03 - Rencontre

par tatiko

La voix de l’adolescent avait raisonné avec force dans la crypte baignée d’ombres et de sang, saturant l’esprit en alerte de la demoiselle prise sur le fait. Demeurant seule, debout, au milieu de ces décombres autrefois humains, il était indéniable que sa position était des plus délicates. Chaque nouvelle seconde étirant un peu plus le silence étant retombé, électrique, dans la salle après cette intervention impromptue ne faisait que la mettre un peu plus en danger encore. Il lui fallait réagir, vite. Elle ne pouvait se permettre d’être capturée… Pas une nouvelle fois. Réfléchissant à toute vitesse, la jeune femme scrutait, interdite, les deux silhouettes se détachant dans la lumière provenant du couloir, ne parvenant pas à les détailler correctement. Il émanait de l’un d’eux une aura… Désagréablement familière, une sensation de danger immédiat plus que flagrant embrasant son instinct meurtrier prêt à reprendre le dessus à tout moment afin de préserver son existence maudite. Mais elle le jugula, tant bien que mal, parfaitement consciente que son seul moyen d’échapper à ce piège qu’elle s’était elle-même tendue était de faire appel à toute l’humanité présence en son sein. A présent qu’elle reput, il n’y avait presque plus aucun moyen de desceller son secret démoniaque. Et là se trouvait surement la clé de son salut…

Dans un monde de masques et de faux semblants elle allait devoir jouer un rôle qui avait pourtant été sa réalité, dans ce qui lui paraissait à présent être une autre vie n’ayant jamais été toute à fait la sienne… Il lui fallait se rappeler de cette période… De ce cauchemar éveillé… de sa détresse, son désespoir et sa souffrance… Elle devait absolument raviver ses souvenirs pourtant soigneusement ensevelis par ses soins en son âme brisée, afin de mieux les encrer sur son visage de porcelaine ayant perdu l’habitude d’exprimer des telles émotions. Depuis cette fameuse nuit, elle avait cessé d’être une victime, implorant lamentablement, la voix entre coupée de sanglots, la pitié de son bourreau pour en devenir un elle-même, implacable et assoiffée d’une vengeance aussi insondable qu’écarlate.

Mais, aujourd’hui, elle était confrontée à une situation délicate dans laquelle elle ne pouvait se permettre d’user de ses stratagèmes habituels. Ôter la vie était assurément une chose faisant partie de sa nouvelle existence. Cependant, malgré tout qu’Il avait pu dire, elle se refusait à  recourir à cette extrémité à la moindre occasion, sous peine de perdre définitivement ses encrages en ce monde mortel…

« Rendez vous sans vous débattre et vous échapperez peut être à une mise à mort immédiate ! »

La voix du jeune homme retentit de nouveau, la ramenant au présent immédiat… Il était temps à présent d’agir. C’était un pari risqué, qui se solderait par un nouveau bain de sang en cas d’échec, elle le savait. Si ces deux inconnus ne se laissait pas amadouer, elle serait obligée d’user de méthodes bien plus radicales… Il lui fallait donc être convaincante afin d’éviter cela. Au fond, elle n’avait rien contre eux… Ils avaient du être alerté par les cris de ces misérables lors de leur mise à mort. Elle aurait du être plus précautionneuse quant à cette possibilité… Laissant cependant de coté ces réflexions qui lui seraient utiles pour le prochain festin, elle se reporta sur ce qu’elle avait à faire, laissant ressurgir à la surface trouble de son esprit bouillonnant ces sentiments déchirants dont elle avait tant besoin en cet instant. Les larmes montèrent rapidement à ses yeux ayant repris leur couleur d’origine, un marron clair, presque doré, terriblement chaud comparé aux reflets vermeils qu’ils avaient pris quelques minutes auparavant. Les perles de détresse roulèrent sur ses joues blafardes souillées de sang alors que sa gorge se nouait et qu’elle laissait glisser le poids de son corps d’un pied à l’autre, comme déséquilibrée. Un léger tremblement saisit ses mains qu’elle porta maladroitement à sa poitrine, agrippant avec fébrilité le tissu taché de son corsage.

