Une enfant, des soucis, un perturbateur. Un pari

par AuBe

Points de vue
Une enfant, des soucis, un perturbateur. Un pari.



Disclaimers : le doc, la gamine, le pirate et autres intervenants secondaires appartiennent à M. Matsumoto. La plage est une plage peut-être un peu trop fréquentée pour convenir à mes goûts. Le livre de chevet du médecin n'existe pas.

Avertissement : bug temporel. Quel est l'intérêt de faire une suite lorsque l'on peut réécrire la même après-midi à l'infini ?

Données techniques : dans le but de conserver un semblant de crédibilité malgré mon inexpérience dans le domaine, les citations à connotation médicale sont extraites de Wikipédia. Mes excuses par avance pour les imprécisions éventuelles.

Méandres du Leijiverse : le docteur s'appelle Ban. Docteur Ban. Son développement canon est incomplet, mais il est possible qu'à l'origine il ait été prévu qu'il partage des liens de parenté avec Maetel. Je vais toutefois considérer que cette précision est négligeable et continuer à utiliser « docteur Zero ».

Râlage : p*tains d'homonymes.

Merci à Reimusha pour le sufentanil.

Zone neutre. Planète Copaña. Ville balnéaire de Rio Sur. Pendant ce temps.

Sur toute la longueur de la plage, des enfants couraient, accaparés qui par la construction d'un château de sable, qui par le vol d'un cerf-volant, qui par une partie de ballon endiablée. Selon leur humeur, les adultes s'en amusaient ou s'en agaçaient, mais les bronzeurs allongés ne dissuadaient pas les enfants de tenter les dribbles les plus audacieux (au contraire), et aucune remontrance acerbe n'aurait pu stopper leurs jeux.
Les cris de joie enfantins se mêlaient au bruit du ressac et se fondaient dans un brouhaha diffus. Cela aurait dû être reposant. Ça ne l'était pas.

« … que les symptômes caractéristiques apparaissent après un événement traumatique. Dans ce cas, l'individu évite systématiquement tout événement ou discussions menant à ses émotions. Malgré ces stratégies, l'événement revient sans cesse dans les pensées en flash-back ou en cauchemar… »

Le docteur Zero leva les yeux de son livre et croisa le regard de la jeune femme brune confortablement installée sous le parasol bleu turquoise voisin. Elle le fixait. Elle lui sourit. Le médecin se força à lui rendre la pareille. Il n'avait plus revu Marjorie depuis des années (elle était alors encore interne et lui, un honnête médecin), et pourtant la jeune femme n'avait pas hésité une seule seconde à l'héberger avec Lydia quand il s'était présenté à sa porte. Oui, c'était une chic fille, inutile de l'inquiéter. … Du moins, inutile de l'inquiéter davantage, corrigea-t-il in petto. La jeune femme se faisait du souci pour Lydia, il le savait. Qui ne s'en serait pas fait ?

« … Les symptômes caractéristiques sont considérés sévères moins de trois mois après l'événement déclencheur et chroniques si persistants au bout de trois mois et plus. »

Le médecin retint un soupir. Une enfant. Sur un vaisseau pirate. Une belle connerie. La gamine peinait à surmonter la perte de sa mère, culpabilisait de l'absence de son père, et restait très perturbée par l'attaque des pillards sur le cargo qui les avait éloignés du système de Kappa.

Et maintenant, Dagah. Bordel.

Zero fronça les sourcils. Il n'avait toujours pas réussi à savoir ce qui s'était passé sur Dagah exactement. Bon, la mission avait foiré, ça c'était clair, leur contact les avait trahis et ils étaient tombés dans une embuscade, mais après… Ils avaient été séparés. Lorsque la patrouille illumidas avait commencé à arroser la zone à coup de mitrailleuses laser, Lydia se trouvait heureusement à l'écart de leur ligne de visée, mais malheureusement de l'autre côté de leur itinéraire de fuite par rapport au champ de tir. Aucune personne normalement constituée n'aurait risqué de traverser la vingtaine de mètres de terrain à découvert sous le feu croisé d'au moins deux escouades ennemies pour aller la chercher. Le capitaine s'en était donc chargé.
Ensuite, c'était le trou noir. Quatre heures sans nouvelles. Quatre putains d'heures à se ronger les sangs, le temps qu'Harlock avait mis pour rejoindre l'Arcadia et lui ramener Lydia.

La fillette n'avait pas été blessée. Harlock, si, mais pas assez pour que le médecin ne parvienne à le coincer à l'infirmerie. Il en fallait beaucoup plus que « c'est juste une éraflure, doc, ne vous inquiétez pas » pour immobiliser le capitaine pirate.

