La plage, un glisseur pirate, des vacances. Un voilier

par AuBe

Points de vue
La plage, un glisseur pirate, des vacances. Un voilier.



Disclaimers : je souhaiterais vraiment que la plage m'appartienne.

Notes de l'auteur : les histoires postées ne meurent jamais. La génération d'un nouveau paramètre dans une autre fic m'a donné envie de revenir sur celle-ci encore une fois. Comme quoi tout peut arriver.

Annonce aux lecteurs : j'ai le plaisir de vous présenter ma version d'une « croisière romantique » (merci d'insérer un rire machiavélique ici). Je tiens par ailleurs à m'excuser auprès des éventuels optimistes qui s'attendraient à « une suite ». Ce n'est pas une suite. C'est un bug temporel.

Acteurs divers : figurez-vous que comme j'ai décidé d'appeler le docteur « Zero » (bien qu'il s'agisse du barbu de 84 et non pas de l'alcoolique de 78), je me retrouve à présent avec deux personnages homonymes qui n'ont rien à voir. Mais je tiens à préciser que ce n'est pas moi qui manque d'imagination, flûte.

Sports nautiques : avez-vous déjà essayé de décrire une séance de voile sans utiliser le vocabulaire technique inhérent à cette pratique ? Non parce que j'ai affaire à des débutants, là… Vous croyez qu'ils connaissent le terme « lofer » ?

Pour Mel, qui en a assez des trucs dépressifs (par contre désolée, je n'y ai pas mis de pingouins).

Zone neutre. Planète Copaña. Ville balnéaire de Rio Sur. Au même moment.

— Je ne monterai jamais sur cette coquille de noix, commandant.

Le commandant Warrius Zero était en pleine négociation avec Marina (à vrai dire, il avait déjà perdu, mais il s'entêtait), lorsqu'il aperçut le glisseur non immatriculé se forcer un passage sur le parking bondé, continuer allégrement à travers la zone piétonne, se garer à cheval sur la piste cyclable et délivrer un pirate sur la plage.

— Harlock, putain d'enfoiré, siffla le militaire entre ses dents. Si tu viens faire du grabuge ici, je te descends.
— Il est trop loin, Warrius, rétorqua aussitôt Marina. Pense aux dommages collatéraux.

Zero agita la main d'un air agacé.

— C'était rhétorique. Je suis là pour le surveiller, pas pour l'abattre. Les pontes du Consortium ne nous le pardonneraient pas, de toute façon.

Le Haut Conseil avait déjà sérieusement tiqué lorsque le Karyu était sorti de warp à peine quelques heures après l'arrivée de l'Arcadia, et les sénateurs avaient franchement désapprouvé le fait que les deux vaisseaux se posent quasiment côte à côte sur le même astroport. Le Consortium Marchand des Planètes Unies se revendiquait neutre, certes, mais il n'aimait pas trop jouer avec le feu de cette manière.

— Qu'est-ce qu'il fiche là ? reprit Marina. Pas son genre de sortir en pleine journée, pourtant !
— Pas son genre de sortir pour aller ailleurs que dans un tripot, renchérit Zero. Il doit y avoir un problème sur l'Arcadia.

Le commandant pinça les lèvres. Si problème il y avait, c'était un problème, justement. Harlock était inoffensif tant qu'il restait retranché dans sa grotte, mais dès lors qu'il se montrait les probabilités de courses poursuites, de morts et d'explosions augmentaient de façon dramatique.

Gêné par le soleil, Zero plissa les yeux pour suivre la progression du pirate sur la plage, à quelque deux cents mètres du ponton sur lequel il essayait de convaincre Marina d'embarquer sur un voilier de plaisance (sans succès pour l'instant hélas). Il ne tarda pas à repérer également la cible d'Harlock, à savoir le médecin-chef de l'Arcadia.

— Yep, confirma-t-il. Un problème. Médical, de toute évidence.
— Oh. Et il avait besoin de se déplacer ? Ils ne connaissent pas la radio, chez les pirates ? persifla Marina.

Zero haussa les épaules.

— Ben, tu irais à la plage avec ton biper, toi ? commença-t-il avant de se souvenir que oui, Marina avait emporté son communicateur, et qu'elle avait d'ailleurs aussi glissé un scanner portable et un petit pistolet paralysant dans son sac à main.

L'officier terrien grogna. De son côté, il avait tout laissé à bord du Karyu. Il était en vacances, merde.

— Il peut toujours y avoir une urgence, Warrius, répondit Marina d'un air docte.

