Marché conclu

par WizPeppy


-PDV Rosalya-

« Te voilà donc... Installe-toi, nous avons quelques mots à s’échanger. »

Rien que lintonation de sa voix me fait frissonner. Je ne laime pas du tout. Tellement glacial et ferme. Parfois je me demande comment Asano peut vivre dans des conditions pareilles, vis-à-vis de son père. Au premier abord, on peut tout à fait croire quils se ressemblent, mais au fond, pas tant que ça. Il reste encore un côté plus ou moins humain en Asano, sans doute dû à son âge, son innocence, tandis que cen est déjà perdu de son père. Il est devenu inhumain. Je me demande bien quel évènement par le passé la poussé à devenir ce quil est aujourdhui. J’écartais ces pensées, me concentrant sur mon interlocuteur qui avait tourné son fauteuil pour me faire face, les doigts entrelacés devant son visage.

« Jaimerais dabord profiter du fait quAsano ne soit pas là pour te remercier quant à la relation que tu entretiens avec mon fils. Pendant un très court instant jai eu peur pour ma lignée et mes descendants, jai cru que je nen aurai pas. Je me sens un peu plus rassuré. »

Oulà, il va vite le vieux, il parle déjà de gosses. Soit il est vraiment beaucoup plus stupide que ce que jaurais pensé, soit il se fout complètement de ma gueule. Il se rend donc vraiment pas compte que cest par stratégie que je sors avec Asano, et vice-versa ? Certes, je ne connais pas les motivations et le but dAsano, mais je sais quil se sert de moi autant que je me sers de lui. Cest donnant-donnant notre pseudo relation amoureuse, une partie d’échecs.

Je me demande bien où cette conversation va mener et ce quil veut de moi...

« Oh, je pense que vous vous projetez trop loin dans le futur, les études sont ma priorité, ainsi que celle dAsano comme je me limagine, alors de là à parler denfants... Et puis, ce nest quune relation entre deux adolescents, qui sait ce qui nous attend dans le futur. » lui répondis-je sur un ton aimable, en choisissant prudemment mes mots. Soyons attentifs dans nos propos Rosalya, il est hors de question de tout faire foirer une fois de plus à cause de ton manque de tact

« Oh, je lentends bien, ne tinquiète pas. Cest vrai que je te mets la pression en te parlant ainsi du futur... Mais en parlant du futur, quen est-t-il du passé ? »

Il savait viser là où cela fait mal. Je sens à nouveau des scolopendres senrouler autour de ma poitrine, m’étouffant. Jai une subite migraine dun coup, je perds le pied. Accroche-toi, ne te fais pas avoir par ses paroles... Concentre-toi, ne perds pas ta dignité Rosa...

« Le passé ? Quel passé ? » fis-je mine de ne pas comprendre. Cest tout ce que je pouvais faire pour linstant. Gagner du temps pendant que je réfléchissais frénétiquement à là où il voulait en venir, afin de pouvoir anticiper ma réponse.

« Ne joue pas aux ignorantes avec moi, tu sais que je parle du tien... Nous avions déjà été amenés à nous rencontrer, nest-ce pas ? » me sourit-il en plissant ses yeux, me faisant penser à un serpent.

« Il ny a rien à dire ou à ajouter dessus. »

Ma voix sest faite sèche. Je navais pas le temps ni lenvie dentrer dans son jeu, si cest en plus pour parler du sujet fâcheuxFini le masque de lamabilité, si tu veux jouer à ça, on va jouer à ça. Je ne te laisserai pas mener la partie, la chasseuse ici, cest moi.

« Je lentends bien, mais tu ne contredis pas le fait que nous nous sommes déjà rencontrés. Quelles belles retrouvailles, ne trouves-tu pas ? Pour fêter cela dune manière convenable, que penses-tu dun petit marché ? Rien quentre nous, personne dautre ne sera au courant. »

Il savait se faire ironique, le vieux. « Belles retrouvailles ». Tu parles. Tellement belles que jy risque ma vie. Je crois bien quil va falloir que jentre dans son jeu. Si je mapplique, il y aurait moyen dobtenir ce que je veux. Cest bien moche de men parler juste avant mes examens. Il devait se dire que je serai mentalement déstabilisée, que le stress y sera pour quelque chose. Eh bien, tu te trompes mon vieux. Je suis peut-être mentalement dérangée dun côté, certes, mais jessaye de tout garder sous contrôle. Je nappartiens qu’à moi, non à mes pensées ou à mon passé.