Lydia n'avait cessé de trembler compulsivement que le surlendemain. Harlock avait fini par venir réclamer des points de suture. Blessure à l'arme blanche. Lame crantée, entaille de quinze centimètres, en partie haute de l'os iliaque. « Juste » une éraflure. Tout ce que Zero pouvait en déduire, c'était qu'il y avait eu combat rapproché. Et que ça n'avait pas dû être joli à voir. Dans quelle mesure, c'était une autre histoire.

Il avait incité Lydia à dessiner ce qu'elle avait vécu et elle avait rougi des pages de petits personnages mutilés.
Il avait évoqué le sujet avec Harlock et avait eu l'impression de se heurter à un mur. Le capitaine considérait l'incident clos. De toute évidence, il n'avait pas la moindre intention d'en parler. Qu'il change d'avis relèverait de l'exploit : Dieu seul savait à quel point ce foutu pirate était têtu !

Le docteur revint à sa lecture avec un reniflement agacé.

« … tendance à éviter de parler de l'événement traumatisant pour ne pas y être confronté directement, entraînant de facto un émoussement des émotions qui peut aller jusqu'à une insensibilité émotive. L'individu se replie sur lui-même et… »

— Doc, j'ai besoin de vous sur l'Arcadia.

De surprise, Zero manqua de lâcher son livre. Cette voix était bien la dernière qu'il se serait attendu à entendre ici.

— Mais que… bafouilla-t-il.

… et son propriétaire était bien la dernière personne qu'il aurait imaginé voir sur une plage touristique. Harlock détonnait dans le paysage, d'ailleurs. Vêtu de sa tenue noire habituelle, armes ostensibles à la ceinture et Jolly Rogers immaculé sur le torse, il transpirait le guerrier dangereux du bout de ses bottes au revers écarlate de sa cape. Le pirate n'avait même pas pris la peine de faire preuve d'un minimum de discrétion : leur planète d'escale était rattachée au Consortium Marchand des Planètes Unies, lequel se réclamait neutre et surtout, avait clairement indiqué à la Fédération ne pas être tenu d'honorer des avis de recherche ne le concernant pas (en l'occurrence, celui qui courait sur l'Arcadia).

Zero se redressa, soudain paniqué. Un pirate armé. Sur une plage. Putain de merde, rien ne justifiait la présence d'Harlock en ces lieux !

— Nom de dieu, qu'est-ce que vous foutez ici ? termina le médecin sur une note accusatrice.

Le reproche implicite se perdit largement au-dessus de la tête d'Harlock. Le capitaine de l'Arcadia était depuis longtemps passé maître dans l'art d'ignorer les critiques quant à son comportement.

— J'ai une urgence médicale sur l'Arcadia, répondit le pirate.

Et il était très doué pour éluder, aussi.
N'importe qui d'autre à bord aurait pu faire le déplacement. Harlock le savait, Zero le savait, Harlock savait que Zero le savait… Le capitaine n'avait probablement choisi cette option que dans l'unique but de faire chier son monde. Il était très doué pour ça également : augmenter le niveau de stress de son entourage, tout en montrant de son côté à peine plus d'expressivité que la barre en bois de son vaisseau.

« … un émoussement des émotions », songea le doc,« qui peut aller jusqu'à une insensibilité émotive. L'individu se replie sur lui-même et… »

C'était la dernière phrase qu'il avait lue. Les syndromes concernaient Lydia. Tout bien considéré cela s'appliquait aussi parfaitement à Harlock, constata Zero, et ce n'était pas la première fois qu'il se faisait ce genre de remarque. La guerre laissait des cicatrices visibles, mais les plus dévastatrices d'entre elles étaient souvent invisibles. Et ses ravages n'épargnaient personne.

Le médecin serra involontairement les mâchoires. La piraterie n'épargnait personne non plus, pas même sur une planète neutre.

— Que s'est-il passé ? demanda-t-il.
— Ted le Rouge a fait une mauvaise chute lors de la maintenance du réacteur. Fracture ouverte, probable traumatisme crânien, et j'ai dit aux gars de ne pas le déplacer avant d'avoir votre diagnostic, de façon à éviter d'éventuelles lésions au niveau de la colonne vertébrale.

Zero sentit ses traits s'assombrir. À cause des blessures du gros Ted, bien sûr, mais pas seulement. « … un émoussement des émotions… jusqu'à une insensibilité émotive. » Bonjour docteur, un de mes hommes risque de finir tétraplégique. Tu n'as pas l'impression que tu manques légèrement d'empathie, capitaine ?
Tout dans la gestuelle d'Harlock indiquait qu'il attendait de sa part un « j'arrive tout de suite, capitaine ». Ce que Zero allait faire, évidemment (le boulot avant tout), mais pas avant de s'être occupé d'une priorité plus… familiale, dira-t-on.