Bah.
Zero préféra se concentrer sur le pirate. Il détestait quand Marina le rappelait à ses obligations, d'autant qu'elle avait en général raison.

— Bon. Qu'est-ce qu'ils foutent, là-bas ?

Le capitaine pirate et son médecin avaient échangé quelques phrases, avant que le docteur ne se hâte vers le glisseur et reparte au volant de l'engin. Tout seul.

— … Et putain, pourquoi Harlock est-il resté ? s'énerva Zero. C'est une plage !

Marina lui donna un coup de coude.

— Leur gamine est là aussi, regarde.
— Leur… Ah, oui, la blondinette. Où ça ?
— Cinq mètres devant Harlock. Elle fait un château de sable.

Zero ne repéra l'enfant que lorsqu'elle se planta aux pieds du capitaine de l'Arcadia. D'accord. Le doc avait laissé Harlock en arrière afin qu'il se charge de récupérer la gosse et de tout remballer. Sûr que ça allait faire plaisir à ce foutu pirate.

— Mais… Mais il fait quoi, bordel !

Sur la plage et contrairement à ce que Zero attendait, Harlock ne montrait pas le moindre signe de retourner à son vaisseau. Pire, il était en train de s'asseoir.

— J'ai l'impression qu'il s'installe, commenta Marina. Pas très normal, ça…

Pas normal ? Foutrement dangereux, oui ! Si les dingues psychopathes commençaient à vouloir se détendre sur la plage, ils n'étaient pas sortis de l'auberge !
Les sourcils de Marina disparaissaient sous sa frange.

— Je devrais peut-être prévenir la police, proposa-t-elle.
— Tu tiens tant que ça à aggraver la situation ?

Zero réfléchit rapidement. Bon, pas de panique, il ne s'était encore rien passé, mais le militaire n'osait même pas imaginer la réaction d'Harlock si un policier pointait le bout de son nez dans les parages.

— En fait, si, décida-t-il. Appelle la police. Dis leur de ne pas venir. Et insiste bien sur le fait que la présence de forces de l'ordre dans le champ de vision d'Harlock aurait des conséquences catastrophiques.

Zero faisait confiance à son second pour être convaincante. Elle était très douée pour ça.
En attendant, l'officier terrien continua de surveiller Harlock, lequel s'était débarrassé de sa cape (ça ne le rendait pas plus discret, au contraire on voyait beaucoup mieux le Jolly Rogers sur sa tunique, à présent), ainsi que la gamine… Lydia, si ses souvenirs étaient bons. Armée d'un seau et d'une pelle, l'enfant tournait autour d'Harlock, hésitante, tandis que le capitaine pirate l'encourageait vaguement de la main, probablement pour l'inciter à aller jouer un peu plus loin.

— Je rêve… maugréa Warrius. Il est resté pour faire du baby-sitting. Et dire que je croyais avoir tout vu avec lui.

Il s'avéra toutefois assez vite qu'Harlock était un très mauvais baby-sitter. En effet, au bout de quelques minutes, Lydia s'éloigna du pirate et se dirigea droit vers la mer. Zero ne put s'empêcher de grimacer : même à cette distance, il entendait les rouleaux s'abattre sur le sable avec un « braoum » de mauvais augure, ou en tout cas bien trop fort pour qu'une petite fille soit en mesure de les affronter.
La perspective que des trombes d'eau salée s'abattent sur la tête de sa gamine n'avait cependant pas l'air de perturber Harlock. Ou alors il n'avait encore rien remarqué, ce qui était pire, de l'avis de Warrius. Était-ce ainsi qu'on surveillait des enfants, nom de dieu ?

— C'est fait, annonça alors Marina. Ils vont mettre une escouade en alerte et des observateurs hors de vue, mais ils n'interviendront pas tant qu'Harlock ne bouge pas. Où est-ce qu'on en est, sur la plage ?

Zero lâcha un ricanement nerveux. Sur la plage, les pieds de Lydia étaient léchés par l'écume. À la prochaine vague, la fillette serait emportée.

— Prête à courir pour sauver une petite fille de la noyade ?
— Que… Quoi ?

Mais le drame n'eut pas lieu. En situation de combat, Harlock possédait un sixième sens redoutable et d'excellents réflexes, et de toute évidence cela fonctionnait aussi dans la vie de tous les jours.

— Superbe sprint, admira Marina.
— Il n'arrivera pas à temps, pronostiqua Zero.