« Je suppose donc que nous pouvons arrêter de cacher notre véritable visage derrière le masque de la gentillesse et de la politesse. Je vous écoute. »

« Je vois que tu comprends vite »

Un large sourire a étiré son visage, qui semblait être déformé sous le coup de la démence. Je le scrutais dun air vif et douteux, linvitant silencieusement à continuer.

« De une, je veux que tu écrases mon fils. Dans tous les sens du terme. Que tu lui donnes une bonne leçon. Je me demande bien dans quel but il a voulu sortir avec toi, et dailleurs je men moque. Comment a-t-il pu penser à autre chose qu’à ses études ? Il se doit d’être le premier dans tous les domaines. Je me moque bien de connaître ses véritables sentiments, donc hors de questions quil se fasse distraire par une fille. Brise lui le coeur. Et aies des résultats supérieurs aux siens. Parfois, il faut détruire pour mieux reconstruire. »

Je ne mattendais pas à cela du tout. Je sais quil en tient rigueur à Asano, mais à ce pointIl veut carrément le blesser. Laffaiblir mentalement pour pouvoir encore mieux le manipuler. Mon « petit copain » me ferait presque de la peine. Ne puis-je réellement rien faire pour laider à se rendre compte du genre de père quil possède ? Asano nest pas aveugle non plus, se pourrait-il quil se laisse faire ? Que peut-il bien faire après tout, cest son père

Ce dernier ma déstabilisé tout de même, ses mots tournent dans mon esprit en boucle: « Brise lui le coeurBrise lui le coeuril faut détruire pour mieux reconstruire… ».

Javais tout de même limpression quil navait pas fini d’énumérer ses conditions, pourquoi ferait-il appel à moi si ce n’était que pour remettre son fils « sur le droit chemin » ?

« ... Quelle est la deuxième condition ? »

« La deuxième est une sorte davance : si cest toi qui tue le professeur principal de la 3-E, cest moi qui récupérera largent de la prime. Et ce sera toi qui le tuera. Pour ce faire, tu seras mutée définitivement dans la 3-E. Je trouverai une belle parade afin de ne point entacher ta réputation. Jai tout de même été bien gentil de ne tenvoyer dans la 3-E que pour la durée dune semaine, contrairement aux personnes violentes dans ton genre, comme Karma Akabane par exemple. Disons que c’était une sorte davance de ma part. »

Son histoire de « marché » est bien trop construite en détails pour que cela puisse venir sur un coup de tête, même de sa part. Il a du passer bien du temps à élaborer son plan pour me faire tomber sous son joug. Mais si cela nous arrange tous les deux et que cela ne sorte des murs de cette pièce, cela ne peut être mal, nest-ce pas ? Mais pour linstant, il ne ma parlé que de ses conditions, quel sera mon intérêt à moi ?

« Quaurai-je en échange ? » lui demandais-je alors pour voir sil avait compris les enjeux qui mintéressaient le plus.

« Tu es sans aucun doute au courant de mes contacts, et certains peuvent t’être bien utiles. Je peux marranger comme tu le souhaites avec eux, et nimporte quand. »

Suite à ces paroles, je nhésitais plus. Jai mes propres conditions à imposer:

« Alors en échange je veux que vous entriez de nouveau en contact avec le groupe de mafia qui avaient autre fois offert leur protection à Karl. Je veux, grâce à eux, connaître toutes ses destinations, ses objectifs et ses emplacements. Je sais quil me recherche toujours. Et je veux également que vous répandiez la rumeur de ma mort. Bien évidemment, vous ne me mentionnerez guère, et vous ne parlerez quen votre nom. Vous mattribuerez également un faux-nom pour l’établissement, celui qui restera dans ses registres, comme pour les résultats des examens. Cela vaut mieux pour vous également. » lui imposais-je dun ton rempli dadrénaline. Jen ai plus quassez de devoir vivre dans la peur et langoisse permanente que Karl et sa belle poignée de déjantés ne me retrouvent.

« Je vois que les troubles du passé te hantent toujours ».

Comme toujours, il savait viser là où ça fait mal. Mais je ne me ferai plus avoir.