— Oui mais… Et Lydia ?

Le sourcil d'Harlock se leva de manière imperceptible – un signe d'agacement ou d'impatience, difficile à dire, mais en tout cas c'était peu ou prou la première expression du pirate depuis son arrivée.

— Quoi, Lydia ?

Zero n'était pas dupe, le capitaine ne s'étonnait pas de la présence de Lydia (sur l'Arcadia, le médecin avait suffisamment rabâché qu'il allait profiter de leur relâche à proximité de la cité balnéaire pour emmener la petite fille s'amuser à la plage et, il avait insisté, qu'elle se change les idées loin de tout ce qui pouvait ressembler à un pirate). Non… Probablement Harlock estimait-il que la gamine pouvait se débrouiller toute seule pour la fin de l'après-midi.
Le doc tendit sèchement la main vers la fillette. Toute seule. À six ans. Et pour assurer sa sécurité on lui laisse un pistolaser et trois ou quatre grenades, capitaine ? Zero préféra ne pas tenter le trait d'humour à haute voix. Harlock l'aurait pris au sérieux.

— Elle fait un château de sable, lâcha-t-il plutôt. … Lydia !

Accroupie quelques mètres plus loin, la fillette traçait avec application des lignes successives de traits ondulés sur un monticule de sable. À l'appel de son nom, elle leur jeta un regard perplexe. Elle avait l'air d'un petit animal apeuré, songea Zero, le cœur serré. Il aurait aimé qu'elle coure partout comme les autres enfants de cette plage, mais bon… Au moins elle jouait au lieu de rester prostrée comme au début de leur séjour, c'était toujours mieux que rien.

Le médecin posa les yeux sur le livre qu'il tenait toujours ouvert. « … les activités ludiques représentent la principale approche thérapeutique auprès des patients. Elles sont le moyen d'expression de soi le plus fort et le plus primitif qui facilite la communication chez le sujet et qui permet la relâche cathartique des émotions.Le jeu peut être régénérateur et »

Zero se crispa. Au moins elle jouait. Hors de question qu'il laisse la petite fille seule, et hors de question qu'il lui fasse remballer ses affaires et qu'il la ramène sur l'Arcadia le temps de soigner Ted. Des pensées contradictoires se bousculèrent sous son crâne. Une urgence. Lydia. La priorité. Une solution, vite. Et Harlock n'avait aucune putain d'idée du dilemme, c'était certain.

« un émoussement des émotions… »

Le docteur se força à se maîtriser. Respire calmement. Sois professionnel. Les « activités ludiques »permettaient de baisser le niveau de stress. Dans cette optique, le choix d'un environnement calme et sécurisant s'avérait vital. Donc Lydia ne bougerait pas, et quelqu'un lui tiendrait compagnie. Quelqu'un qui aurait bien besoin lui aussi de se sortir plus souvent l'esprit d'un environnement stressant. Zero s'empêcha à temps de sourire.

— Okay, décida-t-il. J'y vais.

Il hésita, jetant un coup d'œil furtif vers le parasol turquoise. Bien sûr, il pouvait confier la fillette à Marjorie. La jeune femme était sérieuse et, la connaissant, elle se serait acquittée de cette tâche avec plaisir. Par sa formation de psychologue, elle était d'ailleurs probablement la personne la plus indiquée pour l'accomplir. Toutefois… Zero saisit soudain le poignet d'Harlock. Toutefois, il était le médecin en chef de l'Arcadia. La santé physique et mentale de tous les membres d'équipage le concernait. Y compris celui dont le passe-temps favori semblait consister en un jeu compliqué de cache-cache émotionnel.
Il fallait juste être plus vicieux que lui. Et très rapide.

— Je reviens dès que possible. Surveillez Lydia en attendant.

Très très très rapide.
Trop tard pour embrasser Lydia, trop tard pour expliquer la manœuvre à Marjorie. Il fallait qu'il soit parti avant qu'Harlock ne comprenne ses intentions.