Et pourtant si.
En situation de combat, Harlock était également très bon en chronométrage surnaturel (des mauvaises langues diraient « il a une chance de cocu »), et de toute évidence cette particularité aussi pouvait s'appliquer dans la vie de tous les jours.

Zero se demanda distraitement comment Harlock adaptait sa compétence « sabre » à la routine ordinaire (en cuisine, peut-être ?) tout en observant avec un plaisir sadique le capitaine pirate se prendre une vague à hauteur de la taille, être renversé par le flot, puis disparaître dans le déferlement d'écume.

— Ah ha ! Ça t'apprendra, sale pirate !
— Warrius ! protesta Marina, sourcils froncés.

Zero s'arrangea pour adopter sa meilleure expression innocente.

— Ben quoi ? Il a rattrapé la gamine à temps, non ? Maintenant si l'eau de mer pouvait aussi le refroidir un peu et l'empêcher de faire n'importe quoi, c'est que du bonus !
— Ouais, super… grommela Marina. Mais permets-moi d'attendre de voir Lydia saine et sauve avant de souhaiter à Harlock de boire la tasse.
— Oh, t'inquiète pas…

Zero connut malgré tout une poignée de secondes angoissantes, le temps que le pirate réapparaisse et s'échappe du ressac à quatre pattes, ce qui était une position parfaitement ridicule pour un pirate.
Lydia, quant à elle, était accrochée au ventre d'Harlock comme un koala à son eucalyptus, et elle avait l'air en pleine forme. Tant mieux, songea Warrius. Il se dit ensuite que le puissant capitaine de l'Arcadia gagnait tout de même un je ne sais quoi d'attendrissant quand il baby-sittait, puis que bon, c'est pas tout ça, mais j'étais sur un travail de persuasion délicat, moi.

L'officier se tourna vers Marina.

— Puisque ce foutu pirate semble vouloir se comporter comme un homme civilisé pour une fois, que dirais-tu de revenir à notre petite affaire ?
— Je t'ai déjà dit non, Warrius.

Zero eut un demi-sourire et désigna du pouce le pirate tout mouillé en train de se débattre avec un drap de bain rose vif.

— Harlock n'hésite pas à se jeter à l'eau, lui. Tu devrais en faire autant.

Marina croisa les bras, butée. Malgré tout, il y avait comme une étincelle d'amusement au fond de son regard, ce qui pouvait laisser croire qu'elle commençait à fléchir.

— Warrius, quand tu m'as parlé de voilier, j'avais imaginé quelque chose d'un peu plus… grand.

Zero fit la moue. Oui, lui aussi il imaginait quelque chose d'un peu plus grand. Mais ce n'était pas le moment de l'avouer à Marina.

— Le loueur affirme qu'il s'agit du modèle pour débutant. Je n'y connais rien en voilier, je te rappelle.
— Mais moi non plus ! répondit la jeune femme d'un ton un peu trop aigu. Pourquoi tu veux absolument m'entraîner avec toi ?
— Hum… D'après ce que j'ai compris, il faut une deuxième personne pour tenir la p'tite voile devant.

Le commandant terrien adressa à son second son sourire le plus engageant.

— Allez… Sois sympa…

Marina secouait la tête de gauche à droite en murmurant « non, non, non, ce n'est pas raisonnable » tandis qu'un pli d'indécision barrait son front. C'est gagné, pensa Warrius tout en remerciant mentalement Harlock. L'intéressé, inconscient du fait que sa baignade impromptue avait contribué à faire diversion, était en train d'essorer sa tunique. Si ce n'étaient les cicatrices, le pirate torse nu tenait à présent davantage de l'étudiant mal nourri qui ne sort jamais au soleil que du soldat aguerri. Encore un petit effort et il pourrait presque passer inaperçu.

De son côté, Marina venait visiblement de prendre une décision douloureuse.

— Très bien, céda-t-elle. Mais pas de folies !

Le sourire de Zero s'épanouit.

— Génial ! – il hésita une fraction de seconde – … Installe-toi à l'avant, trancha-t-il. Pendant ce temps je nous décroche du ponton.

La manœuvre se déroula avec une étonnante facilité : Zero détacha les amarres et monta à son tour dans le voilier, lequel s'éloigna mollement du ponton en tanguant.
Marina fixa son supérieur d'un air soupçonneux.

— Est-ce que tu commandes quelque chose, là ?
— Rien du tout, répondit Zero avec l'enthousiasme du débutant qui ne maîtrise rien mais qui ne va pas s'affoler pour si peu. Attends une seconde…
— On dérive vers le large, l'informa Marina d'un ton neutre. Dépêche-toi de comprendre comment fonctionne ce truc, j'apprécierais ne pas avoir à être repêchée par une navette du Karyu.
— Attends, attends… répéta Zero.