« Vous ne pouvez imaginer à quel point. Marché conclu. Jaccomplirai vos directives avec joie. Jespère de même pour vous. »

Cest sur ces belles paroles que je me levais du fauteuil. Je sentais encore le regard sournois du Proviseur percer mon dos. Enfin, enfin jai réussi à obtenir quelque chose depuis mon entrée dans cet établissement. Cela valait-il tous ces sacrifices, tout de même ? Je pouvais tout du moins être certaine dune chose: il ne me trahira pas, au risque que je parle à mon tour. Si le fait que jeus été contrainte à le côtoyer venait à se savoir, surtout dans quelles circonstances, je ne crois pas que cela embellira sa réputation. Et il semble pas mal y tenir. Nous nous pointions mutuellement une flèche dans le coeur, si lun de nous tire, lautre aura encore assez de forces pour tirer la sienne. Et cela naura pour effet que de nous assassiner tous les deux. Chacun ses ennemis.

***

En sortant du bureau du proviseur la tête baissée, encore pleine dinterrogations, je me heurtais à quelquun. En reprenant davantage mes esprits, je me rendis compte quil sagissait de mon cher et tendre Asano. Apparemment, il mavait attendu. Arborant une, comme je le supposais, fausse mine inquiète, il me dit:

« Tout va bien ? Nous devrions nous dépêcher, l’épreuve de sciences va commencer dans 10 minutes ».

Ah merde, cest que jen avais oublié ces foutus examens. En plongeant mon regard émeraude dans le sien violet pâle, je me souvins que je me devais de le battre. Je ne pouvais faire autrement. Obtenir la note maximale est ce qui mimportait le plus. Même dans cette foutue matière que sont les sciences.

« Cest vrai, je ne sais plus dans quelle salle il faut aller. Je te suis alors. »

Prête à lui emboîter le pas, je tentais de focaliser mes pensées de nouveau sur les examens. Au moins, nous commencions par la matière qui minspirait le moins. Jaime la chimie, une des raisons pour lesquelles je mentends plutôt bien avec Okuda, mais la physique ne minspire pas. Jaurais au moins le privilège davoir la tête fraîche et libre de toute forme de kanji japonais aux sept sens différents quil fallait étymologiquement expliquer. Jexagérais un peu, je me permettais de charrier un peu cette matière vu que c’était celle où je me sentais le plus à laise, paradoxalement. Après tout, ce nest pas ma langue maternelle, mais jai appris à en maîtriser plusieurs dès mon plus jeune âge. Merci les parents (trop) prévoyants lorsquils étaient absents, donc très souvent.

Encore une fois, je memportais un peu trop dans mes pensées et ce fut de nouveau Asano qui me ramena à la réalité:

« Rosalya, tu es sûre que ça va ? Tu es livide depuis que tu as quitté le bureau de mon père. »

Je ne pensais pas que cela sautait tant aux yeux que cela. Je changeais automatiquement de sujet:

« Où on peut voir sa place ? Je nai pas encore eu le temps de la regarder ce matin. »

Asano indiqua de son index le tableau avec les noms des élèves et leurs places attribuées qui se trouvait affiché dans le couloir. Je le remerciais brièvement avant de me dépêcher de prendre connaissance de ma place. 107, et je me trouvais juste à côté de Nagisa. Cela me fait sourire un peu, car si je voulais tricher, je ne me retrouvais pas à côté de la bonne personne. Bien évidemment, je nen avais pas lintention. Quelle idée de tricher sur Nagisa en sciences. Rien qu’à voir sa tête pendant ces cours pour se rendre compte que cette matière ne linspire pas plus que ça, voire pas du tout. Je me moquais gentiment, je savais que c’était quelquun de très travailleur qui faisait de son mieux.

Cessant un peu de divaguer, je retrouvais ma place et lançais un sourire qui se voulait rassurant à mon voisin aux yeux bleus qui était déjà installé. En échangeant un dernier regard complice avant que les sujets ne soient distribués, je dégainais mon stylo à la manière dune épée: jallais trancher ce sujet, et tous les autres qui suivront. Ce sera ma seule arme. Elle a beau être ridicule au premier abord, mais la plume est plus forte que l’épée. Cest de lencre sur un cahier qui peut sceller une destinée. Jallais donc sceller la mienne.