— Eh, doc ! Attendez ! Je ne…

« Ne te retourne pas », se répéta Zero. « Si tu t'arrêtes pour argumenter, c'est cuit. »
Un pari. Le capitaine de l'Arcadia était réputé ne pas plaisanter avec la sécurité de ses hommes, même (surtout ?) s'il s'agissait d'une enfant de six ans. Zero avait dit « surveillez-la », ce qui, si l'on se plaçait selon la vision du monde telle que pouvait l'avoir un pirate hors-la-loi, sous-entendait un danger. Harlock resterait.
Et, comme aux dernières nouvelles le capitaine ne se comportait pas encore en psychopathe incontrôlable, à son retour la plage ne serait pas à feu et à sang. Avec un peu de chance, Harlock se détendrait vraiment et ça ferait des vacances pour tout le monde à bord, espéra Zero en montant dans le glisseur que le capitaine pirate avait abandonné sous un panneau « stationnement interdit ». Dans le cas contraire, eh bien… Non, mieux valait ne pas y penser.

Le médecin batailla avec les commandes du glisseur pour s'extraire de la circulation. L'engin n'était définitivement pas conçu pour se mouvoir en ville… et il appartenait bien à Harlock, aucun doute là-dessus. Peint d'un noir mat, le glisseur était nerveux, bien trop puissant pour un appareil de cette taille, équipé de renforts blindés aux portières et de beaucoup plus de boutons qu'il n'en fallait sur le tableau de bord. De toute évidence, Tochiro s'en était donné à cœur joie du côté des gadgets amusants expérimentaux. Le doc n'aurait pas été étonné de trouver un lance-missiles entre les sièges, et tout bien réfléchi ce n'était pas du tout rassurant.
Heureusement, le panneau du visio-com restait facilement identifiable.

— Zero pour l'Arcadia, annonça-t-il en ouvrant le canal d'urgence. Je rentre. Vous pouvez me prendre en commandes à distance ?

Il y eut un léger temps d'attente (mais c'était normal, les communications de l'Arcadia étaient toujours chiffrées avec trois ou quatre clés successives, même les processeurs boostés de Tochiro ne pouvaient traiter le signal de manière instantanée). Finalement, l'écran du visio-com afficha le visage de Kei.

— Le capitaine verrouille toujours ses commandes en pilotage manuel avec la sécurité mécanique, docteur, répondit la navigatrice. Je possède les accès logiciels, mais je ne peux rien faire tant que vous ne rentrez pas les codes de votre côté.

Une sécurité mécanique, hein… Et des « codes » (à coup sûr une suite de chiffres diabolique). Merde. Autant dire qu'il pouvait s'asseoir sur le confort du pilotage automatique.
De l'autre côté de l'écran, Kei était dubitative.

— Harlock n'est pas avec vous ? demanda-t-elle après quelques secondes d'hésitation.
— Non, répondit le médecin d'un ton catégorique. Il est resté avec Lydia.
— Il… – la jeune femme blonde cligna rapidement des paupières – … Vous êtes sûr ?

Zero leva les yeux au ciel. Non, le capitaine s'était téléporté dans le coffre… Évidemment qu'il était sûr ! Enfin, Harlock avait peut-être décidé de rentrer à pied ou de prendre d'assaut le poste de police le plus proche… Non… N'y pense pas… Le doc secoua la tête comme s'il avait pu ainsi en chasser ce genre d'idées catastrophiques.

— Écoute, reprit-il, ne t'embête pas pour les commandes, l'Arcadia n'est pas très loin. Je vais continuer en manuel et essayer de ne pas m'envoyer dans le décor. Baisse les boucliers à mon arrivée, okay ?
— Bien reçu.

Kei conclut par « je préviens Tochiro » avant de couper la communication. Zero profita donc d'être loin des oreilles de quiconque pour injurier copieusement le volant. Son éclat de voix ne perturba pas le glisseur dont le moteur rugissait avec des grondements menaçants. « Bon sang, il y a au moins un réacteur de spacewolf sous le capot ! » pensa le médecin tandis que la plus petite pression sur l'accélérateur faisait dangereusement monter le compteur de vitesse. Cet engin infernal était incapable d'avancer au pas, ce qui était un problème majeur dans des rues embouteillées.

Transpirant à grosses gouttes, Zero évita de justesse une camionnette de livraison. Allons, ce n'était pas le moment de se déconcentrer. S'il percutait quelque chose, il passerait certainement à travers : les véhicules qui l'entouraient ne devaient pas être blindés, eux.
Enfin, au bout de quelques minutes éprouvantes, la circulation devint moins dense et le docteur put recommencer à respirer. Urgence médicale ou non, il se garda malgré tout de mettre le pied au plancher, le glisseur risquait de réagir en franchissant le mur du son et il était certain de ne pas parvenir à le maîtriser.
De toute façon les docks étaient en vue. L'Arcadia était ancrée en retrait, à l'extrémité d'une rangée lugubre de cales sèches désaffectées (et en mauvais état), mais au moins les pirates avaient-ils l'assurance de pouvoir y effectuer leurs maintenances sans être dérangés par le tout-venant.