« Qui… qui êtes vous ? »

L’hésitation effrayée de sa voix, à peine audible, tranchait magistralement avec l’assurance du garçon ayant parlé préalablement, semant visiblement le doute en son sein. Sa nature lui offrait apparemment des talents d’actrice bien plus étendus qu’elle ne l’aurait espéré…

« Êtes vous… êtes vous de la Garde ? Venez-vous nous sortir de… de cet enfer ? »

Les larmes redoublèrent d’intensité, entrecoupant sa voix de sanglots étouffés dont le réalisme l’étonnait elle-même. Etait ce son inconscient qui était en train de pleurer sur son propre sort ? La comédienne s’aventura à faire un pas en avant vers la lumière, maladroite, trébuchant dans l’instant, comme foudroyée par l’épuisement et la peur. Elle tomba lourdement au sol, jetée brusquement dans la lumière, laissant échapper un léger cri de surprise. Se rendant compte avec effroi que ses mains s’étaient retrouvées plongées dans le sang tapissant le dallage de la crypte, elle se redressa vivement, dégoutée et effrayée. La demoiselle jeta alors un regard apeuré vers les silhouettes la surplombant, les percevant à présent bien mieux qu’auparavant. L’adolescent était bien plus jeune encore qu’elle ne l’aurait pensé en entendant sa voix. Richement vêtu, portant un bandeau dissimulant son œil droit, il la fixait du gauche, ne sachant visiblement plus qu’elle attitude adopter face à elle. Derrière lui, contrastant avec sa frêle stature, un homme de haute taille, entièrement enveloppé de noir, se tenait, visiblement aux aguets, la scrutant de ses yeux aux reflets assassins. C’était donc de lui qu’émanait l’aura bestialement reconnaissable qui l’avait alertée plus tôt… Et cette impression s’était encore amplifiée alors qu’elle s’était rapprochée de lui en tombant à terre, la plongeant dans une perplexité quelque peu anxieuse. Était-il possible qu’il fut un démon ? Et, si c’était le cas, pourquoi se trouvait-il ici ? Aurait il découvert qui elle était ? Paniquer en cet instant serait trop dangereux compte tenu de cette nouvelle et déplaisante surprise… Il lui était nécessaire de se sortir de ce mauvais pas le plus rapidement possible. Si une menace d’ordre humaine pouvait être à son échelle quelque peu gênante, une autre, de nature démoniaque, serait tout simplement dramatique et entrainerait irrémédiablement Sa venue. Elle n’était tout simplement pas prête à une nouvelle confrontation…

« C’est à moi de poser les questions. Qui êtes vous et que faites vous en ce lieux ? »

La voix du jeune adolescent l’extirpa à nouveau de ses pensées, son ton, toujours aussi directif, s’étant malgré tout quelque peu radoucis. Elle le fixa quelques secondes sans rien dire, comme égarée, avant de balayée la pièce baignée de ténèbres de son regard, tremblante et fébrile.

« Les enfants… Il y a des enfants là bas… Il faut les sortir de là… Il faut les aider… »

Il laissa échapper un soupire, légèrement exaspéré par ce dialogue de sourds, glissant coup d’œil rapide vers l’homme toujours silencieux se trouvant dans son dos.

« Sébastian, va voir s’ils sont toujours en vie. »

« Bien, my Lord. »

Le dénommé Sébastian s’exécuta, s’avançant dans la pénombre sans hésiter, la dépassant en la scrutant avec une intensité si appuyée qu’elle la fit frissonner. Décidemment, elle était dans une situation bien plus délicate qu’elle ne l’aurait imaginé… Le jeune homme s’était entre temps agenouillé près d’elle, happant de nouveau son attention, la fixant de son œil turquoise insondable. Il était physiquement si jeune, pourtant sa prunelle trahissait des abîmes de souffrance lui ayant dérobé son enfance. Un individu lui rappelant ses propres tourments…

« Je me nomme Ciel Phantomhive, Comte de Phantomhive. Je vous répète mes questions, tachez d’y répondre. Qui êtes vous ? Et faites-vous ici ? »

« Faith…  Faith Forest. C’est mon nom… c’est eux… Ils m’ont amenée… Ils… Ils voulaient me… »

Les larmes coulèrent de nouveau alors qu’elle baissait la tête, laissant mourir sa phrase dans un sanglot étranglé. Un faux nom pour de fausses larmes… Intérieurement, la demoiselle réfléchissait à toute vitesse, tentant de trouver une issue à ce traquenard de plus en plus inconfortable. Elle commençait à être lassée de ce petit jeu et incommodée par la proximité de ce majordome dont la nature l’inquiétait au plus haut point. Il était temps de tirer sa révérence, mais comment ?