Il tapota un manche métallique derrière lui.

— Alors pour barrer c'est là. Pour avancer faut tendre les voiles. En théorie ça dépend de l'orientation du vent, j'ai vu un schéma, ça a l'air simple.

Sans se soucier de l'expression dubitative de son second, Warrius scruta la mer, les voiles et les nuages dans le ciel.

— Bon, énonça-t-il. Le vent est par là. Donc si j'oriente le bateau comme ça – il poussa la barre – et que je tire sur cette corde-là…

La voile se gonfla dans un claquement sec.

— Hé ! protesta Marina. Fais attention, tu vas nous renverser !

La jeune femme s'était jetée de l'autre bord afin de compenser la gîte soudaine tandis que le voilier bondissait en avant.

— On ne va pas dans la bonne direction ! continuait-elle. La plage est de l'autre côté !

Zero s'abstint de répondre, d'autant que les seuls mots qui lui venaient à l'esprit pour le moment se résumaient à « au secours ». Le militaire s'efforça plutôt de faire le point calmement. Alors voyons…
Tant qu'il ne voulait pas changer complètement de route, il maîtrisait à peu près sa trajectoire. En réglant la tension de la voile, il contrôlait plus ou moins sa vitesse. Le problème, c'était pour faire demi-tour. Ça, et le fait que « la p'tite voile devant » s'agitait en tous sens comme un animal affolé.

— Marina, occupe-toi de ta voile !
— Quoi ? Mais qu'est-ce que tu veux que je fasse ?
— Tire sur le machin, là ! Retiens-la !

Après une lutte brève mais intense contre les cordages qui s'emmêlaient à ses pieds, Marina réussit finalement à dompter sa voile, et une fois que les « flap flap flap » erratiques eurent cessé, la situation sembla tout à coup moins chaotique.

— On va faire demi-tour, annonça Zero. Prépare-toi à attraper ta voile de l'autre côté.

Manquant de concertation, le mouvement fut laborieux, comme si le voilier rechignait à franchir le lit du vent, mais la proue finit par s'orienter du bon côté, les voiles par se gonfler et l'embarcation par reprendre sa course.
Et personne n'avait été éjecté du bord, ce qui était un exploit en soi.

— Je crois que je commence à l'avoir bien en main ! fanfaronna Zero.
— Mouais…

Mais les yeux de sa coéquipière pétillaient.
Le virage suivant fut presque fluide.

— Tu ne te débrouilles pas si mal, finalement…

Venant de Marina, le compliment valait de l'or. Zero se demanda s'il devait se rapprocher du rivage pour que tous puissent admirer sa performance (en particulier Harlock), mais décida que non après avoir pris une vague de travers et un coup de roulis à la limite de la catastrophe. Inutile de tenter le diable, mieux valait attendre qu'il soit plus à l'aise.

Il changea de route une nouvelle fois (Marina et lui commençaient à ne plus se mélanger les pinceaux dans toutes les ficelles qui traînaient) et s'aperçut que la voile était loin d'être un loisir de tout repos. La paume de ses mains était irritée de tirer sur ces maudits cordages humides, les muscles de ses épaules étaient crispés par l'effort, et il s'était cogné le genou sur la coque en virant (à chaque fois).

— Pause, décréta-t-il.

Il plaça le voilier face au vent. Comme un pro ! se félicita-t-il in petto. L'embarcation reprit une dérive paresseuse tout en épousant la houle.

— Il en est où, Harlock ?

La plage était loin. Marina possédait une bien meilleure vue que lui.

— Il est en train de goûter, je crois.
— Il quoi ?

Marina fronça le nez pour accommoder sa vision à la luminosité.

— Ça m'a tout l'air d'être une gaufre, précisa-t-elle.
— Sérieux ?

Qui avait remplacé Harlock par son double bénéfique ? se demanda Zero. Dans ce genre de situation, le pirate avait d'habitude plutôt tendance à mettre tout le monde mal à l'aise avec des regards de psychopathe très convaincants, de l'humour très noir et du brandy d'Andromède très fort. Fallait croire qu'il y avait en réalité une bonne part de jeu d'acteur là-dedans, déduisit le militaire. Il s'en doutait déjà, d'ailleurs. Pour qui le connaissait un minimum, Harlock était bien loin du tueur sans scrupule dont il offrait l'image à ses adversaires.
C'était étrange de le voir sortir de son rôle, en revanche. Surtout au milieu d'une foule anonyme potentiellement dangereuse.