Le dock fonctionnel le plus proche du vaisseau pirate était occupé par le Karyu. Le fleuron de la Flotte Indépendante Terrienne n'était pas là par hasard, c'était évident, mais le médecin était forcé d'admettre que les militaires s'étaient pour l'instant montrés exceptionnellement discrets. Il n'allait pas s'en plaindre.

Il se gara au pied de la coupée latérale bâbord de l'Arcadia, où Tochiro l'attendait. Le petit ingénieur écarquillait les yeux derrière ses lunettes.

— Harlock vous a laissé prendre le volant ?
— Je ne lui ai pas demandé son avis, rétorqua Zero en haussant les épaules et tandis que les deux hommes se hâtaient à l'intérieur du grand vaisseau vert.
— Parce que les réglages que j'ai faits sur la propulsion, euh…
— Ah, c'est de la conduite sportive, on ne peut pas dire le contraire ! coupa le médecin. Mais tout va bien, je n'ai écrasé personne. … Où est Ted ?

Le visage de Tochiro se ferma.

— Au pied du réacteur warp tribord, répondit-il. Il est tombé de la première plate-forme.

Zero se représenta mentalement le local. Une chute de cinq mètres, s'il ne se trompait pas.

— Harlock m'a parlé d'une fracture ouverte ?
— Ouaip, confirma Tochiro. Juste en dessous du genou. C'est moins moche que ce que j'ai déjà pu voir, mais il y a quand même un bon bout d'os qui dépasse.

Ils étaient parvenus à l'infirmerie. Le médecin hocha la tête tout en vérifiant le contenu de sa mallette de premiers soins, puis récupéra un brancard gravitationnel.

— On lui a donné de la morphine en attendant, ajouta le petit ingénieur. Il gueulait comme un cochon qu'on égorge.
— Quelle quantité ?
— Ce qu'il y a dans les sprays des kits d'urgence, doc. Je ne fais pas ma tambouille moi-même, figurez-vous… Je ne m'appelle pas Harlock, moi.

Tochiro lâcha un reniflement désabusé. L'amitié qu'il partageait avec Harlock ne l'empêchait pas de désapprouver la propension naturelle du capitaine de l'Arcadia à user de tous les moyens à sa disposition pour éviter de croiser un médecin. L'auto-médication était une de ses stratégies de base, le plus souvent en surdosage, à égalité avec le déni de réalité « ce n'est rien, ça passera bien tout seul ». En général, le capitaine s'accrochait à sa barre comme une bernique à son rocher, et il n'était possible de l'en détacher que lorsqu'il tombait dans le coma. … Les « prouesses » médicales d'Harlock étaient un des sujets de prédilection des conversations au mess. Les gars lançaient des paris. À sa grande honte, Zero devait reconnaître qu'il y avait lui-même participé.

— … pisse le sang, poursuivait Tochiro, mais c'est l'arcade sourcilière donc je ne pense pas que ce soit grave. Ce qui m'embête le plus, c'est qu'il se plaignait de son dos.

Zero hésita une fraction de seconde avant de se rappeler que Tochiro parlait de Ted. Harlock était resté sur la plage. Avec Lydia. Tout allait bien se passer. Putain de merde.

— Je vais lui faire un scanner, répondit-il.

Dans la salle du réacteur, Ted était entouré de, semblait-il, la totalité de l'équipe de service du jour, agrémentée de deux ou trois pirates désœuvrés venus profiter du spectacle (à l'exception notable de Kei Yuki, qui devait toujours être de quart en passerelle).

— Allez, pchpchht ! Du balai ! jeta Zero distraitement. Laissez-moi de la place !

Le cercle des curieux s'écarta pour se reformer quelques pas plus loin. Zero ne pouvait pas le leur reprocher. Eussent-ils été en situation de combat, les gars se seraient focalisés sur leur poste et le pauvre Ted aurait été évacué du local en moins de temps qu'il n'en fallait à Harlock pour dire « donnez-moi plus de puissance ! ». En cale sèche sur une planète neutre, l'ambiance était plus détendue.

— Ben qu'est-ce que vous avez fait du capitaine, doc ? lança quelqu'un.

En tout cas, l'ambiance devait être plus détendue depuis que le capitaine n'était plus dans les parages, corrigea mentalement Zero avec un sourire acide.
Par terre, Ted affichait l'expression vaseuse d'un type complètement shooté à la morphine.

— … C'ptain ? bredouillait-il. Vous inquiétez pas captain, je vais vous remonter le moteur en moins de deux…
— Le capitaine n'est pas là, trancha Zero sèchement.

