troublait. Ça, elle le savait pour toutes ces années passées à le seconder et à le décrypter.

Puis sans s'attarder un instant de plus, le capitaine aux cheveux blancs sauta du toit.


La collégienne le rejoint les mains dans les poches de sa veste de jogging noire.

Toshirô la foudroya du regard. Rangiku simula l'innocence. La collégienne, quant à elle, observa alternativement les deux Shinigamis qui semblaient s'échanger une conversation sous silence qu'eux seuls pouvaient comprendre.

Le capitaine se retourna vers Karin. Mais avant qu'il n'ait le temps d'ouvrir la bouche pour lui répondre, ses yeux s'écarquillèrent subitement en voyant apparaître par dessus son épaule la haute silhouette du Shinigami remplaçant à moitié effacée par la pénombre. Il était là, les mains dans les poches, adossé contre le mur du bâtiment d'en face et les considérait d'un œil indécis.

Finalement, après une courte hésitation, le concerné s'avança tranquillement vers eux.

Le visage de Karin s'illumina aussitôt d'un sourire paradoxalement à celui du Shinigami tordu par l'exaspération.

Comme à son habitude, Ichigo fit mine d'ignorer sa réplique cinglante.

Rangiku restée sur le toit vint les rejoindre et atterrit derrière la sœur du lycéen, sa longue chevelure retombant avec souplesse sur les épaules.

Ichigo observa sa sœur acquiescer et suivre sans un mot la vice-capitaine. Elle se retourna une dernière fois dans sa direction avant de lui accorder un sourire à la fois rassuré et complice.

Toshirô qui depuis l'incident appréhendait un face à face avec le Shinigami remplaçant, n'était pas sûr à présent que ça soit pire que de laisser Matsumoto « papoter » seule avec Karin...




Toshirô le dévisagea un moment. Cet imbécile ne voulait pas entendre ses excuses et faire comme si rien ne s'était passé. L'esprit du Shinigami remplaçant n'était pas aussi facilement déchiffrable que celui de Matsumoto. Même s'il le soupçonnait de réagir ainsi pour lui éviter d'avoir à se sentir coupable, il sentait au fond de son regard quelque chose d'autre, proche de la compassion. Devait-il paraître étonné ? Non, bien sûr. Il s'agissait d'Ichigo Kurosaki : l'homme qui avait vaincu Aizen et changé sans même le savoir les mentalités des hauts dirigeants de la Soul Society. Pourvu d'une volonté inébranlable, il s'était battu à leurs côtés sans jamais rien demander en retour. Protéger. C'était l'essence même de son être, celle qui brandissait fièrement sa lame. Les seules règles qu'il consentait à suivre étaient celles dictées par son cœur et peu lui importait alors de défier les lois.

Tôshirô le respectait pour ça. Mais les lois, aussi injustes peuvent-elles être parfois, permettaient de maintenir l'ordre des choses et l'équilibre des mondes. En tant que capitaine du Gotei 13, Toshirô connaissait bien ces principes et n'avait d'autres choix que de s'y plier. Le lycéen, lui, avait semble-t-il du mal a s'y tenir... Sans doute lui manquait-il un minimum de raison. Il se laissait guider par un instinct trop réceptif à ses émotions. Cela se transformait parfois en aberrante empathie pour l'ennemi qu'il affrontait. C'en était même exaspérant. Et c'était sans doute le cas en cet instant précis. Le capitaine s'était retourné contre le Shinigami remplaçant à Yumisawa en lui tranchant l'abdomen et s'était retourné sans scrupules pour poursuivre son combat contre Sayuki. Bien qu'à ce moment précis il n'était pas totalement maître de lui, le lycéen ne pouvait décemment pas faire comme si rien ne s'était passé. Il ne pouvait pas lui demander d'oublier.

Les douloureuses images d'Ishida transpercé par son propre sabre s'insurgèrent dans son esprit comme une vive brûlure au fer rouge.

Ichigo décela sans mal la profonde amertume dans le ton employé par Toshirô.

Le capitaine releva vers lui son visage, sans chercher à masquer sa stupeur.

Ichigo les dents serrées tiqua par un bref froncement du sourcil, effectuant un effort monumental pour ne pas l'insulter. A la place, il se contenta d'étirer ses lèvres en un rictus crispé et de se concentrer sur les raisons qui l'ont poussée à venir.

Toshirô le dévisagea longuement avant d'écraser un soupir et de capituler.

Son regard devint aussi menaçant qu'un sabre placé sous la gorge.


*****


Cela faisait plusieurs jours maintenant que le Seireitei se voyait plonger dans une atmosphère glaçante où les tensions croissaient, dû notamment à la surveillance continue des services d'espionnage. Des conflits n'avaient de cesse d'éclater entre les différentes divisions du Gotei 13 suite aux rumeurs et aux souvenirs amers laissés par Aizen. Bien trop souvent, les capitaines étaient sollicités pour apaiser les colères et mettre un terme aux hostilités et aux médisances. La plupart des Shinigamis évitaient les contacts avec autrui, dénigrant parfois même leur entourage le plus proche. D'autres, seuls ou en groupe, pointaient ouvertement du doigt les divisions leur apparaissant les plus suspectes. Malheureusement, en l'absence de son capitaine et de son vice-capitaine, la dixième division était la plus sujette aux accusations. Même si personne ne le disait ouvertement, l'idée que le capitaine Hitsugaya soit peut-être un traitre du Seireitei avait commencé à migrer dans quelques esprits... Le véritable motif de son non retour à la Soul Society avait été gardé secret. La raison n'était connue que par l'ensemble des capitaines et de quelques vices-capitaines et subordonnés. Donc rare étaient ceux dont le quotidien se préservait de toutes ces nouvelles perturbations. Plus les jours avançaient, plus le Gotei 13 se fragilisait ce qui amena très vite le Capitaine Commandant à réunir l'ensemble de ses capitaines pour une réunion d'urgence.


Des contestations s'élevèrent bruyamment dans la salle et se turent aussitôt les premiers coups de canne frappés au sol par le capitaine commandant.

Tous les regards se braquèrent simultanément sur le blond resté silencieux depuis le début. Le concerné prit place entre les deux rangés, face au capitaine commandant et annonça d'un ton clair et mesuré :

Une nouvelle fois, un brouhaha s'éleva parmi les capitaines.

Il n'y eut aucune protestation et l'assemblée se tourna silencieusement vers le capitaine commandant dans l'attente d'une décision. Le vieil homme se leva alors prêt à prononcer son verdict...