— Warrius… souffla Marina. Maintenant que tu t'es bien amusé avec ton voilier, j'irais bien m'asseoir à la terrasse d'un café. Tu n'as pas envie d'une gaufre, toi aussi ?

Après l'effort le réconfort, hmm ? Zero hésita. Les gaufres n'étaient pas incluses dans la planification de sa journée, au départ. Il était venu pour améliorer son niveau de voile (qu'il estimait pour l'instant être passé de « risible » à « pas encore tout à fait correct »), pas pour s'engraisser en terrasse ! Et à propos, en parlant de ça…

— Depuis quand tu es en mesure de manger une gaufre, toi ? s'étonna-t-il.

Marina sourit.

— C'est à toi que je pensais, répondit-elle. Et puis ils sont civilisés, ici. Ils ont sûrement des rations énergétiques compatibles pour moi.

Warrius grogna. Il ne voulait pas de gaufre. Une glace, à la rigueur. Il réfléchit. Ou alors, une crêpe. Avec du caramel.

— Okay, décida-t-il. On fait ça. Si Harlock s'est déniché une gaufre, je dois bien pouvoir trouver une crêpe. Avec des pilules d'énergie pour toi et un café pour moi, ce sera parfait !
— Je ne mange pas de gaufre mais je suis capable de boire du café, Warrius… protesta doucement Marina.
— Peut-être, mais tu ne le digères même pas ! C'est du gâchis !

Enfin bref. Arrivé à ce point de la conversation, Zero décida unilatéralement de ne pas poursuivre plus avant. Les détails du système digestif de Marina étaient à n'en pas douter tout à fait fascinants, mais le commandant du Karyu jugeait ne pas être encore parvenu à un degré d'intimité suffisant avec son second pour en discuter librement.
Non, il était plutôt préférable de se concentrer sur la manœuvre retour.

Laquelle se révéla beaucoup plus compliquée qu'elle n'en avait l'air. D'autant que Marina se montrait beaucoup moins professionnelle que sur le Karyu.

— Freine, freine, freine ! criait la jeune femme.

« Chtonk », fit le voilier lorsqu'il percuta le ponton (heureusement pas trop vite).

— Tu es en train de le dépasser ! Arrête-toi ! Arrête !

Zero cherchait l'équivalent d'une rétro-propulsion. Comment enclenchait-on la marche arrière, sur cet engin ? Et où étaient les freins ? Faute d'une meilleure idée, Warrius lâcha tout (la voile, la barre, tout) et sauta d'un bond souple sur le ponton sans se soucier du « hé ! » indigné de Marina.

— Saute, Marina ! Vite ! l'encouragea-t-il.

La jeune femme ouvrit la bouche pour protester, s'aperçut que malgré l'absence de son barreur, le voilier semblait doté d'une vie propre (et que de toute évidence, il avait bien l'intention de s'enfuir vers le large), et suivit finalement son commandant.

— Juste à temps, se réjouit Warrius avec la satisfaction du devoir accompli et tandis que le voilier vide s'éloignait rapidement, poussé par une brise favorable.

Le militaire remarqua avec un temps de retard que le loueur s'était matérialisé à côté de lui, une expression perplexe plaquée sur le visage.

— Monsieur, vous êtes censé rapporter le matériel loué et l'amarrer à sa place, pas le laisser repartir, commenta l'homme.

Ah, oui. Flûte.
Zero se fendit d'une moue contrite.

— Désolé.
— Je devrais vous faire payer un supplément, continua l'homme.

Zero se demandait s'il allait devoir argumenter, ou s'il faudrait en venir aux grands moyens et lâcher Marina sur ce type, mais le loueur se contenta de secouer la tête d'un air navré. Zero pouvait presque l'entendre penser « crétins de touristes ». Mais bon, tant qu'il n'avait pas à payer davantage, il n'allait pas non plus s'offusquer.
Le loueur s'était d'ailleurs déjà totalement désintéressé de Marina et lui.

— Eh, Tommy ! Fais chauffer le hors-bord ! criait-il.

Warrius invita galamment Marina à le suivre.

— Parée pour l'opération terrasse, Marina ?
— Parée et à vos ordres, commandant, répondit-elle dans un éclat de rire cristallin.