… et il fallait qu'il cesse de terroriser ses hommes pour qu'ils terminent les maintenances plus vite, ajouta-t-il in petto. Qui sait dans quelle mesure cela n'avait pas conduit à cet accident stupide ?
Les yeux du blessé papillonnèrent.

— … Vous lui direz qu'il n'y aura pas de problème avec le moteur, doc ?
— Ne te tracasse pas pour ça, je m'en occupe.

Zero pinça les lèvres. Une discussion franche avec Harlock, voilà ce dont il devrait s'occuper. Ou au moins avec Tochiro, déjà.

Après avoir réquisitionné les deux pirates les plus proches pour l'aider, le docteur fit glisser avec d'infinies précautions le brancard gravitationnel sous Ted, puis il dirigea l'ensemble vers l'infirmerie. Une fois revenu dans son antre, Zero installa le blessé au bloc chirurgical et expulsa manu militari les pirates qui l'y avaient suivi. Les gars étaient inquiets pour Ted et plein de bonnes intentions, d'accord, mais ils ne seraient d'aucune aide pour une intervention et Zero avait horreur qu'on le regarde quand il travaillait.

— Injecte une dose de diprivan et prépare le scanner, ordonna-t-il tout haut.

Docile, un bras mécanique se déploya du plafond tandis que le panneau de contrôle du scanner s'illuminait. L'IA médicale ne remplaçait pas une infirmière, mais cela suffisait pour gérer seul un patient.

Le scanner confirma la double fracture tibia/péroné que Zero avait diagnostiqué de visu (les os brisés étaient apparents, c'était facile). Les modélisations tridi révélèrent également une fêlure sur la deuxième vertèbre lombaire, ainsi qu'une légère commotion cérébrale. Le doc soupira. En fin de compte, les dégâts étaient moins graves qu'il ne l'avait craint. Seule la double fracture nécessitait une intervention chirurgicale. Une fois les os remis en place, Zero agrafa la plaie et immobilisa la jambe dans un caisson de régén' : l'attelle intelligente stimulerait la reconstruction osseuse tout en préservant la dégénérescence musculaire. Le corset dont le médecin équipa ensuite son blessé relevait du même principe.

— Sufentanil, dix cc, ajouta-t-il.

L'IA médicale bourdonna tandis qu'elle ajustait ses réglages. Zero en profita pour nettoyer l'arcade sourcilière ouverte avant d'y appliquer une bonne couche de gel cicatrisant. Enfin, il vérifia la programmation de l'IA et, satisfait, il laissa Ted aux bons soins du robot médical.

— Quinze jours d'immobilisation pour permettre à la régén' d'agir, expliqua-t-il au chef machine qui l'attendait à l'extérieur de l'infirmerie. Quatre semaines avant que vous ne puissiez l'employer à nouveau en prenant certaines précautions, et un à deux mois de rééducation. Vous allez pouvoir vous y tenir ?
— Le capitaine…
— Ted a au moins la chance de ne pas bosser en passerelle, coupa Zero. Le capitaine devrait pouvoir s'en accommoder.

Le chef lui renvoya une grimace sceptique.

— Mouais. Ou alors il se contentera comme d'habitude de lâcher quelques mots « encourageants » du genre « je fais confiance à tout l'équipage pour donner le maximum d'eux-mêmes », et Ted culpabilisera de rester aussi longtemps au repos.
— Quatre semaines, répéta Zero. Ce n'est tout de même pas compliqué !
— On prend tous plus ou moins exemple sur le captain, doc…
— … et si j'arrive à garder Harlock à l'infirmerie une semaine, c'est déjà une victoire. Je sais.

Le médecin grogna. Bande d'irresponsables. Tous persuadés que n'importe quelle blessure se soignait par magie en une nuit, Harlock le premier.

— Promettez-moi au moins de ne pas le tirer du lit avant deux semaines, soupira-t-il.

Le chef haussa les épaules avec un sourire.

— Je ferai de mon mieux, doc. – il désigna l'infirmerie du menton – Vous ne restez pas pour le surveiller ?
— Il est hors de danger et il dort, répondit Zero. Par contre, j'ai laissé Lydia sur la plage.
— Oh. Toute seule ?

Le médecin planta son regard droit dans celui du chef machine.

— Pire. Avec Harlock.
— Avec… 'tain, vous êtes joueur, doc.

Zero se tordit les mains nerveusement. Avec Harlock. Qu'est-ce qu'il lui avait pris, nom de dieu !

— Faut que j'y aille, conclut-il.