« Ne vous inquiétez pas, Faith. Tout ceci est terminé. Cependant il va vous falloir nous aider… »

Cela n’en finirait il donc jamais ?

« Vous… Vous aidez ? Mais comment le pourrais-je, comte ? Les lumières se sont éteintes… Et… Tous ces cris… Je n’ai rien pu voir… C’était… Abominable… Je n’en peux plus… »

« Vous étiez donc consciente pendant le massacre ? »

Le majordome était revenu près d’eux, se penchant vers elle, son regard écarlate toujours aussi appuyé, comme soupçonneux. Elle venait de commettre un faux pas des plus malheureux…

« Je n’ai rien pu voir… J’aurais tout aussi bien pu être inconsciente… Veillez me pardonner d’être aussi inutile…»

« Vous venez de vivre une expérience traumatisante, votre esprit doit être saturé d’informations et d’émotions. Plus reposée, vous vous souviendrez peut être d’un détail pouvant nous être utile. »

« Reposée dîtes vous… ultérieurement vous voulez dire ? »

Voilà peut être sa chance d’échapper à cet interrogatoire forcé. Une fois sortie d’ici, elle pourrait de nouveau disparaitre dans la nature. Elle devra assurément se montrer plus prudente à l’avenir… Hélas, le brun reprit la parole, s’adressant à son maître, venant briser ses espoirs.

« Jeune maître, les inspecteurs ne sont pas toujours des plus délicats avec les témoins et il me semble qu’il serait opportun à cette jeune demoiselle de connaitre une vraie de nuit de repos afin de pouvoir s’apaiser et se remémorer avec précision ce qui s’est produit ici. Que penseriez-vous de l’accueillir au manoir ? Ainsi nous pourrions l’entretenir demain matin et peut être obtenir ainsi une nouvelle piste dans cette sinistre affaire. »

 

Miséricorde… Les choses échappaient totalement à son contrôle… Pire encore, le piège semblait se resserrer autour d’elle, se refermant un peu plus à chaque nouvelle phrase prononcée. Le comte semblait réfléchir sérieusement à cette proposition, la paniquant légèrement. Cependant, il serait certainement plus aisé pour elle de se faufiler hors de cette demeure en pleine nuit sans attirer l’attention que de quitter cette maudite crypte de façon à ne pas paraitre suspecte…

« Je… Je ne voudrais pas déranger… Tout ce que je désire est d’oublier au plus vite toute cette sordide histoire… »

Le jeune noble reprit alors la parole, scellant l’issue de la discussion, au grand damne de la demoiselle.

« Cela est tout à fait compréhensible… Mais sachez que l’oubli n’est qu’une illusion. Mieux vaut affronter les faits plutôt que de les fuir. La proposition de Sébastian me parait tout à fait acceptable. Ainsi, nous pourrons discuter de tout ceci au calme, loin de ce lieu de perdition. Après cela, vous serez libre de faire ce que bon vous semble, Faith. »

« Mais je… »

Sébastian lui tendit alors sa main afin de l’aider à se relever, la coupant dans sa protestation de toute manière inutile. Il allait lui falloir appliquer son plan de secours consistant à s’enfuir de ce ‘manoir’ avant l’aurore.

« Permettez, ma Demoiselle. Quittons cet endroit. Je me chargerai de prévenir les autorités afin qu’ils viennent récupérer les enfants. »

« …Merci à vous. »

Elle se releva, jouant l’équilibre précaire quelques brefs instants, gardant ses yeux encrés dans ceux du brun, comme essayant de percer à jour son identité par ce biais. L’intéressé se contenta de lui offrir un sourire amusé, ôtant son manteau sur le champ afin de lui en couvrir les épaules aux vues de sa tenue ensanglantée. Elle pouvait sentir sa chaleur à travers l’épais tissu, ainsi qu’un léger parfum très discret et plutôt agréable. Le comte balaya une dernière fois les lieux du regard avant de tourner les talons, empruntant le couloir afin de retourner vers l’animation de la ville. D’un geste de la main, le majordome incita la jeune femme à lui emboiter le pas, voulant visiblement fermer la marche. Elle devait s’avouer vaincue… Il ne serait jamais trop tard pour disparaitre une fois arrivée dans le domaine du noble. Et il lui fallait admettre que ces deux individus l’intriguaient…

Malgré tout ce qui avait pu lui arriver, jouer avec le feu avait toujours été un instinct bien encré en elle, ça ne changerait certainement pas cette nuit…