Le front de mer ne leur laissait que l'embarras du choix. Zero opéra donc une sélection rigoureuse selon des critères précis, à savoir l'orientation des tables par rapport au soleil, la vue sur mer, le confort des chaises et, surtout, la présence de crêpes au caramel sur le menu.
Il restait malgré tout de nombreux candidats possibles, aussi le militaire finit-il par jeter son dévolu sur le « Lagoon's dragoons », parce qu'il avait un faible pour les dragons et qu'il trouvait le nom rigolo.

Leur crêpe était hors de prix, mais bien meilleure que ce que la cuisine du Karyu était capable de fournir.

— Elle est bonne ? demanda Marina.

La jeune femme s'était commandé un étui oblong à l'intérieur duquel reposait cinq gélules énergétiques aux allures de pierres précieuses étincelantes.

— Impec', répondit-il la bouche pleine. Et toi ?

Les gélules ne ressemblaient pas spécialement à l'idée que Zero se faisait d'une « petite gourmandise », mais Marina hocha la tête avec un enthousiasme qu'il lui avait rarement vu.

— Je n'aurais pas pu espérer mieux !

Ah bon. S'il lui avait fait plaisir, c'était parfait, alors…

— Commandant Zero ? Commandant Oki ? Qu'est-ce que vous faites là ?

Surpris, Warrius manqua d'avaler sa bouchée de crêpe de travers (ce qui aurait été dommage), mais il se reprit à temps. Le docteur Zero, son homonyme et médecin-chef de l'Arcadia était visiblement de retour, et a priori il avait garé son glisseur un peu plus loin et profitait d'une petite balade le long de la plage avant d'aller retrouver sa gosse et son capitaine.

Warrius adopta une pose décontractée. Il n'allait pas se laisser impressionner par un médecin pirate en bermuda.

— Nous prenons le soleil, docteur. Comme vous, de toute évidence.

Le docteur le considéra d'un air suspicieux.

— Vous êtes en surveillance ?
— Nous prenons le soleil, répéta Warrius posément. Ce n'est pas parce qu'on appartient à la Flotte Terrienne qu'on ne peut pas se détendre.

Son homonyme croisa les bras.

— Ouais, à d'autres. Écoutez, on ne va pas tourner autour du pot. Vous et moi savons très bien qu'Harlock est sur cette plage et qu'il…

Le médecin s'interrompit brutalement, les yeux exorbités et la bouche ouverte. Zero suivit son regard et lâcha un juron étouffé : sur la plage, Harlock faisait tournoyer Lydia. Ils entendaient d'ici les cris de joie de la gamine (« Encore ! Encore ! ») et ses éclats de rire.

— Oh, il est trop mignon ! fondit Marina.
— Marina, un peu de tenue, voyons ! On parle quand même d'Harlock !

Mais Zero devait reconnaître qu'il était impressionné. En début d'après-midi, il n'aurait pas parié un crédit sur la capacité d'Harlock à jouer sur une plage. Et pourtant, il semblait que le redoutable capitaine de l'Arcadia soit encore disposé à se comporter comme… eh bien, comme un adolescent, en fait.

— Et, euhm… Il a été sage ? demanda le médecin.

La logique aurait voulu que le docteur utilise « elle ». Lydia a-t-elle été sage. Mais non. Le médecin avait bien prononcé « il ».
Zero retint un sourire. Quel était le gosse que le doc avait laissé sur la plage pour qu'il s'amuse, en réalité ?

— Oui, aucun problème, répondit-il.

Inutile d'inquiéter le médecin avec l'épisode de la baignade forcée. De toute façon, Lydia se chargerait probablement de lui conter ses exploits de la journée.

— Tant mieux, tant mieux…

Son homonyme parut vouloir ajouter autre chose, mais se ravisa avec un haussement d'épaules et prit congé sans rien ajouter de plus qu'un « au plaisir » vite marmonné.

L'arrivée du médecin interrompit brutalement le jeu. Zero était trop loin pour en être sûr (et il rêvait sans doute), mais les gestes d'Harlock trahissaient son irritation. Peut-être parce qu'il avait été surpris par un membre de son équipage dans une posture compromettante pour sa réputation. Ou peut-être parce qu'il était contrarié de devoir céder sa place et rentrer.

Warrius se renversa en arrière sur sa chaise tandis que le pirate passait devant Marina et lui d'un pas pressé. « Comme quoi tout peut arriver », songea l'officier terrien.

Harlock ne les avait pas remarqués. Mais il avait regardé en arrière avec une expression qui ressemblait à du regret.

Au moins deux fois.