Il retrouva avec un rictus de dégoût le glisseur d'Harlock et lui adressa un regard assassin avant d'entrer dans l'habitacle. Il écarta l'idée de prendre un véhicule moins retors : même si son absence n'avait somme toute été que de courte durée (moins de deux heures, trajets compris), il retrouverait très certainement le capitaine de mauvaise humeur et tenait à éviter d'empirer la situation en lui rendant un engin insuffisamment motorisé pour passer ses nerfs.

Il ne poussa cependant pas le vice jusqu'à affronter en glisseur le front de mer congestionné. La ville avait aménagé à bonne distance un immense parking très largement pourvu en places libres – les touristes étaient partout les mêmes, ils préféraient tourner en vain dans l'espoir de trouver une place directement sur la route côtière plutôt que de marcher quelques centaines de mètres de plus. Zero quant à lui n'hésita pas une seule seconde : il se gara aussitôt, jura de ne plus jamais approcher ce maudit glisseur, et termina à pied. Tandis qu'il marchait d'un bon pas pour rejoindre le front de mer, il plissa les yeux en direction de la plage. Il n'entendait pas de sirènes de police ni ne voyait la fumée d'une explosion, et aucune foule affolée ne semblait fuir l'épicentre d'une catastrophe. C'était déjà un bon signe, mais le médecin ne serait rasséréné que lorsqu'il aurait Lydia en visuel.

Le soleil brûlant n'était toutefois pas clément envers les marcheurs pressés et, alors qu'il remontait une file interminable de restaurants, Zero commençait à regretter avoir abandonné si tôt son moyen de transport (le glisseur d'Harlock était capricieux, mais climatisé).

Soudain, il se figea. Il venait d'apercevoir deux visages connus parmi la foule de vacanciers anonymes, et il ne s'agissait pas de membres de l'Arcadia.

— Commandant Zero ? Commandant Oki ? Qu'est-ce que vous faites là ?

Attablés à la terrasse d'un café, le commandant Warrius Zero et Marina Oki, son second sur le Karyu, paraissaient avoir décidé eux aussi de profiter du beau temps (et d'une crêpe, apparemment).

— Nous prenons le soleil, docteur, répondit son homonyme d'un ton soigneusement étudié pour rester neutre. Comme vous, de toute évidence.

Le médecin évalua rapidement la distance qui le séparait de l'endroit où il avait laissé Lydia (et donc où devait très logiquement se trouver le hors-la-loi le plus recherché de la galaxie). Okay… Il ne se prétendait pas expert en opérations d'observations sur le terrain, mais il lui semblait bien que cette terrasse était positionnée à un endroit idéal pour voir sans être vu.

— Vous êtes en surveillance ? insista-t-il sans se soucier de laisser transparaître ou non l'accusation implicite.
— Nous prenons le soleil, répéta Warrius Zero avec une intonation un peu plus agacée. Ce n'est pas parce qu'on appartient à la Flotte Terrienne qu'on ne peut pas se détendre.

Le médecin croisa les bras et gratifia les deux militaires d'un regard inquisiteur.

— Ouais, à d'autres. Écoutez, on ne va pas tourner autour du pot. Vous et moi savons très bien qu'Harlock est sur cette plage et qu'il…

Zero ne termina jamais sa phrase. Un endroit idéal pour voir sans être vu, en effet. C'était d'autant plus vrai que sur la plage, le « hors-la-loi le plus recherché de la galaxie » n'avait pas l'air très concerné par le fait d'être vu ou pas.

Harlock faisait voler Lydia.

Torse nu, le pirate tenait la petite fille à bout de bras. Il tournait sur lui-même pour que l'enfant décolle du sol et virevolte en un mouvement ondulatoire parfaitement maîtrisé.

— Oh, il est trop mignon ! s'exclama Marina Oki avec un sourire attendri.
— Marina, un peu de tenue, voyons ! la réprimanda son supérieur. On parle quand même d'Harlock !

Le médecin laissa les officiers du Karyu à leur chamaillerie. Peu importait que ces militaires soient en mission de surveillance, en fin de compte. Il avait quitté une enfant morose et un adulte solitaire, dont le point commun était d'avoir récemment traversé ensemble la même épreuve traumatisante.
Il s'était fait un pari. Un pari qui impliquait Harlock et sa capacité à se comporter encore comme… un être humain normal. Avec Lydia.

« Le jeu peut être régénérateur et »

Le capitaine avait tué un homme devant elle. Ça n'avait pas été joli à voir. Elle n'en parlait pas. Harlock non plus.
Elle riait.

— Et, euhm… Il a été sage ? demanda le médecin.

Harlock devrait se confier davantage, songea-t-il. Ça soulagerait ses démons.

— Oui, aucun problème, répondit Warrius Zero tout en réussissant à donner l'impression qu'il avait envie d'en ajouter beaucoup plus.
— Tant mieux, tant mieux…

Fallait-il réclamer plus de détails ? Zero réfléchit. Les deux officiers avaient dû être des observateurs privilégiés (et surtout très attentifs, après tout ils appartenaient à l'autre camp). … Non, inutile de perdre du temps. Il lui tardait de retrouver Lydia.
Le médecin haussa les épaules. Existait-il un moyen poli de saluer un commandant dont le job principal consistait à vous pourchasser et vous empêcher de nuire ? Trêve imposée par la neutralité de la planète ou non, il doutait qu'un « puissent vos moteurs exploser avant de sortir de l'atmosphère » soit bien accueilli. Zero se tança intérieurement. Pourquoi penser aussi agressivement ? Bordel, le comportement d'Harlock contaminait tout l'équipage, même lui, et même par des moyens détournés des plus vicieux !

— Au plaisir, se contenta-t-il de lâcher.

Il oublia instantanément les deux militaires (qu'ils surveillent, grand bien leur fasse !) et se hâta vers la volée de marche qui menait sur le sable. Puis il s'arrêta. Et sourit. « Le jeu peut… » Le jeu faisait fuir les démons.

Harlock ne se confiait jamais. Il avait besoin qu'on lui donne des occasions de lâcher la pression. Quitte à lui… forcer un peu la main.

C'était amusant comme il avait l'air plus jeune quand il ne pensait pas à l'Arcadia, la piraterie, et toutes ces conneries de défendre la Liberté seul contre tous.
Zero hésita. Devait-il interrompre le jeu ? … Oui, probablement, décida-t-il tout en s'avançant. Peut-être aurait-il dû rester plus longtemps sur l'Arcadia et faire confiance au capitaine pirate pour s'amuser avec Lydia plutôt que de se ruer sur la plage sitôt l'état de Ted stabilisé. Mais c'était trop tard, maintenant. Il était là, et Harlock lui en voudrait s'il ne se manifestait pas. Le capitaine et ses tendances paranoïaques pourraient en venir à croire qu'il espionnait. Ou qu'il avait planifié toute la manœuvre.

Le médecin soupira.

— Capitaine ?

Harlock se retourna brusquement et reposa Lydia avec un air fugitif de gamin pris en faute, puis son expression se referma. Le regard que le capitaine pirate lança à Zero dissuadait toute tentative d'ouverture. Froid et inflexible, il était la marque de fabrique du pirate. Il faisait trembler les ennemis les plus aguerris. Il était en quelque sorte indissociable de la personnalité d'Harlock telle que Zero la connaissait. À ceci près qu'on y décelait à présent une fragilité que le médecin-chef ne lui avait encore jamais vue sur l'Arcadia.

Harlock ne prononça pas un seul mot. Zero ne s'en formalisa pas : vu les résultats obtenus, il aurait été malvenu qu'il se plaigne ouvertement. Il attendrait donc que le pirate soit hors de portée d'oreilles pour réclamer de quoi satisfaire sa curiosité… Marjorie lui ferait sans aucun doute un compte-rendu exhaustif. En particulier, il était impatient d'apprendre comment le capitaine s'était trempé ainsi. Il s'était baigné tout habillé ?

Toujours silencieux, Harlock réenfila sa tunique, ramassa sa cape, ses armes, et ne montra aucun signe de vouloir s'attarder.

Lydia le retint alors qu'il tournait les talons après lui avoir ébouriffé les cheveux – un geste qui signifiait clairement « au revoir ».

— Dis, tu reviens demain ? demanda la fillette.

Zero sentit son cœur se serrer. La question était naïve. Harlock commandait un vaisseau pirate. Il fallait vérifier les maintenances, gérer le ravitaillement, planifier les prochains combats… Le capitaine était toujours occupé. Il n'avait pas de temps à consacrer aux enfants. Tout le monde savait ça.

« Le jeu… »

Harlock se figea. Fixa Lydia. Évita le regard du médecin.

Puis il sourit.

— Si tu veux, murmura-t-il.

Il n'avait pas le temps. Tout le monde savait ça.
Et tout le monde oubliait qu'il pouvait, à lui aussi, lui prendre l'envie de s'échapper. Zero secoua la tête tout en observant le pirate s'éloigner. Harlock avait besoin qu'on lui donne des occasions de lâcher la pression, songea-t-il. Harlock avait besoin d'une aide extérieure pour faire reculer ses fantômes.

Quitte à lui… forcer un peu la main.